DIGRESSION SUR LES HYÈNES

Les hyènes ne sont que des loups d'une espèce particulière. Elles leur ressemblent par les mœurs et l'aspect général; mais elles ont la tête plus massive, le museau plus large, le cou plus court et la robe plus velue et plus hérissée; un de leur traits caractéristiques est l'inégalité des membres inférieurs: les jambes de derrière étant plus faibles et plus courtes que celle de devant, la croupe est beaucoup plus basse que les épaules, et la ligne du dos, au lieu d'être horizontale comme chez la plupart des animaux, s'abaisse obliquement vers la queue.

Dans les temps fabuleux de la zoologie, le cou épais et lourd de l'hyène avait fait croire qu'elle n'avait pas de vertèbres cervicales. Ses fortes mâchoires lui permettent de broyer des os dont les autres bêtes de proie ne sauraient tirer aucun parti: elle brise les plus gros; et, après en avoir extrait la moëlle, elle les réduit en pâte et les avale. La nature ne laisse rien perdre, et c'est dans les contrées où abondent ces grands os que l'hyène se rencontre.

Les hyènes sont les loups de l'Afrique, c'est-à-dire qu'elles représentent sur ce continent une espèce qui n'y existe pas. Le maraudeur des Pyrénées ou son frère jumeau d'Amérique n'auraient point sans elle d'analogue en Afrique, car le chacal est de trop petite taille pour être considéré comme un loup.

De tous les loups, l'hyène est le plus laid, le plus repoussant. Ce serait l'animal le plus hideux de la création sans les babouins, avec lesquels elles ont d'ailleurs quelques rapports de physionomie et d'habitudes.

Pendant longtemps on n'a connu qu'une seule espèce d'hyène, l'hyène vulgaire ou rayée sur laquelle on a débité une foule de fables absurdes. Aucun animal, pas même le vampire, pas même le dragon, n'a joué un rôle si important dans le monde surnaturel. D'après les récits fantastiques du moyen âge, l'hyène exerçait sur ses victimes la fascination du regard; les attirait et les dévorait. Elle changeait de sexe chaque année; on prétendait même qu'elle avait le pouvoir de se métamorphoser en jeune homme pour séduire les jeunes filles et les entraîner au fond des bois; elle imitait admirablement la voix humaine. Rôdant autour des maisons, elle prêtait l'oreille, et quand elle avait entendu prononcer le nom d'un membre de la famille, elle le répétait en poussant des cris de détresse. Celui qu'elle avait appelé sortait imprudemment et devenait sa victime.

Ces histoires bizarres étaient crues comme article de foi; mais ce qui peut sembler étrange, c'est qu'elles ne sont pas totalement dépourvues de fondement, et il y a en effet dans le regard de l'hyène une puissance particulière qui emporte l'idée de fascination, quoique à ma connaissance personne ne s'y soit jamais laissé prendre. On a pu également se figurer que l'hyène imitait la voix humaine, par la simple raison que cette voix ressemble à la sienne. Je ne prétends pas dire que le cri de l'hyène soit exactement celui d'un homme, mais il présente avec certains cris particuliers une identité remarquable. Je connais plusieurs individus qui ont positivement des voix d'hyène, et l'imitation la plus exacte du rire humain est le cri de l'hyène tachetée.

Malgré l'horreur qu'il inspire, on ne peut l'entendre sans être égayé par cette singulière parodie, dont les sons métalliques et saccadés rappellent la voix des nègres; j'ai déjà comparé ce rire à celui d'un nègre en état de folie.

L'hyène rayée, quoique la mieux connue, est selon moi la moins intéressante de son genre. Elle est plus répandue que ses congénères; on la trouve dans presque toute l'Afrique, dans les parties méridionales de l'Asie, et même dans le Caucase et l'Altaï. C'est la seule espèce qui existe en Asie; toutes les autres sont originaires de l'Afrique, qui est la véritable patrie de l'hyène.

Les naturalistes n'admettent que trois espèces d'hyènes; mais je suis convaincu qu'il y en a cinq ou six autres non moins distinctes, sans y comprendre le protales ou petite hyène fossoyeuse, et le chien sauvage du Cap, dont nous aurons à nous occuper dans le cours de notre récit.

L'hyène rayée est ordinairement d'une couleur gris-cendré, avec de légères teintes jaunâtres et des stries irrégulières d'un brun foncé. Ces raies sont rangées obliquement le long du corps et suivent la direction des côtes; elles ne sont pas marquées avec la même netteté chez tous les individus.

Le poil de l'hyène est rude, épais, et forme sur le cou, les épaules et le dos, une crinière lorsque l'animal est irrité.

L'hyène commune est loin d'être brave; c'est en réalité la plus faible et la moins féroce de son genre. Elle est vorace, mais elle vit uniquement de charogne et n'ose pas attaquer des êtres vivants d'une taille deux fois moindres que la sienne. Elle se jette avec avidité sur les plus petits quadrupèdes, mais un enfant de douze ans peut aisément la mettre en fuite.

La seconde espèce, désignée sous le nom d'hyène de Bruce, est celle dont le célèbre voyageur fut si souvent importuné pendant qu'il parcourait l'Abyssinie. Presque tous les naturalistes l'ont confondue avec l'hyène vulgaire, à laquelle elle ne ressemble que par les stries, encore sont-elles différemment disposées et d'une couleur différente. L'hyène de Bruce, deux fois plus grande que le type de l'espèce, la surpasse en force, en courage et en férocité. Elle attaque sans hésitation tous les animaux et l'homme lui-même. Elle entre la nuit dans les villages pour enlever les bestiaux et les enfants. Ces faits, qui paraissent invraisemblables, sont constatés par les témoignages les plus authentiques.

L'hyène de Bruce a la réputation d'entrer dans les cimetières et de déterrer les cadavres pour s'en repaître. Quelques naturalistes ont nié le fait; mais pourquoi? On sait que dans presque toutes les parties de l'Afrique les morts ne reçoivent point de sépulture, et qu'ils sont déposés dans les champs, où les hyènes viennent les dévorer; on sait aussi que l'hyène creuse la terre. Est-il invraisemblable qu'elle découvre les cadavres, qui sont sa nourriture naturelle? C'est l'habitude du loup, du chacal, du coyotte et même du chien. Je les ai vus tous ensemble à l'œuvre sur le champ de bataille. Pourquoi ne serait-ce pas celle de l'hyène?

Une troisième espèce, très-distincte des précédentes, est l'hyène tachetée (hyena crocuta). On l'appelle parfois aussi l'hyène rieuse, à cause de la particularité dont nous avons eu occasion de parler.

Cette espèce est plus grande que l'hyène vulgaire, dont elle diffère peu par la couleur; seulement, au lieu d'être rayés, ses flancs sont couverts de taches. Elle a les mœurs de l'espèce Abyssinienne; mais elle est cantonnée dans la partie la plus méridionale de l'Afrique, où les colons hollandais la nomment tigre-loup, tandis que l'hyène vulgaire est connue sous la simple dénomination de loup.

Une quatrième espèce, l'hyène velue (hyena villosa), a pour signe caractéristique de grands poils droits qui tombent le long de ses flancs. Elle est de la grosseur d'un chien du mont Saint-Bernard, et n'est pas sans analogie avec le blaireau. La couleur de sa robe est un brun foncé en dessus et un gris sale en dessous.

Il est impossible de la confondre avec ses congénères, et cependant de savants naturalistes, entre autres de Blainville, l'ont décrite comme appartenant à la même espèce que l'hyène vulgaire. Les plus ignorants fermiers de l'Afrique méridionale ne s'y trompent pas.

Le nom de loup des sables qu'ils donnent à cette quatrième espèce indique ses habitudes, car elle fréquente les bords de la mer et ne se trouve jamais dans les localités où abondent les hyènes communes.

On a eu tort d'appeler cette espèce hyène brune, car elle n'est nullement caractérisée par sa couleur. Ce nom convient mieux à celle qui habite le grand désert, et dont les poils plus courts sont d'un brun uniforme. Sans doute, lorsque le centre de l'Afrique aura été complètement exploré, plusieurs espèces nouvelles seront ajoutées à cette liste déjà nombreuse.

Les mœurs des hyènes se rapprochent de celles des grands loups. Elles vivent dans des grottes ou dans des crevasses de rochers. Quelques-unes s'emparent des terriers que d'autres animaux ont creusés, et qu'elles élargissent avec leurs griffes. Elles n'ont pas les pattes assez rétractiles pour monter sur les arbres; c'est dans leurs mâchoires et leurs dents que consiste leur principale force.

Les hyènes sont des animaux solitaires; il est vrai qu'on les voit par bandes autour des carcasses, mais si elles sont attirées par une proie commune, elles se dispersent pour en emporter les lambeaux. D'une voracité excessive, elles mangent jusqu'aux morceaux de cuir et aux vieux souliers. Malgré leur lâcheté elles montrent de l'audace envers les pauvres indigènes, qui ne les chassent pas en vue de les exterminer. Elles entrent dans les misérables kraals et emportent souvent les enfants. Il est certain que plusieurs centaines d'enfants ont été tués par les hyènes dans l'Afrique méridionale.

Vous vous demandez sans doute pourquoi on ne leur déclare pas la guerre? pourquoi on tolère leurs déprédations? Vous supposez que la vie humaine est regardée comme moins précieuse en Afrique qu'en Angleterre. Il n'en est rien. Si les sauvages n'assurent pas à leur famille une protection suffisante, les hommes civilisés ne sont guère moins coupables, et, au nombre de leurs lois, il en est plus d'une qui font de nombreuses victimes. Bien plus, l'existence humaine est parfois inutilement exposée. Une fête de la cour, une revue, la réception d'un empereur, entraînent presque toujours des accidents funestes.

CHAPITRE XXVI.