UNE MAISON DANS LES ARBRES
Von Bloom réfléchit que les hyènes allaient être pour lui un grand fléau; elles menaçaient ses provisions, ses effets, et même ses enfants, car, en emmenant les aînés dans ses expéditions, il était obligé de laisser au camp les plus jeunes. D'autres animaux, plus redoutables encore, venaient boire dans le lac, et la nuit même on avait entendu sur ses bords le rugissement des lions. Il importait de mettre Gertrude et Jan à l'abri de leurs atteintes.
Il fallait donc bâtir une maison; mais cette construction demandait du temps, les pierres étaient à un mille de distance et ne pouvaient être apportées qu'à la main. D'ailleurs à quoi bon se donner tant de peine pour un édifice provisoire; Von Bloom n'avait pas l'intention de se fixer dans ce lieu, où les éléphants viendraient sans doute à manquer bientôt.
On pouvait construire une maison de bois, mais, à l'exception des figuiers-sycomores qui étaient plantés de distance en distance avec une sorte de symétrie, on ne trouvait que des mimosas, des euphorbes, des strélitzias, des aloès aborescents, des zamies aux souches épaisses. Toutes ces plantes embellissaient le paysage, mais ne pouvaient fournir aucun bois de charpente. Quand aux nwanas, ils étaient tellement gros, qu'il eût été aussi difficile d'en abattre un seul que de bâtir une maison, et l'on aurait eu besoin d'une scierie mécanique pour les découper en planches.
Une enceinte de broussailles, une frêle muraille de perches et de lattes n'auraient pas suffisamment garanti la sécurité des habitants; un rhinocéros, un éléphant furieux, en auraient en quelques instants effectué la démolition.
En outre, s'il fallait en croire Swartboy, qui était originaire d'un pays voisin, quelques peuplades antropophages hantaient les environs: comment se défendre de leurs attaques dans une maison mal close et peu solide?
Von Bloom était embarrassé. Il ne pouvait commencer ses chasses avant d'avoir réglé la question de son domicile. Il importait de disposer un emplacement où les enfants seraient en sûreté pendant son absence.
Tandis qu'il y réfléchissait, il jeta par hasard les yeux sur le nwana, et son attention se fixa sur ses énormes branches, qui éveillèrent dans son esprit d'étranges souvenirs. Il se rappela avoir entendu dire que dans certaines parties de l'Afrique, et sans doute à peu de distance de celle où il était, les indigènes vivaient dans les arbres.
En effet, une tribu tout entière, composée de cinquante individus, s'établit parfois sur un seul arbre, où elle brave les bêtes féroces et les sauvages. Les huttes sont posées sur des plates-formes que soutiennent les grosses branches horizontales; l'on y monte au moyen d'échelles qui sont retirées pendant la nuit.
Von Bloom connaissait ces détails, qui sont de la plus complète exactitude.
—Ne puis-je, se dit-il, à l'exemple des Hottentots, construire un asile dans la gigantesque nwana? J'y trouverais toute la sécurité désirable, toute ma famille y dormirait en paix, et quand j'irais à la chasse, je laisserais mes enfants avec la certitude de les revoir sains et saufs au retour. L'idée est excellente, mais est-elle praticable?... Voyons! il ne faut que des planches pour établir une plate-forme, le reste sera facile; le feuillage, à la rigueur, me servirait de toit... Mais où trouver des planches? Hélas! il n'y en a point dans les environs.
En cherchant autour de lui, Von Bloom jeta les yeux sur sa charrette.
—Voilà des planches! s'écria-t-il dans un premier transport de joie. Mais quoi! briser cette belle voiture, me priver de la seule ressource que j'aie pour retourner un jour à Graaf Reinet!... Non, non! jamais! Imaginons un autre expédient... Mais j'y pense; je n'ai pas besoin de briser ma charrette; elle peut se démonter et se remonter à volonté... Je puis l'utiliser sans en ôter un seul clou... Le fond de la caisse sera ma plate-forme... Hurrah!
Enthousiasmé de son projet, le porte-drapeau s'empressa de le communiquer à ses enfants. Tous y adhérèrent avec empressement, et comme ils avaient la journée devant eux, ils se mirent à l'œuvre immédiatement.
Ils coupèrent d'abord dans le taillis du bois, dont ils fabriquèrent, non sans peine, un grossière échelle de trente pieds de hauteur. Elle atteignait aux premières branches du nwana, d'où ils pouvaient organiser un escalier pour arriver à toutes les autres.
Von Bloom monta, examina avec soin les branches nombreuses qui partaient horizontalement du tronc, et en choisit deux des plus fortes, situées à la même hauteur et s'écartant insensiblement l'une de l'autre.
Dix minutes suffirent pour démonter la charrette; puis tous les travailleurs réunirent leurs forces pour monter le fond de la caisse. A l'une de ses extrémités furent attachées de grosses courroies, qu'on fit passer par-dessus une branche plus élevée que celle sur laquelle devait reposer le plancher. Swartboy grimpa sur l'arbre pour diriger l'énorme pièce de bois, et toute la famille se suspendit aux courroies pour la haler. Le petit Jan lui-même tira de son mieux, mais toute sa puissance musculaire ne pouvait guère être évaluée à plus d'une livre commerciale.
Le fond de la charrette fut hissé et placé d'aplomb sur les branches horizontales destinées à le supporter. De bruyantes acclamations retentirent en bas, et Swartboy y répondit du haut du nwana.
Le plus difficile était fait. Les parois de la charrette furent enlevées pièce à pièce et remises à leur place. On élagua quelques branches afin de remonter la capote du véhicule; et quand le soleil se coucha, la maison aérienne était logeable.
On y coucha le soir même, ou plutôt, comme le dit Hans en plaisentant, on y percha.
Mais la famille ne regardait pas sa nouvelle habitation comme terminée. On y travailla le lendemain. Au moyen de longues perches, on établit devant la charrette une large terrasse. Les perches furent liées ensemble avec des baguettes de saule pleureur (salix Babylonica), arbre originaire de ces contrées, et qui croissait en abondance sur les bords du lac. La terrasse reçut un épais enduit de glaise prise au même endroit, et cimentée avec cette terre glutineuse dont sont composées les fourmilières.
Grâce à ces arrangements, on pouvait allumer du feu et faire la cuisine dans le nwana.
Quand le principal corps de logis fut achevé, Swartboy construisit une plate-forme pour lui et une seconde pour Totty, dans une autre partie de l'immense figuier-sycomore. Au-dessus de chacune d'elles, pour préserver leurs habitants de la pluie et de la rosée, fut placé un pavillon de la grandeur d'un parapluie ordinaire. Ces deux pavillons avaient un aspect bizarre, dont on se rendait compte aisément quand on savait que c'étaient les oreilles de l'éléphant.