LIVRE TROISIÈME.

78.Ch. I.—6, ny, A, ne.

80, 9, la sentent, R, le sentent.—82, 8, Fortune, R, la fortune.—15, qui peuuent, R, peuuent.—21, A, en ce.—26, d’obligation, R, obligation.—34, A, Vtatur... potest.—35, legitimes, D *, et equitables.—36, temperees, R *, equables et temperees.—84, 20, suspendoit, R, suspendit.—22, avec, R, à tout.—22, de quel, R, du quel.—24, aux victorieux, R, victorius.—26, party, D *, par application de dessein.—86, 9, vne intestine aspreté, R, aspreté intestine.—17, au moins, R, mais au moins.—21, aux vns... encore, R, à ceux là et à ceux-ci tient encore.—88, 6, A, à mon gré.—21, n’en puis-ie, R, ne puis-ie.—27, n’est, A, ce.—33, A, à cette heure.—33, négotier, D, entre nous.

90, 25, leur asne, R, à l’asne.—36, nationale, D, locale.—94, 14, trahison doit, R, perfidie peut.—16, chastier, R, punir.—16, perfidies, R, trahisons.—20, A, par apres.—30, Visilicie, R, Vislicie.—96, 3, luy mesme estre, R, estre luy mesme.—13 à 16, Et nostre... pratiquez. [Dans l’ex. de Bordeaux, cette phrase est reportée après «chiens», lig. 26].—14, A, au lieu des armes d’or qu’il leur auoit promis.—39, employe, R, y employe.—98, 9, fils, D *, contre luy.—17, de Lithuanie, R, des Lithuaniens.—17, introduisit... desfaire, R, fit autresfois cette loy, que les criminels condamnes, eussent à executer eus mesmes de leurs mains la sentance capitale contre eus donée.—31, guarison, R, guerison.

100, 24, propre salut, D *, oui.—27, a, R, ha.—102, 1, le profit, R, l’vtilité.—23, suis ie, R, y suis ie.—26, abolir, R, renuerser.—27, promesses, D *, et sermens.—104, 28, A, toute.—106, 4, exhortements, R, enhortemens.—17, l’honneur, R *, l’honnesteté.—Ch. II.108, 2, fouruoyent, R, se fouruoyent.—12, l’heure, D, presante.—25, speciale, R, particuliere.—32, et crus, R, crus.

110, 2, science, D *, sans art.—7, distinctement, R, particulierement.—8, plus pleinement, R, pleinement.—114, 8, à en parler, R, à qui sauoit a reprobation plus tost parler.—19, naturel, R, nature.—118, 6, pour la, R, par.—21, A, du dehors.—30, qu’il, R, qu’Erasme.

120, 1, en leur, R, de leur.—15, A, guere.—25, externes, D *, arbitreres.—122, 9, Si se, R, Si ce.—23, emporté, R, rapporté.—27, de laquelle, R, De quoy.—124, 16, complexion, ou, R, complexion voire.—20, ainsin, R, ainsi.—23, approchent des, R, approchent les.—26, la nostre, R, la leur.—30, alterer... ame, R, estre marris et desplaisants.—31, grande desplaisance, R, grand regret.—126, 8, regret, R, regreter.—12, l’imaginer, R, d’imaginer.—128, 25, à cette heure, R, asture.—29, aussi peu, R, encore moins.—29, suis, D, fort.—29, et encore, R, mais i’en suis encore.—33, A *, qu’à la mienne.—33, cil, R, celuy.

130, 14, A, le coup.—32, à part, R, apar.—132, 10, l’infortune de ma vieillesse, R, la desfortune de ma decrepitude.—31, cassee, R, croupie.—134, 6, à moy de, R, à moy à.—18, l’aigre, R, à l’aigre.—19, le moisi, R, au moisi.—136.Ch. III.—6, vieil, R, vieus.—24, soy, R, à soy.—30, des subiects propres, R, de subiects siens.—138, 5, l’a nature, R, la nature.—7, addonnions, R, addonnons.—29, sapience, A, est.

140, 25, de ieunesse, R *, dés ieunesse.—142, 6, maistral, R, maestral.—146, 11, presse, R, foule.—28, ceux icy, R, ceux-cy.—148, 39, pouruoir, R, pouruoyer.

150, 9, aage, R, eage.—9, poil, R, ris.—23, vtilement, R *, plus vtilement.—25, d’autant, A, plus.—152, 3, auec, R, à tout.—154, 13, bel, R, beau.—16, oriller, R, oreiller.—28, dis-ie, R, fais-ie.—33, mon, R, à mon.—156, 12, i’y pourroy, R, ie pouuois.—15, proumenoir, R, promenoir.—16, pas seul comme, R, si.—16, l’agitent, R, ne l’agitent.—20, A, sur des pulpitres.—30, cour, R, court.—158, 9, pas, R, part.—Ch. IV.—21, La plus, R *, car la plus.

160, 7, Iamais, R, Et jamais.—29, douloureuse, R, doulereuse.—162, 9, commence, R, print.—164, 4, caterrhe, R, catarre.—4, desuoyent, R, le desnoyent.—23, l’eschaffaut, R, vn eschaffaut.—166, 5, champ, R, camp.—10, deuina, R, diuina.—15, comme il se batoit, R, en combattant.—17, crioit, R, criant.—17, A, mais il.—23, il se rua, R, se ruant.—24, A, comme.—25, defendoit, R, defendant.—168, 7, sa couronne à terre, R, à terre sa corone.—10, l’vtilité, R, vtilité.—21, pas donc, R, donc pas.—36, comme l’on, R, comment on.

170, 22, compagnie, R, compaignie.—172, 6, accueils, R, acceuils.—24, grammairienne, D *, et voyelle.—34, m’apporte, R, apporte.—174, 6, ie voy, R, ie voioi.—6, la voy, R, la voyois.—13, vne exemple, R, vn exemple.—19, part, R, leur part.—176, 5, port, R, teint.—30, mette, R, iette.—178.Ch. V.

180, 37, verdissant, R, fleurissant.—182, 7, faudroit, R *, y faudroit.—7, lucte, R, luicte.—28, à se tenir, R, de se tenir.—184, 19, affreté, R, affreré.—24, puissances, R, opérations.—26, le morfondu, R, au morfondu.—29, à vn rauissement, R, au rauissement.—33, l’esprit, R, mon esprit.—34, clairté, R, portée.—37, tire, R, faict.—186, 10, A, fascheusement.—27, deuroit, R, deuoit.—188, 9, au faillir, R, aus mesfaicts.—18, Thales, A, luy.—33, cache, R, couure.

190, 4, d’estre blanchie, R, ou blanchie.—10, fuis, R, crains.—21, Voyre, R, Oui.—21, fit-il, R, dict-il.—23, dit-il, R, fit-il.—30, qu’il m’appartient, R, qui m’appartient.—192, 12, A, Et le sexe... taire le plus.—13, C’est vne, R *, Il est bon aussi, que c’est vne.—14, Non pas, D, mesme.—39, l’interest, R, interest.—196, 6, ne la face, R, la face.—32, emploite, R, en-ploite.—37, alors, R, en ce cas.—198, 2, dit, R, fit.—6, leurs charges, R, leur charge.—24, vne de, R, vn de.—24, cordonniere, R, courdonniere.—27, continuation, R, constance.—34, maistresse, D, et d’amye.

200, 7, dehors, R, hors.—9, prendre, ou, R, du prendre ou.—202, 14, trahison, D, de.—204, 6, deuroient, R, deuoyent.—10, chatouilleux, R, chatouillant.—15, voyez, R, voies.—38, ce mesme, R, cela mesme.—206, 14, Car... legiste, R, et que Solon, chef de l’eschole iuridique.—16, D, dis-ie.—208, 5, son interdiction, R, interdiction.

210, 35, temps, D *, plus hardies.—212, 1, Ie veux... volupté, R, Car il faut laisser à part ces escris des philosofes qui ont suiui la secte Epicurienne.—5, temples, R, eglises.—5, garses, D *, et des garsons à.—214, 1, publicq, D, esgalement.—216, 1, hommes, D, et.—5, du Pegu, R, de Pegu.—16, peu exactes... marchant, R, et montroient en marchant leurs cuisses à nud.—19, parle, R, tesmouigne.—30 à 218, 3, Inique... cause. [Ce passage est reporté après la citation Num tu, pag. 218, lig. 16].—1, plus vicieuse, R, vicieuse.—3, Elles, R, Et elles.—35, renfrongnée, R, renfroignée.

220, 9, deuinant, R, diuinant.—12, c’est, R, c’estoit.—29, indiscretion, R, l’indiscretion.—36, dames, D, de bien et.—222, 11, et mignardes douceurs, R, graces.—40, pourtant, D, pas.—40, molles, R *, douces.—224, 26, l’aigre et, R, à l’aigre et à.—228, 23, inepte, D, aux dames.—23, messeante, A, aux dames.

230, 5, adiré, R, esdiré.—13, qualité commune, R, commune qualité.—25, A, entre nous.—30, d’œillades et de, R, par euillades et.—32, leurs amours, R, leur intelliiance.—32, Ce qu’il aduoua, R, Et laduoua.—34, tout franchement... vois tu pas, R, Vois tu pas coquin.—232, 15, prouuoir, R, pouruoir.—234, 33, trouuent, R, treuuent.—236, 11, intériner sa, R, d’accorder la.—26, toute, R, tout.—33, craignions, R, craignons.

240, 19, dans les choses, R, dans la chose.—242, 28, artificielle, R, trop artificielle.—31, si ny, R, sil n’y.—31, recognois, D *, pas.—246, 4, l’estranger, R, à l’estranger.—13, il eust esté autrement, R, autrement il eust esté.—17, auec, R, à tout.—19, imprudemment, R, imprudamment.—21, eux-mesmes, R *, d’elles mesmes.—28, que si i’ai, R, qu’ayant.—248, 15, aussi des, R, aussi de ces.—19, et parlant, R, parlant.—22, A, comme... parties.—30, qu’on, R, Et qu’on.

250, 4, ce que, R, car ce que.—4, a esté... iouet, R, est le iouet des Dieus.—11, affronteur, R, vn affronteur.—17, deuantiere, R, dauantiere.—18, des circoncisions, R, du tronçonement du prepuce qui en est vne punition.—252, 3, à cette heure, R, asteure.—4, honteuses, D *, et peneuses.—7, hazardé, R, hasarde.—12, court, R, suit.—14, A, le plus.—15, cacher, D *, et rougir.—17, faueur, R, grace.—22, pœnitet, D, Nous estimons à vice nostre estre.—29, exceller, D, sur.—30, leur, R, leurs.—32, Gens fanatiques, R, Sottes gens qui.—254, 13, l’aise, R, ton aise.—14, A, la moitié de.—14, fasche, R, vient à desplaisir.—16, soit, D *, manque et.—22, ordonnances... monde, R, regles positiues de ton inuantion t’occupent et atachent et les regles de ta paroisse: celles de Dieu et du monde.—256, 2, leur larcin, R, le larcin.—5, sauourer, R, gonfler.—28, A, rien.—31, d’vne, R, de sa.—258, 2, se paissoit, R, paissoit.—24, saillir, R, salir.—31, merueilleusement, R, monstrueusement.

260, 2, sans ame, D *, ou sans sentiment.—262, 9, liberté, D *, Nous courons à peu pres mesme fortune. Ils sont trop extremes en contrainte, nous en licence.—22, tousiours, D, estoyent.—23, affaires aux Sarmates, R, aux Sauromates.—27, et à nous aussi, R, come à nous.—30, ieunes hommes, R, iunes gens.—264, 4, tout leur art, R, toute leur art.—32, peut, R, put.—33, par tout, R, en tout.—266, 15, sac, R *, poche.—17, auec, R, à tout.—24, loix... iuges, R, loix que pour decider l’opportunité des mariages les iuges.—268, 8, vndenum, R, heu denum [Horace dit octavum].—37, est egalement mienne, R, me fait egalement moi.—42, generale, R, vniuerselle.

270, 7, de la raison commune, R, et communes.—9, legeres, R *, menues.—10, iustes, R *, pressantes.—23, d’autres miennes fautes, R, de null’ autre partie de ce traicté.—23, i’estime, R, ie tiens.—26, difficile, R *, tres difficile.—28, prendre, D, proprement.—31, nostres, D, et des plus cretez.—31, deux, A, et des plus cretez.—272, 3, circonstances... particulieres, R, particulieres et generales circonstances.—274, 31, de recommencer, R, à recommencer.—276, 23, dislaier, R, retarder.—278, 5, farcir, R *, que farcir.—7, breuuage, R, boisson.—18, desmenbrons, R, dessirons.—35, sa, R, leur.

280, 17, la vie, R, l’ame.—19, fort, R, bien.—24, veu, R, sachant.—282, 5, qu’on me fait, R *, que ie sens.—8, ausquels, R, ausqueles.—13, exhortoit, R, enhortoit.—19, contre, R, à l’encontre.—20, embesongna, R, embesougnat.—33, fust, R *, soit.—34, La laideur, R, Vne laideur.—34, d’vne vieillesse, R, et vne vieillesse.—284, 3, laquelle, D *, si plaisamment.—16, galbe, R, garbe.—21, sagesse, R, par sagesse.—28, rassis, R, prudent.—286, 22, paele, R, poele.—Ch. VI.—28, pour voir, R, voir.—288, 2, esternuent, R, estrenuent.—4, esternuement, R, estrenuement.—16, spécialement, R, et notamment.—22, m’ait, D, au moins.

290, 18, ressoudre, R, ressouder.—26, Dieu, A *, me.—31, et les... ieunesse. [Ce membre de phrase est mis entre parenthèses dans l’ex. de Bordeaux].—292, 8, lucter, R, luicter.—16, mousquetaire, R, mosquetere.—20, tirer, D *, auant.—23, prendre, R *, tirer.—30, D, comme... enseignes.—31, par païs en, R, en païs sur.—32, mene, R, traine.—33, trainer, R, mener.—294, 16, cadet, R, cabdet.—16, seoit, R, sioit.—25, qui establit, R, d’auoir establi.—26, maintient, R, maintenu.—28, souuenance, R, mémoire.—33, de rues, R, des rues.—34, lairra, R, a laissé.—34, à long, R, de mon.—296, 6, train le seruice, R, train lusage.—10, porter, R, aporter.—15, main souueraine, R, mains souueraines.—25, donront, R, donneront.—298, 2, ont, R, l’ont.—15, qu’ils, R, lesquels.—17, s’ils montrent, R, en montrant.—18, duquel, R, de qui.—18, r’allient, R, raliant.—25, la liberalité, R, liberalité.—29, s’appaouurit, R, s’apouurit.—30, les enuies, R, des enuies.—36, à faire, R, de faire.—36, A, apres.—28, et n’en, R, et ne.

300, 7, seulement autant, R, autant seulement.—8, propre, R, plus propre.—9, A, ne disoit.—10, Cyrus, R, luy dict Cyrus.—19, au moins en apparence. [Ce membre de phrase est mis entre parenthèses dans l’ex. de Bordeaux].—21, d’excez, R, excez.—302, 9, rares, R, plusieurs rares.—16, peussent, R, peut.—21, charioit, R, charrioit.—304, 13, tourneuirons, R, tournoions.—306, 16, à cette heure, R, asture.—25, tres-fort, R, très bien.—308, 15, sceu, R, imaginé.—31, ostez, dis-ie, R, contez, dis-ie.—32, à cette, R, cette.

310.314, 19, l’on des, R, on des.—26, quand ils eurent, R, apres auoir.—26, ils se mirent, R, se mirent.—27, gehennes, R, geines.—28, pour n’auoir, R, n’ayant.—316, 1, A, si barbares.—28, mangez entre eux, R, entremangez.

320, 29, les épaules, R, leurs épaules.—Ch. VII.—28, n’est, A, ce.—324, 3, donneroit, R, donroit.—8, en la, R, à la.—326, 28, feignit, R, feingnit.—33, par terre, R, à terre.—38, s’enialouser, R, s’en ialouser.

330, 2, pretendoit à, R, enuioit.—Ch. VIII.—22, A, et irremediables.—332, 5, similitude, R, exemple.—17, est, R, n’est.—18, à reculons, R, qu’à reculons.—18, conuenance, R, accord.—19, accord, R, similitude.—23, A, aussi bon... meschants.—27, à cette heure, R, asture.—334, 2, Mais comme, R, Comme.—336, 1, fuyons, A, à.—27, imperieusement, R, imperieuse.—28, Ie prends... souuent, R, Ie preste l’espaule aus reprehantions que l’on faict en mes escris: et les ai souuent changez.—31, ceder, D *, oui, à mes despens.—31, malaisé, R *, certes malaisé.—338, 6, opposoit, R, faisoit.—8, victoire, R, gloire.—9, Toutesfois, R, Mais.—33, à ce que ie dits, R, à propos.—37, traitter, R, treter.

340, 27, voylà, A, vn.—342, 18, du langage, R, de langage.—30, nullement, R, rarement.—344, 24, poursuy, R, rechercherois.—25, affin, R, pour.—25, affin, R, pour.—26, A, que le... l’imite.—346, 13, seul, R, tout seul.—13, de ce, D, mesme.—13, seul, R, tout seul.—17, la riuiere courre, R, courre la riuiere.—19, De vray, R, Voyre mais.—30, retorquables à, R, contournables vers.—31, bien dit, R, dit.—32, bien, R, tres.—34, le iour, R, du iour.—38, d’entendement, D, et gentil personnage.—39, autant, R, aussi.—348, 1, A, du registre.—5, ennuyeux, R, enuieux.—5, la prerogatiue, R, les prerogatiues.—7, s’il... faudroit, R, S’ils entandoint latin il leur faudroit.—10, ne dis, R, n’en tans.—11, tache, R, coulpe.—13, A, et seuere.—15, ce neantmoins à l’oster, R, à l’oster ce neantmoins.

350.352, 12, riche, R, noble.—354, 5, en discerner, R, la discerner de la.—7, meilleure, R, meillure.—26, comme, R, comment.—356, femmelettes, R, femmes.—358, 7, mesle, R, remesle.—36, d’esgouster, R, desgouter.

360, 16, A, bien.—362, 16, surmonte, D, par où il se rehausse.—17, A, et ses diuerses vertus.—17, l’vne, R, vne.—366, 1, sérieux, graue, R, graue, sérieux.—16, Il n’est, R, N’est.—368, 1, dis-ie, R, fais-ie.—10, A, et le deuancer.—11, cognoissance, D, et le deuancer.—12, Essais, R, essais.—23, ce n’est, R, n’est.

370, 3, qu’il, D, y.—4, s’il, A, y.—33, A, quelque.—372, 35, accuse, R, a.—376, 10, presente, R, represente.—Ch. IX.378, 24, à, A, vn.—27, de qui, R, duquel.—36, abandonné à, R, perdu.

380, 1, vont precipiter, R, se voient ieter.—6, lon, R, on.—382, 4, l’oppression, R, oppression.—30, A, qui vaille.—384, 4, aussi, R, encore.—8, de me promener, R, du promener.—8, de me retirer, R, du repos.—15, meritera, R, merite.—21, les sots, R, les simples.—386, 1, lassent, R, lassent et offensent.—8, plus. I’y, R, plus. I’en.—9, perspicacité, R, conoissance.—9, si i’y ay, R, si i ay.—10, me poisent, R, m’offancent.—17, D, et m’vlcerent.—19, quand ils, R *, nomeement quand ils.—42, libre et pur, R, naif.—388, 3, Ia Dieu me permette, R, Ia à Dieu ne plaise.—7, regardant plus, R, plus regardant.—18, A, bien.—19, m’oyant, R, en m’oyant.—20, me viennent souffler, R, vont me soufflant.—24, prix, R, le prix.—24, m’habille, R, me habille.

390, 27, que ie les ai veuz, R, les auoir veux.—392, 5, manier, D *, poiser.—33, eschec, R, humeur.—394, 27, particuliers, R, propres.—396, 7, contraire, R, rebours.—9, à l’auarice, R, son auarice.—39, farouches, R, monstrueuses.—398, 6, sauuages, R, farouches.—17, vn monde... formé, R, les hommes obligez desia et formez.—18, l’engendrons, R, les engendrons.—19, le redresser, R, les redresser.—20, la tordre de son, R, les tordre de leur.—20, accoustumé plus, R, plus accoustumé.—21, rompions, R, rompons.—25, receüe, D *, et formee.

400, 1, vne autre coupple, pareille, R, vn autre coupple, pareil.—402, 42, miserable, R, malotru.—404, 1, dessus, R, dauant.—2, dessoubs, R, après nous.—3, remporter, R, raporter.—22, plus espesse, R, espece.—406, 3, croulle, R, crolle.—408, 34, A, d’accent et de visage.

410, 7, I’ay... euité, R, Ie me suis tousiours bien gardé.—13, tres inepte, R, monstrueux.—17, aux soudaines, R, à soudaines.—33, A, à cause.—412, 2 à 4, Ie suis... pouce, R, Mes premieres publications furent l’an 1580. Despuis, d’vn long trait de temps ie suis enuieilli, mais assagi ie ne le suis certes pas d’vn pouce.—4, à cette heure, R, asture.—6, bel, R, beau.—5, yuroigne, R, yurouigne.—8, ionchez, R *, ioncs.—11, seroit, A, ce.—414, 6, mœurs, R, humeurs.—8, commande, R, fuit à.—10, empirer meshuy, R, meshuy empirer.—10, vers, R, enuers.—18, laquelle, R, à laquelle.—19, vois chercher, R, me mesle.—19, le plus, R, la plus.—51, i’estime, R, estime.—26, telle, R, quelle.—416, 7, desertées, D *, et ruinées.—32, me les, R, me le.—418, 2, roide, R, plus roide.—19, pour, R, à.—24, trop, R, vn peu bien.—26, estre aucunement, R, aucunement estre.—34, iustice exacte, R, exacte iustice.

420, 4, A, simplement.—31, bragues, R, bagues.—38, A, enuers moy.—422, 15, A, s’ils sauouroient... liberté et.—19, d’affranchir, R, affranchir.—26, A, sollicitant, requerant, suppliant, ny moins.—29, m’en, R, me.—30, A, ou besoing.—33, m’engager, D *, pour eus.—37, et prest au besoing, R, au souin.—424, 12, sa hardiesse, R, son hardiesse.—29, eschaugette, R, eschoguette.—426, 6, m’estouffe, R, m’accable.—9, crainte, R *, trouble.—25, Fay-ie, R, Fais-ie.—26, robes, R, fortune.—29, A, et iuridique.—36, sont, R *, valent.—36, A, nettes.—428, 37, les puis, R, puis.

430, 14, façonner, R, former.—432, 3, nommément, R, notamment.—3, cours iours, R, iours cours.—13, maison, R, famille.—18, mere de famille, R, femme.—21, douaire, R, doire.—434, 9, specialement, R, notamment.—17, A, et plus continuellement.—18, touchons, D, plus continuellement.—30, à dix, R, dix. 32, sçaura prescripre, R, prescripra.—438, 5, les soixante, R, soixante.—29, loing, R, esloigné.

440, 4, ne le gratte, R, n’y touche.—13, l’interest, R, interest.—16, ou on, R, ou lon.—26, gouuerner, R, entretenir.—442, 7, les exclamations, R, exclamations.—28, A, vray.—444, 2, volontiers, R, franchement.—3, Dion, R *, Dion.—3, Antigonus, R, Antigon.—7, beau et aduenant, R, agreable.—18, masles, R *, homes.—23, ay esperé, R, espere.—23, aduenoit, R, aduient.—24, pleussent et accordassent, R, plaisent et accordent.—25, mon trepas, il rechercheroit, R, que ie meure, il recherchera.—25, ay donné, R, donne.—28, l’a veu, R, le voit.—28, dans, R, en.—34, i’eusse sceu, R, ie scauois.—34, m’eust esté, R, me fut.—35, ie l’eusses esté, R, ie l’irois.—37, Eh... amy, R *, O vn amy.—446, 8, A, de leurs.—24, poisante, D, le conseillerois volontiers Venise, pour la retraicte d’vne telle condition et foiblesse de vie.—27, moy, R, à moy.—29. Ie leur, R, Ce.—31, ces voyages, R, vn si long voyage.—448, 8, dislayer, R, deslaier.—17, à cette heure, R, asture.—19, s’ira difformant, R, se difformera.

450, 13, maussade, R, sale.—31, commourans, R, commorans.—452, 4, parmy, R, mais entre.—19, La fortune ayde, R, Combien ayde la fortune.—16, aux miens, R, à nul.—20, leur apporter, R, faire guiere.—454, 3, le plus, R, plus.—456, 15, saueur, R, goust.—458, 22, commune sorte, R, basse forme.—32, quelque, R, aucun.

460, 26, les hommes, R, des hommes.—462, 7, vertu, R, volupté.—20, se seruent simplement des, R, suiuent simplement les.—464, 9, condamnent à, R, accusent elles mesmes de.—16, raison, R, mesure.—20, desconuienent, R, disconuienent.—466, 2, A, si.—15, Et vne bonne, R, Comme vn’.—34, ou vn peuple, R, vn peuple.—468, 31, A, suyuant... promesse.

470, 26, muances, R, nuances.—30, aultres, D, tiltres.—ceux-ci, R, ces autres noms.—32, vn art, R, vn’ art.—472, 11, quelque air, R, l’air.—12, parlerie, D, C’est l’originel langage des Dieux. [Membre de phrase reporté dans le texte de 1595, même page, lig. 17, après «philosophie»].—16, rompu, D, Luy mesme est tout poétique.—16, théologie, A, est toute.—474, 7, trop incommode, R, incommode.—29, Ctesibius, R, vn Ctesibius.—36, de moyen, R, moyen.—476, 20, lesquels, R, que.—478, 1, outrageux, D *, au moins et.—8, me renuoyera, R, m’en enuoyera.—34, il y est, D, plus de cent ans.—34, A, et au delà de cent ans.

480.484.Ch. X.—21, s’hypothequer, R, se hypothequer.—486, 22, besongne, D *, et de l’obligation.—488, 2, et le, R, il le faut.—2, l’enfoncer, R, s’y enfoncer.—9, s’y interposant aussi, R, aussi s’y interposant.—9, doit, R, en doit.—16, Glorieux, R, Braue.—22, comme, R, comment.—34, lieu mesme, R, mesme lieu.—38, mesprisant, R, en mesprisant.

490, 12, trompions, R, trompons.—13, les redresser, R, le dresser.—24, qu’en ceux-cy, R, que en ceux icy.—492, 27, desirs, R, desir.—494, 21, ensuiure, R, suyure.—23, espineux, R, bien espineux.—496, 30, et i’aymerois presque, R, i’aymerois quasi.—31, l’essimoit, R, l’estimoit.—33, ny de, R, et de.—498, 10, expirée, R, est vuidée.—11, A, par maniere d’exemple.—27, apres d’, R, à.—27, d’en, R, à en.

500, 18, selon la, R, à la.—502, 2, qui sont du, R, que ie vois au.—4, moy, R, ma cause.—7, contraire, D *, Vtatur motu animi qui vti ratione non potest. [Traduction: «Que celuy-là s’abandonne à sa passion, qui ne peut suivre la raison»].—504, 1, aueugle ou, R, aueugle et.—35, m’estudiois, R, estudiois.—506, 29, dissociation, R, dissantion.—35, excuse, R, sottise.—35, consolation, D, de sa perte.—35, progrez, D, des affaires douteux et.—508, 16, pouruoir, R, pouruoer.

510, 22, prouuoit, R, pouruoit.—36, tempeste, D, Animus multo antequam oprimatur, quatitur. [Traduction: «L’esprit est frappé très longtemps avant d’être abattu»].—512, 10, de ne, R, à ne.—14, m’eust pleu d’, R, i’eusse voulu.—34, grandes, R, de grandes.—35, est-il, R, il est.—514, 11, affaire, R *, de la peine.—28, A, d’y tenir ferme.—30, froidement, R, lachement.—31, ardemment, R, chaudement.—516, 5, A, à vn autre.—9, sont, D *, pas.—22, Excinduntur, R, abscinduntur.—518, 13, d’ingratitude, R, ingratitude.—27, vigueur, R, la vigueur.—27, liberté, R, la liberté.

520, 23, eschaffaux, R, eschauffaux.—32, A, tout cela.—33, cette condition, R, sa fortune.—522, 17, repetasser, R, repetasser.—24, attribue, R, done.—25, sienne, D, propre.—26, son, R, tout son.—34, ainsin, R, ainsi.—35, sommes, R, ne sommes.—524, 12, cette espece, R, ce costé là.—29, guarir, R, guerir.—si ay, R, ay.—526.Ch. XI.—2, doiuent, R, deuoint.—29, resuassoit, R, rauassois.—528, 1, presuppositions, R, essais.—1, examinant, R, en examinant.—2, laissent, D, là.—2, courent aux, R, s’amusent à traiter les.—3, touche, R, appartient.—3, celuy, R, à celuy.—5, A, et accomply.—5, besoing, R, nature.—9, A, et de soy mesmes.—10, A, Les effects... nullement.—10 à 12, Le determiner... l’accepter, R, Le determiner et le scauoir comme le doner apartient à la regence et à la maitrise: à l’inferiorité, subiection et aprantissage appartient le iouyr, l’accepter. [En outre l’ordre des phrases où se trouvent les onze variantes qui précèdent est modifié ainsi qu’il suit: «Ils laissent... causeurs (lig. 2 à 3)» est placé après: «verité (pag. 526, lig. 33)»;—«Le determiner... l’accepter (lig. 10 à 12)» est placé après: «causeurs (lig. 2)»;—«Ils passent... consequences (pag. 526, lig. 33 à p. 528, l. 1)» est placé après: «l’accepter (lig. 12)»].—13, coustumes, R, costume.—30, moyens, R, causes.

530.534, 22, dire, R, le dire.—25, sommes, R, que nous somes.—35, enquestante, R, enquesteuse.—40, L’admiration, D, dict Platon.—43, establir, R, conceuoir.—44, qu’à, R, que pour.—44, establir, R, conceuoir.—536, 14, offre, R, donne.—21, du sens, R, de sens.—33, imperieusement, D, Videantur sane ne affirmentur modo.538, 2, A, Videantur... modo.—37, ce genre, R, cette nature.—S, cigüe, R, cicue.—22, par fois se peuuent ainsin, R, se peuuent ainsi par fois.—24, pas iuge, R, ny iuge.—31, la pensée, R, ma pensée.

540.542, 1, esleuees, R, si esleuees.—544, 1, accroire, R, à croire.—2, au compte, R, en recette.—546.Ch. XII.—17, maisons, R *, maçons.—29, boutades, R, saillies.

550, 4, besoigne, D, et plus vtile.—11, acquisition, R, emploite.—12, ailleurs, R, au reste.—14, vaisseau, R, vasseau.—14, nous auons, R, auons.—552, 3, A, non que.—3, naturelle, R, populere.—16, qu’aigu, R, que aigu.—30, aigu, R, vif.—31, nous eslance, R, et eslance.—32, solide, R, rassis.—34, combat, R, conflit.—554, 28, despece, R, desmenbre.—556, 40, necessaire, R, propre.—42 à 558, 4, les beaux... piller, R, les admirables iardins qui sont autour de la ville de Damas en abondance et délicatesse, resterent vierges des mains de ses soldats tous ouuers et non clos, com’ils sont.—5, Fauonius, R, Faonius [suivant Plutarque].—6, republique, R, estat.—8, A, trouble et hazarde tout, et qui.—11, prier, R, de prier.—18, sie, R, siese.—27, colloqué, D *, desmenbrant sa mere et en donant à ronger les pieces à ses antiens enemis.—27, de haines, R, de haynes.—30, loy, R, parole.—31, amorçons, R, amorchons.—33, estat, R, visage.

560, 6, moy, R, à moy.—28, tirer, D, en.—32, A, de mal.—34, soummission, R, summission.—562, comme, D, à.—23, droicteur, R, droitur.—564, 17, sans, R, que ie n’aye.—20, sçaurois, R, puis.—22, euidemment, R *, auidemant.—38, qu’il est vrai à demy, R, que certes à peu près.—566, 5, office, R, ordre.—20, falloit, R, me falloit.—568, 8, A, alors.—26, chauma, R, chaume.

570, 10, auec, R, à tout.—572, à la, R, la.—8, ce neantmoins, R, neantmoins.—20, de tous les maux, R, des maux.—574, 1, torment, R, tourment.—8, A, esloignée.—30, total, R, tout.—34, pourtant, R, portant.—576, 2, sentiment, R, goust.—9, premeditation, R, preuoyance.—10, premeditée, R, pourpensée.—16, A, hurt et au.—17, coup, D, presant.—17, en souffre, R, se en sent.—21, A, plus.—37, autre, R, l’autre.—578, 1, affaire, R, à faire.—16, ieunes, R, iunes.

580, 3, puerile, R, sec et sain mais quand et quand naïf et bas.—4, inimaginable, D *, véritable franc et iuste au dela de tout exemple.—17, vne oisiue, R, vn’ oisiue.—34, securité, R, niaise en vne securité.—34, enfantine, R, puerile.—582, 3, d’elle, D, mesmes.—14, encheuestrions et battions, R, encheuestrons et battons.—15, tuions, R, tuons.—37, oisiueté, R, enhortemens d’autruy.—584, 16, lié, R, empilé.—17, incognues, R, inconues.—18, Cela c’est, D *, en consciance.—23, il effaçoit, R, à chacun il me sembla effacer.—25, et parmy, R, parmy.—25, suis, R, ie suis.—586, 1, cettuy-ci, R, cettuy ici.—2, eusse, R, en eusse.—2 à 5, Eh quoy... perdre, R, D’auantage, telle faueur gratieuse que la fortune peut m’auoir offerte par l’entremise de cet ouurage eut lors rencontre vne plus seson.—13, s’espessit, R, se croupit.—21, donrois-ie, R, dourrais-ie.—22, Socrates, D, qui.—24, si disgracié, R *, et vn visage si vilain.—24, si disconuenable, R, disconuenable.—31 à 34, et nous... bien, R, et souuent nous desgoute par bien legieres causes: du teint d’vne tâche d’vne rude contenance de quelque cause inexplicable sur des menbres bien.—36, toutesfois, R, pourtant.—36, le plus, R, tres.—38, qui, D, est.—38, difformité, R, deformité.—588, 16, non a, R, n’a.—18, rang, R, ranc.—21, appartenir aux beaux, R, aux beaux appartenir.—25, fait-il, R, dict-il.

590, 27, seule, R, la seule.—30, religions, non, R, relligions nous.—592, 6, vne apparence, R, vn port.—10, celle, R, celuy.—33, mon soupçon, R, ma supçon.—594, 3, l’interpretation, R, interpretation.—17, enuieux, R, ialoux.—20, en, R, dans.—20, dans, R, en.—26, remonte, R, remonta.—36, dispersé, R, desparti.—596, 6, harquebusier, R, harquebousier.—9, harquebusade, R, harquebousade.—28, lendemain, R, l’endemain.—33, indiscrete liberté, R, liberté indiscrete.—598, 9, punition, R, vengence.—11, laideur, R, haine.—12, abhorrer, R, hayr.—18, De mesme qu’, R, Comme.—Ch. XIII.—27, A, de beaucoup.—27, plus vil, R, moins digne.

600, 2, conference, R, ressemblance.—602, contrat, R, vn contrat.—604, 9, et redoutons, R, redoutons.—26, sur qui, R, auquel.—36, contraire, R, rebours.—606, 3, à soye, R, de soye.—19, raccourcissement, R, racourciment.—20, ou, A, signe.—23, A, et tourneuire.—31, on, R, l’on.—42, commentaires, R, commenteres.—608, 2, s’entent, R, s’antent.—10, leurs ouurages, R, leur ouurage.—29, d’Hydra, R, de Hydra.—30, dist, R, fit.—33, tu nous en apportes, R, en voicy.

610, 7, bout, R, coin.—614, 6, estrené, R *, aussi estrené.—616, 15, peut, R, sauroit.—19, gouuernement, R, son gouuernement.—24, peint, R, trop peint.—28, robuste, D, vertu.—29, A, quiete.

620, 16, Euthydeme, D, en Xenophon.—22, de cette, R, à cette.—26, Nihil, R, Nil hoc.—622, 28, c’est, R *, ainsi que de.—624, 14, d’oreilles, R, des oreilles.—626, 22, pour, D, le seruice de.—36, beaucoup, R, de beaucoup.—628, 9, apprins, R, apris.—13, mauuais, R, mauues.—41, à cette heure, R, asture.

630, 24, moy, R, à moy.—632, 8, sottises, R, bestises.—9, mettons, R, ietons.—15, tiennent, R, disent.—634, 18, respondit, R, respondoit.—20, ordinaire, R, ordinere.—20, bruit, R, son.—21, de l’eau, R, l’eau.—26, déporta, R, laissa.—27, semoyent, R, semoint.—29, employa, R, continua.—636, 6, aussi au changement, R, au changement aussi.—36, trois, D *, bones.—638, 32, il a, R, il m’a.—32, m’imprimer, R, imprimer.—34, l’inquisition, R, inquisition.

640, 16, offices, R, seruices.—20, A, Tandis que.—646, 14, course, D, naturelle.—648, 16, l’vtilité, R, vtilité.—18, allongera-lon, R, alongera tu.—18, vostre, R, nostre.

650, 4, cet office, R, ce service.—27, compagnie, D, ordinaire.—28, sain, R, autre.—29, dit-il, R, faict-il.—652, 33, quoy, R, qui.—654, 16, qu’à cette heure, R, qu’asture.—656, 17, entr’engendrent, R, s’entr’engendrent.

660, 11, cognoistre, R, conestre.—664, 8, A, et tout vn peuple.—21, secousses, R, sesons.—24, l’aage, R, tantost de six ans, le cinquantieme.—33, A, et mes yeux.—33, incontinent, D, et mes yeux.—666, 16, paisiblement, D, seulement.—33, sicut, R, si cui.—668, 2, leur nourriture, R, nourriture.

670, 28, r’allie, R, r’allia.—32, me semble, R, semble.—672, 1, m’ennuyent, R, me fachent.—10, auoyent, R, auoint.—674, 15, A, ils se trompent, et.—17, et dix, R, dix.—18, qui ay, R, ay.—20, prodigieuse, R, monstrueuse.—36, las, R, lasse.—678, 3, A, sur tout les vieillards.—5, d’almanachs, D, les ephemerides et aux médecins.—5, A, les esperances et les pronostiques.—18, galbe, R, garbe.—31, contraire, R, rebours.

680, 1, et ne bois, R, ne bois.—11, vin, D, d’eau.—15, ou non, R, non.—19, buroit, R, boiroit.—682, 21, ses compagnons, R, les autres.—24, A, naturelle.—29, des hommes à Rome, R, à Rome des gens.—35, pour quelle, R, à ce qu’elle.—38, aux festins, R, à leurs festins.—684, 7, desdaigné, R, refusé.—9, souueraine, R, principale.—10, Mon... forclost. [Phrase reportée lig. 12 après «il se trouue»].—11, pour soy... saueur, R, des conuiez y apporte la principale grâce.—15, de prendre, R, prendre.—686, 4, veulent que, R, tiennent.—5, A, soyent.—6, comme dit Aristote, qui d’vne farouche stupidité, R, qui d’vne farouche stupidité, comme dit Aristote.—7, font les degoustés, R, sont desgoutez.—7, A, d’autres.—10, ne leur coutant, R, et ne leur couste.—11, substantent, R, sustantent.—13, leurs femmes, R, les fames.—23, plus, R *, bien plus.—34, humains et corporels, R, naturels et par consequent necesseres et iustes.—38, vocation, R *, vacation.—688, 9 à 12, avez-vous sceu composer... villes, R, Composer nos mœurs est nostre office, non pas composer des liures, et gaigner non pas des batailles et prouinces, mais l’ordre et la tranquillité à nostre conduite.—12, Le glorieux... c’est, R, Nostre grand et glorieus chef d’euure c’est.—17, au deuis, R, à son deuis.—30, dispensé, R, despansé.—35, Bacchus, D, Illis est indulgendum non seruiendum. [Traduction: «Il faut le leur pardonner, et ne pas leur en faire un grief»].—37, voluptez, D *, naturelles.

690, 5, des mœurs, R, de meurs.—7, vne geniture, R, vn’origine.—24, A, En la... cheual [phrase reportée lig. 32].—25, Et emmy... Et le premier emmy.—26, A, le premier.—32, abstinence, D, Il s’est veu en la bataille Deliene releuer et sauuer Xenophon renuersé de son cheual.—692, 17, bien, D, naturellement.—696, 5, afin, R, pour.—7, chagrigne, R, chagreigne.—12, l’amplifier, R, amplifier.—698, 2, substantassions, R, sustentissions.—6, que plustost... produisist, R, plus tost qu’on les produisit encore.—20, la volupté, R, volupté.—29, ne va, R, va.

700, 1, expliquer, R, exprimer.—702, 16, facheux à digerer, R, à digérer facheus.—19, les plus, R, le plus.—704, 5, miracle, D, et.


FASCICULE E


L’ESPRIT DES ESSAIS.
EXTRAITS, CLASSÉS PAR MATIÈRE ET DANS UN ORDRE MÉTHODIQUE, DES IDÉES CARACTÉRISTIQUES QUI Y SONT ÉMISES.

«Montaigne, le meilleur philosophe moral que nous ayons, plus profond que subtil, a dit d’Aguesseau, n’est jamais mieux que cité; on ne lui trouve pas tant de génie à le lire de suite, ses propos saisissent plus que les développements qu’il leur donne».—Ses propos, on les trouvera, en majeure partie, énoncés ici; et, en se reportant aux indications de volume et de page qui les accompagnent, il sera aisé, à qui voudra, de les replacer dans leur cadre pour en mieux juger et méditer.

Ces extraits, synthétisant «l’esprit des Essais», sont textuels, en dehors des légères retouches qu’il a fallu faire à quelques-uns pour les rendre compréhensibles tout en les présentant isolément.—Le style et l’orthographe en ont été conservés, pour ne rien leur enlever de leur précision et de leur pittoresque.

Ce relevé, joint au sommaire des Essais (fascicule B), présente de fait la quintessence de cet ouvrage: l’un dans son ensemble, l’autre dans ses idées caractéristiques.

La pensée n’en est pas nouvelle; elle a déjà été réalisée, au moins à deux reprises au XVIIIe siècle, d’une manière fort judicieuse, bien que dans des conditions ne nous donnant pas pleine satisfaction, ce qui nous a déterminé à la reprendre, en faisant à cet égard table rase du passé.

Le difficile, dans un travail de ce genre, est de ne pas se laisser entraîner, tout en n’écartant rien d’essentiel. Mais la corrélation entre ce relevé et le Répertoire analytique des principales matières traitées ou mentionnées dans les Essais (fascicule Hb) et, d’autre part, le recours immédiat au texte que rend possible la contexture de «Self-édition», résolvent ce point épineux.

Il est à observer que cet «Esprit des Essais» diffère entièrement des «Extraits de Montaigne» qui, sous ce nom et en assez grand nombre, en donnent in extenso les morceaux les plus intéressants, n’y faisant que les coupures indispensables suivant la catégorie de lecteurs auxquels ils sont destinés.

Le titre de chaque article indique le sujet auquel il est plus particulièrement afférent et souvent aussi, entre parenthèses, d’autres articles auxquels il y a lieu de se reporter pour ce même objet, car, ici non plus, on n’a pu se garder complètement de la confusion qui partout existe dans les Essais, où à propos de tout il est question de tout.

Dans l’article «Divers», plus encore que dans les autres, on trouvera un peu de ce tout; les sujets y sont classés d’après l’ordre alphabétique du mot qui, dans l’alinéa, attire le plus l’attention.

Nota.—Les nombres suivant chaque alinéa, indiquent: ceux en caractères romains, le volume; ceux en caractères arabes, la page où se trouve l’extrait qu’il relate.

Pour chaque sujet, outre l’article qui lui est propre, consulter également ceux qui accessoirement sont indiqués dans l’en-tête, et aussi l’article «Divers».


ESSAIS DE MONTAIGNE.


L’ESPRIT DES ESSAIS.
EXTRAITS, CLASSÉS PAR MATIÈRE ET DANS UN ORDRE MÉTHODIQUE, DES IDÉES CARACTÉRISTIQUES QUI Y SONT ÉMISES.


ABONDANCE.

Il n’est rien si empeschant, si desgouté que l’abondance, I, 490.

ABSENCE (AMITIÉ, MARIAGE).

Si nous ne iouyssons que ce que nous touchons, adieu noz escus quand ils sont en noz coffres, et noz enfans s’ils sont à la chasse, III, 434.

Vne faim insatiable de la présence corporelle, accuse vn peu la foiblesse en la iouissance des ames, III, 436.

ACTIONS.

Ie hay quasi à pareille mesure vne oysiueté croupie et endormie, comme vn embesongnement espineux et penible. L’vn me pince, l’autre m’assoupit, III, 276.

Toutes actions, dit la philosophie, sieent egallement bien et honnorent egallement le sage, III, 692.

Les choses moins craintes sont moins defendues et obseruees. On peut oser plus aysement, ce que personne ne pense que vous oserez, qui deuient facile par sa difficulté, III, 274.

Est-ce pas erreur, d’estimer aucunes actions moins dignes de ce qu’elles sont necessaires? Si est ce vn tres-conuenable mariage, du plaisir auec la necessité, auec laquelle, dit vn ancien, les Dieux complottent tousiours, III, 700.

A l’enfourner, il n’y va que d’vn peu d’auisement, mais depuis que vous estes embarqué, toutes les cordes tirent, III, 512.

La pluspart de nos actions ne sont que masque et fard, I, 406.

Noz plus grandes agitations, ont des ressorts et causes ridicules, III, 512.

L’insuffisance et la sottise est loüable en vne action meslouable, III, 274.

ADULTÈRE (CHASTETÉ, MARIAGE).

Il faut estre ingenieux à euiter cette ennuyeuse et inutile cognoissance, III, 234.

Mais le monde en parle. Vn galant homme en est pleint, non pas desestimé. Et puis, de qui ne parle on en ce sens, depuis le petit iusques au plus grand? III, 234.

Chacun de vous a fait quelqu’vn coqu: or nature est toute en pareilles, en compensation et vicissitude. La frequence de cet accident, en doibt mes-huy auoir moderé l’aigreur: le voyla tantôt passé en coustume, III, 234.

I’en sçay qui à leur escient ont tiré et proffit et auancement du cocuage, dequoy le seul nom effraye tant de gens, I, 464.

La curiosité est vicieuse par tout: mais elle est pernicieuse icy. C’est folie de vouloir s’esclaircir d’vn mal, auquel il n’y a point de medecine, qui ne l’empire et le rengrege: duquel la honte s’augmente et se publie principalement par la ialousie: duquel la vengeance blesse plus nos enfans, qu’elle ne nous guerit. Vous assechez et mourez à la queste d’vne si obscure verification. Combien piteusement y sont arriuez ceux de mon temps, qui en sont venus à bout? On ne se moque pas moins de celuy qui est en peine d’y pouruoir, que de celuy qui l’ignore. Le charactere de la cornardise est indelebile: à qui il est vne fois attaché, il l’est tousiours. Le chastiement l’exprime plus, que la faute. Il faict beau voir, arracher de l’ombre et du doubte, nos malheurs priuez, pour les trompeter en eschaffaux tragiques: et malheurs qui ne pinsent, que par le rapport, III, 232.

Miserable passion, a cecy encore, d’estre incommunicable. Car à quel amy osez vous fier vos doleances: qui, s’il ne s’en rit, ne s’en serue d’acheminement et d’instruction pour prendre luy mesme sa part à la curee? I, 464.

AFFAIRES (FORTUNE, VIE PUBLIQUE).

Il faut manier les entreprises humaines, plus grossierement et superficiellement; et en laisser bonne et grande part, pour les droits de la Fortune. Il n’est pas besoin d’esclairer les affaires si profondement et si subtilement. On s’y perd à la consideration de tant de lustres contraires et formes diuerses, II, 540.

Qui en recherche et embrasse toutes les circonstances, et consequences, il empesche son eslection. Vn engin moyen, conduit esgallement, et suffit aux executions, de grand et de petit poix, II, 542.

Nous guidons les affaires en leurs commencemens, et les tenons à nostre mercy: mais par apres, quand ils sont esbranlez, ce sont eux qui nous guident et emportent, et auons à les suyure, III, 514.

Vn sage homme peut pour l’interest d’autruy, comme pour ne rompre indecemment compagnie ou pour ne discontinuer vn autre affaire d’importance, remettre à entendre ce qu’on luy apporte de nouueau: mais pour son interest ou plaisir particulier, mesmes s’il est homme ayant charge publique; pour ne rompre son disner, voyre ny son sommeil, il est inexcusable de le faire, I, 656.

AFFECTION (ENFANTS).

Les choses nous sont plus cheres, qui nous ont plus cousté. Et donner, est de plus de coust que le prendre, II, 20.

Ce n’est pas merueille, si à reculons l’affection des enfans aux peres, n’est pas si grande. Ioint que celuy qui bien faict à quelcun, l’aime mieux, qu’il n’en est aimé. Et celuy à qui il est deu, aime mieux, que celuy qui doibt: et tout ouurier aime mieux son ouurage, qu’il n’en seroit aimé, si l’ouurage auoit du sentiment, II, 20.

Au demeurant il est aisé à voir par experience, que cette affection naturelle, à qui nous donnons tant d’authorité, a les racines bien foibles. Pour vn fort leger profit, nous arrachons tous les iours leurs propres enfans d’entre les bras des meres, et leur faisons prendre les nostres en charge. Et voit-on en la plus part d’entre elles, s’engendrer bien tost par accoustumance vn’affection bastarde, plus vehemente que la naturelle et plus grande sollicitude de la conseruation des enfans empruntez, que des leurs propres, II, 46.

La seule raison doit auoir la conduite de nos inclinations, II, 22.

AGE.

Nos ames sont desnoüées à vingt ans, elles sont alors ce qu’elles doiuent estre, et promettent tout ce qu’elles pourront. Iamais ame qui n’ait donné en cet aage là, arre bien euidente de sa force, n’en donna depuis la preuue, I, 596.

En la vie des mesmes hommes souuent la belle moitié, ils la vescurent de la gloire acquise en leur ieunesse: grands hommes depuis au prix de touts autres, mais nullement au prix d’eux-mesmes, I, 598.

Il est possible qu’à ceux qui employent bien le temps, la science, et l’experience croissent depuis cet aage (trente ans) auec la vie: mais la viuacité, la promptitude, la fermeté, et autres parties bien plus nostres, plus importantes et essentielles, se fanissent et s’allanguissent, I, 598.

AMBASSADEURS.

I’ay trouué bien estrange, qu’il fust en la puissance d’vn Ambassadeur de dispenser sur les aduertissemens de grande consequence qu’il doit faire à son maistre. Et m’eust semblé l’office du seruiteur estre, de fidelement representer les choses en leur entier, comme elles sont aduenuës: afin que la liberté d’ordonner, iuger, et choisir demeurast au maistre. Car de luy alterer ou cacher la verité, de peur qu’il ne la preigne autrement qu’il ne doit, et que cela ne le pousse à quelque mauuais party, et ce pendant le laisser ignorant de ses affaires, cela m’eust semblé appartenir à celuy, qui donne la loy, non à celuy qui la reçoit, au curateur et maistre d’eschole, non à celuy qui se doit penser inferieur, comme en authorité, aussi en prudence et bon conseil, I, 94.

AMBITION.

Nous ne sommes pas naiz pour nostre particulier, ains pour le publicq; beau mot, dequoy se couure l’ambition et l’auarice, I, 410.

L’ambition n’est pas vn vice de petis compaignons, et de tels efforts que les nostres, III, 520.

Où l’amour et l’ambition seroient en esgale balance, et viendroient à se choquer de forces pareilles, ie ne fay aucun doubte, que ceste-cy ne gaignast le prix de la maistrise, II, 642.

L’ambition ne se conduit iamais mieux selon soy, que par vne voye esgaree et inusitee, III, 322.

L’ambition paye bien ses gents, de les tenir tousiours en montre, comme la statue d’vn marché. Ils n’ont pas seulement leur retraict pour retraitte, III, 156.

AME (IMMORTALITÉ DE L’AME).

La generation de l’ame suyt la commune condition des choses humaines: comme aussi sa vie. On la voyt naistre à mesme que le corps en est capable; esleuer ses forces comme les corporelles; on y recognoit la foiblesse de son enfance, et auec le temps sa vigueur et sa maturité: et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude. On l’apperçoit capable de diuerses passions et agitée de plusieurs mouuemens penibles, d’où elle tombe en lassitude et en douleur, capable d’alteration et de changement, d’allegresse, d’assopissement, et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l’estomach ou le pied: esblouye et troublée par la force du vin: desmue de son assiette, par les vapeurs d’vne fieure chaude: endormie par l’application d’aucuns medicamens, et reueillée par d’autres. Dauantage on sent l’ame s’engager en la mort, comme le corps. Ce que l’image du sommeil nous montre assez: car c’est vne defaillance et cheute de l’ame aussi bien que du corps, II, 316.

L’ame loge au cerueau: ce qui appert de ce que les blessures et accidens qui touchent cette partie, offensent incontinent les facultez de l’ame, II, 312.

L’ame, par sa faculté ratiocine, se souuient, comprend, iuge, desire et exerce toutes ses autres operations par diuers instrumens du corps, comme le nocher gouuerne son nauire selon l’experience qu’il en a, II, 312.

Nos ames se trouuent souuent agitees de diuerses passions. D’où nous voyons les enfans, qui vont tout naifuement apres la nature, pleurer et rire souuent de mesme chose: Et quelque gentille flamme qui eschauffe le cœur des filles bien nees, encore les despend on à force du col de leurs meres, pour les rendre à leur espoux. Ainsin il n’est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu’on ne voudroit aucunement estre en vie, I, 406.

Puisque l’ambition peut apprendre aux hommes, et la vaillance, et la temperance, et la liberalité, voire et la iustice: puis que l’auarice peut planter au courage d’vn garçon de boutique, nourri à l’ombre et à l’oysiueté, l’asseurance de se ietter si loing du foyer domestique, à la mercy des vagues et de Neptune courroucé dans vn fraile bateau, et qu’elle apprend encore la discretion et la prudence: et que Venus mesme fournit de resolution et de hardiesse la ieunesse encore soubs la discipline et la verge; et gendarme le tendre cœur des pucelles au giron de leurs meres: ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle, I, 612.

Ce n’est pas pour la montre, que nostre ame doit iouër son rolle, c’est chez nous au dedans, où nuls yeux ne donnent que les nostres: là elle nous couure de la crainte de la mort, des douleurs et de la honte mesme: elle nous asseure là, de la perte de nos enfans, de nos amis, et de nos fortunes: et quand l’opportunité s’y presente, elle nous conduit aussi aux hazards de la guerre. Ce profit est bien plus grand, et bien plus digne d’estre souhaité et esperé, que l’honneur et la gloire, qui n’est autre chose qu’vn fauorable iugement qu’on fait de nous, II, 452.

I’ordonne à mon ame, de regarder et la douleur, et la volupté, de veuë pareillement reglée: et pareillement ferme: mais gayement l’vne, l’autre seuerement. Et selon ce qu’elle y peut apporter, autant soigneuse d’en esteindre l’vne, que d’estendre l’autre, III, 692.

Il n’est point ame si chetifue et brutale, en laquelle on ne voye reluire quelque faculté particuliere: il n’y en a point de si enseuelie, qui ne face vne saillie par quelque bout. Et comment il aduienne qu’vne ame aueugle et endormie à toutes autres choses, se trouue vifue, claire, et excellente, à certain particulier effect, il s’en faut enquerir aux maistres, II, 502.

Comme les ames vicieuses sont incitees souuent à bien faire, par quelque impulsion estrangere? aussi sont les vertueuses à faire mal. Il les faut doncq iuger par leur estat rassis: quand elles sont chez elles, si quelquefois elles y sont: ou au moins quand elles sont plus voysines du repos et en leur naifue assiette, III, 118.

La pluspart des facultez de nostre ame, comme nous les employons, troublent plus le repos de la vie, qu’elles n’y seruent, III, 24.

Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuuent beaucoup en elle: mais encore plus les siennes propres: ausquelles elle est si fort prinse, qu’il est à l’aduanture soustenable, qu’elle n’a aucune autre alleure et mouuement, que du souffle de ses vents, II, 350.

Nous ne sommes iamais sans maladie: des effects d’vne passion ardente, nous retombons aux effects d’vne passion frileuse, II, 354.

Les maux du corps s’esclaircissent en augmentant. Nous trouuons que c’est goutte, ce que nous nommions rheume ou foulleure. Les maux de l’ame s’obscurcissent en leurs forces: le plus malade les sent le moins, III, 188.

Quand les medecins ne peuuent purger le caterrhe, ils le diuertissent, et desuoyent à vne autre partie moins dangereuse. C’est aussi la plus ordinaire recepte aux maladies de l’ame. On luy fait peu choquer les maux de droit fil: on ne luy en fait ny soustenir ny rabatre l’atteinte: on la luy fait decliner et gauchir, III, 164.

Entre les functions de l’ame, il en est de basses. Qui ne la void encor par là, n’acheue pas de la connoistre. Et à l’aduenture la remarque lon mieux où elle va son pas simple, I, 554.

Ny n’entendent les Stoiciens, que l’ame de leur sage puisse resister aux premieres visions et fantaisies qui luy suruiennent: ains comme à vne subiection naturelle consentent qu’il cede au grand bruit du ciel, ou d’vne ruine, pour exemple, iusques à la palleur et contraction: ainsin autres passions, pourueu que son opinion demeure sauue et entiere, et que l’assiette de son discours n’en souffre atteinte ny alteration quelconque, et qu’il ne preste nul consentement à son effroy et souffrance. Le sage Peripateticien ne s’exempte pas des perturbations, mais il les modere, I, 82.

Il est malaisé que le discours et l’instruction, encore que nostre creance s’y applique volontiers, soyent assez puissants pour nous acheminer iusques à l’action, si outre cela nous n’exerçons et formons nostre ame par experience au train, auquel nous la voulons renger: autrement quand elle sera au propre des effets, elle s’y trouuera sans doute empeschée, I, 664.

Ie trouue par experience, qu’il y a bien à dire entre les boutées et saillies de l’ame, ou vne resolue et constante habitude: il n’est rien que nous ne puissions, iusques à pouuoir ioindre à l’imbecillité de l’homme, vne resolution et asseurance de Dieu: mais c’est par secousse, II, 590.

A combien de vanité nous pousse cette bonne opinion, que nous auons de nous? la plus reglée ame du monde, et la plus parfaicte, n’a que trop affaire à se tenir en pieds, et à se garder de s’emporter par terre de sa foiblesse. De mille il n’en est pas vne qui soit droite et rassise vn instant de sa vie: et se pourroit mettre en doubte, si selon sa naturelle condition elle y peut iamais estre, I, 624.

Comme le corps est plus ferme à la charge en le roidissant: ainsin est l’ame, I, 456.

D’autant que l’ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion, I, 288.

Il semble que l’ame esbranlee et esmeuë se perde en soy-mesme, si on ne luy donne prinse: et faut tousiours luy fournir d’obiect où elle s’abutte et agisse; et voyons qu’en ses passions elle se pipe plustost elle mesme, se dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n’agir contre quelque chose, I, 40.

L’ame qui n’a point de but estably, elle se perd: Car comme on dit, c’est n’estre en aucun lieu, que d’estre par tout, I, 58.

Le prix de l’ame ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément. Sa grandeur ne s’exerce pas en la grandeur: c’est en la mediocrité, III, 118.

La grandeur de l’ame n’est pas tant, tirer à mont, et tirer auant, comme sçauoir se ranger et circonscrire. Elle tient pour grand, tout ce qui est assez. Et montre sa hauteur, à aimer mieux les choses moyennes, que les eminentes, III, 692.

Le relaschement et facilité honore ce semble à merueilles, et sied mieux à vne ame forte et genereuse. Epaminondas n’estimoit pas que de se mesler à la dance des garçons de sa ville, de chanter, de sonner, et s’y embesongner auec attention, fust chose qui derogeast à l’honneur de ses glorieuses victoires, et à la parfaicte reformation des mœurs qui estoit en luy, III, 690.

Nostre ame s’eslargit d’autant plus qu’elle se remplit, I, 204.

Aucune ame excellente, n’est exempte de meslange de folie, I, 628.

Les ames à mesure qu’elles sont moins fortes, elles ont d’autant moins de moyen de faire ny fort bien, ny fort mal, I, 550.

Tout mouuement nous descouure. Cette mesme ame de Cæsar, qui se fait voir à ordonner et dresser la bataille de Pharsale, elle se fait aussi voir à dresser des parties oysiues et amoureuses, I, 552.

Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices de l’esprit les ames boiteuses, I, 218.

Nous ne sommes iamais chez nous, nous sommes tousiours au delà. La crainte, le desir, l’esperance, nous eslancent vers l’aduenir: et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus, I, 28.

AMITIÉ.

Il n’est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu’à la societé; dont le dernier point de perfection est l’amitié, I, 298.

L’amitié est iouye à mesure qu’elle est desiree, ne s’esleue, se nourrit, ny ne prend accroissance qu’en la iouyssance, comme estant spirituelle, et l’ame s’affinant par l’vsage, I, 302.

Nostre liberté volontaire n’a point de production qui soit plus proprement sienne, que celle de l’affection et l’amitié, I, 300.

Oh! vn amy! Combien est vraye cette ancienne sentence, que l’vsage en est plus necessaire, et plus doux, que des elements de l’eau et du feu! III, 444.

Heureux, qui a peu rencontrer seulement l’ombre d’vn amy! I, 316.

En la vraye amitié, de laquelle ie suis expert, ie me donne à mon amy, plus que ie ne le tire à moy. Ie n’ayme pas seulement mieux, luy faire bien, que s’il m’en faisoit: mais encore qu’il s’en face, qu’à moy: il m’en faict lors le plus, quand il s’en faict. Et si l’absence luy est ou plaisante ou vtile, elle m’est bien plus douce que sa presence: et ce n’est pas proprement absence, quand il y a moyen de s’entr’aduertir, III, 436.

L’vnique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que i’ay iuré ne deceller à vn autre, ie le puis sans pariure, communiquer à celuy, qui n’est pas autre, c’est moy, I, 312.

Ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu’accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s’entretiennent. En l’amitié dequoy ie parle, si on me presse de dire pourquoy ie l’aymoys, ie sens que cela ne se peut exprimer, qu’en respondant: Par ce que c’estoit luy, par ce que c’estoit moy, I, 306.

Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en cestuy-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l’autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste: mais l’amitié parfaite est indiuisible: chacun se donne si entier à son amy, qu’il ne luy reste rien à departir ailleurs, I, 312.

Si en cette amitié dequoy ie parle, l’vn pouuoit donner à l’autre, ce seroit celuy qui receuroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon, I, 312.

Depuis le iour que ie perdy mon amy, faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout, il me semble n’estre plus qu’à demy, I, 316.

La memoire de noz amis perdus nous aggrée comme l’amer au vin trop vieil, II, 538.

Des enfans aux peres, c’est plustost respect. L’amitié se nourrit de communication, qui ne peut se trouuer entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l’aduenture les deuoirs de nature, I, 298.

De comparer à l’amitié l’affection enuers les femmes, quoy qu’elle naisse de nostre choix, on ne peut. Son feu, ie le confesse, est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c’est vn feu temeraire et volage, ondoyant et diuers, feu de fiebure, subiect à accez et remises, et qui ne nous tient qu’à vn coing, I, 300.

En ces autres amitiez communes, il faut marcher la bride à la main, auec prudence et precaution. Aymez le, disoit Chilon, comme ayant quelque iour à le haïr: haïssez le, comme ayant à l’aymer. Ce precepte si abominable en la souueraine et maistresse amitié, est salubre en l’vsage des amitiez ordinaires et coustumieres: à l’endroit desquelles il faut employer le mot d’Aristote, O mes amys, il n’y a nul amy, I, 310.

Ie tesmoigne volontiers de mes amis, par ce que i’y trouue de loüable. Et d’vn pied de valeur, i’en fay volontiers vn pied et demy. Mais de leur prester les qualitez qui n’y sont pas, ie ne puis: ny les defendre ouuertement des imperfections qu’ils ont, II, 514.

AMOUR.

L’amour est vne passion qui mesle à bien peu d’essence solide, beaucoup plus de vanité et resuerie fieureuse, III, 256.

Tout le mouuement du monde se resoult et rend à cet accouplage: c’est vne matiere infuse par tout: c’est vn centre où toutes choses regardent, III, 210.

Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure, I, 330.

Vn galant homme n’abandonne point sa poursuite, pour estre refusé, pourueu que ce soit vn refus de chasteté, non de choix. Nous auons beau iurer et menasser, et nous plaindre: nous mentons, nous les en aymons mieux. Il n’est point de pareil leurre, que la sagesse, non rude, et renfrongnee, III, 218.

A quoy sert l’art de cette honte virginalle? cette froideur rassise, cette contenance seuere, cette profession d’ignorance des choses, que les femmes sçauent mieux, que nous qui les en instruisons, qu’à nous accroistre le desir de vaincre, gourmander, et souler à nostre appetit, toute cette ceremonie, et ces obstacles? La beauté, toute puissante qu’elle est, n’a pas dequoy se faire sauourer sans cette entremise, II, 436.

L’amour est vn commerce qui a besoin de relation et de correspondance. Les autres plaisirs que nous receuons, se peuuent recognoistre par recompenses de nature diuerse: mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye, III, 282.

L’amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison, qu’en l’aage voisin de l’enfance, III, 282.

C’est vne agitation esueillee, viue, et gaye. Elle n’est nuisible qu’aux fols, III, 276.

Vieux, nous demandons plus, lors que nous apportons moins. Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d’estre acceptez, III, 280.

Qui ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre. L’estude, l’exercitation, l’vsage, sont voyes à l’insuffisance; les nouices y regentent. Sa conduicte a plus de galbe quand elle est meslee d’inaduertance, et de trouble: les fautes, les succez contraires y donnent poincte et grâce. Pourueu qu’elle soit aspre et affamee, il chaut peu, qu’elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant, chopant, et folastrant. On le met aux ceps, quand on le guide par art, et sagesse. Et contraint on sa diuine liberté, quand on le submet à des mains barbues et calleuses, III, 284.

L’amour est vn desir forcené apres ce qui nous fuit. La iouïssance le perd, comme ayant fin corporelle et suiette à sacieté, I, 302.

L’amour n’est autre chose, que la soif de cette iouyssance en vn subiect désiré: plaisir que nature nous donne et qui deuient vicieux ou par immoderation, ou par indiscretion, III, 238.

Le desir et la iouyssance nous mettent pareillement en peine. La rigueur des maistresses est ennuyeuse, mais l’aisance et la facilité l’est encores plus, la satieté engendre le dégoust, II, 434.

O le furieux aduantage que l’opportunité! Qui me demanderoit la premiere partie en l’amour, ie respondrois, que c’est sçauoir prendre le temps: la seconde de mesme: et encore la tierce. C’est vn poinct qui peut tout, III, 226.

En amour, qui principallement se rapporte à la veuë et à l’atouchement, on faict quelque chose sans les graces de l’esprit, rien sans les graces corporelles: si l’vne ou l’autre des deux beautez deuoit necessairement y faillir, i’eusse choisi de quitter plustost la spirituelle. Elle a son vsage en meilleures choses, III, 152.

Sans esperance, et sans desir, nous n’allons plus rien qui vaille. Nostre maistrise et entiere possession, est infiniement à craindre pour la femme. Depuis qu’elle est du tout rendue à la mercy de nostre foy, et constance, elle est vn peu bien hasardee: soudain qu’elle est à nous, nous ne sommes plus à elle, III, 256.

D’où peut venir cette vsurpation d’authorité souueraine, que vous prenez sur celles, qui vous fauorisent à leurs despens, que vous en inuestissez incontinent l’interest, la froideur, et vne auctorité maritale? C’est vne conuention libre; que ne vous y prenez vous, comme vous les y voulez tenir? Il n’y a point de prescription sur les choses volontaires, III, 272.

En Italie, ils font les poursuyuans et les transis, de celles mesmes qui sont à vendre: et se defendent ainsi: Qu’il y a des degrez en la iouyssance: et que par seruices ils veulent obtenir pour eux, celle qui est la plus entiere. Elles ne vendent que le corps. La volonté ne peut estre mise en vente, elle est trop libre et trop sienne. Ainsi ceux cy disent, que c’est la volonté qu’ils entreprennent, et ont raison. C’est la volonté qu’il faut seruir et practiquer, III, 258.

On ayme vn corps sans ame, quand on ayme vn corps sans son consentement, et sans son desir. Toutes iouyssances ne sont pas vnes. Il y a des iouyssances ethiques et languissantes. Mille autres causes que la bien-vueillance, nous peuuent acquerir cet octroy des dames. Ce n’est suffisant tesmoignage d’affection. Il y peut eschoir de la trahison, comme ailleurs, III, 260.

AMPLEUR DE VUE.

A voir nos guerres ciuiles, qui ne crie que cette machine se bouleuerse, et que le iour du iugement nous prent au collet: sans s’auiser que plusieurs pires choses se sont veuës, et que les dix mille parts du monde ne laissent pas de galler le bon temps cependant, I, 250.

Quant les vignes gelent en mon village, mon prebstre en argumente l’ire de Dieu sur la race humaine, et iuge que la pepie en tienne des-ia les Cannibales, I, 250.

ANIMAUX.

Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n’entendons pas. Il nous aduient ainsin au iugement que nous faisons des bestes, II, 166.

Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous: tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille. Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c’est soubs le visage d’vne mesme nature, II, 150.

Pourquoy les priuons nous et d’ame, et de vie, et de discours? y auons nous recognu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n’auons aucun commerce auec eux que d’obeïssance? Dirons nous, que nous n’auons veu en nulle autre creature, qu’en l’homme, l’vsage d’vne ame raisonnable? Et quoy? Auons nous veu quelque chose semblable au soleil? Laisse-il d’estre, par ce que nous n’auons rien veu de semblable? et ses mouuements d’estre, par ce qu’il n’en est point de pareils? Si ce que nous n’auons pas veu, n’est pas, nostre science est merueilleusement raccourcie, II, 136.

Quant ie rencontre parmy les opinions plus moderées, les discours qui essayent à montrer la prochaine ressemblance de nous aux animaux: et combien ils ont de part à nos plus grands priuileges; et auec combien de vray-semblance on nous les apparie; certes i’en rabats beaucoup de nostre presomption, et me demets volontiers de cette royauté imaginaire, qu’on nous donne sur les autres creatures. Quand tout cela en seroit à dire, si y a il vn certain respect, qui nous attache, et vn general deuoir d’humanité, non aux bestes seulement, qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mesmes et aux plantes. Nous deuons la iustice aux hommes, et la grace et la benignité aux autres creatures, qui en peuuent estre capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle, II, 108.

Nature leur a empreint le soing d’elles et de leur conseruation. Elles vont iusques-là, de craindre leur empirement: de se heurter et blesser: que nous les encheuestrions et battions, accidents subiects à leur sens et experience. Mais que nous les tuions, elles ne le peuuent craindre, ny n’ont la faculté d’imaginer et conclure la mort, III, 582.

Les naturels sanguinaires à l’endroit des bestes, tesmoignent vne propension naturelle à la cruauté, II, 104.

ART MILITAIRE.

La guerre est la plus grande et pompeuse des actions humaines, et tesmoignage de nostre imbecillité et imperfection, II, 176.

Ie tiens que c’est aux Roys proprement, de s’animer contre les Roys, III, 84.

Le tromper peut seruir à la guerre pour le coup: mais celuy seul se tient pour surmonté, qui sçait l’auoir esté ny par ruse, ny de sort, mais par vaillance de troupe à troupe, en vne franche et iuste guerre, I, 46.

Les victoires, qui se gaignent sans le maistre, ne sont pas completes. Ce maistre devroit rougir de honte, d’y pretendre part pour son nom, n’y ayant embesongné que sa voix et sa pensée. Ny cela mesme, veu qu’en telle besongne les aduis et commandemens, qui apportent l’honneur, sont ceux-là seulement, qui se donnent sur le champ, et au propre de l’affaire. Nul pilote n’exerce son office de pied ferme, II, 544.

Au mestier de la guerre, les apprentis se iettent bien souuent aux hazards, d’autre inconsideration qu’ils ne font apres y auoir esté eschauldez, II, 94.

Arrester son armée pied coy attendant l’ennemy: autant cela affoiblit la violence, que le courir donne aux premiers coups: et quant et quant oste l’eslancement des combattans les vns contre les autres, qui a accoustumé de les remplir d’impetuosité, et de fureur, plus qu’autre chose, quand ils viennent à s’entrechocquer de roideur, leur augmentant le courage par le cry et la course: et rend la chaleur des soldats en maniere de dire refroidie et figée.—Mais on peut aussi bien dire qu’au contraire la plus forte et roide assiette, est celle en laquelle on se tient planté sans bouger, et que qui est en sa marche arresté, resserrant et espargnant pour le besoing, sa force en soy-mesmes, a grand aduantage contre celuy qui est esbranlé, et qui a desia consommé à la course la moitié de son haleine? outre ce que l’armée estant vn corps de tant de diuerses pieces, il est impossible qu’elle s’esmeuue en cette furie, d’vn mouuement si iuste, qu’elle n’en altere ou rompe son ordonnance: et que le plus dispost ne soit aux prises, auant que son compagnon le secoure.—Clearchus commandant les Grecs, les menoit tout bellement à la charge, sans se haster: mais à cinquante pas pres, il les mettoit à la course: esperant par la brieueté de l’espace, mesnager et leur ordre, et leur haleine: leur donnant cependant l’auantage de l’impetuosité, pour leurs personnes, et pour leurs armes à trait. D’autres ont reglé ce doubte en leur armée de cette maniere: Si les ennemis vous courent sus, attendez les de pied coy: s’ils vous attendent de pied coy, courez leur sus, I, 524.

Attendre l’ennemi en ses terres c’est auantage, de conseruer sa maison pure et nette des troubles de la guerre, afin qu’entiere en ses forces, elle puisse continuellement fournir deniers, et secours au besoing: la necessité des guerres porte à tous les coups, de faire le gast, ce qui ne se peut faire bonnement en nos biens propres, et si le païsant ne porte pas si doucement ce rauage de ceux de son party, que de l’ennemy, il s’en peut aysément allumer des seditions, et des troubles: la licence de desrober et piller, qui ne peut estre permise en son païs, est vn grand support aux ennuis de la guerre: et qui n’a autre esperance de gain que sa solde, il est mal aisé qu’il soit tenu en office, estant à deux pas de sa femme et sa retraicte: celuy qui met la nappe, tombe tousiours des despens; il y a plus d’allegresse à assaillir qu’à deffendre: la secousse de la perte d’vne battaille dans nos entrailles, est si violente, qu’il est malaisé qu’elle ne croulle tout le corps, attendu qu’il n’est passion contagieuse, comme celle de la peur, ny qui se prenne si aisément à credit, et qui s’espande plus brusquement: et les villes qui ont ouy l’esclat de cette tempeste à leurs portes, qui ont recueilly leurs Capitaines et soldats tremblans encore, et hors d’haleine, il est dangereux sur la chaude, qu’ils ne se iettent à quelque mauuais party.—De voir venir l’ennemy, on peut imaginer au contraire, qu’estant chez soy et entre ses amis, on ne peut faillir d’auoir planté de toutes commoditez; les riuieres, les passages à vostre deuotion, vous conduiront et viures et deniers, en toute seureté et sans besoing d’escorte: on aura ses populations d’autant plus affectionnez, qu’elles auront le danger plus pres: qu’ayant tant de villes et de barrieres pour sa seureté, c’est à soy de donner loy au combat, selon son opportunité et aduantage: et s’il plaisoit de temporiser, à l’abry et à son aise, on pourra voir morfondre son ennemy, et se deffaire soy mesme, par les difficultez qui le combattroyent engagé en vne terre contraire, où il n’auroit deuant ny derriere luy, ny à costé, rien qui ne luy fist guerre: nul moyen de rafraichir ou d’eslargir son armée, si les maladies s’y mettoient, ny de loger à couuert ses blessez; nuls deniers, nuls viures, qu’à pointe de lance; nul loisir de se reposer et prendre haleine; nulle science de lieux, ny de pays, qui le sceust deffendre d’embusches et surprises: et s’il venoit à la perte d’vne bataille, aucun moyen d’en sauuer les reliques.—Et il n’y a pas faute d’exemples pour l’vn et pour l’autre party, I, 526.

Qui est ouuert d’vn costé, l’est par tout. Noz peres ne penserent pas à bastir des places frontieres, II, 438.

Ce n’est pas bien procedé, de recognoistre seulement le flanc et le fossé: pour iuger de la seureté d’vne place, il faut voir, par où on y peut venir, en quel estat est l’assaillant, III, 404.

Celuy qui commande à tout vn pays ne se doit iamais engager qu’au cas de cette extremité, qu’il y allast de sa derniere place, et qu’il n’y eust rien plus à esperer qu’en la deffence d’icelle. Autrement il se doit tenir libre, pour auoir moyen de prouuoir en général à toutes les parties de son gouuernement, II, 656.

A le bien prendre, il est vray-semblable, que le corps d’vne armée doit auoir vne grandeur moderée, et reglée à certaines bornes, soit pour la difficulté de la nourrir, soit pour la difficulté de conduire et tenir en ordre. Aumoins est il bien aisé à verifier par exemple, que les armées monstrueuses en nombre, n’ont guere rien fait qui vaille. Ce n’est pas le nombre des hommes, ains le nombre des bons hommes, qui faict l’aduantage: le demeurant seruant plus de destourbier que de secours, II, 656.

Ceux qui assaillent, doiuent penser à entreprendre, non pas à craindre, II, 56.

Le vray veincre a pour son roolle l’estour, non pas le salut, I, 372.

Trouuer les ennemis par effect plus foibles qu’on n’auoit esperé n’est pas de tel interest: que de les trouuer à la verité bien forts, apres les auoir iugez foibles par reputation, II, 648.

Quintus Fabius Maximus Rutilianus, contre les Samnites, voyant que ses gents de cheual à trois ou quatre charges auoient failly d’enfoncer le bataillon des ennemis, print ce conseil: qu’ils debridassent leurs cheuaux, et brochassent à toute force des esperons: si que rien ne les pouuant arrester, au trauers des armes et des hommes renuersez, ils ouurirent le pas à leurs gens de pied, qui parfirent vne tres-sanglante deffaite, I, 540.

Il y a plusieurs exemples en l’histoire Romaine, des Capitaines qui commandoient à leurs gens de cheual de mettre pied à terre, quand ils se trouuoient pressez de l’occasion, pour oster aux soldats toute esperance de fuite, et pour l’aduantage qu’ils esperoient en cette sorte de combat, I, 532.

Se reietter au danger apres la victoire, c’est la remettre encore vn coup à la mercy de la fortune: l’vne des plus grandes sagesses en l’art militaire, c’est de ne pousser son ennemy au desespoir, I, 518.

Il fait dangereux assaillir vn homme, à qui vous auez osté tout autre moyen d’eschapper que par les armes: car c’est vne violente maistresse d’escole que la necessité, I, 520.

D’autre part, quell’ esperance peut-on auoir qu’il ose vn’ autre fois attaquer ses ennemis ralliez et remis, et de nouueau armez de despit et de vengeance, qui ne les a osé ou sceu poursuiure tous rompus et effrayez? I, 518.

Tant que l’ennemy est en pieds, c’est à recommencer de plus belle: ce n’est pas victoire, si elle ne met fin à la guerre, I, 518.

La vaillance a ses limites, comme les autres vertus: lesquels franchis, on se trouue dans le train du vice: en maniere que par chez elle se peut rendre à la temerité, obstination et folie, qui n’en sçait bien les bornes, malaisez en verité à choisir sur leurs confins, I, 86.

Nous qui tenons celuy auoir l’honneur de la guerre, qui en a le profit, et disons que, Où la peau du Lyon ne peut suffire, il y faut coudre vn lopin de celle du Regnard, les plus ordinaires occasions de surprise se tirent de cette praticque: et n’est heure, où vn chef doiue auoir plus l’œil au guet, que celle des parlemens et traités d’accord. Et pour cette cause, c’est vne regle, Qu’il ne faut iamais que le Gouuerneur en vne place assiegee sorte luy mesmes pour parlementer, I, 46.

A la guerre, on ne se doit attendre fiance des vns aux autres, que le dernier seau d’obligation n’y soit passé: encores y a il lors assés affaire. Et a tousiours esté conseil hazardeux, de fier à la licence d’vne armee victorieuse l’obseruation de la foy, qu’on a donnee à vne ville, qui vient de se rendre par douce et fauorable composition, et d’en laisser sur la chaude, l’entrée libre aux soldats, I, 50.

ART MILITAIRE (quelques façons de procéder de César).

Cæsar disoit qu’il falloit executer, non pas consulter les hautes entreprises, II, 654.

Il auoit accoustumé de dire, qu’il aimoit mieux la victoire qui se conduisoit par conseil que par force: Et en la guerre contre Petreius et Afranius, la Fortune luy presentant vne bien apparente occasion d’aduantage; il la refusa, esperant auec vn peu plus de longueur, mais moins de hazard, venir à bout de ses ennemis, II, 652.

Il estoit excellent mesnager du temps: car il redit maintes-fois, que c’est la plus souueraine partie d’vn capitaine, que la science de prendre au poinct les occasions, et la diligence, qui est en ses exploicts, à la verité, inouye et incroyable, II, 648.

Il accoustumoit sur tout ses soldats à obeyr simplement, sans se mesler de contreroller, ou parler des desseins de leur Capitaine; lesquels il ne leur communiquoit que sur le poinct de l’execution, II, 648.

C’estoit sa coustume, de se tenir nuict et iour pres des ouuriers, qu’il auoit en besoigne, II, 652.

En toutes entreprises de consequence, il faisoit tousiours la descouuerte luy-mesme, et ne passa iamais son armée en lieu, qu’il n’eust premierement recognu, II, 652.

Il faisoit grand cas de ses exhortations aux soldats auant le combat, II, 650.

Où les occasions de la necessité se presentoyent, et où la chose le requeroit, il ne fut iamais homme faisant meilleur marché de sa personne, II, 654.

Il auoit cette opinion, que la science de nager estoit tres-vtile à la guerre, et en tira plusieurs commoditez: s’il auoit à faire diligence, il franchissoit ordinairement à nage les riuieres qu’il rencontroit, II, 658.

Il tenoit la bride plus estroite à ses soldats, et les tenoit plus de court estants pres des ennemis, II, 658.

Il ne requeroit en ses soldats autre vertu que la vaillance, ny ne punissoit guere autres vices, que la mutination, et la desobeyssance, II, 648.

A cette courtoisie, il mesloit toutefois vne grande seuerité, à les reprimer. Il les rappaisoit plus par authorité et par audace, que par douceur, II, 650.

AUTEURS.

La science, le stile, et telles parties, que nous voyons és ouurages estrangers, nous touchons bien aysément si elles surpassent les nostres: mais les simples productions de l’entendement, chacun pense qu’il estoit en luy de les rencontrer toutes pareilles, et en apperçoit malaisement le poids et la difficulté, si ce n’est, et à peine, en vne extreme et incomparable distance, II, 510.

Les escriuains indiscrets de nostre siecle, qui, parmy leurs ouurages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett’ infinie dissemblance de lustres rend vn visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu’ils y perdent beaucoup plus qu’ils n’y gaignent, I, 228.

N’ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se presenter par vne valeur purement estrangere, I, 230.

Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects. Car tel peut auoir quelque particuliere science ou experience de la nature d’vne riuiere, ou d’vne fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d’escrire toute la Physique, I, 358.

Quiconque met sa decrepitude soubs la presse, faict folie, s’il espere en espreindre des humeurs, qui ne sentent le disgratié, le resueur et l’assoupy. Autant est la vieillesse incommode à cette nature de besongne, qu’à toute autre. Nostre esprit se constipe et s’espessit en vieillissant, III, 586.

AVARICE.

L’auarice n’a point de plus grand destourbier que soy-mesme. Plus elle est tendue et vigoureuse, moins elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les richesses, masquée d’vne image de liberalité, III, 494.

Ce n’est pas la disette, c’est plustost l’abondance qui produict l’auarice, I, 466.

Non la vieillesse seulement, mais toute imbecillité, est promotrice d’auarice, II, 24.

L’auarice, folie si commune aux vieux, est la plus ridicule de toutes les humaines folies, I, 472.

BEAUTÉ.

La beauté est vne piece de grande recommendation au commerce des hommes. C’est le premier moyen de conciliation des vns aux autres; et n’est homme si barbare et si rechigné, qui ne se sente aucunement frappé de sa douceur, II, 478.

Ie ne puis dire assez souuent, combien ie l’estime qualité puissante et aduantageuse. Nous n’en auons point qui la surpasse en credit. Elle tient le premier rang au commerce des hommes. Elle se presente au deuant: seduict et preoccupe nostre iugement, auec grande authorité et merueilleuse impression. Ie maintiendroy volontiers le rang des biens: La santé, la beauté, la richesse, III, 588.

Il est vray-semblable que nous ne sçauons guerre, que c’est que beauté en nature et en general, puisque à l’humaine nous donnons tant de formes diuerses, de laquelle, s’il y auoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit, II, 192.

La beauté de la taille, est la seule beauté des hommes: les autres beautez, sont pour les femmes, II, 482.

C’est leur vray aduantage: elle est si leur, que la nostre, quoy qu’elle desire des traicts vn peu autres, n’est, en son point, que confuse auec la leur, puerile et imberbe, II, 152.

Il y a des beautez, non fieres seulement, mais aigres: il y en a d’autres douces, et encores au delà, fades, III, 590.

Il est saison à trente ans, qu’elles changent le titre de belles en bonnes, III, 284.

BIEN, BIENS.

Les Dieux nous vendent tous les biens qu’ils nous donnent: c’est à dire, ils ne nous en donnent aucun pur et parfaict, et que nous n’achetions au prix de quelque mal, II, 538.

Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souuerain bien de l’homme: Les uns disent nostre bien estre, loger en la vertu: d’autres, en la volupté: d’autres, au consentir à Nature: qui en la science: qui à n’auoir point de douleur, II, 370.

Nostre bien estre, ce n’est que la priuation d’estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l’a elle rengée à la seule indolence. Le n’auoir point de mal, c’est le plus auoir de bien, que l’homme puisse esperer, II, 212.

Nostre bien et nostre mal ne tient qu’à nous, I, 554.

L’aisance et l’indigence despendent de l’opinion d’vn chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede, I, 474.

Le voir sainement les biens, tire apres soy le voir sainement les maux, II, 692.

BON SENS.

On dit communément que le plus iuste partage que Nature nous aye fait de graces, c’est celuy du sens: car il n’est aucun qui ne se contente de ce qu’elle luy en a distribué, II, 510.

Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouue, I, 474.

BONHEUR.

Non de qui on le croid, mais qui le croid de soy, est content: et en cella seul la creance se donne essence et verité, I, 474.

Maintenons en la memoire seulement le bonheur passé, pour en effacer les desplaisirs que nous auons soufferts, II, 214.

Il ne faut iuger de nostre heur, qu’après la mort, I, 102.

Nul auant mourir ne peut estre dict heureux. Celuy la mesme, qui a vescu, et qui est mort à souhait, peut il estre dict heureux, si sa renommee va mal, si sa posterité est miserable? I, 32.

BONTÉ.

Toute autre science, est dommageable à celuy qui n’a la science de la bonté, I, 218.

CARACTÈRE.

Ie loue vn’ ame à diuers estages, qui sçache et se tendre et se desmonter: qui soit bien par tout où sa fortune la porte: qui puisse deuiser auec son voisin, de son bastiment, de sa chasse et de sa querelle: entretenir auec plaisir vn charpentier et vn iardinier. I’enuie ceux, qui sçauent s’apriuoiser au moindre de leur suitte, et dresser de l’entretien en leur propre train, III, 140.

Ie hay à mort de sentir au flateur, I, 438.

De moy i’ayme mieux estre importun et indiscret, que flateur et dissimulé, II, 496.

I’honnore le plus ceux que i’honnore le moins: et où mon ame marche d’vne grande allegresse, i’oublie les pas de la contenance: et m’offre maigrement et fierement, à ceux à qui ie suis: et me presente moins, à qui ie me suis le plus donné, I, 438.

Ie congnois mes gens au silence mesme, et à leur soubsrire, et les descouure mieux à l’aduanture à table, qu’au conseil, III, 148.

CÉRÉMONIE.

Nous ne sommes que ceremonie, la ceremonie nous emporte, et laissons la substance des choses: nous nous tenons aux branches et abandonnons le tronc et le corps. Nous auons appris aux Dames de rougir, oyants seulement nommer, ce qu’elles ne craignent aucunement à faire: nous n’osons appeller à droict noz membres, et ne craignons pas de les employer à toute sorte de debauche. La ceremonie nous deffend d’exprimer par parolles les choses licites et naturelles, et nous l’en croyons: la raison nous deffend de n’en faire point d’illicites et mauuaises, et personne ne l’en croit, II, 466.

CHANGEMENTS.

En toutes choses, sauf simplement aux mauuaises, la mutation est à craindre, I, 500.

CHASSE.

Les poëtes font Diane victorieuse du brandon et des flesches de Cupidon, II, 100.

CHASTETÉ.

Certes le plus ardu et le plus vigoureux des humains deuoirs, nous l’auons resigné aux dames, et leur en quittons gloire, III, 218.

L’idee mesme que nous forgeons à leur chasteté est ridicule. Le neud du iugement de ce deuoir, gist principallement en la volonté. Il y a eu des maris qui ont souffert cet accident, non seulement sans reproche et offence enuers leurs femmes, mais auec singuliere obligation et recommandation de leur vertu. Telle, qui aymoit mieux son honneur que sa vie, l’a prostitué à l’appetit forcené d’vn mortel ennemy, pour sauuer la vie à son mary: et a faict pour luy ce qu’elle n’eust aucunement faict pour soy, III, 230.

Cette grande et violente aspreté d’obligation, que nous leur enioignons, produit deux effects contraires à nostre fin: elle aiguise les poursuyuants, et faict les femmes plus faciles à se rendre, car la deffence les incite et conuie, III, 236.

Le prix de la victoire se considere par la difficulté. Voulez vous sçauoir quelle impression a faict en son cœur, vostre seruitude et vostre merite? mesurez-le à ses mœurs. Telle peut donner plus, qui ne donne pas tant. L’obligation du bienfaict, se rapporte entierement à la volonté de celuy qui donne: les autres circonstances qui tombent au bien faire, sont muettes, mortes et casueles. Ce peu luy couste plus à donner, qu’à sa compaigne son tout. Si en quelque chose la rareté sert d’estimation, ce doit estre en cecy. Ne regardez pas combien peu c’est, mais combien peu l’ont, III, 220.

Telle a les mœurs desbordées, qui a la volonté plus reformée que n’a cet’ autre, qui se conduit soubs vne apparence reglee. Comme nous en voyons, qui se plaignent d’auoir esté vouees à chasteté, auant l’aage de cognoissance: i’en ay veu aussi, se plaindre veritablement, d’auoir esté vouees à la desbauche, auant l’aage de cognoissance. Le vice des parens en peut estre cause: ou la force du besoing, qui est vn rude conseiller, III, 232.

Ie ne sçay si les exploicts de Cæsar et d’Alexandre surpassent en rudesse la resolution d’vne belle ieune femme, nourrie à nostre façon, à la lumiere et commerce du monde, battue de tant d’exemples contraires, se maintenant entiere, au milieu de mille continuelles et fortes poursuittes. Il n’y a point de faire, plus espineux, qu’est ce non faire, ny plus actif. Ie trouue plus aysé, de porter vne cuirasse toute sa vie, qu’vn pucelage, III, 218.

C’est donc folie, d’essayer à brider aux femmes vn desir qui leur est si cuysant et si naturel. Et quand ie les oye se vanter d’auoir leur volonté si vierge et si froide, ie me moque d’elles. Elles se reculent trop arriere. Ie suis fort seruiteur de la nayfueté et de la liberté: mais il n’y a remede, si elle n’est du tout niaise ou enfantine, elle est inepte, et messeante aux dames en ce commerce: elle gauchit incontinent sur l’impudence. Leurs desguisements et leurs figures ne trompent que les sots: le mentir y est en siege d’honneur: c’est vn destour qui nous conduit à la verité; par une fauce porte, III, 228.

Refuser tout abbor, c’est tesmoignage de foiblesse, et accusation de sa propre facilité: vne dame non tentee, ne se peut venter de sa chasteté, III, 220.

Des violences qui se font à la conscience, la plus à euiter à mon aduis, c’est celle qui se faict à la chasteté des femmes; d’autant qu’il y a quelque plaisir corporel, naturellement meslé parmy: et à cette cause, le dissentement n’y peut estre assez entier; et semble que la force soit meslée à quelque volonté, I, 640.

CHATIMENTS.

Les chastiemens, qui se font auec poix et discretion, se reçoiuent bien mieux, et auec plus de fruit, de celuy qui les souffre, II, 608.

CHOSES.

Nous sçauons les choses en songe, et les ignorons en verité, II, 226.

Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouuons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens, I, 292.

Assez de choses peuuent estre et auoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes, II, 130.

La foiblesse de nostre condition, fait que les choses en leur simplicité et pureté naturelle ne puissent pas tomber en nostre vsage. Les elemens que nous iouyssons, sont alterez: et les metaux de mesme, et l’or, il le faut empirer par quelque autre matiere, pour l’accommoder à nostre seruice, II, 536.

Les gloses augmentent les doubtes et l’ignorance: il ne se voit aucun liure, soit humain soit diuin, sur qui le monde s’embesongne, duquel l’interpretation face tarir la difficulté: il se sent par experience, que tant d’interpretations dissipent la verité et la rompent, III, 604.

L’humaine cognoissance, acheminée par les sens, peut iuger des causes des choses iusques à certaine mesure, mais estant arriuée aux causes extremes et premieres, il faut qu’elle s’arreste et qu’elle rebouche: à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. Elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c’est temerité de l’employer, II, 336.

Les choses qui sont à nostre cognoissance les plus grandes, nous les iugeons estre les extremes que nature face en ce genre, I, 290.

Les choses dequoy on se moque, on les estime sans prix, I, 556.

Si n’est-ce pas entierement mesdire de quelque chose, d’y trouuer des deffauts: il s’en trouue en toutes choses, pour belles et desirables qu’elles soyent, III, 320.

Les hommes sont tourmentez par les opinions qu’ils ont des choses, non par les choses mesmes, I, 440.

La nouvelleté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les causes, I, 290.

De toutes choses les naissances sont foibles et tendres. Pourtant faut-il auoir les yeux ouuerts aux commencements. Car comme lors en sa petitesse, on n’en descouure pas le danger, quand il est accreu, on n’en descouure plus le remede, III, 516.

Peu de gens faillent: notamment aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu: ou d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste notre contradiction. Suyuant cet vsage, nous sçauons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques. Et s’escarmouche le monde, en mille questions, desquelles, et le pour et le contre, est faux, III, 528.

Combien de choses nous seruoyent hyer d’articles de foy, qui nous sont fables auiourd’huy? I, 296.

Pour iuger des choses grandes et haultes, il faut un’ ame de mesme, autrement nous leur attribuons le vice, qui est le nostre. Il n’importe pas seulement qu’on voye la chose, mais comment on la voye, I, 474.

Les choses à part elles, ont peut estre leurs poids et mesures, et conditions: mais au dedans, en nous, nostre ame les leur taille comme elle l’entend. La mort est effroyable à Cicero, desirable à Caton, indifferente à Socrates, I, 554.

Les choses ne sont pas si douloureuses, ny difficiles d’elles mesmes: mais nostre foiblesse et lascheté les fait telles, I, 474.

Des choses incommodes, il n’en est aucune si laide et vitieuse et euitable, qui ne puisse deuenir acceptable par quelque condition et accident, tant l’humaine posture est vaine, III, 200.

CIVILITÉ.

Non seulement chasque païs, mais chasque cité et chasque vacation a sa ciuilité particuliere. La nostre Françoise a quelques formes penibles, lesquelles pourueu qu’on oublie par discretion, non par erreur, on n’en a pas moins de grace. I’ay veu souuent des hommes inciuils par trop de ciuilité, et importuns de courtoisie, I, 84.

Pour moy ie retranche en ma maison autant que ie puis de la cerimonie. Quelqu’vn s’en offence: qu’y ferois-ie? Il vaut mieux que ie l’offence pour vne fois, que moy tous les iours: ce seroit vne subiection continuelle. A quoy faire fuit-on la seruitude des cours, si on l’entraîne iusques en sa taniere? I, 84.

C’est inciuilité à vn Gentil-homme de partir de sa maison, comme il se faict le plus souuent, pour aller au deuant de celuy qui le vient trouuer, pour grand qu’il soit: et il est plus respectueux et ciuil de l’attendre, pour le receuoir, ne fust que de peur de faillir sa route; il suffit de l’accompagner à son partement, I, 84.

C’est vne regle commune en toutes assemblees, qu’il touche aux moindres de se trouuer les premiers à l’assignation, d’autant qu’il est mieux deu aux plus apparens de se faire attendre, I, 84.

C’est au demeurant vne tres-vtile science que la science de l’entregent. Elle est, comme la grace et la beauté, conciliatrice des premiers abords de la societé et familiarité, I, 86.

Entre les masles depuis que l’altercation de la prerogatiue au marcher ou à se seoir, passe trois repliques, elle est inciuile, III, 444.

COLÈRE.

Il n’est passion qui esbranle tant la sincerité des iugements, que la cholere. Pendant que le pouls nous bat, et que nous sentons de l’esmotion, remettons la partie: les choses nous sembleront à la verité autres, quand nous serons r’accoisez et refroidis. Au trauers d’elle, les fautes nous apparoissent plus grandes, comme les corps au trauers d’vn brouillas, II, 608.

La tempeste ne s’engendre que de la concurrence des choleres, qui se produisent volontiers l’vne de l’autre, et ne naissent en vn poinct. Donnons à chacune sa course, nous voyla tousiours en paix. Vtile ordonnance, mais de difficile execution, II, 618.

C’est vn’ arme de nouuel vsage: nous remuons les autres armes, ceste cy nous remue: nostre main ne la guide pas, c’est elle qui guide nostre main: elle nous tient, nous ne la tenons pas, II, 618.

C’est vne passion qui se plaist en soy, et qui se flatte. Combien de fois nous estans esbranlez soubs vne fauce cause, si on vient à nous presenter quelque bonne deffence ou excuse, nous despitons nous contre la verité mesme et l’innocence, II, 612.

On incorpore la cholere en la cachant: Il vaut mieux qu’elle agisse au dehors, que de la plier contre nous, II, 616.

La philosophie veut qu’au chastiement des offences receuës, nous en distrayons la cholere: non afin que la vengeance en soit moindre, ains au rebours, afin qu’elle en soit d’autant mieux assenee et plus poisante. A quoy il luy semble que cette impetuosité porte empeschement. Non seulement la cholere trouble: mais de soy, elle lasse aussi les bras de ceux qui chastient. Ce feu estourdit et consomme leur force, III, 494.

L’espander en empesche l’effect et le poids. La criaillerie temeraire et ordinaire, passe en vsage, et fait que chacun la mesprise, II, 616.

COMBAT.

Le but et la visée, non seulement d’vn Capitaine, mais de chasque soldat, doit regarder la victoire en gros; et que nulles occurrences particulieres, quelque interest qu’il ayt, ne le doiuent diuertir de ce point là, I, 504.

COMMANDEMENT.

Il n’appartient de commander à homme, qui ne vault mieux que ceux à qui il commande, I, 488.

COMPASSION.

La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offencez, lors qu’ayans la vengeance en main, ils nous tiennent à leur mercy, c’est de les esmouuoir par submission, à commiseration et à pitié: toutesfois la brauerie, la constance, et la resolution, moyens tous contraires, ont quelquesfois seruy à ce mesme effet, I, 16.

CONDUITE (FORTUNE).

C’est vne absoluë perfection, et comme diuine, de sçauoir iouyr loyallement de son estre. Nous cherchons d’autres conditions, pour n’entendre l’vsage des nostres: et sortons hors de nous, pour ne sçauoir quel il y faict. Si auons nous beau monter sur des eschasses, sur des eschasses encores faut-il marcher de nos iambes, III, 702.

L’apreté et la violence des desirs, empesche plus, qu’elle ne sert à la conduite de ce qu’on entreprend. Nous remplit d’impatience enuers les euenemens, ou contraires, ou tardifs: et d’aigreur et de soupçon enuers ceux, auec qui nous negotions, III, 492.

Nous ne conduisons iamais bien la chose de laquelle nous sommes possedez et conduicts. Celuy qui n’y employe que son iugement, et son addresse, il y procede plus gayement: il feint, il ploye, il differe tout à son aise, selon le besoing des occasions: il faut d’atteinte, sans tourment, et sans affliction, prest et entier pour vne nouuelle entreprise: il marche tousiours la bride à la main. En celuy qui est enyuré de cette intention violente et tyrannique, on voit par necessité beaucoup d’imprudence et d’iniustice. L’impetuosité de son desir l’emporte. Ce sont mouuements temeraires, et, si Fortune n’y preste beaucoup, de peu de fruit, III, 492.

Le jeune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nous, c’est que noz desirs raieunissent sans cesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetis et poursuites ne font que naistre, II, 588.

Ne pouuant regler les euenements, ie me regle moy-mesme: et m’applique à eux, s’ils ne s’appliquent à moy, II, 486.

Qui fait bien principalement pour sa propre satisfaction, ne s’altere guere pour voir les hommes iuger de ses actions contre son merite, III, 510.

Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie, I, 398.

I’ayme les malheurs tous purs, qui ne m’exercent et tracassent plus, apres l’incertitude de leur rabillage: et qui du premier saut me poussent droictement en la souffrance. L’horreur de la cheute me donne plus de fiebure que le coup. Le ialoux, a plus mauuais conte que le cocu. Et y a moins de mal souuent, à perdre sa vigne, qu’à la plaider. La plus basse marche, est la plus ferme: c’est le siege de la constance. Vous n’y auez besoing que de vous. Elle se fonde là, et appuye toute en soy, II, 488.

Pour souffrir l’importunité des accidents contraires, ausquels nous sommes subjects, ie nourris autant que ie puis en moy cett’ opinion: m’abandonnant du tout à la Fortune, de prendre toutes choses au pis; et ce pis là, me resoudre à le porter doucement et patiemment, II, 486.

I’aiguise mon courage vers la patience, ie l’affoiblis vers le desir, III, 322.

Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongue guerre du port, II, 490.

En tous deuoirs de la vie, la route de ceux qui visent à l’honneur, est bien diuerse à celle que tiennent ceux qui se proposent l’ordre et la raison, III, 514.

Qui ne participe au hasard et difficulté, ne peut pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit les actions hazardeuses, III, 328.

Si ce qu’on a, suffit à maintenir la condition en laquelle on est nay, et dressé, c’est folie d’en lascher la prise, sur l’incertitude de l’augmenter, II, 490.

Celuy à qui la Fortune refuse dequoy planter son pied, et establir vn estre tranquille et reposé, il est pardonnable s’il iette au hazard ce qu’il a, puis qu’ainsi comme ainsi la necessité l’enuoye à la queste, II, 490.

CONFÉRENCE.

Aux disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doiuent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d’vne suffisance estrangere. Il peut bien aduenir à tel, de dire vn beau traict, vne bonne responce et sentence, et la mettre en auant, sans en cognoistre la force, III, 360.

CONFESSION.

Comme en matiere de biens faicts, de mesme en matiere de mesfaicts, c’est par fois satisfaction. Est-il quelque laideur au faillir, qui nous dispense de nous en confesser? III, 188.

La pire de mes actions et conditions, ne me semble pas si laide, comme ie trouue laid et lasche, de ne l’oser aduouer. Chacun est discret en la confession, on le deuroit estre en l’action. La hardiesse de faillir, est aucunement compensee et bridee, par la hardiesse de le confesser. Qui s’obligeroit à tout dire s’obligeroit à ne rien faire de ce qu’on est contraint de taire, III, 186.

CONFIANCE.

La fiance de la bonté d’autruy, est un non leger tesmoignage de la bonté propre, I, 472.

Ie me fie aysement à la foy d’autruy: mais mal-aysement le feroi-ie, lors que ie donrois à iuger l’auoir plustost faict par desespoir et faute de cœur, que par franchise et fiance de sa loyauté, I, 48.

CONNAISSANCE DE SOI-MÊME.

Sauf toy, ô homme, chasque chose s’estudie la premiere, et a selon son besoin, des limites à ses trauaux et desirs. Il n’en est vne seule si vuide et necessiteuse que toy, qui embrasses l’vniuers. Tu és le scrutateur sans cognoissance: le magistrat sans iuridiction: et apres tout, le badin de la farce, III, 482.

Cette opinion et vsance commune, de regarder ailleurs qu’à nous, a bien pourueu à nostre affaire. C’est vn obiect plein de mescontentement. Nous n’y voyons que misere et vanité. Pour ne nous desconforter, Nature a reietté bien à propos, l’action de nostre veuë, au dehors, III, 482.

Si l’homme ne se cognoist, comment cognoist-il ses functions et ses forces? II, 338.

Si chacun se regardoit attentiuement, il se trouueroit plein d’inanité et de fadaise. Nous en sommes tous confits, tant les vns que les autres. Mais ceux qui le sentent, en ont vn peu meilleur compte: encore ne sçay-ie, III, 482.

Tous les iours et à toutes heures, nous disons d’vn autre ce que nous dirions plus proprement de nous, si nous sçauions replier aussi bien qu’estendre nostre consideration, II, 38.

De l’experience que i’ay de moy, ie trouue assez dequoy me faire sage, si i’estoy bon escholier. Qui remet en sa memoire l’excez de sa cholere passee, et iusque où cette fieure l’emporta, voit la laideur de cette passion, et en conçoit vne haine plus iuste. Qui se souuient des maux qu’il a couru, de ceux qui l’ont menassé, des legeres occasions qui l’ont remué d’vn estat à autre, se prepare par là, aux mutations futures, et à la recognoissance de sa condition. Escoutons y seulement: nous nous disons, tout ce, dequoy nous auons principalement besoing. Qui se souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement: est-il pas vn sot, de n’en entrer pour iamais en deffiance? III, 616.

Nulle particuliere qualité n’enorgueillira celuy, qui mettra quand et quand en compte, tant d’imparfaites et foibles qualitez autres, qui sont en luy, et au bout, la nihilité de l’humaine condition, I, 682.

Ce que nous rions des autres aduient à chacun de nous: nul ne cognoist estre auare, nul conuoiteux: ie ne suis pas sumptueux, disons nous, mais la ville requiert vne grande despence: ce n’est pas ma faute, si ie suis cholere, c’est la faute de la ieunesse. Ne cherchons pas hors de nous nostre mal, il est planté en nos entrailles. Et cela mesme, que nous ne sentons pas estre malades, nous rend la guerison plus malaisée, II, 566.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n’en est point de si miserable, qui ne trouue mille exemples où se consoler, III, 402.

Si quelcun s’enyure de sa science, regardant souz soy: qu’il tourne les yeux au dessus vers les siecles passez, il baissera les cornes, y trouuant tant de milliers d’esprits, qui se foulent aux pieds, I, 682.

Quand i’oy reciter l’estat de quelqu’vn, ie ne m’amuse pas à luy: ie tourne incontinent les yeux à moy, voir comment i’en suis. Tout ce qui le touche me regarde. Son accident m’aduertit et m’esueille de ce costé-là, II, 38.

La coustume a faict le parler de soy, vicieux: et le prohibe obstinéement en hayne de la ventance, qui semble tousiours estre attachée aux propres tesmoignages. Ie trouue plus de mal que de bien à ce remede, I, 678.

Qui se connoistra bien, qu’il se donne hardiment à connoistre par sa bouche, I, 682.

Il n’est description pareille en difficulté, à la description de soy-mesmes, ny certes en vtilité. Encore se faut il testonner, encore se faut il ordonner et renger pour sortir en place, I, 678.

Ie tien qu’il faut estre prudent à estimer de soy, et pareillement conscientieux à en tesmoigner: soit bas, soit haut, indifferemment, I, 680.

De dire de soy plus qu’il n’en y a, ce n’est pas tousiours presomption, c’est encore souuent sottise, I, 682.

De dire moins de soy, qu’il n’y en a, c’est sottise, non modestie: se payer de moins, qu’on ne vaut, c’est lascheté et pusillanimité, I, 680.

CONSCIENCE.

Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume, I, 168.

En tout et par tout, il y a assés de mes yeux à me tenir en office: il n’y en a point, qui me veillent de si pres, ny que ie respecte plus, I, 158.

Il n’y a que vous qui sçache si vous estes lache et cruel, ou loyal et deuotieux: les autres ne vous voyent point, ils vous deuinent par coniectures incertaines: ils voyent, non tant vostre naturel, que vostre art. Par ainsi, ne vous tenez pas à leur sentence, tenez vous à la vostre, III, 114.

Aucune cachette ne sert aux meschans, disoit Epicurus, par ce qu’ils ne se peuuent asseurer d’estre cachez, la conscience les descouurant à eux mesmes, I, 660.

Vne ame courageusement vitieuse, se peut à l’aduenture garnir de securité: mais de satisfaction, elle ne s’en peut fournir, III, 112.

Comme la conscience nous remplit de crainte, aussi fait elle d’asseurance et de confiance, I, 660.

Il n’est bonté, qui ne resiouysse vne nature bien nee. Il y a certes ie ne sçay quelle congratulation, de bien faire, qui nous resiouit en nous mesmes, et vne fierté genereuse, qui accompagne la bonne conscience. Ces tesmoignages plaisent, et nous est grand benefice que cette esiouyssance naturelle: et le seul payement qui iamais ne nous manque. De fonder la recompence des actions vertueuses, sur l’approbation d’autruy, c’est prendre vn trop incertain et trouble fondement, signamment en vn siecle corrompu et ignorant, comme cettuy-cy: la bonne estime du peuple est iniurieuse. A qui vous fiez vous, de veoir ce qui est louable? Dieu me garde d’estre homme de bien, selon la description que je voy faire tous les iours par honneur à chacun de soy, III, 112.

Merueilleux effort de la conscience: elle nous fait trahir, accuser, et combattre nous mesmes, et à faute de tesmoing estranger, elle nous produit contre nous, I, 658.

Aussi à mesme qu’on prend le plaisir au vice, il s’engendre vn desplaisir contraire en la conscience, qui nous tourmente de plusieurs imaginations penibles, veillans et dormans, I, 660.

On faut autant à iuger de sa propre besongne, que de celle d’autruy. Non seulement pour l’affection qu’on y mesle: mais pour n’auoir la suffisance de la cognoistre et distinguer, III, 368.

C’est office de charité, que, qui ne peut oster vn vice en soy, cherche ce neantmoins à l’oster en autruy: où il peut auoir moins maligne et reuesche semence. Tousiours l’aduertissement est vray et vtile: mais si nous auions bon nez, nostre ordure nous deuroit plus puïr, d’autant qu’elle est nostre, III, 348.

Ie ne dis pas, que nul n’accuse, qui ne soit net: car nul n’accuseroit: voire ny net, en mesme sorte de tache. Mais i’entens, que nostre iugement chargeant sur vn autre, duquel pour lors il est question, ne nous espargne pas, d’vne interne et seuere iurisdiction, III, 348.

La force de tout conseil gist au temps: les occasions et les matieres roulent et changent sans cesse. Il y a des parties secrettes aux obiects, qu’on manie, et indiuinables: signamment en la nature des hommes: des conditions muettes, sans montre incognues par fois du possesseur mesme: qui se produisent et esueillent par des occasions suruenantes. Si ma prudence ne les a peu penetrer et profetizer, ie ne luy en sçay nul mauuais gré: sa charge se contient en ces limites. Si l’euenement me bat, et s’il fauorise le party que i’ay refusé: il n’y a remede, ie ne m’en prens pas à moy, i’accuse ma fortune, non pas mon ouurage, III, 126.

CONSEIL.

Nous deuons aux nostres assiduité de correction et d’instruction: mais d’aller prescher le premier passant, et regenter l’ignorance ou ineptie du premier rencontré, c’est vn vsage auquel ie veux grand mal, III, 364.

CONSTANCE.

Le commencement de toute vertu, c’est consultation et deliberation, et la fin et perfection, constance, I, 602.

CONTINENCE.

Il est à l’aduenture plus facile, de se passer nettement de tout le sexe, que de se maintenir deuëment de tout poinct, en la compagnie de sa femme, II, 646.

CONTRADICTION, CONTRASTE.

Il n’y a raison qui n’en aye vne contraire, II, 432.

Nous ne goustons rien de pur, II, 536.

Des plaisirs, et biens que nous auons, il n’en est aucun exempt de quelque meslange de mal et d’incommodité, II, 538.

Nostre extreme volupté a quelque air de gemissement, et de plainte. Diriez vous pas qu’elle se meurt d’angoisse? II, 538.

L’extremité du rire se mesle aux larmes, II, 538.

La profonde ioye a plus de seuerité, que de gayeté. L’extreme et plein contentement, plus de rassis que d’enioué. L’aise nous masche, II, 538.

Le trauail et le plaisir, très dissemblables de nature, s’associent pourtant de ie ne sçay quelle ioincture naturelle, II, 538.

Nostre volonté s’aiguise par le contraste: et il n’est rien naturellement si contraire à nostre goust que la satieté, qui vient de l’aisance: ny rien qui l’aiguise tant que la rareté et difficulté, II, 432.

Nostre appetit mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu’il n’a pas. Nous defendre quelque chose, c’est nous en donner enuie. Nous l’abandonner tout à faict, c’est nous en engendrer mespris. La faute et l’abondance retombent en mesme inconuenient, II, 434.

CONTRAINTE.

Sauf la santé et la vie, il n’est chose pourquoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueill’ acheter au prix du tourment d’esprit et de la contrainte, II, 484.

CONVERSATION.

Le plus fructueux et naturel exercice de nostre esprit, c’est à mon gré la conference. Et si i’estois à cette heure forcé de choisir, ie consentirois plustost, ce crois-ie, de perdre la veuë, que l’ouyr ou le parler, III, 322.

L’estude des liures, c’est vn mouuement languissant et foible qui n’eschauffe point: là où la conference, apprend et exerce en vn coup, III, 322.

L’vnisson, est qualité du tout ennuyeuse en la conference, III, 334.

Les vieillards sont dangereux, à qui la souuenance des choses passees demeure, et ont perdu la souuenance de leurs redites. I’ay veu des recits bien plaisants, deuenir tres-ennuyeux, chascun de l’assistance en ayant esté abbreuvé cent fois, I, 60.

Ie festoye et caresse la verité en quelque main que ie la trouue, et m’y rends alaigrement; et pourueu qu’on n’y procede d’vne troigne trop imperieusement magistrale, ie prends plaisir à estre reprins, III, 336.

Les contradictions des iugemens, ne m’offencent, ny m’alterent: elles m’esueillent seulement et m’exercent. Nous fuyons la correction, il s’y faudroit presenter et produire notamment quand elle vient par forme de conference, non de regence. A chaque opposition, on ne regarde pas si elle est iuste, mais, à tort ou à droit, comme on s’en deffera. Au lieu d’y tendre les bras, nous y tendons les griffes, III, 334.

Il est malaisé d’attirer les hommes de mon temps à ceder. Ils n’ont pas le courage de corriger, par ce qu’ils n’ont pas le courage de souffrir à l’estre. Et parlent tousiours auec dissimulation, en presence les vns des autres, III, 336.

La plus part changent de visage, de voix, où la force leur faut: et par vne importune cholere, au lieu de se venger, accusent leur foiblesse, ensemble et leur impatience, III, 366.

Quand on me contrarie, on esueille mon attention, non pas ma cholere: ie m’avance vers celuy qui me contredit, qui m’instruit. La cause de la verité, deuroit estre la cause commune à l’vn et à l’autre, III, 336.

Il faut ne se formalizer point des sottises et fables qui se disent en notre presence: car c’est vne inciuile importunité de choquer tout ce qui n’est pas de nostre appetit. Contentons nous de nous corriger nous mesmes, I, 244.

Aux disputes et conferences, tous les mots qui nous semblent bons, ne doiuent pas incontinent estre acceptez. La plus part des hommes sont riches d’vne suffisance estrangere. Il peut bien aduenir à tel, de dire vn beau traict, vne bonne responce et sentence, et la mettre en auant, sans en cognoistre la force, III, 360.

I’oy iournellement dire à des sots, des mots non sots. Ils disent vne bonne chose: sçachons iusques où ils la cognoissent, voyons par où ils la tiennent, III, 362.

Ces iugemens vniuersels, que ie voy si ordinaires, ne disent rien. I’ay veu plus souuent que tous les iours, aduenir que les esprits foiblement fondez, voulants faire les ingenieux à remarquer en la lecture de quelque ouurage, le point de la beauté: arrestent leur admiration, d’un si mauuais choix, qu’au lieu de nous apprendre l’excellence de l’autheur, ils nous apprennent leur propre ignorance, III, 362.

Le silence et la modestie sont qualitez tres-commodes à la conuersation, I, 244.

Faire à l’enuy parade de son esprit, et de son caquet, c’est vn mestier tres-messeant à vn homme d’honneur, III, 334.

L’obstination et ardeur d’opinion, est la plus seuere preuue de bestise, III, 364.

COURAGE (FERMETÉ).

Le courage et la hardiesse sont qualitez qui ne tombent aucunement en ceux qui sont exempts de danger, III, 326.

Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie croy que le poux luy battroit plus fort allant à l’assaut, qu’allant disner: voire il est necessaire qu’elle s’eschauffe et s’esmeuue, I, 500.

Il y a des pertes triomphantes à l’enui des victoires, I, 370.

Celuy qui tombe obstiné en son courage, il est battu non pas de nous, mais de la fortune: il est tué, non pas vaincu: les plus vaillans sont par fois les plus infortunez, I, 370.

L’estimation et le prix d’vn homme consiste au cœur et en la volonté: c’est là où gist son vray honneur, I, 370.

COUTUME (HABITUDE, USAGE).

C’est une violente et traistresse maistresse d’escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité: mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté auec l’ayde du temps, elle nous descouure tantost vn furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’auons plus la liberté de hausser seulement les yeux, I, 156.

Il n’est rien qu’elle ne face, ou qu’elle ne puisse: et auec raison l’appelle Pindarus, la Royne et Emperiere du monde, I, 168.

Que ne peut elle en nos iugemens et en nos creances? y a il opinion si bizarre: ie laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant de grandes nations, et tant de suffisants personnages se sont veuz enyurez: car cette partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s’y perdre, à qui n’y est extraordinairement esclairé par faueur diuine: mais d’autres opinions y en a il de si estranges, qu’elle n’aye planté et estably par loix és régions que bon luy a semblé? I, 160.

Il ne tombe en l’imagination humaine aucune fantasie si forcenee qui ne rencontre l’exemple de quelque vsage public, et par consequent que nostre raison n’estaye et ne fonde, I, 160.

Chasque nation a plusieurs coustumes et vsances, qui sont non seulement incognues, mais farouches et miraculeuses à quelque autre nation, II, 632.

Les subiects ont diuers lustres et diuerses considerations: de là s’engendre principalement la diuersité d’opinions. Vne nation regarde vn subiect par vn visage, et s’arreste à celuy là: l’autre par vn autre, II, 376.

Ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croid hors les gonds de la raison: Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souuent, I, 170.

Le principal effect de sa puissance, c’est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu’à peine soit-il en nous, de nous r’auoir de sa prinse, et de r’entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances, I, 170.

C’est merueille comme la coustume en ces choses indifferentes plante aisément et soudain le pied de son authorité, I, 496.

La pluspart des choses qui nous sont entre mains, c’est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste l’estrangeté, I, 290.

Les premieres et vniuerselles raisons sont de difficile perscrutation. Qui veut les taster se iette d’abordee dans la franchise de la coustume, I, 172.

Qui voudra se deffaire de ce violent preiudice de la coustume, il trouuera plusieurs choses receuës d’vne resolution indubitable, qui n’ont appuy qu’en la barbe chenüe et rides de l’vsage, qui les accompaigne: mais ce masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il sentira son iugement, comme tout bouleuersé, et remis pourtant en bien plus seur estat, I, 172.

Quand ceux de Crete vouloient au temps passé maudire quelqu’vn, ils prioient les Dieux de l’engager en quelque mauuaise coustume, I, 170.

Il n’est rien en somme si extreme, qui ne se trouue receu par l’vsage de quelque nation, II, 376.

Chacun appelle barbarie, ce qui n’est pas de son vsage, et nous n’auons autre mire de la verité et de la raison, que l’exemple et idée des opinions et vsances du païs où nous sommes, I, 358.

L’assuefaction endort la veuë de nostre iugement, I, 162.

C’est la coustume qui nous fait impossible ce qui ne l’est pas, I, 392.

C’est par l’entremise de la coustume que chascun est contant du lieu où nature l’a planté, I, 170.

C’est vn commun vice, non du vulgaire seulement, mais quasi de tous hommes, d’auoir leur visée et leur arrest, sur le train auquel ils sont nais, I, 544.

Il n’est supportable, qu’aux grandes ames et illustres de se priuilegier au dessus de la coustume, I, 244.

CRÉDULITÉ (PRÉDICTIONS, MIRACLES).

Il s’engendre beaucoup d’abus au monde: ou pour dire plus hardiment, tous les abus du monde s’engendrent, de ce, qu’on nous apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance; et sommes tenus d’accepter, tout ce que nous ne pouuons refuter, III, 534.

C’est merueille, de combien vains commencemens, et friuoles causes, naissent ordinairement fameuses impressions. Cela mesmes en empesche l’information. Car pendant qu’on cherche des causes, et des fins fortes, et poisantes, et dignes d’vn si grand nom, on pert les vrayes. Elles eschapent de nostre veuë par leur petitesse, III, 532.

Peu de gens faillent: notamment aux choses malaysées à persuader, d’affermer qu’ils l’ont veu: ou d’alleguer des tesmoins, desquels l’authorité arreste notre contradiction. Suyuant cet vsage, nous sçauons les fondemens, et les moyens, de mille choses qui ne furent onques, III, 528.

Nous ne sommes pas seulement lasches à nous defendre de la piperie: mais nous cherchons, et conuions à nous y enferrer, III, 528.

Quiconque croit quelque chose, estime que c’est ouurage de charité, de la persuader à vn autre. Et pour ce faire, ne craint point d’adiouster de son inuention, autant qu’il voit estre necessaire en son compte, pour suppleer à la resistance et au deffaut qu’il pense estre en la conception d’autruy, III, 530.

L’erreur particuliere, fait premierement l’erreur publique: et à son tour apres, l’erreur publique fait l’erreur particuliere, III, 530.

En choses de pareille qualité, surpassant nostre cognoissance: ie suis d’aduis, que nous soustenions nostre iugement, aussi bien à reieter, qu’à receuoir, III, 534.

CRITIQUE.

Ie trouue rude de iuger celui là, en qui les mauuaises qualitez surpassent les bonnes. Platon ordonne trois parties, à qui veut examiner l’ame d’vn autre: science, bienueillance, hardiesse, III, 624.

Il faict besoin d’oreilles bien fortes, pour s’ouyr franchement iuger. Et par ce qu’il en est peu, qui le puissent souffrir sans morsure: ceux qui se hazardent de l’entreprendre enuers nous, nous montrent vn singulier effect d’amitié. C’est aimer sainement, d’entreprendre à blesser et offencer, pour profiter, III, 624.

La verité mesme, n’a pas ce priuilege, d’estre employee à toute heure, et en toute sorte: son vsage tout noble qu’il est, a ses circonscriptions, et limites. Il aduient souuent, comme le monde est, qu’on la lasche, non seulement sans fruict, mais dommageablement, et encore iniustement, III, 626.

CROYANCE (RELIGION).

Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu: il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par iceux il nous pourra monter, s’il veut, iusques aux nuës, II, 300.

Il est bien aisé sur des fondemens auouez, de bastir ce qu’on veut; car selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir. Par cette voye nous trouuons nostre raison bien fondée, et discourons à boule-veuë, II, 300.

Ce qui fait qu’on ne doubte de guere de choses, c’est que les communes impressions on ne les essaye iamais; on n’en sonde point le pied, où git la faute et la foiblesse: on ne debat que sur les branches: on ne demande pas si cela est vray, mais s’il a esté ainsin ou ainsin entendu. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge, II, 298.

«Il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes, et en croye beaucoup de fausses», disoient Sceuola grand pontife et Varron grand theologien en leur temps, II, 290.

CRUAUTÉ.

I’ay souuent ouy dire, que la coüardise est mere de la cruauté: et si ay par experience apperçeu, que cette aigreur, et aspreté de courage malitieux et inhumain, s’accompagne coustumierement de mollesse feminine. I’en ay veu des plus cruels, subiets à pleurer aiséement, et pour des causes friuoles, II, 568.

Les premieres cruautez s’exercent pour elles mesmes, de là s’engendre la crainte d’vne iuste reuauche, qui produict apres vne enfileure de nouuelles cruautez, pour les estouffer les vnes par les autres, II, 580.

La vaillance de qui c’est l’effect de s’exercer seulement contre la resistance, s’arreste à voir l’ennemy à sa mercy. La pusillanimité, pour dire qu’elle est aussi de la feste, n’ayant peu se mesler à ce premier rolle, prend pour sa part le second, du massacre et du sang, II, 568.

DEVOIR.

Il ne faut pas laisser au iugement de chacun la cognoissance de son deuoir: il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours: autrement selon l’imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des deuoirs, qui nous mettroient à nous manger les vns les autres, II, 202.

DÉVOTION (Dieu, prières).

Il ne faut mesler Dieu en nos actions qu’auecque reuerence et attention pleine d’honneur et de respect, I, 584.

Nous deuons plus rarement le prier: d’autant qu’il n’est pas aisé, que nous puissions si souuent remettre nostre ame, en cette assiette reglée, reformée, et deuotieuse, où il faut qu’elle soit pour ce faire: autrement nos prieres ne sont pas seulement vaines et inutiles, mais vitieuses. Pardonne nous, disons nous, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offencez. Que disons nous par là, sinon que nous luy offrons nostre ame exempte de vengeance et de rancune? Toutesfois nous inuoquons Dieu et son ayde, au complot de nos fautes, et le conuions à l’iniustice. L’auaricieux le prie pour la conseruation vaine et superflue de ses thresors: l’ambitieux pour ses victoires, et conduite de sa fortune: le voleur l’employe à son ayde, pour franchir le hazard et les difficultez, qui s’opposent à l’execution de ses meschantes entreprinses: ou le remercie de l’aisance qu’il a trouué à desgosiller vn passant. Au pied de la maison, qu’ils vont escheller ou petarder, ils font leurs prieres, l’intention et l’esperance pleine de cruauté, de luxure, et d’auarice, I, 590.

Aux vices leur heure, son heure à Dieu, comme par compensation et composition, I, 582.

Il semble, à la verité, que nous nous seruons de nos prieres, comme d’vn iargon, et comme ceux qui employent les paroles sainctes et diuines à des sorcelleries et effects magiciens: et que nous facions nostre compte que ce soit de la contexture, ou son, ou suitte des motz, ou de nostre contenance, que depende leur effect. Car ayans l’ame pleine de concupiscence, non touchée de repentance, ny d’aucune nouuelle reconciliation enuers Dieu, nous luy allons presenter ces parolles que la memoire preste à nostre langue: et esperons en tirer vne expiation de nos fautes, I, 592.

C’est erreur, de recourir à Dieu en tous nos desseins et entreprises, et l’appeller à toute sorte de besoing, et en quelque lieu que nostre foiblesse veut de l’aide, sans considerer si l’occasion est iuste ou iniuste; et d’escrier son nom, et sa puissance, en quelque estat, et action que nous soyons, pour vitieuse qu’elle soit, I, 578.

Celuy qui appelle Dieu à son assistance, pendant qu’il est dans le train du vice, il fait comme le coupeur de bourse, qui appelleroit la iustice à son ayde; ou comme ceux qui produisent le nom de Dieu en tesmoignage de mensonge, I, 592.

Sa iustice et sa puissance sont inseparables. Pour neant implorons nous sa force en vne mauuaise cause. Il faut auoir l’ame nette, au moins en ce moment, auquel nous le prions, et deschargée de passions vitieuses: autrement nous luy presentons nous mesmes les verges dequoy nous chastier, I, 580.

Quelle prodigieuse conscience se peut donner repos, nourrissant en mesme giste, d’vne societé si accordante et si paisible, le crime et le iuge? I, 582.

L’assiette d’vn homme meslant à vne vie execrable la deuotion, semble estre aucunement plus condemnable, que celle d’vn homme conforme à soy, et dissolu par tout, I, 580.

DIEU (DÉVOTION, PRIÈRES, RELIGION).

L’humaine raison ne fait que fouruoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses diuines, II, 264.

Rien du nostre ne se peut apparier ou rapporter en quelque façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque d’autant d’imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abiecte que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine grandeur? II, 268.

Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu’il sçait des Dieux, du monde, et des hommes, propose d’en parler comme vn homme à vn homme; et qu’il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d’vn autre: car les exactes raisons n’estre en sa main, ny en mortelle main, II, 238.

Ie connoy par moi, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, ie ne les puis comprendre, II, 306.

Nostre arrogance nous remet tousiours en auant cette blasphemeuse appariation, II, 280.

Qu’est-il plus vain, que de vouloir deuiner Dieu par nos analogies et coniectures: le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix? et nous seruir aux despens de la diuinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu’il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition? et par ce que nous ne pouuons estendre nostre veuë iusques en son glorieux siege, l’auoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres? II, 250.

Quand nous disons que l’infinité des siecles tant passez qu’auenir n’est à Dieu qu’vn instant: que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose auecques son essence; nostre parole le dit, mais nostre intelligence ne l’apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la diuinité par nostre estamine. Et de là s’engendrent toutes les resueries et erreurs, desquelles le monde se trouue saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de son poix, II, 278.

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble auoir eu plus de vray-semblance et plus d’excuse, qui recognoissoit Dieu comme vne puissance incomprehensible, origine et conseruatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, receuant et prenant en bonne part l’honneur et la reuerence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust, II, 250.

Pythagoras adombra la verité de plus pres: iugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des estres, deuoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration: que ce n’estoit autre chose, que l’extreme effort de nostre imagination, vers la perfection: chacun en amplifiant l’idée selon sa capacité. Mais l’esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes: il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté diuine s’est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels, II, 250.

A chaque chose, il n’est rien plus cher, et plus estimable que son estre et chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez. Lesquelles nous pouuons bien estendre et racourcir, mais c’est tout; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diuiner autre, et est impossible qu’elle sorte de là, et qu’elle passe au delà. D’où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l’homme: Dieu donc est de cette forme. Nulle raison ne peut loger ailleurs qu’en l’humaine figure: Dieu est donc reuestu de l’humaine figure, II, 286.

Cette attribution à la diuinité d’vne forme corporelle est cause de ce qui nous aduient tous les iours, d’attribuer à Dieu, les euenements d’importance, d’vne particuliere assignation. Par ce qu’ils nous poisent, il semble qu’ils luy poisent aussi, et qu’il y regarde plus entier et plus attentif, qu’aux euenements qui nous sont legers, ou d’vne suitte ordinaire. Nostre arrogance nous remet tousiours en auant cette blasphemeuse appariation, II, 278.

Les hommes, dit sainct Paul, sont deuenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l’image de l’homme corruptible, II, 280.

DIEUX.

Il est bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes: par ce que l’ignorance des auditeurs preste vne belle et large carriere, et toute liberté, au maniement d’vne matiere cachee. Il aduient de là, qu’il n’est rien creu si ferme, I, 376.

Il est impossible d’establir quelque chose de certain, de l’immortelle nature, par la mortelle, II, 262.

L’homme ne peut estre que ce qu’il est, ny imaginer que selon sa portée. C’est grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu’hommes, d’entreprendre de parler et discourir des Dieux, presumant comprendre par quelque legere coniecture, des effects qui sont hors de sa cognoissance, II, 264.

Sur quel fondement de leur iustice les Dieux peuuent ils recognoistre et recompenser à l’homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses: puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy? Et pourquoy s’offencent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu’ils l’ont eux-mesmes produict en cette condition fautiue, et que d’vn seul clin de leur volonté, ils le peuuent empescher de faillir? II, 262.

Platon en ses loix fait trois sortes d’iniurieuse creance des Dieux, Qu’il n’y en ayt point, Qu’ils ne se meslent pas de noz affaires, Qu’ils ne refusent rien à noz vœux, offrandes et sacrifices. La premiere erreur, selon son aduis, ne dura iamais immuable en homme, depuis son enfance, iusques à sa vieillesse. Les deux suiuantes peuuent souffrir de la constance, I, 580.

De toutes les religions, que Sainct Paul trouua en credit à Athenes, celle qu’ils auoyent dediée à vne diuinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable, II, 250.

DIRE ET FAIRE.

Le dire est autre chose que le faire, il faut considerer le presche à part, et le prescheur à part. C’est sans doubte vne belle harmonie, quand le faire, et le dire vont ensemble: et ie ne veux pas nier, que le dire, lors que les actions suyuent, ne soit de plus d’authorité et efficace: mais vn homme de bonnes mœurs, peut auoir des opinions faulces, et vn meschant peut prescher verité, voire celuy qui ne la croit pas, II, 610.

Apprenons non à bien dire, mais à bien faire, I, 436.

DISSIMULATION.

Ie hay capitalement cette nouuelle vertu de faintise et dissimulation, qui est à cett’heure si fort en credit: et de tous les vices, ie n’en trouue aucun qui tesmoigne tant de lascheté et bassesse de cœur, II, 492.

DIVERS.

Tout abbregé sur vn bon liure est vn sot abbregé, III, 368.

L’accoustumance, n’est pas chose de peu, I, 158.

L’accoustumance est vne seconde nature, et non moins puissante, III, 496.

L’accoustumance à porter le trauail, est accoustumance à porter la douleur, I, 244.

Tu as bien largement affaire chez toy, ne t’esloigne pas, III, 486.

Il ne faut pas se precipiter esperduement apres nos affections et interestz, III, 504.

L’affirmation et l’opiniastreté, sont signes exprez de bestise, III, 620.

A combien de sottes ames sert vne mine froide et taciturne, de tiltre de prudence et de capacité? III, 352.

Nostre appetit est irresolu et incertain: il ne sçait rien tenir, ny rien iouyr de bonne façon, I, 566.

Il mesprise et outrepasse ce qui luy est en main, pour courir apres ce qu’il n’a pas, I, 434.

Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté, I, 346.

O le vilain et sot estude d’estudier son argent, se plaire à le manier et recomter! c’est par là, que l’auarice faict ses approches, III, 392.

Les arts qui promettent de nous tenir le corps en santé, et l’ame en santé, nous promettent beaucoup: mais aussi n’en est-il point, qui tiennent moins ce qu’elles promettent, III, 628.

L’auarice et la profusion ont pareil desir d’attirer et d’acquerir, I, 570.

Les Barbares ne nous sont de rien plus merueilleux que nous sommes à eux: ny auec plus d’occasion, I, 162.

La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l’ignorent, I, 570.

On dit: Il ne sçauroit estre bon, puis qu’il n’est pas mauuais aux meschans. Ou bien ainsi: Il faut bien qu’il soit bon, puis qu’il l’est aux meschants mesme, III, 598.

Chacun en sa chacuniere, I, 390.

Quand nous voyons vn homme mal chaussé, nous disons que ce n’est pas merueille, s’il est chaussetier, I, 218.

Rien ne chatouille, qui ne pince, III, 564.

La plus grande chose du monde c’est de sçauoir estre à soy, I, 418.

La maladie se sent, la santé, peu ou point: ny les choses qui nous oignent, au prix de celles qui nous poignent, III, 520.

Toutes choses ont leur saison, les bonnes et tout. Et ie puis dire mon patenostre hors de propos, II, 586.

Nous admirons et poisons mieux les choses estrangeres que les ordinaires, II, 164.

La difficulté donne prix aux choses, II, 434.

L’application aux legeres choses nous retire des iustes, III, 270.

La plus part des choses du monde se font par elles mesmes, III, 358.

Toutes choses tombent en discretion et modification, III, 458.

On me faict haïr les choses vray-semblables, quand on me les plante pour infaillibles, III, 534.

Les choses se guerissent par leurs contraires: le mal guerit le mal, I, 350.

Il n’est chose, en quoy le monde soit si diuers qu’en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs, II, 376.

On commence ordinairement ainsi: Comment est-ce que cela se fait? mais, se fait-il? faudroit il dire, III, 528.

Qui ne peut venir à bout du commencement, ne viendra pas à bout de la fin. Ny n’en soustiendra la cheute, qui n’en a peu soustenir l’esbranslement, III, 510.

Il y a beaucoup de commodité à n’estre pas si aduisé, II, 218.

L’issuë authorise souuent vne tres-inepte conduite, III, 354.

La confession genereuse et libre, enerue le reproche, et desarme l’iniure, III, 444.

Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance, I, 602.

Pour mesurer la constance, il faut necessairement sçauoir la souffrance, III, 506.

Tous les iours la sotte contenance d’vn autre, m’aduertit et m’aduise, III, 332.

Nous nous corrigeons aussi sottement souuent, comme nous corrigeons les autres, III, 412.

Comme si nous auions l’attouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d’elles mesmes sont belles et bonnes, I, 344.

Il ne faut pas croire à chacun, par ce que chacun peut dire toutes choses, II, 358.

Encore faut-il du courage à craindre, III, 288.

Ie n’ay point l’authorité d’estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy, I, 232.

I’ay peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n’auons de capacité, I, 354.

La curiosité de cognoistre les choses, a esté donnée aux hommes pour fleau, dit la saincte Escriture, II, 470.

La defense attire l’entreprise, et la deffiance l’offense, II, 438.

Nous defendre quelque chose, c’est nous en donner enuie. Nous l’abandonner tout à faict, c’est nous en engendrer mespris, II, 434.

Il ne faut rien designer de si longue haleine, ou au moins auec telle intention de se passionner pour en voir la fin, I, 120.

Nostre desir s’accroist par la malaisance, II, 432.

Au pis aller, courez tousiours par retranchement de despence, deuant la pauureté, III, 382.

Qui est desloyal enuers la verité, l’est aussi enuers le mensonge, II, 494.

Il fait bien piteux, et hazardeux, despendre d’vn autre, III, 420.

Nous ne prestons volontiers à la deuotion que les offices, qui flattent noz passions, II, 120.

Les dieux s’esbatent de nous à la pelote, et nous agitent à toutes mains, III, 404.

La difficulté donne prix aux choses, II, 434.

Qui establit son discours par brauerie et commandement, montre que la raison y est foible, III, 536.

Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu’à estre instruit, III, 160.

Le vray miroir de nos discours, est le cours de nos vies, I, 272.

La dissimilitude s’ingere d’elle-mesme en nos ouurages, nul art peut arriuer à la similitude, III, 600.

Il ne nous faut guere de doctrine, pour viure à nostre aise, III, 550.

Comme le donner est qualité ambitieuse, et de prerogatiue, aussi est l’accepter qualité de summission, III, 422.

La douleur a quelque chose de non euitable, en son tendre commencement: et la volupté quelque chose d’euitable en sa fin excessiue, III, 692.

Platon veut plus de mal à l’excés du dormir, qu’à l’excés du boire, III, 662.

Les effectz nous touchent, mais les moyens, nullement, III, 528.

L’eloquence faict iniure aux choses, qui nous destourne à soy, I, 278.

Nous embrassons tout, mais nous n’estreignons que du vent, I, 354.

Enfant, tu és venu au monde pour endurer: endure, souffre et tais toy, III, 648.

L’enfance et la decrepitude se rencontrent en imbecillité de cerueau, I, 570.

Nous ne faisons que nous entregloser. Tout fourmille de commentaires: d’autheurs, il en est grand cherté, III, 606.

Les esprits hauts, ne sont de guere moins aptes aux choses basses, que les bas esprits aux hautes, III, 466.

On s’appriuoise à toute estrangeté par l’vsage et le temps, III, 532.

Où cuidez-vous pouuoir estre sans empeschement et sans destourbier? III, 458.

Estant peu apprins par les bons exemples, ie me sers des mauuais: desquels la leçon est ordinaire, III, 322.

Ny vne estuue ny vne leçon, n’est d’aucun fruict si elle ne nettoye et ne decrasse, III, 460.

Les euenemens, sont maigres tesmoings, de nostre prix et capacité, III, 356.

Autant se fache le cheuelu comme le chauue, qu’on luy arrache le poil, I, 470.

Il y a moyen de faillir en la solitude, comme en la compagnie, I, 428.

Tout ce qui peut estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd’huy, I, 118.

Ie ne me mesle pas de dire ce qu’il faut au monde: d’autres assés s’en meslent: mais ce que i’y fay, I, 214.

Toute femme estrangere nous semble honneste femme, III, 434.

Les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pieces à garçonner: à medeciner, la honte le deffend, I, 346.

La fortune a meilleur aduis que nous, I, 386.

La fortune se rencontre souuent au train de la raison, I, 384.

Plaisante foy, qui ne croid ce qu’elle croid, que pour n’auoir le courage de le descroireII, 124.

La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de rien laisser irresolu et indecis, I, 296.

Le goust des biens et des maux despend en bonne partie de l’opinion que nous en auons, I, 440.

La hastiueté se donne elle mesme la iambe, s’entraue et s’arreste, III, 494.

L’homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas encore que c’est que sçauoir, II, 132.

L’homme n’est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu’en la spirituelle, II, 330.

L’homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy, II, 290.

L’honneur, c’est vn priuilege qui tire sa principale essence de la rareté: et la vertu mesme, II, 12.

Qui veut guerir de l’ignorance, il faut la confesser, III, 534.

Combien en a rendu de malades la seule force de l’imagination, II, 208.

Nous sommes plus ialoux de nostre interest, que de celuy de nostre createur, II, 206.

Ie ne fay qu’aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il vague, II, 348.

C’est iniustice de se douloir qu’il soit aduenu à quelqu’vn, ce qui peut aduenir à chacun, III, 648.

L’extreme espece d’iniustice, c’est que, ce qui est iniuste, soit tenu pour iuste, III, 558.

Il est force de faire tort en detail, qui veut faire droict en gros; et iniustice en petites choses, qui veut venir à chef de faire iustice és grandes, III, 612.

L’innocence ciuile, se mesure selon les lieux et saisons, III, 468.

Les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes s’exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain office, I, 418.

Il ne faut pas iuger les conseils par les euenemens, III, 358.

C’est vne mauuaise prouision de païs, que iurisconsultes, et medecins, III, 602.

Nostre licence nous porte tousiours au delà de ce qui nous est loisible, et permis, III, 462.

La licence des iugements, est vn grand destourbier aux grands affaires, II, 454.

Quiconque combat les loix, menace les gents de bien d’escourgées et de la corde, I, 244.

On est assez à temps à sentir le mal, sans l’allonger par le mal de la peur, III, 660.

La tourbe des menus maux, offence plus, que la violence d’vn, pour grand qu’il soit, III, 386.

Seruons nous pour consolation des maux presens, de la souuenance des biens passez, et appelons à nostre secours vn contentement esuanouy, pour l’opposer à ce qui nous presse, II, 214.

De nos maladies la plus sauuage, c’est mespriser nostre estre, III, 692.

Il n’est pas marchant qui tousiours gaigne, III, 366.

La maturité a ses deffaux, comme la verdeur, et pires, III, 586.

La meschanceté fabrique des tourmens contre soy, I, 660.

Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n’acceptent le present d’vn meschant, I, 594.

Chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebure et d’effroy, II, 454.

On se doibt moderer, entre la haine de la douleur, et l’amour de la volupté, III, 484.

Le monde n’est que varieté et dissemblance, I, 612.

Qui se faict mort viuant, est subiect d’estre tenu pour vif mourant, III, 442.

Il est incertain où la mort nous attende, attendons la par tout, I, 116.

L’estre mort ne fasche pas, mais ouy bien le mourir, II, 426.

La moins premeditee mort, est la plus heureuse, et plus deschargee, II, 576.

Les plus mortes morts sont les plus saines, I, 120.

La plus volontaire mort, c’est la plus belle, I, 630.

Les morts ie ne les plains guere, et les enuierois plustost; mais ie plains bien fort les mourans, II, 100.

Vne mort courte, est le souuerain heur de la vie humaine, II, 424.

Le soing des morts nous est en recommandation, III, 474.

A celuy qui disoit à Socrates: Les trente tyrans t’ont condamné à la mort: Et nature eux, respondit-il, I, 142.

Nature peut tout, et fait tout, I, 218.

La vie despend de la volonté d’autruy, la mort de la nostre, I, 630.

Nature nous a mis au monde libres et desliez, nous nous emprisonnons en certains destroits, III, 428.

Les loix de Nature nous apprennent ce que iustement il nous faut, III, 494.

Tout ce qui vient au reuers du cours de nature, peut estre fascheux: mais ce, qui vient selon elle, doibt estre tousiours plaint, III, 674.

La necessité compose les hommes et les assemble. Cette cousture fortuite se forme apres en loix, III, 398.

Il fait bon auoir bon nom, c’est à dire credit et reputation, I, 508.

Le meilleur pretexte de nouuelleté est tres-dangereux, I, 178.

De l’obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché, II, 204.

L’offence a ses droits outre la iustice, III, 442.

L’offence a sans mesure plus d’aigreur, que n’a la perte, III, 562.

L’ordre est vne vertu morne et sombre, III, 116.

L’orgueil gist en la pensée: la langue n’y peut auoir qu’vne bien legere part, I, 682.

Est l’opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté, II, 628.

L’opiniastreté est plus excusable, que la pusillanimité, III, 516.

Toute opinion est assez forte, pour se faire espouser au prix de la vie, I, 446.

Il est impossible de voir deux opinions semblables exactement: non seulement en diuers hommes, mais en mesme homme, à diuerses heures, III, 604.

Il faut refuser l’opportunité à toute action importune, II, 28.

Il y a prou de loy de parler par tout, et pour et contre, I, 518.

Le n’oser parler rondement de soy, accuse quelque faute de cœur, III, 372.

Qui n’arreste le partir, n’a garde d’arrester la course, III, 510.

La passion nous commande bien plus viuement que la raison, II, 660.

La pauureté des biens, est aisée à guerir; la pauureté de l’ame, impossible, III, 496.

Chacun poise sur le peché de son compagnon, et esleue le sien, I, 612.

La peur extreme, et l’extreme ardeur de courage troublent également le ventre, et le laschent, I, 568.

Qui a sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La conuoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate, III, 298.

Qui ne peut d’ailleurs, si se paye de sa bourse, III, 522.

Ce qui poincte, touche et esueille mieux, que ce qui plaist, III, 332.

Tout ce qui plaist, ne paist pas, III, 552.

C’est vne sotte presomption, aller desdeignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable, I, 290.

Il se faut prester à autruy, et ne se donner qu’à soy-mesme, III, 484.

La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, III, 380.

La prudence et l’amour ne peuuent ensemble, III, 276.

La prudence si tendre et circonspecte, est mortelle ennemye des hautes executions, I, 196.

La raison nous ordonne bien d’aller tousiours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train, I, 500.

La raison va tousiours torte, boiteuse, et deshanchée: et auec le mensonge comme auec la verité. Par ainsin, il est malaisé de descouurir son mescompte, et desreglement, II, 346.

Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest, I, 240.

Nostre religion est faite pour extirper les vices: elle les couure, les nourrit, les incite, II, 122.

La ressemblance ne faict pas tant, vn, comme la difference faict, autre. Nature s’est obligée à ne rien faire autre, qui ne fust dissemblable, III, 600.

Ie veux estre riche par moy, non par emprunt, II, 454.

Rien de noble ne se faict sans hazard, I, 196.

Rien n’est extreme, qui a son pareil, I, 314.

Il en est sur qui les belles robes pleurent, III, 294.

Nostre sagesse n’est que folie deuant Dieu: et de toutes les vanitez la plus vaine c’est l’homme, II, 132.

En beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir, II, 218.

Ce n’est pas sagesse d’escrire à l’enuy de celuy, qui peut proscrire, III, 330.

Il n’est science si arduë que de bien sçauoir viure cette vie, III, 692.

La plus belle science qui soit, c’est la science d’obeir et de commander, I, 222.

L’estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu’il ne les fermit et aguerrit, I, 224.

Combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par temeraire auidité de science, I, 264.

A quoy la science, à qui n’a plus de teste? III, 498.

Toute cognoissance s’achemine en nous par les sens, ce sont nos maistres, II, 390.

On se met souuent sottement en pourpoinct, pour ne sauter pas mieux qu’en saye, III, 410.

D’apprendre qu’on a dit ou fait vne sottise, ce n’est rien que cela. Il faut apprendre, qu’on n’est qu’vn sot. Instruction bien plus ample, et importante, III, 618.

Qui craint de souffrir, il souffre desia de ce qu’il craint, III, 660.

C’est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance, I, 288.

Il est bien plus aisé et plus plaisant de suiure, que de guider, I, 488.

Le temps me laisse: sans luy rien ne se possede, III, 498.

L’achat donne tiltre au diamant, la difficulté à la vertu, la douleur à la deuotion, l’aspreté à la medecine, I, 464.

Chaque vsage a sa raison, III, 454.

L’vsage, conduit selon raison, a plus d’aspreté, que n’a l’abstinence, II, 646.

L’vsage nous faict veoir, vne distinction enorme, entre la deuotion et la conscience, III, 592.

La verité et le mensonge ont leurs visages conformes, le port, le goust, et les alleures pareilles: nous les regardons de mesme œil, III, 528.

La vertu est qualité plaisante et gaye, III, 186.

La vertu n’est pas plus grande, pour estre plus longue: la verité, pour estre plus vieille, n’est pas plus sage, II, 632.

Tel a la veuë claire, qui ne l’a pas droitte: et par consequent void le bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s’en sert pas, I, 218.

Le vice, n’est que des-reglement et faute de mesure; et par consequent, il est impossible d’y attacher la constance, I, 602.

C’est nostre vice, que nous voyons plus ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs, III, 402.

C’est chose tendre que la vie, et aysee à troubler, III, 386.

La deffaillance d’vne vie, est le passage à mille autres vies. Prenons, sur tout les vieillards: le premier temps opportun qui nous vient, III, 582.

On peut continuer à tout temps l’estude, non pas l’escholage. La sotte chose, qu’vn vieillard abecedaire, II, 588.

La laideur d’vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre peinte et lissee, III, 282.

Qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party, III, 492.

Le viure, c’est seruir, si la liberté de mourir en est à dire, I, 630.

Qui ne vit aucunement à autruy, ne vit guere à soy, III, 490.

DIVERSION.

Peu de chose nous diuertit et destourne: car peu de chose nous tient. Nous ne regardons gueres les subiects en gros et seuls: ce sont des circonstances ou des images menues et superficielles qui nous frappent: et des vaines escorces qui reiallissent des subiects, III, 172.

DOULEUR.

La douleur ne tient qu’autant de place en nous, que nous luy en faisons, I, 456.

Tout ainsi que l’ennemy se rend plus aspre à nostre fuite, aussi s’enorgueillit la douleur, à nous voir trembler soubs elle. Elle se rendra de bien meilleure composition, à qui luy fera teste: il se faut opposer et bander contre, I, 456.

D’auantage cela nous doit consoler, que naturellement, si la douleur est violente, elle est courte: si elle est longue, elle est legere, I, 454.

Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir, III, 184.

I’ay tousiours trouué ce precepte ceremonieux, qui ordonne si exactement de tenir bonne contenance et vn maintien desdaigneux, et posé, à la souffrance des maux. Pourquoi la philosophie se va elle amusant à ces apparences externes? Qu’elle laisse ce soing aux farceurs et maistres de rhetorique, qui font tant d’estat de nos gestes. Qu’elle condone hardiment au mal, cette lascheté voyelle, si elle n’est ny cordiale, ny stomacale: et preste ses pleintes volontaires au genre des souspirs, sanglots, palpitations, pallissements, que nature a mis hors de nostre puissance. Pourueu que le courage soit sans effroy, les parolles sans desespoir, qu’elle se contente. Qu’importe que nous tordions nos bras, pourueu que nous ne tordions nos pensées? Si le corps se soulage en se plaignant, qu’il le face: se tracasse à sa fantasie, qu’il crie tout à faict, III, 26.

Ce que nous deuons craindre principalement en la mort, c’est la douleur son auant-coureuse coustumiere. Toutesfois ny ce qui va deuant, ny ce qui vient apres, n’est des appartenances de la mort. Nous nous excusons faussement. C’est plustost l’impatience de l’imagination de la mort, qui nous rend impatiens de la douleur: nous la sentons doublement grieue, de ce qu’elle nous menace de mourir, I, 452.

DUEL (ESCRIME).

Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume il y ayt doubles loix, celles de l’honneur, et celles de la iustice, en plusieurs choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché: par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d’honneur qui souffre vn’iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui s’en venge encoure vne peine capitale? qui s’adresse aux loix pour auoir raison d’vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore: et qui ne s’y adresse, il en est puny et chastié par les loix, I, 174.

L’escrime est vn art vtile à sa fin. Mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. L’honneur des combats consiste en la ialousie du courage, non de la science, II, 576.

C’est aussi vne espece de lascheté, qui a introduit en nos combats singuliers, cet vsage, de nous accompagner de seconds, et tiers, et quarts. La solitude faisoit peur aux premiers qui l’inuenterent: car naturellement quelque compagnie que ce soit, apporte confort, et soulagement au danger. On se seruoit anciennement de personnes tierces, pour garder qu’il ne s’y fist desordre et desloyauté, et pour tesmoigner de la fortune du combat. Mais depuis qu’on a pris ce train, qu’ils s’engagent eux mesmes, quiconque y est conuié, ne peut honnestement s’y tenir comme spectateur, de peur qu’on ne luy attribue, que ce soit faute ou d’affection, ou de cœur. Outre l’iniustice d’vne telle action, et vilenie, d’engager à la protection de vostre honneur, autre valeur et force que la vostre, ie trouue du desaduantage à vn homme de bien, et qui pleinement se fie de soy, d’aller mesler la fortune, à celle d’vn second: chacun court assez de hazard pour soy, sans le courir encore pour vn autre: et a assez à faire à s’asseurer en sa propre vertu, pour la deffence de sa vie, sans commettre chose si chere en mains tierces. Car s’il n’a esté expressement marchandé au contraire, des quatre, c’est vne partie liée. Si vostre second est à terre, vous en auez deux sus les bras, II, 572.

Nos peres se contentoyent de reuencher vne iniure par vn démenti, vn démenti par vn coup, et ainsi par ordre. Ils estoient assez valeureux pour ne craindre pas leur aduersaire, viuant, et outragé. Nous tremblons de frayeur, tant que nous le voyons en pieds, II, 572.

ÉCONOMIE.

Ie vis du iour à la iournée, et me contente d’auoir dequoy suffire aux besoings presens et ordinaires: aux extraordinaires toutes les prouisions du monde n’y sçauroyent suffire. Et est follie de s’attendre que fortune elle mesmes nous arme iamais suffisamment contre soy. C’est de noz armes qu’il la faut combattre. Les fortuites nous trahiront au bon du faict, I, 472.

Tout compté, il y a plus de peine à garder l’argent qu’à l’acquerir, I, 470.

Mal aysément peut-on establir bornes certaines au desir d’amasser et arrester vn poinct à l’espargne: on va tousiours grossissant cet amas, iusques à se priuer vilainement de la iouyssance de ses propres biens: et l’establir toute en la garde, et n’en vser point, I, 470.

Tout homme pecunieux est auaricieux à mon gré, I, 470.

ÉDUCATION.

La plus grande difficulté et importance de l’humaine science semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution des enfans, I, 232.

Ce n’est pas raison de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette amour naturelle les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages, I, 242.

Ne prenez iamais, et donnez encore moins à vos femmes, la charge de leur nourriture: laissez les former à la fortune, souz des loix populaires et naturelles: laissez à la coustume, de les dresser à la frugalité et à l’austerité; qu’ils ayent plustot à descendre de l’aspreté, qu’à monter vers elle, III, 670.

Noz plus grands vices prennent leur ply dés nostre plus tendre enfance, et nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices. C’est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn poulet, et s’esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si sot, de prendre à bon augure d’vne ame martiale, quand il voit son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson. Elles se germent là, et s’esleuent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est vne tres-dangereuse institution, d’excuser ces villaines inclinations, par la foiblesse de l’aage, et legereté du subiect, I, 158.

La laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puisqu’il trompe aux espingles? que, ce n’est qu’aux espingles: il n’auroit garde de le faire aux escutz, I, 158.

Les ieux des enfants ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme leurs plus serieuses actions, I, 158.

Les meres ont raison de tancer leurs enfans, quand ils contrefont les borgnes, les boiteux, et les bicles, et tels autres defauts de la personne: car outre ce que le corps ainsi tendre en peut receuoir vn mauuais ply, il semble que la Fortune se ioüe à nous prendre au mot: et i’ay ouy reciter plusieurs exemples de gens deuenus malades ayant dessigné de feindre l’estre, II, 564.

Ce nous est grande simplesse d’abandonner les enfans au gouuernement et à la charge de leurs peres, au lieu d’en commettre aux loix la discipline, tout en vn Estat despendant de leur education et nourriture? II, 606.

A vn enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d’en reussir habil’homme, qu’homme sçauant, ie voudrois qu’on fust soigneux de luy choisir vn conducteur, qui eust plustot la teste bien faicte, que bien pleine: et qu’on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l’entendement que la science, I, 236.

A son eleue, il dira ce que c’est que scauoir et ignorer, qui doit estre le but de l’estude: que c’est que vaillance, temperance, et iustice: ce qu’il y a à dire entre l’ambition et l’auarice: la seruitude et la subiection, la licence et la liberté: à quelles marques on congnoit le vray et solide contentement: iusques où il faut craindre la mort, la douleur et la honte. Quels ressors nous meuuent, et le moyen de tant diuers branles en nous. Car il me semble que les premiers discours, dequoy on luy doit abreuuer l’entendement, ce doiuent estre ceux, qui reglent ses mœurs et son sens, qui luy apprendront à se cognoistre, et à sçauoir bien mourir et bien viure, I, 254.

Puis que la Philosophie est ce qui instruict à viure, et que l’enfance y a sa leçon, comme les autres aages, pourquoy ne la luy communique lon? On nous apprend à viure, quand la vie est passée. Cent escoliers ont pris la verolle auant que d’estre arriuez à leur leçon d’Aristote de la temperance, I, 262.

Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pour la naissance des hommes, comme pour la decrepitude, I, 262.

Les Perses apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres, I, 220.

On demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’aduis, que les enfans apprinsent: Ce qu’ils doiuent faire estans hommes, respondit-il, I, 222.

C’est vne grande simplesse d’aprendre à nos enfans, la science des astres et le mouuement de la huictiesme sphere, auant que les leurs propres, I, 254.

On ne cesse de criailler à leurs oreilles comme qui verseroit dans vn antonnoir; et leur charge ce n’est que redire ce qu’on leur a dit. Ie voudrois que nostre gouuerneur corrigeast cette partie; et que de belle arriuee, selon la portee de l’ame, qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d’elle mesme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas qu’il inuente, et parle seul: ie veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux, I, 236.

Qu’il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu’il iuge du profit qu’il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de diuers subiects, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien faict sien, I, 238.

Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel qui est tout leur; ce n’est plus thin, ny mariolaine. Ainsi les pieces empruntees d’autruy, il les transformera et confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement, son institution, son trauail et estude ne vise qu’à le former, I, 240.

Pour nous apprendre à bien iuger, et à bien parler, il nous faut exercer à parler et à iuger. A cet apprentissage tout ce qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d’vn page, la sottise d’vn valet, vn propos de table; le commerce des hommes y est merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers, I, 242.

Ce n’est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu’on la faict, et suis despit dequoy nostre vie s’embesongne toute à cela. Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i’ay plus ordinaire commerce. C’est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l’achepte trop cher, I, 280.

Qu’on le rende delicat aux chois et triage de ses raisons, et aymant la pertinence, et par consequent la briefueté. Qu’on l’instruise sur tout à se rendre, et à quitter les armes à la verité, tout aussi tost qu’il l’apperceura: soit qu’elle naisse és mains de son aduersaire, soit qu’elle naisse en luy-mesmes par quelque rauisement, I, 246.

Qu’on luy mette en fantasie vne honneste curiosité de s’enquerir de toutes choses: tout ce qu’il y aura de singulier autour de luy, il le verra, I, 248.

La sottise mesmes, et foiblesse d’autruy luy sera instruction: à contreroller les graces et façons d’vn chacun, il s’engendrera enuie des bonnes, et mespris des mauuaises, I, 248.

Qu’il luy face tout passer par l’estamine, et ne loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Dans cette diuersité de iugemens, il choisira s’il peut: sinon il en demeurera en doubte, I, 238.

S’il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne cerche rien, I, 238.

Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces, I, 122.

La verité et la raison sont communes à vn chacun et ne sont plus à qui les a dites premierement, qu’à qui les dit apres. Qu’il oublie hardiment s’il veut, d’où il les tient, mais qu’il se les sache approprier, I, 238.

Qu’il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu’il en a faict. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest, I, 240.

Il ne dira pas tant sa leçon, comme il la fera. Il la repetera en ses actions. On verra s’il y a de la prudence en ses entreprises: s’il y a de la bonté, de la iustice en ses deportements: s’il a du iugement et de la grace en son parler: de la vigueur en ses maladies: de la modestie en ses ieux: de la temperance en ses voluptez: de l’ordre en son œconomie: de l’indifference en son goust, I, 270.

Que sa conscience et sa vertu reluisent en son parler, et n’ayent que la raison pour conduite. Qu’on luy face entendre, que de confesser la faute qu’il descouurira en son propre discours, encore qu’elle ne soit apperceuë que par luy, c’est vn effet de iugement et de sincerité, qui sont les principales parties qu’il cherche. Que l’opiniatrer et contester, sont qualitez communes: plus apparentes aux plus basses ames. Que se r’aduiser et se corriger, abandonner vn mauuais party, sur le cours de son ardeur, ce sont qualitez rares, fortes et philosophiques, I, 246.

Si son gouuerneur tient de mon humeur, il luy formera la volonté à estre tres-loyal seruiteur de son Prince, et tres-affectionné, et tres-courageux: mais il luy refroidira l’enuie de s’attacher autrement que par vn deuoir publique, I, 246.

Que notre disciple soit bien pourueu de choses, les parolles ne suiuront que trop: il les trainera, si elles ne veulent suiure. I’en oy qui s’excusent de ne se pouuoir exprimer; et font contenance d’auoir la teste pleine de plusieurs belles choses, mais à faute d’eloquence, ne les pouuoir mettre en euidence: c’est vne baye. Sçauez vous à mon aduis que c’est que cela? ce sont des ombrages, qui leur viennent de quelques conceptions informes, qu’ils ne peuuent démesler et esclarcir au dedans, ny par consequent produire au dehors, I, 272.

Cette institution se doit conduire par vne seuere douceur, non comme il se fait. Au lieu de conuier les enfans aux lettres, on ne leur presente à la verité, qu’horreur et cruauté. Ostez moy la violence et la force; il n’est rien à mon aduis qui abatardisse et estourdisse si fort vne nature bien née. Si vous auez enuie qu’il craigne la honte et le chastiement, ne l’y endurcissez pas. Endurcissez le à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hazards qu’il luy faut mespriser. Ostez luy toute mollesse et delicatesse au vestir et coucher, au manger et au boire: accoustumez le à tout: que ce ne soit pas vn beau garçon et dameret, mais vn garçon vert et vigoureux, I, 266.

I’accuse toute violence en l’education d’vne ame tendre, qu’on dresse pour l’honneur, et la liberté: et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et addresse, ne se fait iamais par la force, II, 26.

Ie n’ay veu autre effect aux verges, sinon de rendre les ames plus lasches, ou plus malitieusement opiniastres, II, 26.

Il faut regler l’ame à son deuoir par raison, non par necessité et par le besoin, ny par rudesse et par force, II, 26.

Pour tout cecy, ie ne veux pas qu’on emprisonne ce garçon, ie ne veux pas qu’on l’abandonne à la colere et humeur melancholique d’vn furieux maistre d’escole: ie ne veux pas corrompre son esprit, à le tenir à la gehenne et au trauail, quatorze ou quinze heures par iour, comme vn portefaiz. Ny ne trouueroye bon, quand par quelque complexion solitaire et melancholique, on le verroit adonné d’vne application trop indiscrette à l’estude des liures, qu’on la luy nourrist. Cela les rend ineptes à la conuersation ciuile, et les destourne de meilleures occupations. Et combien ay-ie veu de mon temps, d’hommes abestis, par temeraire auidité de science? I, 264.

A la verité nous voyons encores qu’il n’est rien si gentil que les petits enfans en France: mais ordinairement ils trompent l’esperance qu’on en a conceuë et hommes faicts, on n’y voit aucune excellence. I’ay ouy tenir à gens d’entendement, que ces colleges où on les enuoie, les abrutissent ainsin, I, 264.

Au nostre, vn cabinet, vn iardin, la table, et le lict, la solitude, la compagnie, le matin et le vespre, toutes heures luy seront vnes: toutes places luy seront estude: car la philosophie, qui, comme formatrice des iugements et des mœurs, sera sa principale leçon, a ce priuilege, de se mesler par tout, I, 264.

Ie retombe volontiers sur ce discours de l’ineptie de nostre institution. Elle a eu pour sa fin, de nous faire, non bons et sages, mais sçauans: elle y est arriuée. Elle ne nous a pas appris de suyure et embrasser la vertu et la prudence: mais elle nous en a imprimé la deriuation et l’etymologie. Nous sçauons decliner vertu, si nous ne sçauons l’aymer. Si nous ne sçauons que c’est que prudence par effect, et par experience, nous le sçauons par iargon et par cœur, II, 516.

Ceux qui, comme nostre vsage porte, entreprenent d’vne mesme leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses mesures et formes: ce n’est pas merueille, si en tout vn peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque iuste fruit de leur discipline, I, 236.

Il faut s’enquerir qui est mieux sçauant, non qui est plus sçauant. Nous ne trauaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement et la conscience vuide, I, 208.

Que mon guide se souuienne où vise sa charge; et qu’il n’imprime pas tant à son disciple, la date de la ruine de Carthage, que les mœurs de Hannibal et de Scipion: ny tant où mourut Marcellus, que pourquoy il fut indigne de son deuoir, qu’il mourust là. Qu’il ne luy apprenne pas tant les histoires, qu’à en iuger, I, 248.

Les inclinations naturelles s’aident et fortifient par institution: mais elles ne se changent gueres et surmontent. Mille natures, de mon temps, ont eschappé vers la vertu, ou vers le vice, au trauers d’vne discipline contraire. On n’extirpe pas ses qualités originelles, on les couure, on les cache, III, 120.

Les ieux mesmes et les exercices seront vne bonne partie de l’estude: la course, la lucte, la musique, la danse, la chasse, le maniement des cheuaux et des armes. Ie veux que la bien-seance exterieure, et l’entre-gent, et la disposition de la personne se façonne quant et quant l’ame. Ce n’est pas vne ame, ce n’est pas vn corps qu’on dresse, c’est vn homme, il n’en faut pas faire à deux. Et comme dit Platon, il ne faut pas les dresser l’vn sans l’autre, mais les conduire également, comme vne couple de cheuaux attelez à mesme timon, I, 266.

Ce n’est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu’elle nous change en mieux, I, 216.

Ce sont natures belles et fortes qui se maintiennent au trauers d’vne mauuaise institution, I, 216.

Vne bonne institution change le iugement et les mœurs, II, 516.

Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu’ils les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu’ils portent, I, 158.

Le corps est encore souple, on le doit à cette cause plier à toutes façons et coustumes: et pourueu qu’on puisse tenir l’appetit et la volonté soubs boucle, qu’on rende hardiment vn ieune homme commode à toutes nations et compagnies, voire au desreglement et aux excés, si besoing est. Son exercitation suiue l’vsage. Qu’il puisse faire toutes choses, et n’ayme à faire que les bonnes, I, 268.

Il n’est rien qu’on doiue tant recommander à la ieunesse, que l’actiueté et la vigilance. Nostre vie n’est que mouuement, III, 660.

Qui par souhait ne trouue plus plaisant et plus doux, reuenir poudreux et victorieux d’un combat, que de la paulme ou du bal, auec le prix de cet exercice: ie n’y trouue autre remede, sinon qu’on le mette patissier: fust il fils d’vn Duc, I, 260.

Vn ieune homme, doit troubler ses regles, pour esueiller sa vigueur; la garder de moisir et de s’apoltronir. Et n’est train de vie, si sot et si debile, que celuy qui se conduict par ordonnance et discipline. Il se reiettera souuent aux excez mesme, s’il m’en croit: autrement, la moindre desbauche le ruyne. Il se rend incommode et des-aggreable en conuersation. La plus contraire qualité à vn honneste homme, c’est la delicatesse et obligation à certaine façon particuliere. Et elle est particuliere, si elle n’est ployable, et soupple. Il y a de la honte, de laisser à faire par impuissance, ou de n’oser, ce qu’on voit faire à ses compaignons. Par tout ailleurs, il est indecent: mais il est vitieux et insupportable à vn homme de guerre, lequel se doit accoustumer à toute diuersité, et inegalité de vie, III, 636.

Voicy mes leçons: Celuy-là y a mieux proffité, qui les fait, que qui les sçait. Si vous le voyez, vous l’oyez: si vous l’oyez, vous le voyez, I, 270.

Le guain de nostre estude, c’est en estre deuenu meilleur et plus sage, I, 240.

ÉLOQUENCE.

En la vertu parliere, ie ne trouue pas grand choix, entre ne sçauoir dire que mal, ou ne sçauoir rien que bien dire, I, 434.

Vn rhetoricien du temps passé, disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouuer grandes. C’est vn cordonnier qui sçait faire de grands souliers à vn petit pied, I, 558.

Au don d’éloquence, nous voyons que les vns ont la facilité et la promptitude, et ce qu’on dit, le boutehors si aisé, qu’à chasque bout de champ ils sont prests: les autres plus tardifs ne parlent iamais rien qu’elabouré et premedité. En ces deux diuers aduantages, le tardif seroit mieux Prescheur, ce me semble, et l’autre mieux Aduocat, I, 68.

La part de l’Aduocat est plus difficile que celle du Prescheur: et nous trouuons pourtant ce m’est aduis plus de passables Aduocats que Prescheurs, au moins en France. Il semble que ce soit plus le propre de l’esprit, d’auoir son operation prompte et soudaine, et plus le propre du iugement, de l’auoir lente et posée, I, 70.

Fy de l’eloquence qui nous laisse enuie de soy, non des choses, I, 436.

C’est vn vtil inuenté pour manier et agiter vne tourbe, et vne commune desreglée: et est vtil qui ne s’employe qu’aux Estats malades, comme la medecine, I, 558.

En ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d’Athenes, de Rhodes, et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs, I, 560.

Les republiques qui se sont maintenuës en vn estat reglé et bien policé, elles n’ont pas faict grand compte d’orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique, science à persuader le peuple: Socrates, Platon, art de tromper et de flatter. Et ceux qui le nient en la generale description le verifient par tout, en leurs preceptes: ils font estat de tromper nostre iugement, et d’abastardir et corrompre l’essence des choses, I, 558.

L’eloquence a fleury le plus à Rome lors que les affaires ont esté en plus mauuais estat, et que l’orage des guerres ciuiles les agitoit; comme vn champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices, qui dépendent d’vn Monarque, en ont moins de besoin que les autres: car la bestise et facilité, qui se trouue en la commune, et qui la rend subiecte à estre maniée et contournée par les oreilles, au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de raison; cette facilité, dis-ie, ne se trouue pas si aisément en vn seul, et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil, de l’impression de cette poison, I, 560.

ENFANTS.

Vne vraye affection et bien reglée pour nos enfants deuroit naistre, et s’augmenter auec la cognoissance qu’ils nous donnent d’eux, II, 22.

Ie n’ay iamais estimé qu’estre sans enfans, fust vn defaut qui deust rendre la vie moins complete, et moins contente. La vacation sterile, a bien aussi ses commoditez. Les enfans sont du nombre des choses, qui n’ont pas fort dequoy estre desirées. Et si ont iustement dequoy estre regrettées, à qui les perd, apres les auoir acquises, III, 478.

Il faut colloquer les enfans, non selon les facultez de leur pere, mais selon les facultez de leur ame, I, 262.

ESCRIME (DUEL).

L’escrime est vn art vtile à sa fin, duquel la cognoissance a grossi le cœur à aucuns, outre leur mesure naturelle. Mais ce n’est pas proprement vertu, puis qu’elle tire son appuy de l’addresse, et qu’elle prend autre fondement que de soy-mesme. En mon enfance, la noblesse fuyoit la reputation de bon escrimeur comme iniurieuse: et se desroboit pour l’apprendre, comme mestier de subtilité, desrogeant à la vraye et naïfue vertu. Cet exercice, est d’autant moins noble, qu’il ne regarde qu’vne fin priuée: qui nous apprend à nous entreruyner, contre les loix et la iustice: et qui en toute façon, produict tousiours des effects dommageables, II, 576.

ESPÉRANCE.

Toutes choses sont esperables à vn homme pendant qu’il vit, I, 636.

O la courageuse faculté que l’esperance: qui en vn subiect mortel, et en vn moment, va vsurpant l’infinité, l’immensité, et remplissant l’indigence de son maistre, de la possession de toutes les choses qu’il peut imaginer et desirer, autant qu’elle veut! Nature nous a là donné vn plaisant iouët, I, 514.

ESPRIT.

C’est vn grand ouurier de miracles que l’esprit humain, II, 362.

Il est malaisé de lui donner bornes: il est curieux et auide, et n’a point occasion de s’arrester plus tost à mille pas qu’à cinquante, II, 338.

Sur ce mesme fondement qu’auoit Heraclitus, et cette sienne sentence, Que toutes choses auoyent en elles les visages qu’on y trouuoit, Democritus en tiroit vne toute contraire conclusion: c’est que les subiects n’auoient du tout rien de ce que nous y trouuions: et de ce que le miel estoit doux à l’vn, et amer à l’autre, il argumentoit, qu’il n’estoit ny doux, ny amer, II, 388.

C’est vne espineuse entreprinse, et plus qu’il ne semble, de suyure vne alleure si vagabonde, que celle de nostre esprit: de penetrer les profondeurs opaques de ses replis internes: de choisir et arrester tant de menus airs de ses agitations, I, 678.

Ce que ma force ne peut descouurir, ie ne laisse pas de le sonder et essayer: et en retastant et pestrissant cette nouuelle matiere, la remuant et l’eschauffant, i’ouure à celuy qui me suit, quelque facilité pour en iouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable. Autant en fera le second au tiers: qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer; ny aussi peu mon impuissance, car ce n’est que la mienne. L’homme est capable de toutes choses, comme d’aucunes, II, 338.

Les hommes mescognoissent cette maladie naturelle de leur esprit. Il ne faict que fureter et quester; et va sans cesse, tournoyant, bastissant, et s’empestrant, en sa besogne: comme nos vers à soye, et s’y estouffe. Ce n’est rien que foiblesse particuliere, qui nous faict contenter de ce que d’autres, ou que nous mesmes auons trouué en cette chasse de cognoissance: vn plus habile ne s’en contentera pas. Il y a tousiours place pour vn suiuant, ouy et pour nous mesmes, et route par ailleurs. Il n’y a point de fin en nos inquisitions. Nostre fin est en l’autre monde, III, 606.

C’est vn outrageux glaiue à son possesseur mesme, que l’esprit, à qui ne sçait s’en armer ordonnément et discrettement. Et n’y a point de beste, à qui il faille plus iustement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte deuant ses pas; et la garder d’extrauaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l’vsage et les loix luy tracent, II, 334.

C’est un vtil vagabond, dangereux et temeraire: il est malaisé d’y ioindre l’ordre et la mesure: il s’empesche soy mesmes, II, 334.

Nous ne sommes ingenieux qu’à nous mal mener: c’est le vray gibbier de la force de nostre esprit: dangereux vtil en desreglement, III, 254.

Ie hay vn esprit hargneux et triste, qui glisse par dessus les plaisirs de sa vie, et s’empoigne et paist aux malheurs, III, 186.

Les esprits, voire pareils en force, ne sont pas tousiours pareils en application et en goust, III, 376.

ESSAIS.

Si ces Essays estoient dignes, qu’on en iugeast, il en pourroit aduenir à mon aduis, qu’ils ne plairoient guere aux esprits communs et vulgaires, ny guere aux singuliers et excellens: ceux-là n’y entendroient pas assez, ceux-cy y entendroient trop: ils pourroient viuoter en la moyenne region, I, 572.

Et quand personne ne me lira, ay-ie perdu mon temps, de m’estre entretenu tant d’heures oisiues, à pensements si vtiles et aggreables? II, 524.

Combien de fois m’a cette besongne diuerty de cogitations ennuieuses? Et doiuent estre comptées pour ennuyeuses toutes les friuoles, II, 524.

Il n’est subiect si vain, qui ne merite vn rang en cette rapsodie, I, 84.

Ie parle de tout, et de rien par maniere d’aduis. Ie ne serois pas si hardy à parler, s’il m’appartenoit d’en estre creu, III, 540.

Ie discours selon moy, non ce que ie croy selon Dieu, d’vne façon laïque, non clericale: mais tousiours tres-religieuse. Comme les enfants proposent leurs essays, instruisables, non instruisants, I, 590.

Ie sçay bien que fort peu de gens rechigneront à la licence de mes escrits, qui n’ayent plus à rechigner à la licence de leur pensee. Ie me conforme bien à leur courage: mais i’offence leurs yeux, III, 186.

ÉTAT (GOUVERNEMENT).

Toute domination populaire me semble la plus naturelle et équitable, I, 38.

A l’aduis d’Anacharsis le plus heureux estat d’vne police, seroit où toutes autres choses estants esgales, la precedence se mesureroit à la vertu, et le rebut au vice, I, 494.

Non par opinion, mais en verité, l’excellente et meilleure police, est à chacune nation, celle soubs laquelle elle s’est maintenuë. Sa forme et commodité essentielle depend de l’vsage. Nous nous desplaisons volontiers de la condition presente. Mais ie tiens pourtant, que d’aller desirant le commandement de peu, en vn estat populaire: ou en la monarchie, vne autre espece de gouuernement, c’est vice et folie, III, 398.

Les maladies et conditions de nos corps, se voyent aussi aux estats et polices: les royaumes, les republiques naissent, fleurissent et fanissent de vieillesse, comme nous, II, 554.

Nostre police se porte mal. Il en a esté pourtant de plus malades, sans mourir, III, 404.

Il est bien aysé d’accuser d’imperfection vne police: car toutes choses mortelles en sont pleines: il est bien aysé d’engendrer à vn peuple le mespris de ses anciennes obseruances: iamais homme n’entreprint cela, qui n’en vinst à bout: mais d’y restablir vn meilleur estat en la place de celuy qu’on a ruiné, à cecy plusieurs se sont morfondus, de ceux qui l’auoient entreprins, II, 508.

Rien ne presse vn estat que l’innouation: le changement donne seul forme à l’iniustice, et à la tyrannie. Quand quelque piece se démanche, on peut l’estayer: on peut s’opposer à ce que l’alteration et corruption naturelle à toutes choses, ne nous esloigne trop de nos commencemens et principes. Mais d’entreprendre à refondre vne si grande masse, et à changer les fondements d’vn si grand bastiment, c’est à faire à ceux qui pour descrasser effacent: qui veulent amender les deffauts particuliers, par vne confusion vniuerselle, et guarir les maladies par la mort, III, 400.

Au reste, ie me suis ordonné d’oser dire tout ce que i’ose faire: et me deplaist des pensees mesmes impubliables, III, 186.

Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l’a esmeu; il bat et brouille l’eaue d’autres pescheurs, I, 178.

Tout ce qui branle ne tombe pas. La contexture d’vn si grand corps tient à plus d’vn clou. Il tient mesme par son antiquité: comme les vieux bastimens, ausquels l’aage a desrobé le pied, sans crouste et sans cyment, qui pourtant viuent et soustiennent en leur propre poix, III, 404.

Heureux peuple, qui fait ce qu’on commande, mieux que ceux qui commandent, sans se tourmenter des causes, II, 508.

Le monde est inepte à se guarir. Il est si impatient de ce qui le presse, qu’il ne vise qu’à s’en deffaire, sans regarder à quel prix. Il se guarit ordinairement à ses despens: la descharge du mal present, n’est pas guarison, s’il n’y a en general amendement de condition, III, 400.

Quiconque propose seulement d’emporter ce qui le masche, il demeure court: car le bien ne succede pas necessairement au mal: vn autre mal luy peut succeder; et pire, III, 400.

Qui se doit desesperer de sa condition, voyant les secousses et mouuemens dequoy l’estat de Rome fut agité, et qu’il supporta? III, 404.

La foiblesse de nostre condition, nous pousse souuent à cette necessité, de nous seruir de mauuais moyens pour vne bonne fin, II, 556.

Epaminondas ne pensoit pas qu’il fust loisible pour recouurer mesmes la liberté de son pays, de tuer vn homme sans cognoissance de cause, III, 20.

Nous sommes subiects à vne repletion d’humeurs soit de bonnes, soit de mauuaises, qui est l’ordinaire cause des maladies. De semblable repletion se voyent les estats souuent malades: et a lon accoustumé d’vser de diuerses sortes de purgation: tantost on donne congé à vne grande multitude de familles, pour en descharger le païs, lesquelles vont chercher ailleurs où s’accommoder aux despens d’autruy, tantost on se rejette en la guerre estrangere, II, 554.

Vne guerre estrangere est vn mal bien plus doux que la ciuile: mais ie ne croy pas que Dieu fauorisast vne si iniuste entreprise, d’offencer et quereler autruy pour nostre commodité, II, 556.

ÉTAT MILITAIRE (PROFESSION).

Il n’est occupation plaisante comme la militaire: occupation et noble en execution (car la plus forte, genereuse, et superbe de toutes les vertus, est la vaillance) et noble en sa cause. Il n’est point d’vtilité, ny plus iuste, ny plus vniuerselle, que la protection du repos, et grandeur de son pays. La compagnie de tant d’hommes vous plaist, nobles, ieunes, actifs: la veuë ordinaire de tant de spectacles tragiques: la liberté de cette conuersation, sans art, et vne façon de vie, masle et sans ceremonie; la varieté de mille actions diuerses: cette courageuse harmonie de la musique guerriere, qui vous entretient et eschauffe, et les oreilles et l’ame: l’honneur de cet exercice: son aspreté mesme et sa difficulté, III, 662.

La mort est plus abiecte, plus languissante, et penible dans vn lict, qu’en vn combat: les fiebures et les caterrhes, autant douloureux et mortels, qu’vne harquebuzade, III, 664.

EXPÉRIENCE.

Il n’est desir plus naturel que le desir de cognoissance. Nous essayons tous les moyens qui nous y peuuent mener. Quand la raison nous faut, nous y employons l’experience qui est vn moyen de beaucoup plus foible et plus vil, III, 598.

Comme nul euenement et nulle forme, ressemble entierement à vne autre, aussi ne differe l’vne de l’autre entierement. Ingenieux meslange de Nature. Si nos faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste: si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme. Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l’experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout, III, 608.

Mais la consequence que nous voulons tirer de la conference des euenements, est mal seure, d’autant qu’ils sont tousiours dissemblables. Il n’est aucune qualité si vniuerselle, en cette image des choses, que la diuersité et varieté, III, 600.

Quel que soit doncq le fruict que nous pouuons auoir de l’experience, à peine seruira beaucoup à nostre institution, celle que nous tirons des exemples estrangers, si nous faisons si mal nostre profit, de celle, que nous auons de nous mesme, qui nous est plus familiere: et certes suffisante à nous instruire de ce qu’il nous faut, III, 644.

FATALITÉ.

Parmy noz autres disputes, celle du fatum, s’y est meslée: et pour attacher les choses aduenir et nostre volonté mesme, à certaine et ineuitable necessité, on est encore sur cet argument, du temps passé: Puis que Dieu preuoit toutes choses deuoir ainsin aduenir, comme il fait, sans doubte: il faut donc qu’elles aduiennent ainsin. A quoy noz maistres respondent, que le voir que quelque chose aduienne, comme nous faisons, et Dieu de mesmes (car tout luy estant present, il voit plustost qu’il ne preuoit) ce n’est pas la forcer d’aduenir: voire nous voyons, à cause que les choses aduiennent, et les choses n’aduiennent pas, à cause que nous voyons. L’aduenement fait la science, non la science l’aduenement. Ce que nous voyons aduenir, aduient: mais il pouuoit autrement aduenir: et Dieu, au registre des causes des aduenements qu’il a en sa prescience, y a aussi celles qu’on appelle fortuites, et les volontaires, qui despendent de la liberté qu’il a donné à nostre arbitrage, et sçait que nous faudrons, par ce que nous auons voulu faillir, II, 598.

FEMME (AMOUR, MARIAGE, MÉNAGE).

C’est vn doux commerce, que celuy des belles et honnestes femmes: mais c’est commerce où il se faut tenir vn peu sur ses gardes: et notamment ceux en qui le corps peut beaucoup. C’est folie d’y attacher toutes ses pensees, et s’y engager d’vne affection furieuse et indiscrete, III, 148.

C’est vne desplaisante coustume, et iniurieuse aux dames, d’auoir à prester leurs leures, à quiconque a trois valets à sa suitte, pour mal plaisant qu’il soit. Et nous mesme n’y gaignons guere: car comme le monde se voit party, pour trois belles, il nous en faut baiser cinquante laides. Et à vn estomach tendre, vn mauuais baiser en surpaie vn bon, III, 258.

Cette loy qui leur commande de nous abominer, par ce que nous les adorons, et nous hayr de ce que nous les aymons, est cruelle, ne fust que de sa difficulté, III, 220.

Qu’elles se dispensent vn peu de la ceremonie, qu’elles entrent en liberté de discours sur l’amour, nous ne sommes qu’enfans au prix d’elles, en cette science. Oyez leur representer nos poursuittes et nos entretiens: elles vous font bien cognoistre que nous ne leur apportons rien, qu’elles n’ayent sçeu et digeré sans nous: il n’est ny parole, ny exemple, ny démarche qu’elles ne sçachent mieux que nos liures. C’est vne discipline qui naist dans leurs veines, que ces bons maistres d’escole, nature, ieunesse, et santé, leur soufflent continuellement dans l’ame. Elles n’ont que faire de l’apprendre, elles l’engendrent, III, 208.

Celle qui est eschappee bagues sauues, d’vn escolage libre, apporte bien plus de fiance de soy, que celle qui sort saine, d’vne escole seuere et prisonniere, III, 262.

A vne femme desraisonnable, il ne couste non plus de passer par dessus vne autre. Elles s’ayment le mieux où elles ont plus de tort. L’iniustice les alleche: comme les bonnes, l’honneur de leurs actions vertueuses, II, 42.

I’en ay veu, qui desrobboit gros à son mary, pour, disoit-elle à son confesseur, faire ses aulmosnes plus grasses. Fiez vous à cette religieuse dispensation, II, 36.

Il n’y a aucune d’elles, pour malotrüe qu’elle soit, qui ne pense estre bien aymable, et ne se recommande par son aage, ou par son poil, ou par son mouuement (car de laides vniuersellement, il n’en est non plus que de belles), III, 150.

Elles n’ont pas tort du tout, quand elles refusent les regles de vie, qui sont introduites au monde: d’autant que ce sont les hommes qui les ont faictes sans elles, III, 204.

Nos peres dressoient la contenance de leurs filles à la honte et à la crainte (les courages et les desirs tousiours pareils), nous à l’asseurance: nous n’y entendons rien, III, 262.

Vne femme estoit alors estimée assez sçauante, quand elle sçauoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary, I, 216.

Les anciens Gaulois estimoient à extrême reproche d’auoir eu accointance de femme, auant l’aage de vingt ans: d’autant que les courages s’amollissent et diuertissent par l’accouplage des femmes, II, 28.

Ce n’est pas tant pudeur, qu’art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l’entrée de leurs cabinets, auant qu’elles soyent peintes et parées pour la montre publique, II, 196.

Elles couurent leur sein d’vn reseul, les prestres plusieurs choses sacrees, les peintres ombragent leur ouurage, pour luy donner plus de lustre. Il y a certaines autres choses qu’on cache pour les montrer, III, 254.

Les femmes ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La femme qui couche auec vn homme, doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte, I, 140.

Selon la loy que Nature leur donne, ce n’est pas proprement à elles de vouloir et desirer: leur rolle est souffrir, obeyr, consentir. Nature leur a donné vne perpetuelle capacité; à nous, rare et incertaine. Elles ont tousiours leur heure, afin qu’elles soyent tousiours prestes à la nostre, III, 264.

Ie loue la gradation et la longueur, en la dispensation de leurs faueurs: en toute espece d’amour, la facilité et promptitude est interdicte aux tenants, III, 264.

Se conduisant en leur dispensation, ordonnement et mesurement, elles pipent bien mieux nostre desir, et cachent le leur. Qu’elles fuyent tousiours deuant nous, ie dis celles mesmes qui ont à se laisser attraper: elles nous battent mieux en fuyant, comme les Scythes, III, 264.

Ce que nous craignons le moins chez la femme, est à l’auanture le plus à craindre. Leurs pechez muets sont les pires, III, 228.

Tout beau et honneste que vous estes, quand vous aurez failly vostre pointe, n’en concluez pas incontinent vne chasteté inuiolable en vostre maistresse: ce n’est pas à dire que le muletier n’y trouue son heure, I, 604.

Vne femme se peut rendre à tel personnage, que nullement elle ne voudroit auoir espousé: ie ne dy pas pour les conditions de la fortune, mais pour celles mesmes de la personne, III, 202.

C’est vn vilain desreglement, qui les pousse si souuent au change, et les empesche de fermir leur affection en quelque subiect que ce soit: mais si est-il vray, que c’est contre la nature de l’amour, s’il n’est violant, et contre la nature de la violance, s’il est constant, III, 264.

Ie ne conseille aux Dames, d’appeler honneur, leur deuoir. Leur deuoir est le marc: leur honneur n’est que l’escorce. Et ne leur conseille de nous donner cette excuse en payement de leur refus: l’offence et enuers Dieu, et en la conscience, seroit aussi grande de le desirer que de l’effectuer. Toute personne d’honneur choisit de perdre plus tost son honneur, que de perdre sa conscience, II, 464.

Il est tousiours procliue aux femmes de disconuenir à leurs maris. Elles saisissent à deux mains toutes couuertures de leur contraster: la premiere excuse leur sert de pleniere iustification, II, 36.

Ceux qui ont à negocier auec des femmes testues, peuuent auoir essayé à quelle rage on les iette, quand on oppose à leur agitation, le silence et la froideur, et qu’on desdaigne de nourrir leur courroux. Elles ne se courroucent, qu’affin qu’on se contre-courrouce, à l’imitation des loix de l’amour, II, 614.

Nul maniement leur semble auoir assez de dignité, s’il vient de la concession du mary. Il faut qu’elles l’vsurpent ou finement ou fierement, et tousiours iniurieusement, pour luy donner de la grace et de l’authorité, II, 36.

Il faut laisser bonne partie de leur conduite, à leur propre discretion: car ainsi comme ainsi n’y a il discipline qui les sçeut brider de toutes parts, II, 262.

En nostre siecle, elles reseruent plus communément, à estaller leurs bons offices, enuers leurs maris perdus: Tardif tesmoignage, et hors de saison. Elles preuuent plustost par là, qu’elles ne les ayment que morts. La vie est pleine de combustion, le trespas d’amour, et de courtoisie. Elles ont beau s’escheueler et s’esgratigner. Leur rechigner est odieux aux viuans, et vain aux morts. Nous dispenserons volontiers qu’on rie apres, pourueu qu’on nous rie pendant la vie. Est-ce pas de quoy resusciter de despit: qui m’aura craché au nez pendant que i’estoy, me vienne frotter les pieds, quand ie ne suis plus? S’il y a quelque honneur à pleurer les maris, il n’appartient qu’à celles qui leur ont ry: celles qui ont pleuré en la vie, qu’elles rient en la mort, au dehors comme au dedans. Aussi, ne regardez pas à ces yeux moites, et à cette piteuse voix: regardez ce port, ce teinct, et l’embonpoinct de ces iouës, soubs ces grands voiles: c’est par là qu’elle parle François. Il en est peu, de qui la santé n’aille en amendant, qualité qui ne sçait pas mentir. Cette ceremonieuse contenance ne regarde pas tant derriere soy, que deuant; c’est acquest, plus que payement, II, 662.

La plus part de leurs deuils sont artificiels et ceremonieux. On y procede mal, quand on s’oppose à cette passion: car l’opposition les pique et les engage plus auant à la tristesse. On exaspere le mal par la ialousie du debat, III, 158.

Nous sommes quasi par tout iniques iuges de leurs actions, comme elles sont des nostres, III, 264.

Il n’est passion plus pressante, que cette cy, à laquelle nous voulons qu’elles resistent seules: non simplement, comme à vn vice de sa mesure: mais comme à l’abomination plus qu’à l’irreligion et au parricide: et nous nous y rendons cependant sans coulpe et reproche, III, 206.

On les leurre en somme, et acharne, par tous moyens. Nous eschauffons et incitons leur imagination sans cesse, et puis nous crions au ventre, III, 216.

Nous les traictons inconsiderément en cecy, apres que nous auons cogneu, qu’elles sont sans comparaison plus capables et ardentes aux effects de l’amour que nous, III, 204.

De la trahison commune et ordinaire des hommes d’auiourd’huy, il aduient, ce que nous montre l’experience: c’est qu’elles se r’allient et reiettent à elles mesmes, ou entre elles, pour nous fuyr: ou bien qu’elles se rengent aussi de leur costé, à cet exemple que nous leur donnons: qu’elles iouent leur part de la farce, et se prestent à cette negociation, sans passion, sans soing et sans amour, III, 150.

Il en est, qui ayment mieux prester cela, que leur coche: et qui ne se communiquent, que par là, III, 260.

Les masles et femelles, sont iettez en mesme moule, sauf l’institution et l’vsage, la difference n’y est pas grande. Il n’y a pas de distinction entre leur vertu et la nostre. Il est bien plus aisé d’accuser l’vn sexe, que d’excuser l’autre, III, 286.

FERMETÉ (COURAGE).

La loy de la resolution et de la constance ne porte pas que nous ne nous deuions couurir, autant qu’il est en nostre puissance, des maux et inconueniens qui nous menassent, ny par consequent d’auoir peur qu’ils nous surpreignent. Au rebours, tous moyens honnestes de se garentir des maux, sont non seulement permis, mais louables. Et le ieu de la constance se iouë principalement à porter de pied ferme, les inconueniens où il n’y a point de remede, I, 78.

FESTIN.

En vn festin il ne faut pas tant regarder ce qu’on mange, qu’auec qui on mange. Il n’est point de si doux apprest, ny de sauce si appetissante, que celle qui se tire de la societé, III, 676.

Varro demande cecy au conuiue: l’assemblée de personnes belles de presence, et aggreables de conuersation, qui ne soyent ny muets ny bauards: netteté et delicatesse aux viures, et au lieu: et le temps serein, III, 684.

FLATTERIE.

C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, III, 338.

FOLIE.

On a raison d’appeller folie tout eslancement, tant loüable soit-il, qui surpasse nostre propre iugement et discours. D’autant que la sagesse est vn maniment reglé de nostre ame, et qu’elle conduit auec mesure et proportion, et s’en respond, I, 628.

Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie auec les gaillardes eleuations d’vn esprit libre; et les effects d’vne vertu supreme et extraordinaire, II, 210.

Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies: ainsi des rares et vifues agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées: il n’y a qu’vn demy tour de cheuille à passer de l’vn à l’autre, II, 210.

I’ay quelque opinion de l’enuers de cette sentence, que qui aura esté vne fois bien fol, ne sera nulle autre fois bien sage, III, 290.

FORTUNE.

La fortune ne nous fait ny bien ny mal: elle nous en offre seulement la matiere et la semence laquelle nostre ame, plus puissante qu’elle, tourne et applique comme il luy plaist: seule cause et maistresse de sa condition heureuse ou malheureuse, I, 474.

Il est malaisé és actions humaines, de donner regle si iuste par discours de raison, que la Fortune n’y maintienne son droict, I, 656.

Et de vray en toutes republiques on a tousiours laissé bonne part d’auctorité au sort, I, 76.

Les biens de la fortune tous tels qu’ils sont, encores faut il auoir le sentiment propre à les sauourer. C’est le iouïr, non le posseder, qui nous rend heureux, I, 486.

L’inconstance du bransle diuers de la fortune, fait qu’elle nous doiue presenter toute espece de visages, I, 384.

On s’apperçoit ordinairement aux actions du monde, que la fortune, pour nous apprendre, combien elle peut en toutes choses: et qui prent plaisir à rabattre nostre presomption: n’ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les fait heureux: à l’enuy de la vertu. Et se mesle volontiers à fauoriser les executions, où la trame est plus purement sienne, III, 358.

Il semble que la fortune quelquefois guette à point nommé le dernier iour de nostre vie, pour montrer sa puissance, de renuerser en vn moment ce qu’elle auoit basty en longues années, I, 104.

C’est iniure et deffaueur de Fortune, de nous offrir des presents, qui nous remplissent d’vn iuste despit de nous auoir failly en leur saison, III, 498.

Plus nous amplifions nostre besoing et possession, d’autant plus nous engageons nous aux coups de la Fortune, et des aduersitez, III, 498.

L’heur et le mal’heur sont à mon gré deux souueraines puissances. C’est imprudence, d’estimer que l’humaine prudence puisse remplir le rolle de la fortune. Et vaine est l’entreprise de celuy, qui presume d’embrasser et causes et consequences, et mener par la main, le progrez de son faict, III, 356.

C’est chose vaine et friuole que l’humaine prudence: et au trauers de tous nos proiects, de nos conseils et precautions, la fortune maintient tousiours la possession des euenements, I, 190.

Les euenemens et issuës dependent, notamment en la guerre, pour la plus part, de la fortune: laquelle ne se veut pas renger et assuiettir à nostre discours et prudence. Mais à le bien prendre, nos conseils et deliberations en despendent bien autant; et la fortune engage en son trouble et incertitude, aussi nos discours, I, 528.

I’ay veu de mon temps mill’ hommes soupples, mestis, ambigus, et que nul ne doubtoit plus prudens mondains que moy, se perdre où ie me suis sauué, II, 454.

Qu’on regarde qui sont les plus puissans aux villes, et qui font mieux leurs besongnes: on trouuera ordinairement, que ce sont les moins habiles. Il est aduenu aux femmelettes, aux enfans, et aux insensez, de commander de grands estats, à l’esgal des plus suffisans Princes. Et y rencontrent, plus ordinairement les grossiers que les subtils. Nous attribuons les effects de leur bonne fortune à leur prudence, III, 356.

Ie suis homme, qui me commets volontiers à la Fortune, et me laisse aller à corps perdu, entre ses bras. Dequoy iusques à cette heure i’ay eu plus d’occasion de me louër, que de me plaindre. Et l’ay trouuée et plus auisée, et plus amie de mes affaires, que ie ne suis. Il y a quelques actions en ma vie, desquelles on peut iustement nommer la conduite difficile; ou, qui voudra, prudente. De celles-là posez, que la tierce partie soit du mien, certes les deux tierces sont richement à elle. Nous faillons, ce me semble, en ce que nous ne nous fions pas assez au ciel de nous. Et pretendons plus de nostre conduite, qu’il ne nous appartient. Pourtant fouruoyent si souuent nos desseins. Il est enuieux de l’estenduë, que nous attribuons aux droicts de l’humaine prudence, au preiudice des siens. Et nous les racourcit d’autant plus, que nous les amplifions, III, 594.

Ie trouue l’effort bien difficile à la souffrance des maux, mais au contentement d’vne mediocre mesure de fortune, et fuite de la grandeur, i’y trouue fort peu d’affaire, III, 322.

FOULE.

La contagion est tres-dangereuse en la presse, I, 410.

Il y a infinis exemples de conclusions populaires, qui semblent plus aspres, d’autant que l’effect en est plus vniuersel. Elles le sont moins que separées. Ce que le discours ne seroit en chacun, il le fait en tous: l’ardeur de la societé rauissant les particuliers iugements, I, 648.

Il n’est rien moins esperable de ce monstre ainsin agité, que l’humanité et la douceur, il receura bien plustost la reuerance et la crainte, I, 198.

FRANÇAIS.

I’ay honte de voir nos hommes, enyurez de cette sotte humeur, de s’effaroucher des formes contraires aux leurs. Il leur semble estre hors de leur element, quand ils sont hors de leur village. Où qu’ils aillent, ils se tiennent à leurs façons, et abominent les estrangeres. Pourquoy non barbares, puis qu’elles ne sont Françoises? La pluspart ne prennent l’aller que pour le venir. Ils voyagent couuerts et resserrez, d’vne prudence taciturne et incommunicable, se defendans de la contagion, d’vn air incogneu, III, 454.

FUNÉRAILLES.

S’il estoit besoin d’en ordonner, ie seroy d’aduis, quant aux funerailles, comme en toutes actions de la vie, que chascun en rapportast la regle, au degré de sa fortune, de ne les faire ny superflues ny mechaniques; et lairrois purement la coustume ordonner de cette ceremonie, et m’en remettray à la discretion des premiers à qui ie tomberay en charge, I, 36.

GENS DE LETTRES.

Ie ne sçay comment il aduient, et il aduient sans doubte, qu’il se trouue autant de vanité et de foiblesse d’entendement, en ceux qui font profession d’auoir plus de suffisance, qui se meslent de vacations lettrées, et de charges qui despendent des liures, qu’en nulle autre sorte de gens, II, 514.

GLOIRE (RÉPUTATION).

De toutes les resueries du monde, la plus receuë et plus vniuerselle, est le soing de la reputation et de la gloire, que nous espousons iusques à quitter les richesses, le repos, la vie et la santé, qui sont biens effectuels et substantiaux, pour suyure cette vaine image, cette simple voix, qui n’a ny corps ny prise, I, 476.

C’est à Dieu seul, à qui gloire et honneur appartient. Et n’est rien si esloigné de raison, que de nous en mettre en queste pour nous, II, 442.

Toute la gloire du monde ne merite pas qu’vn homme d’entendement estende seulement le doigt pour l’acquerir, II, 442.

Toutes autres choses tombent en commerce. Nous prestons nos biens et nos vies au besoin de nos amis: mais de communiquer son honneur et d’estrener autruy de sa gloire, il ne se voit gueres, I, 478.

Combien auons nous veu d’hommes vertueux, suruiure à leur propre reputation, qui ont veu et souffert esteindre en leur presence, l’honneur et la gloire tres-iustement acquise en leurs ieunes ans? II, 460.

C’est le sort qui nous applique la gloire, selon sa temerité. Ie l’ay veuë fort souuent outrepasser le merite d’vne longue mesure. Comme l’ombre, elle va quelque fois deuant son corps: et quelque fois l’excede de beaucoup en longueur, II, 448.

Nous appellons aggrandir nostre nom, l’estendre et semer en plusieurs bouches: nous voulons qu’il y soit receu en bonne part et que cette sienne accroissance luy vienne à profit: voyla ce qu’il y peut auoir de plus excusable en ce dessein. Mais l’exces de cette maladie en va iusques là, que plusieurs cherchent de faire parler d’eux en quelque façon que ce soit, plus desireux de grande que de bonne réputation. Ce vice est ordinaire. Nous nous soignons plus qu’on parle de nous, que comment on en parle: et nous est assez que nostre nom coure par la bouche des hommes, en quelque condition qu’il y coure, II, 456.

Qui ne contrechange volontiers la santé, le repos, et la vie, à la reputation et à la gloire? la plus inutile, vaine et fauce monnoye, qui soit en nostre vsage, I, 416.

De ceux mesme, que nous voyons bien faire: trois mois, ou trois ans apres, il ne s’en parle non plus que s’ils n’eussent iamais esté, II, 460.

Infinies belles actions se doiuent perdre sans tesmoignage, auant qu’il en vienne vne à profit. Et si on prend garde, on trouuera, à mon aduis, qu’il aduient par experience, que les moins esclattantes sont les plus dangereuses: et qu’aux guerres, qui se sont passées de notre temps, il s’est perdu plus de gens de bien, aux occasions legeres et peu importantes, et à la contestation de quelque bicoque, qu’és lieux dignes et honnorables, II, 450.

Tuer vn homme, ou deux, ou dix, se presenter courageusement à la mort, c’est à verité quelque chose à chacun de nous, car il y va de tout: mais pour le monde, ce sont choses si ordinaires, il s’en voit tant tous les iours, et en faut tant de pareilles pour produire vn effect notable, que nous n’en pouuons attendre aucune particuliere recommendation, II, 458.

Au demeurant, en toute vne bataille où dix mill’ hommes sont stropiez ou tuez, il n’en est pas quinze dequoy lon parle. De tant de miliasses de vaillans hommes qui sont morts depuis quinze cens ans en France, les armes en la main, il n’y en a pas cent, qui soyent venus à nostre cognoissance. La memoire non des chefs seulement, mais des battailles et victoires est enseuelie, II, 458.

Il faut trier de toute vne nation, vne douzaine d’hommes, pour iuger d’vn arpent de terre, et le iugement de nos inclinations, et de nos actions, la plus difficile matiere, et la plus importante qui soit, nous la remettons à la voix de la commune et de la tourbe, mere d’ignorance, d’iniustice, et d’inconstance. Est-ce raison de faire dependre la vie d’un sage, du iugement des fols? II, 452.

Entre toutes les voluptez, il n’y en a point de plus dangereuse, ny plus à fuir que celle qui nous vient de l’approbation d’autruy. Il n’est chose qui empoisonne tant que la flatterie, rien par où les meschans gaignent plus aiséement credit: ny maquerelage si propre et si ordinaire à corrompre la chasteté des femmes, que de les paistre et entretenir de leurs loüanges, II, 442.

Celuy qui fait tout pour l’honneur et pour la gloire, que pense-il gaigner, en se produisant au monde en masque, desrobant son vray estre à la cognoissance du peuple? Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend pour vn autre, III, 190.

La gloire est pour elle mesme desirable: mais il faut éviter comme deux extremes vicieux, l’immoderation, et à la rechercher, et à la fuyr, II, 446.

La vertu elle mesme est chose bien vaine et friuole, si elle tire sa recommendation de la gloire, II, 448.

Les actions de la vertu sont trop nobles d’elles mesmes, pour rechercher autre loyer, que de leur propre valeur: et notamment pour la chercher en la vanité des iugemens humains, II, 460.

Qui n’est homme de bien que par ce qu’on le sçaura, et par ce qu’on l’en estimera mieux, apres l’auoir sçeu, qui ne veut bien faire qu’en condition que sa vertu vienne à la cognoissance des hommes, celuy-là n’est pas personne de qui on puisse tirer beaucoup de seruice, II, 450.

Toute la gloire, que ie pretens de ma vie, c’est de l’auoir vescue tranquille, et tranquille selon moy, II, 448.

GUERRE CIVILE (TROUBLES INTÉRIEURS).

Monstrueuse guerre. Les autres agissent au dehors, ceste-cy encore contre soy: se ronge et se defaict, par son propre venin. Elle est de nature si maligne et ruineuse, qu’elle se ruine quand et quand le reste: et se deschire et despece de rage. Nous la voyons plus souuent, se dissoudre par elle mesme, que par disette d’aucune chose necessaire, ou par la force ennemie. Toute discipline la fuït. Elle vient guerir la sedition, et en est pleine. Veut chastier la desobeissance, et en montre l’exemple: et employee à la deffence des loix, faict sa part de rebellion à l’encontre des siennes propres. Où en sommes nous? Nostre medecine porte infection.—En ces maladies populaires, on peut distinguer sur le commencement, les sains des malades: mais quand elles viennent à durer, comme la nostre, tout le corps s’en sent, et la teste et les talons: aucune partie n’est exempte de corruption. Car il n’est air, qui se hume si gouluement: qui s’espande et penetre, comme faict la licence. Nos armees ne se lient et tiennent plus que par simant estranger: des François on ne sçait plus faire vn corps d’armee, constant et reglé. Quelle honte! Il n’y a qu’autant de discipline, que nous en font voir des soldats empruntez. Quant à nous, nous nous conduisons à discretion, et non pas du chef; chacun selon la sienne: il a plus affaire au dedans qu’au dehors. C’est au commandement de suiure, courtizer, et plier: à luy seul d’obeïr: tout le reste est libre et dissolu. Il me plaist de voir, combien il y a de lascheté et de pusillanimité en l’ambition: par combien d’abiection et de seruitude, il luy faut arriuer à son but. Mais cecy me deplaist de voir, des natures debonnaires et capables de iustice, se corrompre tous les iours, au maniement et commandement de cette confusion. La longue souffrance, engendre la coustume; la coustume, le consentement et l’imitation. Nous auions assez d’ames mal nées, sans gaster les bonnes et genereuses, III, 354.

Les guerres ciuiles ont cela de pire que les autres guerres, de nous mettre chacun en echauguette en sa propre maison. C’est grande extremité, d’estre pressé iusques dans son mesnage, et repos domestique, III, 424.

En ces temps, on battisoit les vices publiques de mots nouueaux plus doux pour leur excuse, abastardissant et amollissant leurs vrais titres, I, 178.

Ce qui fait voir tant de cruautez inouies aux guerres populaires, c’est que cette canaille de vulgaire s’aguerrit, et se gendarme, à s’ensanglanter iusques aux coudes, et deschiqueter vn corps à ses pieds, n’ayant resentiment d’autre vaillance. Comme les chiens coüards, qui deschirent en la maison, et mordent les peaux des bestes sauuages, qu’ils n’ont osé attaquer aux champs, II, 570.

La cause des loix, et defence de l’ancien estat, a tousiours cela, que ceux mesmes qui pour leur dessein particulier le troublent, en excusent les defenseurs, s’ils ne les honorent, III, 86.

Mais il ne faut pas appeler deuoir, vne aigreur et vne intestine aspreté, qui naist de l’interest et passion priuee, ny courage, vne conduitte traistresse et malitieuse. Ils nomment zele, leur propension vers la malignité, et violence. Ce n’est pas la cause qui les eschauffe, c’est leur interest. Ils attisent la guerre, non par ce qu’elle est iuste: mais par ce que c’est guerre, III, 86.

Sur tout il se faut garder qui peut, de tomber entre les mains d’vn Iuge ennemy, victorieux et armé, I, 88.

Confessons la verité, qui trieroit de l’armée mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d’vne affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou seruice du Prince, il n’en sçauroit bastir vne compagnie de gens-darmes complete. D’où vient cela, qu’il s’en trouue si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouuemens publiques, et que nous les voyons tantost n’aller que le pas, tantost y courir à bride aualée? et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur; si ce n’est qu’ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles, selon la diuersité desquelles ils se remuent? II, 120.

HABITUDES (COUTUMES, USAGES).

L’accoustumance nous peut duire non seulement à telle forme qu’il luy plaist, mais aussi au changement et à la variation: qui est le plus noble, et le plus vtile de ses apprentissages, III, 636.

Les gueux ont leurs magnificences, et leurs voluptez, comme les riches: ce sont effects de l’accoustumance, III, 636.

HISTOIRE.

Les historiens sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez: et quant et quant l’homme en general, de qui ie cherche la cognoissance, y paroist plus vif et plus entier qu’en nul autre lieu: la varieté et verité de ses conditions internes, en gros et en detail, la diuersité des moyens de son assemblage, et des accidents qui le menacent, II, 76.

C’est la matiere à laquelle nos esprits s’appliquent de plus diuerse façon. I’ay leu en Tite Liue cent choses que tel n’y a pas leu. Plutarche y en a leu cent; outre ce que i’y ay sçeu lire: et à l’aduenture outre ce que l’autheur y auoit mis, I, 248.

I’ayme les historiens, ou fort simples, ou excellens. Les simples, qui n’ont point dequoy y mesler quelque chose du leur, et qui n’y apportent que le soin, et la diligence de r’amasser tout ce qui vient à leur notice, et d’enregistrer à la bonne foy toutes choses, sans chois et sans triage, nous laissent le iugement entier pour la cognoissance de la verité, II, 78.

Les bien excellens ont la suffisance de choisir ce qui est digne d’estre sçeu, peuuent trier de deux rapports celuy qui est plus vray-semblable, II, 78.

Ceux d’entre-deux, qui est la plus commune façon, nous gastent tout: ils veulent nous mascher les morceaux; ils se donnent loy de iuger et par consequent d’incliner l’Histoire à leur fantasie: car depuis que le iugement pend d’vn costé, on ne se peut garder de contourner et tordre la narration à ce biais. Ils entreprennent de choisir les choses dignes d’estre sçeuës, et nous cachent souuent telle parole, telle action priuée, qui nous instruiroit mieux: obmettent pour choses incroyables celles qu’ils n’entendent pas, II, 78.

Les seules bonnes Histoires sont celles, qui ont esté escrites par ceux mesmes qui commandoient aux affaires ou qui estoient participans à les conduire, ou au moins qui ont eu la fortune d’en conduire d’autres de mesme sorte, II, 80.

Que peut on esperer d’vn medecin traictant de la guerre, ou d’vn escholier traictant les desseins des Princes? II, 80.

Ie voudroye que chacun escriuist ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects, I, 358.

Un homme simple et grossier, est en condition propre à rendre veritable tesmoignage; les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent, et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d’alterer vn peu l’Histoire, I, 358.

Ie tien moins hazardeux d’escrire les choses passées, que presentes: d’autant que l’escriuain n’a à rendre compte que d’vne verité empruntée, I, 152.

HOMME.

Certes c’est vn subiect merueilleusement vain, diuers, et ondoyant, que l’homme: il est malaisé d’y fonder iugement constant et vniforme, I, 20.

Moy à cette heure, et moy tantost, sommes deux. Quand meilleur, ie n’en puis rien dire. Il feroit bel estre vieil, si nous ne marchions, que vers l’amendement, III, 412.

Ie connoy des hommes assez, qui ont diuerses parties belles: qui l’esprit, qui le cœur, qui l’adresse, qui la conscience, qui le langage, qui vne science, qui vn’ autre: mais de grand homme en general, et ayant tant de belles pieces ensemble, ou vne, en tel degré d’excellence, qu’on le doiue admirer, ou le comparer à ceux que nous honorons du temps passé, ma fortune ne m’en a faict voir nul, II, 514.

Il semble que considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiueté et à l’apprentissage, I, 598.

Les hommes sont diuers en sentiment et en force: il les faut mener à leur bien, selon eux: et par routes diuerses, III, 576.

Nous sommes tous de lopins, et d’vne contexture si informe et diuerse, que chaque piece, chaque moment, faict son ieu. Et se trouue autant de difference de nous à nous mesmes, que de nous à autruy, I, 610.

A nous autant d’actions, autant faut-il de iugemens particuliers. Le plus seur, à mon opinion, seroit de les rapporter aux circonstances voisines, sans entrer en plus longue recherche, et sans en conclurre autre consequence, I, 604.

Si par experience nous touchons à la main que la forme de notre estre despend de l’air, du climat, et du terroir où nous naissons: non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l’ame: que deuiennent toutes ces belles prerogatiues de quoy nous nous allons flattans? II, 366.

Pourquoy n’estimons nous vn homme par ce qui est sien? Il a vn grand train, vn beau palais, tant de credit, tant de rente: tout cela est autour de luy, non en luy, I, 482.

Pourquoy estimant vn homme l’estimez vous tout enueloppé et empacqueté? C’est le prix de l’espée que vous cerchez, non de la guaine. Il le faut iuger par luy mesme, non par ses atours. Et comme dit tres-plaisamment vn ancien: Sçauez vous pourquoy vous l’estimez grand? vous y comptez la hauteur de ses patins. La base n’est pas de la statue. Mesurez le sans ses eschaces. Qu’il mette à part ses richesses et honneurs, qu’il se presente en chemise. A il le corps propre à ses functions, sain et allegre? Quelle ame a il? Est elle belle, capable, et heureusement pourueue de toutes ses pieces? Est elle riche du sien, ou de l’autruy? La fortune n’y a elle que voir? Si les yeux ouuerts elle attend les espées traites: s’il ne luy chaut par où luy sorte la vie, par la bouche, ou par le gosier: si elle est rassise, equable et contente: c’est ce qu’il faut veoir, I, 482.

Plutarque dit qu’il ne trouue point si grande distance de beste à beste, comme il trouue d’homme à homme. Il parle de la suffisance de l’ame et qualitez internes. I’encherirois volontiers: et dirois qu’il y a plus de distance de tel à tel homme, qu’il n’y a de tel homme à telle beste, I, 480.

Là où, si nous considerons vn paisan et vn Roy, vn noble et vn villain, vn magistrat et vn homme priué, vn riche et vn pauure, il se presente soudain à nos yeux vn’ extreme disparité, qui ne sont differents par maniere de dire qu’en leurs chausses. Ce ne sont pourtant que peintures, qui ne font aucune dissemblance essentielle. Car comme les ioüeurs de comedie, vous les voyez sur l’eschaffaut faire vne mine de Duc et d’Empereur, mais tantost apres, les voyla deuenuz valets et crocheteurs miserables, qui est leur nayfue et originelle condition, I, 484.

Si nous nous amusions par fois à nous considerer, et le temps que nous mettons à contreroller autruy, et à connoistre les choses qui sont hors de nous, que nous l’employissions à nous sonder nous mesmes, nous sentirions aisément combien toute cette nostre contexture est bastie de pieces foibles et defaillantes, I, 564.

Ie croy des hommes plus mal aisément la constance que toute autre chose, et rien plus aisément que l’inconstance. Qui en iugeroit en detail et distinctement, piece à piece, rencontreroit plus souuent à dire vray, I, 602.

Il y a quelque apparence de faire iugement d’vn homme, par les plus communs traicts de sa vie; mais veu la naturelle instabilité de nos mœurs et opinions, il m’a semblé souuent que les bons autheurs mesmes ont tort de s’opiniastrer à former de nous vne constante et solide contexture. Ils choisissent vn air vniuersel, et suyuant cette image, vont rengeant et interpretant toutes les actions d’vn personnage, et s’ils ne les peuuent assez tordre, les renuoyent à la dissimulation, I, 600.

Pour iuger d’vn homme, il faut suiure longuement et curieusement sa trace: si la constance ne s’y maintient de son seul fondement, si la varieté des occurrences luy faict changer de pas, (ie dy de voye: car le pas s’en peut ou haster, ou appesantir) laissez le courre: celuy là s’en va auau le vent, I, 610.

Sauf l’ordre, la moderation, et la constance, i’estime que toutes choses soient faisables par vn homme bien manque et deffaillant en gros. A cette cause, il faut pour iuger bien à poinct d’vn homme, principalement contreroller ses actions communes, et le surprendre en son à tous les iours, II, 590.

Ce n’est pas tour de rassis entendement, de nous iuger simplement par nos actions de dehors: il faut sonder iusqu’au dedans, et voir par quels ressors se donne le bransle, I, 612.

Chaque parcelle, chasque occupation de l’homme, l’accuse, et le montre egalement qu’vn autre, I, 556.

La sagesse ne force pas nos conditions naturelles. Tant sage qu’il voudra, c’est vn homme: qu’est il plus caduque, plus miserable, et plus de neant? Il faut qu’il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu’il fremisse planté au bord d’vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique: pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d’une voix desesperée et esclatante, au moins d’vne voix cassée et enroüée, I, 624.

Comme si la bonne fortune estoit incompatible auec la bonne conscience: les hommes ne se rendent gents de bien, qu’en la mauuaise, III, 380.

L’homme en tout et par tout, n’est que rappiessement et bigarrure, II, 540.

Nostre estre est simenté de qualitez maladiues: l’ambition, la ialousie, l’enuie, la vengeance, la superstition, le desespoir, logent en nous, d’vne si naturelle possession, que l’image s’en recognoist aussi aux bestes. Desquelles qualitez, qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie, III, 80.

La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir, II, 204.

Voulez vous vn homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture? affublez le de tenebres d’oisiueté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir: et nous esblouir, pour nous guider, II, 212.

Parmy les conditions humaines, cette-cy est assez commune, de nous plaire plus des choses estrangeres que des nostres, et d’aymer le remuement et le changement, III, 380.

En aucune chose l’homme ne sçait s’arrester au poinct de son besoing. De volupté, de richesse, de puissance, il en embrasse plus qu’il n’en peut estreindre. Son auidité est incapable de moderation, III, 550.

Les hommes sont si formez à l’agitation et ostentation, que la bonté, la moderation, l’equabilité, la constance, et telles qualitez quietes et obscures, ne se sentent plus, III, 520.

La saincte Parole declare miserables ceux d’entre nous, qui s’estiment: Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu’as-tu à te glorifier? II, 222.

Ie ne pense point qu’il y ait tant de malheur en nous, comme il y a de vanité, ny tant de malice comme de sotise: nous ne sommes pas si pleins de mal, comme d’inanité: nous ne sommes pas si miserables, comme nous sommes vils, I, 556.

Il suffit à l’homme de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n’est pas en luy, I, 624.

Nous faisons trop de cas de nous, il semble que l’vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, II, 420.

Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre, de laquelle qui iugera, quand par l’esloignement de la lumiere elle sera esuanouye? II, 222.

Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre, III, 460.

Il n’y a point de beste au monde tant à craindre à l’homme, que l’homme, II, 536.

I’ay veu des coquins, pour garantir leur vie, accepter de pendre leurs amis et consorts, ie les ay tenus de pire condition que les pendus, III, 98.

Il n’est rien si beau et legitime, que de faire bien l’homme et deuëment, III, 692.

Le pire estat de l’homme, c’est où il pert la connoissance et gouuernement de soy, I, 644.

HONNÊTETÉ.

Vn cœur genereux ne doit point desmentir ses pensées: il se veut faire voir iusques au dedans: tout y est bon, ou aumoins, tout y est humain, II, 492.

On argumente mal l’honneur et la beauté d’vne action, par son vtilité: et conclud-on mal, d’estimer que chacun y soit obligé, et qu’elle soit honeste à chacun, si elle est vtile, III, 106.

Ne craignons point d’estimer qu’il y a quelque chose illicite contre les ennemys mesmes: que l’interest commun ne doibt pas tout requerir de tous, contre l’interest priué: et que toutes choses ne sont pas loisibles à vn homme de bien, pour le seruice de son Roy, ny de la cause generale et des loix, III, 104.

Voyla pourquoy en cette incertitude et perplexité, que nous apporte l’impuissance de voir et choisir ce qui est le plus commode, pour les difficultez que les diuers accidens et circonstances de chaque chose tirent: le plus seur, quand autre consideration ne nous y conuieroit, est à mon aduis de se rejetter au party, où il y a plus d’honnesteté et de iustice: et puis qu’on est en doute du plus court chemin, tenir tousiours le droit, I, 194.

Il est loysible à vn homme d’honneur, de parler ainsi que les Lacedemoniens, deffaicts par Antipater, sur le poinct de leurs accords: Vous nous pouuez commander des charges poisantes et dommageables autant qu’il vous plaira: mais de honteuses, et deshonnestes, vous perdrez vostre temps de nous en commander. Chacun doit auoir iuré à soy mesme, ce que les Roys d’Ægypte faisoient solennellement iurer à leurs iuges, qu’ils ne se desuoyeroient de leur conscience, pour quelque commandement qu’eux mesmes leur en fissent. A telles commissions il y a note euidente d’ignominie, et condemnation, III, 92.

IGNORANCE.

L’ignorance qui se sçait, qui se iuge, et qui se condamne, ce n’est pas vne entiere ignorance. Pour l’estre, il faut qu’elle s’ignore soy-mesme, II, 230.

Ce n’est pas sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader, I, 288.

IMAGINATION.

La iouyssance, et la possession, appartiennent principalement à l’imagination. Elle embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va querir, que ce que nous touchons, III, 434.

Nostre discours est capable d’estoffer cent autres mondes, et d’en trouuer les principes et la contexture. Il ne luy faut ny matiere ny baze. Laissez le courre: il bastit aussi bien sur le vide que sur le plain, et de l’inanité que de matiere, III, 528.

Que de choses nous semblent plus grandes par imagination, que par effect, I, 668.

Nous embrassons et ceux qui ont esté, et ceux qui ne sont point encore, non que les absens, III, 436.

Nous tressuons, nous tremblons, nous pallissons, et rougissons aux secousses de nos imaginations. Chacun en est heurté, aucuns en sont renuersez, I, 134.

Nous auons raison de faire valoir les forces de nostre imagination: car tous nos biens ne sont qu’en songe, II, 204.

Les bestes mesmes se voyent comme nous, subiectes à la force de l’imagination, I, 148.

IMMORTALITÉ DE L’AME.

Sans l’immortalité des ames, il n’y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est vne consideration de merueilleux credit au monde: et c’est vne tres-vtile impression, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coupables, II, 322.

Le fruict de l’immortalité, consiste en la iouyssance de la beatitude eternelle. Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l’a dict, et la foy: car leçon n’est-ce pas de Nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce priuilege diuin: qui verra l’homme, sans le flatter, il n’y verra ny efficace, ny faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre, II, 324.

IMPOSTURE.

Le vray champ et subiect de l’imposture, sont les choses inconnües: l’estrangeté mesme donne credit, I, 376.

Il n’est rien creu si fermement, que ce qu’on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, I, 376.

INDÉPENDANCE.

I’essaye à auoir expres besoing de nul, III, 420.

Ie hay les morceaux que la necessité me taille. Toute commodité me tiendroit à la gorge, de laquelle seule i’aurois à despendre, III, 460.

On iouyt bien plus librement, et plus gayement, des biens empruntez: quand ce n’est pas vne iouyssance obligee et contrainte par le besoing: et qu’on a, et en sa volonté, et en sa fortune, la force et les moyens de s’en passer, III, 420.

Ie fuis à me submettre à toute sorte d’obligation. Mais sur tout, à celle qui m’attache, par deuoir d’honneur. Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, III, 416.

La subiection essentielle et effectuelle, ne regarde d’entre nous, que ceux qui s’y conuient, et qui ayment à s’honnorer et enricher par tel seruice: car qui se veut tapir en son foyer, et sçait conduire sa maison sans querelle, et sans procés, il est aussi libre que le Duc de Venise, I, 492.

Mes amis m’importunent estrangement, quand ils me requierent, de requerir vn tiers. Et ne me semble guere moins de coust, desengager celuy qui me doibt, vsant de luy: que m’engager enuers celuy, qui ne me doibt rien, III, 422.

I’ayme tant à me descharger et desobliger, que i’ay parfois compté à profit, les ingratitudes, offences, et indignitez, que i’auois reçeu de ceux, à qui ou par nature, ou par accident, i’auois quelque deuoir d’amitié: prenant cette occasion de leur faute, pour autant d’acquit, et descharge de ma debte, III, 418.

INDIGENCE.

Par diuerses causes l’indigence se voit autant ordinairement logée chez ceux qui ont des biens, que chez ceux qui n’en ont point, I, 468.

Et me semble plus miserable vn riche malaisé, necessiteux, affaireux, que celuy qui est simplement pauure, I, 468.

INITIATIVE.

En toutes choses les hommes se iettent aux appuis estrangers, pour espargner les propres: seuls certains et seuls puissans, qui sçait s’en armer, III, 562.

Nous sommes chacun plus riche, que nous ne pensons: mais on nous dresse à l’emprunt, et à la queste: on nous duict à nous seruir plus de l’autruy, que du nostre, III, 548.

INSATIABILITÉ DE L’HOMME.

Ceux qui accusent les hommes d’aller tousiours beant apres les choses futures, et nous apprennent à nous saisir des biens presens, et nous rassoir en ceux-là, comme n’ayants aucune prise sur qui est à venir, voire assez moins que nous n’auons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs: s’ils osent appeller erreur, chose à quoy nature mesme nous achemine, pour le seruice de la continuation de son ouurage, I, 28.

INSPIRATION.

Chacun sent en soy quelque image d’agitations d’vne opinion prompte, vehemente et fortuite. C’est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison, et violentes en persuasion, ou en dissuasion, ausquelles ie me laissay emporter si vtilement et heureusement, qu’elles pourroyent estre iugees tenir quelque chose d’inspiration diuine, I, 78.

INTOLÉRANCE.

Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il ne se puisse croire au contraire, I, 582.

IRRÉSOLUTION.

L’irrésolution me semble le plus commun et apparent vice de nostre nature, I, 600.

Nous flottons entre diuers aduis: nous ne voulons rien librement, rien absoluëment, rien constamment, I, 604.

IVROGNERIE.

L’yurongnerie entre les autres, me semble vn vice grossier et brutal, l’esprit a plus de part ailleurs: cestuy-cy est tout corporel et terrestre. Les autres vices alterent l’entendement, cestuy-cy le renuerse, et estonne le corps, I, 644.

Mon goust et ma complexion est plus ennemie de ce vice que mon discours. Ie le trouue bien vn vice lasche et stupide, mais moins malicieux et dommageable que les autres, qui choquent quasi tous de plus droit fil la societé publique. Il couste moins à nostre conscience que les autres: outre qu’il n’est point de difficile apprest, ny malaisé à trouuer: consideration non mesprisable, I, 618.

Le vin redonne aux hommes la gayeté, et la ieunesse aux vieillards, I, 622.

Boire, c’est quasi le dernier plaisir que le cours des ans nous desrobe, I, 620.

Le vin est capable de fournir à l’ame de la temperance, au corps de la santé. Toutesfois: on s’en espargne en expedition de guerre. Que tout magistrat et tout iuge s’en abstienne sur le point d’executer sa charge, et de consulter des affaires publiques. Qu’on n’y employe le iour, temps deu à d’autres occupations: ny celle nuict, qu’on destine à faire des enfants, I, 622.

Il y en a qui conseillent de se dispenser quelquefois à boire d’autant, et de s’enyurer pour relascher l’ame, I, 616.

Le vin faict desbonder les plus intimes secrets, à ceux qui en ont pris outre mesure, I, 644.

JALOUSIE.

La ialousie est la plus vaine et tempesteuse maladie qui afflige les ames humaines, III, 222.

Lors que la ialousie saisit ces pauures ames, foibles, et sans resistance, c’est pitié, comme elle les tirasse et tyrannise cruellement. Elle s’y insinue sous titre d’amitié: mais depuis qu’elle les possede, les mesmes causes qui seruoient de fondement à la bien-vueillance, seruent de fondement de hayne capitale: c’est des maladies d’esprit celle, à qui plus de choses seruent d’aliment, et moins de choses de remede. La vertu, la santé, le merite, la reputation du mary, sont les boutefeux de leur maltalent et de leur rage. Cette fiéure laidit et corrompt tout ce qu’elles ont de bel et de bon d’ailleurs. Et d’vne femme ialouse, quelque chaste qu’elle soit, et mesnagere, il n’est action qui ne sente l’aigre et l’importun, III, 224.

A dire vray, ie ne sçay si on peut souffrir d’elles pis que la ialousie. C’est la plus dangereuse de leurs conditions, comme de leurs membres, la teste, III, 236.

JEUX PUBLICS.

Les bonnes polices prennent soing d’assembler les citoyens, et les r’allier, comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et ieux. La societé et amitié s’en augmente, et puis on ne leur sçauroit conceder des passe-temps plus reglez, que ceux qui se font en presence d’vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat, diuertissement de pires actions et occultes, I, 288.

JUGEMENT.

Le iugement est vn vtil à tous subiects, et se mesle par tout, I, 552.

Nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, les creances, les iugemens, et opinions des hommes: elles ont leur reuolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les choux: le ciel les agite, et les roule à sa poste, II, 366.

Le sçauoir est moins prisable, que le iugement; cestuy-cy se peut passer de l’autre, et non l’autre de cestuy-cy, I, 216.

La science et la verité peuuent loger chez nous sans iugement, et le iugement y peut aussi estre sans elles: voire la reconnoissance de l’ignorance est l’vn des plus beaux et plus seurs tesmoignages de iugement que ie trouue, II, 62.

Combien diuersement iugeons nous des choses? combien de fois changeons nous noz fantasies? Ce que ie tiens auiourd’huy, et ce que ie croy, ie le tiens, et le croy de toute ma croyance; ie ne sçaurois embrasser aucune verité ny conseruer auec plus d’asseurance, que ie fay cette-cy. I’y suis tout entier; i’y suis voyrement: mais ne m’est-il pas aduenu non vne fois, mais cent, mais mille, et tous les iours, d’auoir embrassé quelque autre chose en cette mesme condition, que depuis i’ay iugé fauce? II, 342.

Nostre apprehension, nostre iugement et les facultez de nostre ame en general, souffrent selon les mouuements et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N’auons nous pas l’esprit plus esueillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif, en santé qu’en maladie? La ioye et la gayeté ne nous font elles pas receuoir les subjects qui se presentent à nostre ame, d’vn tout autre visage, que le chagrin et la melancholie? II, 344.

Ce ne sont pas seulement les fieures, les breuuages, et les grands accidens, qui renuersent nostre iugement: les moindres choses du monde le tourneuirent. Par consequent, à peine se peut-il rencontrer vne seule heure en la vie, où nostre iugement se trouue en sa deuë assiette, II, 346.

Qui se souuient de s’estre tant et tant de fois mesconté de son propre iugement: est-il pas vn sot, de n’en entrer iamais en deffiance? III, 618.

Si nostre iugement est en main à la maladie mesmes, et à la perturbation, si c’est de la folie et de la temerité, qu’il est tenu de receuoir l’impression des choses, quelle seurté pouuons nous attendre de luy? II, 352.

Il se tire vne merueilleuse clarté pour le iugement humain, de la frequentation du monde. Nous sommes tous contraints et amoncellez en nous, et auons la veuë racourcie à la longueur de nostre nez: nous ne regardons que sous nous. A qui il gresle sur la teste, tout l’hemisphere semble estre en tempeste et orage, I, 250.

Nos iugemens sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos mœurs. Ie voy la plupart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité. Qu’on me donne l’action la plus excellente et pure, ie m’en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions, I, 400.

Vous recitez simplement vne cause à l’aduocat, il vous y respond chancellant et doubteux: vous sentez qu’il luy est indifferent de prendre à soustenir l’vn ou l’autre party: l’auez vous bien payé pour y mordre, et pour s’en formaliser, commence-il d’en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté? sa raison et sa science s’y eschauffent quant et quant: voylà vne apparente et indubitable verité, qui se presente à son entendement: il y descouure vne toute nouuelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi, II, 350.

L’ardeur qui naist du despit, et de l’obstination, à l’encontre de l’impression et violence du magistrat, et du danger: ou l’interest de la reputation, ont enuoyé tel homme soustenir iusques au feu, l’opinion pour laquelle entre ses amys, et en liberté, il n’eust pas voulu s’eschauder le bout du doigt, II, 350.

Il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut iuger par la voye de la raison, non par la voix commune, I, 354.

Les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, s’il estoit ainsi, nous les receurions de mesme façon: le vin seroit tel en la bouche du malade, qu’en la bouche du sain; tandis qu’il ne se void aucune proposition, qui ne soit debattue et controuersee entre nous, ou qui ne le puisse estre, ce qui montre bien que nostre iugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit: car mon iugement ne le peut faire receuoir au iugement de mon compagnon: qui est signe qui ie l’ay saisi par quelque autre moyen, que par vne naturelle puissance, qui soit en moy et en tous les hommes, II, 340.

Nous recognoissons aysément és autres, l’aduantage du courage, de la force corporelle, de l’experience, de la disposition, de la beauté: mais l’aduantage du iugement, nous ne le cedons à personne. Et les raisons qui partent du simple discours naturel en autruy, il nous semble qu’il n’a tenu qu’à regarder de ce costé là, que nous ne les ayons trouuees, II, 508.

Si chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette cy n’est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité et ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres-inutilement, I, 170.

Il eschappe souuent des fautes à nos yeux: la maladie du iugement consiste à ne les pouuoir apperceuoir, lors qu’vn autre nous les descouure, II, 62.

Il est peu de choses, ausquelles nous puissions donner le iugement syncere, par ce qu’il en est peu, ausquelles en quelque façon nous n’ayons particulier interest, III, 324.

C’est vn tesmoignage merueilleux de la foiblesse de nostre iugement, qu’il recommande les choses par la rareté ou nouuelleté, ou encore par la difficulté, si la bonté et vtilité n’y sont ioinctes, I, 568.

Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient, II, 628.

Tout ce qui nous semble estrange, nous le condamnons, et ce que nous n’entendons pas, II, 166.

C’est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l’absurde temerité qu’elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne conceuons pas, I, 294.

Condamner resolument vne chose pour fausse, et impossible, c’est se donner l’aduantage d’auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et il n’y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance, I, 290.

L’incertitude de mon iugement, est si également balancée en la pluspart des occurrences, que ie compromettrois volontiers à la decision du sort et des dets, II, 506.

Ie ne fay qu’aller et venir: mon iugement ne tire pas tousiours auant, il flotte, il vague. Il se fait mille agitations indiscrettes et casueles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholerique; et de son authorité priuée, à cett’ heure le chagrin predomine en moy, à cette heure l’allegresse. A iun ie me sens autre, qu’apres le repas: si ma santé me rid, et la clarté d’vn beau iour, me voyla honneste homme: si i’ay vn cor qui me presse l’orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Vn mesme pas de cheual me semble tantost rude, tantost aysé; et mesme chemin à cette heure plus court, vne autre fois plus long: et vne mesme forme ores plus ores moins aggreable. Maintenant ie suis à tout faire, maintenant à rien faire: ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelquefois peine. Quand ie prens des liures, i’auray apperceu en tel passage des graces excellentes, et qui auront feru mon ame; qu’vn’ autre fois i’y retombe, i’ay beau le tourner et virer, c’est vne masse incognue et informe pour moy. Maintes-fois, comme il aduient de faire volontiers, ayant pris pour exercice et pour estat, à maintenir vne contraire opinion à la mienne, mon esprit s’appliquant et tournant de ce coste-là, m’y attache si bien, que ie ne trouue plus la raison de mon premier aduis, et m’en despars. Ie m’entraine quasi où ie panche, comment que ce soit, et m’emporte de mon poix. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s’il se regardoit comme moy, II, 348.

Ma foiblesse n’altere aucunement les opinions que ie dois auoir de la force et vigueur de ceux qui le méritent. Rampant au limon de la terre, ie ne laisse pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d’aucunes ames heroïques, I, 398.

JUSTICE (LANGAGE JUDICIAIRE, LOIS).

Nous appellons iustice, la dispensation et pratique, des loix tres ineptes souuent et tres iniques, III, 36.

Les Stoïciens tenoient que Nature mesme procede contre iustice, en la pluspart de ses ouurages. Les Cyrenaïques qu’il n’y a rien iuste de soy: que les coustumes et loix forment la iustice, III, 162.

L’humaine iustice est formée au modelle de la medecine, selon laquelle, tout ce qui est vtile est aussi iuste et honneste, III, 612.

Considerez la forme de cette iustice qui nous regit; c’est vn vray tesmoignage de l’humaine imbecillité: tant il y a de contradiction et d’erreur. Ce que nous trouuons faueur et rigueur en la iustice: et y en trouuons tant, que ie ne sçay si l’entre-deux s’y trouue si souuent: ce sont parties maladiues, et membres iniustes, du corps mesmes et essence de la iustice. Combien auons nous descouuert d’innocens auoir esté punis; ie dis sans la coulpe des iuges; et combien en y a-il eu, que nous n’auons pas descouuert? Combien ay-ie veu de condemnations, plus crimineuses que le crime? Il n’y a remède. I’en suis là que ie ne me representeray iamais, que ie puisse, à homme qui decide de ma teste: où mon honneur, et ma vie, depende de l’industrie et soing de mon procureur; plus que de mon innocence, III, 610.

Qu’est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume la charge de iuger se vende; les iugements soyent payez à purs deniers contans: et où legitimement la iustice soit refusee à qui n’a dequoy la payer? I, 174.

De ce mesme papier où il vient d’escrire l’arrest de condemnation contre vn adultere, le iuge en desrobe vn lopin, pour en faire vn poulet à la femme de son compagnon. Celle à qui vous viendrez de vous frotter illicitement, criera plus asprement, tantost, en vostre presence mesme, à l’encontre d’vne pareille faute de sa compaigne, que ne feroit Porcie. Et tel condamne les hommes à mourir, pour des crimes, qu’il n’estime point fautes, III, 460.

Tel qui rapporte de sa maison la douleur de la goutte, la ialousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l’ame teinte et abbreuuée de colere, il ne faut pas doubter que son iugement ne s’en altere vers cette part là, II, 346.

Quelque bon dessein qu’ait vn iuge, s’il ne s’escoute de pres, à quoy peu de gens s’amusent; l’inclination à l’amitié, à la parenté, à la beauté, et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instinct fortuite, qui nous fait fauoriser vne chose plus qu’vne autre, et qui nous donne sans le congé de la raison, le choix, en deux pareils subjects, ou quelque vmbrage de pareille vanité, peuuent insinuer insensiblement en son iugement, la recommendation ou deffaueur d’vne cause, et donner pente à la balance, II, 346.

I’ay ouy parler d’vn iuge, lequel où il rencontroit vn aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit en marge de son liure, Question pour l’amy, c’est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue, qu’en pareille cause, il pourroit fauoriser celle des parties, que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu’à faute d’esprit et de suffisance, qu’il ne peust mettre par tout, Question pour l’amy. Les aduocats et les iuges de nostre temps, trouuent à toutes causes, assez de biais pour les accommoder où bon leur semble, II, 378.

Receuons quelque forme d’arrest qui die: La Cour n’y entend rien; tels les Areopagites: lesquels se trouuans pressez d’vne cause, qu’ils ne pouuoient desuelopper, ordonnerent que les parties en viendroient à cent ans, I, 536.

Certes i’ay eu souuent despit, de voir des iuges, attirer par fraude et fauces esperances de faueur ou pardon, le criminel à descouurir son fait, et y employer la piperie et l’impudence. C’est vne iustice malicieuse: et ne l’estime pas moins blessee par soy-mesme, que par autruy, III, 80.

La cholere et la hayne sont au delà du deuoir de la iustice: et sont passions seruans seulement à ceux, qui ne tiennent pas assez à leur deuoir, par la raison simple. Toutes intentions legitimes sont d’elles mesmes temperees: sinon, elles s’alterent en seditieuses et illegitimes, III, 82.

C’est vn vsage de nostre iustice, d’en condamner aucuns, pour l’aduertissement des autres. De les condamner, par ce qu’ils ont failly, ce seroit bestise, car ce qui est faict, ne se peut deffaire: mais c’est afin qu’ils ne faillent plus de mesmes, ou qu’on fuye l’exemple de leur faute. On ne corrige pas celuy qu’on pend, on corrige les autres par luy, III, 330.

C’est raison qu’on face grande difference entre les fautes qui viennent de nostre foiblesse, et celles qui viennent de nostre malice. Car en celles icy nous sommes bandez à nostre escient contre les regles de la raison, que nature a empreintes en nous: et en celles là, il semble que nous puissions appeller à garant cette mesme nature pour nous auoir laissé en telle imperfection et deffaillance, I, 88.

Ie hay moins l’iniure professe que trahitresse; guerriere que pacifique et iuridique, III, 426.

Les supplices aiguisent les vices plustost qu’ils ne les amortissent: ils n’engendrent point le soing de bien faire, c’est l’ouurage de la raison, et de la discipline: mais seulement vn soing de n’estre surpris en faisant mal, II, 438.

C’est mettre ses coniectures à bien haut prix, que d’en faire cuire vn homme tout vif, III, 540.

A tuer les gens: il faut vne clairté lumineuse et nette, III, 538.

Quant à moy, en la iustice mesme, tout ce qui est au delà de la mort simple, me semble pure cruauté, II, 102.

Nostre iustice ne nous presente que l’vne de ses mains; et encore la gauche. Quiconque il soit, il en sort auecques perte, III, 612.

LACHETÉ (PEUR).

La plus commune façon de chastier la coüardise, est par honte et ignominie. Toutesfois quand il y auroit vne si grossiere et apparente ou ignorance ou couardise, qu’elle surpassast toutes les ordinaires, ce seroit raison de la prendre pour suffisante preuue de meschanceté et de malice, et de la chastier pour telle, I, 90.

LAIDEUR.

Entre les laideurs, ie compte les beautez artificielles et forcees. La laideur d’vne vieillesse aduouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu’vne autre peinte et lissee, III, 282.

LANGAGE.

Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’auoir sçeu clairement exprimer les conuentions et traictez d’accord des Princes, II, 276.

Le parler que i’ayme, c’est vn parler simple et naif, tel sur le papier qu’à la bouche: vn parler succulent et nerueux, court et serré, non tant delicat et peigné, comme vehement et brusque. Plustost difficile qu’ennuieux, esloigné d’affectation: desreglé, descousu, et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, I, 278.

En nostre langage ie trouue assez d’estoffe, mais vn peu faute de façon. Car il n’est rien, qu’on ne fist du iargon de nos chasses, et de nostre guerre, qui est vn genereux terrein à emprunter. Et les formes de parler, comme les herbes, s’amendent et fortifient en les transplantant. Ie le trouue suffisamment abondant, mais non pas maniant et vigoureux suffisamment. Il succombe ordinairement à vne puissante conception. Si vous allez tendu, vous sentez souuent qu’il languit soubs vous, et fleschit: et qu’à son deffaut le Latin se presente au secours, et le Grec à d’autres, III, 242.

Personne n’est exempt de dire des fadaises: le malheur est, de les dire curieusement, III, 78.

Il en est de si sots, qu’ils se destournent de leur voye vn quart de lieuë, pour courir apres vn beau mot. Au rebours, c’est aux paroles à seruir et à suiure, et que le Gascon y arriue, si le François n’y peut aller, I, 276.

Qui a dans l’esprit vne viue imagination et claire, il la produira, soit en Bergamasque, soit par mines, s’il est muet, I, 274.

Le maniement et employte des beaux esprits, donne prix à la langue: non pas l’innouant, tant, comme la remplissant de plus vigoreux et diuers seruices, l’estirant et ployant, III, 240.

Le long ou le court, ne sont proprietez qui ostent ny qui donnent prix au langage, II, 476.

Les Atheniens estoient à choisir de deux architectes, à conduire vne grande fabrique; le premier se presenta auec vn beau discours premedité: mais l’autre en trois mots: Seigneurs Atheniens, ce que cettuy a dict, ie le feray, I, 274.

LANGAGE JUDICIAIRE.

Quelle chose peut estre plus estrange, que de voir vn peuple obligé à suiure des loix qu’il n’entendit oncques: attaché en tous ses affaires domesticques, mariages, donations, testaments, ventes, et achapts, à des regles qu’il ne peut sçauoir, n’estans escrites ny publiees en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l’interpretation et l’vsage, I, 174.

Pourquoy est-ce, que notre langage commun, si aisé à tout autre vsage, deuient obscur et non intelligible, en contract et testament: et que celuy qui s’exprime si clairement, quoy qu’il die et escriue, ne trouue en cela, aucune maniere de se declarer, qui ne tombe en doute et contradiction? Si ce n’est, que les Princes de cet art s’appliquans d’vne peculiere attention, à trier des mots solemnes, et former des clauses artistes, ont tant poisé chasque syllabe, espluché si primement chasque espece de cousture, que les voila enfrasquez et embrouillez en l’infinité des figures, et si menuës partitions: qu’elles ne peuuent plus tomber soubs aucun reglement et prescription, ny aucune certaine intelligence, III, 602.

LIBÉRALITÉ.

La liberalité n’est pas bien en son lustre en main souueraine: les priuez y ont plus de droict. Car à le prendre exactement, vn Roy n’a rien proprement sien; il se doibt soy-mesmes à autruy, III, 296.

Comment assouuiroit il les enuies, qui croissent, à mesure qu’elles se remplissent? Qui a sa pensee à prendre, ne l’a plus à ce qu’il a prins. La conuoitise n’a rien si propre que d’estre ingrate, III, 298.

A nostre mode, ce n’est iamais faict: le reçeu ne se met plus en compte: on n’ayme la liberalité que future. Par quoy plus vn Prince s’espuise en donnant, plus il s’appaourit d’amys, III, 298.

Il faut à qui en veut retirer fruict, semer de la main, non pas verser du sac: il faut espandre le grain, non pas le respandre, III, 296.

Il est trop aysé d’imprimer la liberalité, en celuy, qui a dequoy y fournir autant qu’il veut, aux despens d’autruy. Et son estimation se reglant, non à la mesure du present, mais à la mesure des moyens de celuy qui l’exerce, elle vient à estre vaine en mains si puissantes. Ils se trouuent prodigues, auant qu’ils soient liberaux, III, 296.

LIBERTÉ.

La vraye liberté c’est pouuoir toute chose sur soy, III, 564.

La premeditation de la mort, est premeditation de la liberté. Qui a apris à mourir, il a desapris à seruir, I, 116.

Le sçauoir mourir nous afranchit de toute subiection et contraincte, I, 116.

LIVRES.

Les liures ont beaucoup de qualitez aggreables à ceux qui les sçauent choisir. Mais aucun bien sans peine. C’est vn plaisir qui n’est pas net et pur, non plus que les autres: il a ses incommoditez, et bien poisantes. L’ame s’y exerce, mais le corps demeure ce pendant sans action, s’atterre et s’attriste. Ie ne sçache excez plus dommageable, ny plus à euiter, en la declinaison d’aage, III, 158.

LOIS (JUSTICE, LANGAGE JUDICIAIRE).

Les loix prennent leur authorité de la possession et de l’vsage: il est dangereux de les ramener à leur naissance: elles grossissent et s’annoblissent en roulant, comme nos riuieres, II, 380.

Elles se maintiennent en credit, non par ce qu’elles sont iustes, mais par ce qu’elles sont loix. C’est le fondement mystique de leur authorité: elles n’en ont point d’autre. Qui bien leur sert. Elles sont souuent faictes par des sots. Plus souuent par des gens, qui en haine d’equalité ont faute d’equité. Mais tousiours par des hommes, autheurs vains et irresolus, III, 614.

Il n’est rien si lourdement, et largement fautier, que les loix: ny si ordinairement. Quiconque leur obeit par ce qu’elles sont iustes, ne leur obeyt pas iustement par où il doit, III, 614.

Il n’est si homme de bien, qu’il mette à l’examen des loix toutes ses actions et pensées, qui ne soit pendable dix fois en sa vie. Voire tel, qu’il seroit tres-grand dommage, et tres-iniuste de punir et de perdre, III, 462.

Tel pourroit n’offencer point les loix, qui n’en meriteroit point la loüange d’homme de vertu: et que la philosophie feroit tres-iustement foiter. Tant cette relation est trouble et inegale, III, 462.

Quelle bonté est-ce que ie voyois hyer en credit, et demain ne l’estre plus: et que le traiect d’vne riuiere fait crime? Quelle verité est-ce que ces montaignes bornent mensonge au monde qui se tient au delà? II, 374.

Pour la reuerence des lois la vraye vertu a beaucoup à se desmettre de sa vigueur originelle: et non seulement par leur permission, plusieurs actions vitieuses ont lieu, mais encores à leur suasion, III, 92.

Les loix mesmes de la iustice, ne peuuent subsister sans quelque meslange d’iniustice. Et ceux-là entreprennent de couper la teste de Hydra, qui pretendent oster des loix toutes incommoditez et inconueniens, II, 540.

Les pires nous sont si necessaires, que sans elles, les hommes s’entre-mangeroient les vns les autres; sans loix, nous viurions comme bestes, II, 334.

Quiconque combat les loix, menace les gents de bien d’escourgees et de la corde, I, 244.

Le pis que ie trouue en nostre estat, c’est l’instabilité: et que nos loix ne peuuent prendre aucune forme arrestée, II, 508.

Il n’est rien subiect à plus continuelle agitation que les loix. Depuis que ie suis nay, i’ay veu telle chose qui nous estoit capitale, deuenir legitime; prenant vne essence contraire en l’espace de peu d’années de possession, II, 372.

L’opinion de celuy-là ne me plaist guere, qui pensoit par la multitude des loix, brider l’authorité des iuges, en leur taillant leurs morceaux. Il ne sentoit point, qu’il y a autant de liberté et d’estenduë à l’interpretation des loix, qu’à leur façon, III, 600.

Toutes choses se tiennent par quelque similitude. Tout exemple cloche. Et la relation qui se tire de l’experience, est tousiours defaillante et imparfaicte. On ioinct toutesfois les comparaisons par quelque bout. Ainsi seruent les loix; et s’assortissent à chacun de nos affaires, par quelque interpretation destournée, contrainte et biaise, III, 610.

Les hommes vont ainsin. On laisse les loix, et preceptes suiure leur voye, nous en tenons vne autre. Non par desreglement de mœurs seulement, mais par opinion souuent, et par iugement contraire, III, 460.

Nous auons en France, plus de loix que tout le reste du monde ensemble; et plus qu’il n’en faudroit à regler tous les mondes d’Epicurus: et si auons tant laissé à opiner et decider à nos iuges, qu’il ne fut iamais liberté si puissante et si licencieuse. Qu’ont gaigné nos legislateurs à choisir cent mille especes et faicts particuliers, et y attacher cent mille loix? Ce nombre n’a aucune proportion, auec l’infinie diuersité des actions humaines. La multiplication de nos inuentions, n’arriuera pas à la variation des exemples. Adioustez y en cent fois autant: il n’aduiendra pas pourtant, que des euenemens à venir, il s’en trouue aucun, qui en tout ce grand nombre de milliers d’euenemens choisis et enregistrez en rencontre vn, auquel il se puisse ioindre et apparier, si exactement, qu’il n’y reste quelque circonstance et diuersité, qui requiere diuerse consideration de iugement, III, 600.

Il y a peu de relation de nos actions, qui sont en perpetuelle mutation, auec les loix fixes et immobiles. Les plus desirables, ce sont les plus rares, plus simples, et generales. Et encore crois-ie, qu’il vaudroit mieux n’en auoir point du tout, que de les auoir en tel nombre que nous auons, III, 602.

Il y a grand doute, s’il se peut trouuer si euident profit au changement d’vne loy receüe telle qu’elle soit, qu’il y a de mal à la remuer, I, 176.

La fortune nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente, qu’il est besoin que les loix luy facent quelque place. Quand on resiste à l’accroissance d’vne innouation qui vient par violence à s’introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut auancer leur dessein, qui n’ont ny loy ny ordre que de suiure leur aduantage, c’est vne dangereuse obligation et inequalité. Il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l’vn de Sylla, l’autre de Cæsar, d’auoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Mieux vault faire vouloir aux loix ce qu’elles peuuent, lors qu’elles ne peuuent ce qu’elles veulent. C’est ce dequoy Plutarque loüe Philopœmen, qu’estant né pour commander, il sçauoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la necessité publique le requeroit, I, 184.

Il y a ie ne sçay quelle douceur naturelle à se sentir louër, mais nous luy prestons trop de beaucoup. Ie ne me soucie pas tant, quel ie sois chez autruy, comme ie me soucie quel ie sois en moy-mesme. Les estrangers ne voyent que les euenemens et apparences externes: chacun peut faire bonne mine par le dehors, plein au dedans de fiebure et d’effroy. Ils ne voyent pas mon cœur, ils ne voyent que mes contenances, II, 454.

LOUANGE (FLATTERIE, GLOIRE, RÉPUTATION).

La louange est tousiours plaisante, de qui, et pourquoy elle vienne. Si faut-il pour s’en aggreer iustement, estre informé de sa cause, III, 412.

Louez un bossu de sa belle taille, il le doit receuoir à iniure: si vous estes couard, et qu’on vous honnore pour vn vaillant homme, est-ce de vous qu’on parle? On vous prend pour vn autre, III, 190.

MAL.

Le mal est à l’homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousiours à fuïr, ny la volupté tousiours à suiure, II, 214.

En toutes nos fortunes, nous nous comparons à ce qui est au dessus de nous, et regardons vers ceux qui sont mieux. Mesurons nous à ce qui est au dessous: il n’en est point de si miserable, qui ne trouue mille exemples où se consoler. C’est nostre vice, que nous voyons plus mal volontiers, ce qui est dessus nous, que volontiers, ce qui est dessoubs, III, 402.

Qui dresseroit vn tas de tous les maux ensemble, il n’est aucun, qui ne choisist plustost de remporter auec soy les maux qu’il a, que de venir à diuision legitime, auec tous les autres hommes, de ce tas de maux, et en prendre sa quotte part, III, 404.

Les plus griefs et ordinaires maux, sont ceux que la fantasie nous charge, III, 642.

Qui se faict plaindre sans raison, est homme pour n’estre pas plaint, quand la raison y sera. C’est pour n’estre iamais plaint, que se plaindre tousiours, faisant si souuent le piteux, qu’on ne soit pitoyable à personne, III, 440.

Le plus vieil et mieux cogneu mal, est tousiours plus supportable, que le mal recent et inexperimenté, III, 402.

Tous les maux qui n’ont autre danger que du mal, nous les disons sans danger. Celuy si grief qu’il soit, d’autant qu’il n’est pas homicide, qui le met en conte de maladie? I, 452.

MALADIE.

On n’a point à se plaindre des maladies, qui partagent loyallement le temps auec la santé, III, 654.

Nous nous perdons d’impatience. Les maux ont leur vie, et leurs bornes, leurs maladies et leur santé. Les maladies ont leur fortune limitée dés leur naissance: et leurs iours. Qui essaye de les abbreger imperieusement, par force, au trauers de leur course, il les allonge et multiplie: et les harselle, au lieu de les appaiser. Il ne faut ny obstinéement s’opposer aux maux, et à l’estourdi: ny leur succomber de mollesse: mais il leur faut ceder naturellement, selon leur condition et la nostre. On doit donner passage aux maladies: elles arrestent moins chez qui les laisse faire. Laissons faire vn peu à Nature: elle entend mieux ses affaires que nous. Mais vn tel en mourut. Si ferez vous: sinon de ce mal là, d’vn autre. Et combien n’ont pas laissé d’en mourir, ayants trois medecins à leur costé? III, 646.

Ie n’ayme point à guarir le mal par le mal. Ie hay les remedes qui importunent plus que la maladie. D’estre subiect à la colique, et subiect à m’abstenir du plaisir de manger des huitres, ce sont deux maux pour vn. Le mal nous pinse d’vn costé, la regle de l’autre. Puis-qu’on est au hazard de se mesconter, hasardons nous plustost à la suitte du plaisir. Le monde faict au rebours, et ne pense rien vtile, qui ne soit penible. La facilité luy est suspecte, III, 642.

Sinon l’allegresse, aumoins la contenance rassise des assistans, est propre, pres d’vn sage malade. Pour se voir en vn estat contraire, il n’entre point en querelle auec la santé. Il luy plaist de la contempler en autruy, forte et entiere; et en iouyr au moins par compagnie. Pour se sentir fondre contre-bas, il ne reiecte pas du tout les pensées de la vie, ny ne fuit les entretiens communs, III, 442.

Les maladies se coniurent mieux par courtoisie, que par brauerie. Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine, III, 646.

MARIAGE.

Le mariage, outre ce que c’est vn marché qui n’a que l’entree libre, de duree contrainte et forcee, dependant d’ailleurs que de nostre vouloir: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d’vne viue affection, I, 302.

Il n’est plus temps de regimber quand on s’est laissé entrauer. Il faut prudemment mesnager sa liberté: mais depuis qu’on s’est submis à l’obligation, il s’y faut tenir soubs les loix du debuoir commun, aumoins s’en efforcer, III, 200.

Vn mariage plein d’accord et de bonne conuenance, peut ne pas tousiours presenter beaucoup de loyauté: il n’est pas impossible de se rendre aux efforts de l’amour, et ce neantmoins reseruer quelque deuoir enuers le mariage: on le peut blesser, sans le rompre tout à faict, II, 202.

La beauté, l’oportunité, la destinee (car la destinee y met aussi la main) l’ont attachée à vn estranger: non pas si entiere peut estre, qu’il ne luy puisse rester quelque liaison par où elle tient encore à son mary, III, 202.

On ne se marie pas pour soy, quoy qu’on die: on se marie autant ou plus, pour sa posterité, pour sa famille. L’vsage et l’interest du mariage touche nostre race, bien loing par delà nous. Pourtant me plaist cette façon, qu’on le conduise plustost par main tierce, que par les propres: et par le sens d’autruy, que par le sien. Tout cecy, combien à l’opposite des conuentions amoureuses? III, 194.

Ie trouue peu d’aduancement à vn homme de qui les affaires se portent bien, d’aller chercher vne femme qui le charge d’vn grand dot; il n’est point de debte estrangere qui apporte plus de ruyne aux maisons, II, 40.

C’est vne religieuse liaison et deuote que le mariage: voyla pourquoy le plaisir qu’on en tire, ce doit estre vn plaisir retenu, serieux et meslé à quelque seuerité: ce doit estre vne volupté aucunement prudente et consciencieuse, I, 346.

Confessons le vray, il n’en est guere d’entre nous, qui ne craigne plus la honte, qui luy vient des vices de sa femme, que des siens: qui ne se soigne plus (esmerueillable charité) de la conscience de sa bonne espouse, que de la sienne propre: qui n’aymast mieux estre voleur et sacrilege, et que sa femme fust meurtriere et heretique, que si elle n’estoit plus chaste que son mary. Inique estimation de vices, III, 216.

Celuy là s’y entendoit, ce me semble, qui dit qu’vn bon mariage se dressoit d’vne femme aueugle, auec vn mary sourd, III, 236.

Les aigreurs comme les douceurs du mariage se tiennent secrettes par les sages, III, 234.

Bonne femme et bon mariage, se dit, non de qui l’est, mais duquel on se taist, II, 234.

I’ay auec despit, veu des maris hayr leurs femmes, de ce seulement, qu’ils leur font tort. Aumoins ne les faut il pas moins aymer, de nostre faute: par repentance et compassion aumoins, elles nous en deuroient estre plus cheres, III, 204.

Le mariage est vn marché plein de tant d’espineuses circonstances, qu’il est malaisé que la volonté d’vne femme, s’y maintienne entiere long temps. Les hommes, quoy qu’ils y soyent auec vn peu meilleure condition, y ont trop affaire. La touche d’vn bon mariage, et sa vraye preuue, regarde le temps que la societé dure; si elle a esté constamment douce, loyalle, et commode, II, 662.

Ce qu’il s’en voit si peu de bons, est signe de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n’est point de plus belle piece en notre societé. Nous ne nous en pouuons passer, et l’allons auillissant. Il en aduient ce qui se voit aux cages, les oyseaux qui en sont dehors, desesperent d’y entrer; et d’vn pareil soing en sortir, ceux qui sont au dedans, III, 200.

Socrates, enquis, qui estoit plus commode, prendre, ou ne prendre point de femme: Lequel des deux, dit-il, on face, on s’en repentira, III, 200.

Ie ne voy point de mariages qui faillent plustost, et se troublent que ceux qui s’acheminent par la beauté, et desirs amoureux. Il y faut des fondemens plus solides, et plus constans, et y marcher d’aguet: cette boüillante allegresse n’y vaut rien, III, 196.

Peu de gens ont espousé des amies qui ne s’en soient repentis, III, 202.

I’ay veu de mon temps en quelque bon lieu, guerir honteusement et deshonnestement, l’amour, par le mariage: les considerations sont trop autres, III, 202.

Le mariage est vn nom d’honneur et dignité, non de folastre et lasciue concupiscence, I, 348.

Il faut, dit Aristote, toucher sa femme prudemment et seuerement, de peur qu’en la chatouillant trop lasciuement, le plaisir ne la face sortir hors des gons de raison, III, 196.

Les plaisirs mesmes des maris à l’accointance de leurs femmes, sont reprouuez, si la moderation n’y est obseruée: il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en vn subiect illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez enuers noz femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’vne autre main. Elles sont tousiours assez esueillées pour nostre besoing, I, 346.

Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny presser ny taster leur entreprinse, s’ils ne sont prests. Et vault mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine d’agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere, pour s’estre estonné et desesperé du premier refus, I, 142.

La liberalité des dames est trop profuse au mariage, et esmousse la poincte de l’affection et du desir, III, 204.

Vne trop continuelle assistance, et l’assiduité blesse: chacun sent par experience, que la continuation de se voir, ne peut representer le plaisir que lon sent à se desprendre, et reprendre à secousses, III, 434.

L’amitié a les bras assez longs, pour se tenir et se ioindre, d’vn coin de monde à l’autre: et specialement celle de mari à femme, où il y a vne continuelle communication d’offices, qui en reueillent l’obligation et la souuenance, III, 434.

Le mariage a pour sa part, l’vtilité, la iustice, l’honneur, et la constance: vn plaisir plat, mais plus vniuersel. L’amour se fonde au seul plaisir: et l’a de vray plus chatouilleux, plus vif, et plus aigu: vn plaisir attizé par la difficulté: il y faut de la piqueure et de la cuison. Ce n’est plus amour, s’il est sans fleches et sans feu, III, 204.

Vn bon mariage, s’il en est, refuse la compagnie et conditions de l’amour: il tasche à representer celles de l’amitié. C’est vne douce societé de vie, pleine de constance, de fiance, et d’vn nombre infiny d’vtiles et solides offices, et obligations mutuelles. Aucune femme qui en sauoure le goust, ne voudroit tenir lieu de maistresse à son mary. Si elle est logee en son affection, comme femme, elle y est bien plus honorablement et seurement logee. Quand il fera l’esmeu ailleurs, et l’empressé, qu’on luy demande pourtant lors, à qui il aymeroit mieux arriuer vne honte, ou à sa femme ou à sa maistresse, de qui la desfortune l’affligeroit le plus, à qui il desire plus de grandeur: ces demandes n’ont aucun doubte en vn mariage sain, III, 198.

L’amour hait qu’on se tienne par ailleurs que par luy, et se mesle laschement aux accointances qui sont dressees et entretenues soubs autre titre: comme est le mariage, III, 194.

Ie me mariay à trente trois ans, et louë l’opinion de trente cinq, qu’on dit estre d’Aristote. Platon ne veut pas qu’on se marie auant les trente, II, 26.

MÉDECIN, MÉDECINE (MAUX, MALADIE).

Il y auoit en Ægypte vne loy plus iuste, par laquelle le medecin prenoit son patient en charge les trois premiers iours, aux perils et fortunes du patient: mais les trois iours passez, c’estoit aux siens propres, III, 42.

L’experience est proprement sur son fumier au subiect de la medecine, où la raison luy quitte la place. Tybère disoit, que quiconque auoit vescu vingt ans, se deuoit respondre des choses qui luy estoient nuisibles ou salutaires, et se sçauoir conduire sans medecine. Et le pouuoit auoir apprins de Socrates: lequel conseillant à ses disciples soigneusement, et comme vn tres principal estude, l’estude de leur santé, adioustoit, qu’il estoit malaisé, qu’vn homme d’entendement, prenant garde à ses exercices, à son boire et à son manger, ne discernast mieux que tout medecin, ce qui luy estoit bon ou mauuais, III, 628.

C’est de mal’heur que la science la plus importante qui soit en nostre vsage, comme celle qui a charge de nostre conseruation et santé, soit la plus incertaine, la plus trouble, et agitée de plus de changemens, III, 46.

Les Ægyptiens auoient raison de reiecter ce general mestier de medecin, et descoupper cette profession à chaque maladie, à chasque partie du corps son œuurier. Cette partie en estoit bien plus proprement et moins confusement traictée, de ce qu’on ne regardoit qu’à elle specialement. Les nostres ne s’aduisent pas, que, qui pouruoid à tout, ne pouruoid à rien: que la totale police de ce petit monde, leur est indigestible, III, 54.

L’art de medecine, n’est pas si resolue, que nous soyons sans authorité, quoy que nous facions. Elle change selon les climats, et selon les Lunes: selon Fernel et selon l’Escale. Si vostre medecin ne trouue bon, que vous dormez, que vous vsez de vin, ou de telle viande: ne vous chaille: ie vous en trouueray vn autre qui ne sera pas de son aduis. La diuersité des arguments et opinions medicinales, embrasse toute sorte de formes, III, 644.

Qui vid iamais medecin se seruir de la recepte de son compagnon, sans y retrancher ou adiouster quelque chose? Ils trahissent assez par là leur art: et nous font voir qu’ils y considerent plus leur reputation, et par consequent leur profit, que l’interest de leurs patiens. Celuy là de leurs docteurs est plus sage, qui leur a anciennement prescript, qu’vn seul se mesle de traicter vn malade: car s’il ne fait rien qui vaille, le reproche à l’art de la medecine, n’en sera pas fort grand pour la faute d’vn homme seul: et au rebours, la gloire en sera grande, s’il vient à bien rencontrer: là où quand ils sont beaucoup, ils descrient à tous les coups le mestier: d’autant qu’il leur aduient de faire plus souuent mal que bien, III, 46.

Platon auoit raison de dire, que pour estre vray medecin, il seroit necessaire que celuy qui l’entreprendroit, eust passé par toutes les maladies, qu’il veut guerir, et par tous les accidens et circonstances dequoy il doit iuger. C’est raison qu’ils prennent la verole, s’ils la veulent sçauoir penser. Vrayment ie m’en fierois à celuy là. Car les autres nous guident, comme celuy qui peint les mers, les escueils et les ports, estant assis, sur sa table, et y faict promener le modele d’vn nauire en toute seurté. Iettez-le à l’effect, il ne sçait par où s’y prendre, III, 628.

C’est vne bonne regle en leur art, qu’il faut que la foy du patient, preoccupe par bonne esperance et asseurance, leur effect et operation. Laquelle regle ils tiennent iusques là, que le plus ignorant et grossier medecin, ils le trouuent plus propre à celuy qui a fiance en luy, que le plus experimenté, et incognu, III, 44.

Les medecins ployent ordinairement auec vtilité, leurs regles, à la violence des enuies aspres, qui suruiennent aux malades. Ce grand desir ne se peut imaginer, si estranger et vicieux, que Nature ne s’y applique. Et puis, combien est-ce de contenter la fantasie? III, 642.

Il n’appartient qu’aux medecins de mentir en toute liberté, puis que notre salut despend de la vanité, et fauceté de leurs promesses, III, 42.

Nous ne receuons pas aisément la medecine que nous entendons; non plus que la drogue que nous cueillons. Si les nations, desquelles nous retirons le gayac, la salseperille, et le bois d’esquine, ont des medecins, combien pensons nous par cette mesme recommendation de l’estrangeté, la rareté, et la cherté, qu’ils façent feste de noz choulx, et de nostre persil? car qui oseroit mespriser les choses recherchées de si loing, au hazard d’vne si longue peregrination et si perilleuse? III, 48.

C’est la crainte de la mort et de la douleur, l’impatience du mal, vne furieuse et indiscrete soif de la guerison, qui nous aueugle. C’est pure lascheté qui rend croyance à la medecine si molle et maniable. La plus part pourtant ne croyent pas tant, comme ils endurent et laissent faire, III, 66.

On se doit adonner aux meilleures regles, mais non pas s’y asseruir: si ce n’est à celles, s’il y en a quelqu’vne, ausquelles l’obligation et seruitude soit vtile. Il n’est rien, où les malades se puissent mettre mieux en seurté, qu’en se tenant coy, dans le train de vie, où ils sont esleuez et nourris. Le changement, quel qu’il soit, estonne et blesse. Estendons nostre possession iusques aux derniers moyens. Le plus souuent on s’y durcit, en s’opiniastrant, et corrige lon sa complexion, III, 640.

MÉDITATION.

Le mediter est vn puissant estude et plein à qui sçait se taster et employer vigoureusement. I’aime mieux forger mon ame, que la meubler. Il n’est point d’occupation ny plus foible, ny plus forte, que celle d’entretenir ses pensees, selon l’ame que c’est, III, 136.

MÉMOIRE.

C’est vn outil de merueilleux seruice, que la memoire, et sans lequel le iugement fait bien à peine son office, II, 496.

C’est le receptacle et l’estuy de la science, II, 500.

La memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Il n’est rien qui imprime si viuement quelque chose en nostre souuenance, que le desir de l’oublier. C’est vne bonne maniere de donner en garde, et d’empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre, II, 216.

Ce n’est pas sans raison qu’on dit, que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur, I, 62.

Le manque de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, I, 60.

MÉNAGE (FEMME, MARIAGE).

La plus vtile et honnorable science et occupation à vne mere de famille, c’est la science du mesnage. I’en vois quelqu’vne auare; de mesnagere, fort peu. C’est sa maistresse qualité, et qu’on doibt chercher, auant toute autre: comme le seul douaire qui sert à ruyner ou sauuer nos maisons, III, 432.

Il est ridicule et iniuste, que l’oysiueté de nos femmes, soit entretenuë de nostre sueur et trauail. Ie vois auec despit en plusieurs mesnages, monsieur reuenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, enuiron midy, que madame est encore apres à se coiffer et attiffer, en son cabinet, III, 432.

Les inconuenients ordinaires ne sont iamais legers. Ils sont continuels et irreparables, quand ils naissent des membres du mesnage, continuels et inseparables, III, 386.

A mesure que ces espines domestiques sont drues et desliees, elles nous mordent plus aigu, et sans menace, nous surprenant facilement à l’impourueu, III, 386.

Il y a quelque commodité à commander, fust ce dans vne grange, et à estre obey des siens. Mais c’est vn plaisir trop vniforme et languissant. Et puis il est par necessité meslé de plusieurs pensements fascheux, III, 382.

Ie suis chez moy, respondant de tout ce qui va mal, III, 394.

Il y a tousiours quelque piece qui va de trauers. Les negoces, tantost d’vne maison, tantost d’vne autre, vous tirassent. Vous esclairez toutes choses de trop pres. Votre perspicacité vous nuict icy comme si fait elle assez ailleurs. Ie me desrobe aux occasions de me fascher: et me destourne de la cognoissance des choses, qui vont mal. Et si ne puis tant faire, qu’à toute heure ie ne heurte chez moy, en quelque rencontre, qui me desplaise. Et les fripponneries, qu’on me cache le plus, sont celles que ie sçay le mieux. Il en est que pour faire moins mal, il faut ayder soy mesme à cacher. Vaines pointures: vaines par fois, mais tousiours pointures. Les plus menus et graisles empeschemens, sont les plus persans, III, 384.

C’est pitié, d’estre en lieu où tout ce que vous voyez, vous embesongne, et vous concerne, III, 186.

La plus sotte contenance d’vn Gentilhomme en sa maison, c’est lors de la visitation et assemblee de ses amis, de le voir empesché du train de sa police: parler à l’oreille d’vn valet, en menacer vn autre des yeux. Elle devroit couler insensiblement, et representer vn cours ordinaire, III, 394.

MENSONGE.

En verité le mentir est vn maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les vns aux autres que par la parole, I, 64.

C’est vn vilain vice, c’est donner tesmoignage de mespriser Dieu, et quand et quand de craindre les hommes. Car que peut on imaginer plus vilain, que d’estre couart à l’endroit des hommes, et braue à l’endroit de Dieu? II, 526.

Nostre intelligence se conduisant par la seule voye de la parolle, celuy qui la fauce, trahit la societé publique. C’est le seul vtil, par le moyen duquel se communiquent noz volontez et noz pensées: c’est le truchement de nostre ame: s’il nous faut, nous ne nous tenons plus, nous ne nous entrecognoissons plus. S’il nous trompe, il rompt tout nostre commerce, et dissoult toutes les liaisons de nostre police, II, 526.

La menterie seule, et vn peu au dessous, l’opiniastreté, me semblent estre celles desquelles on deuroit à toute instance combattre la naissance et le progrez, elles croissent quand et eux: et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merueille combien il est impossible de l’en retirer, I, 64.

Le premier traict de la corruption des mœurs, c’est le bannissement de la verité; l’estre veritable, est le commencement d’vne grande vertu, II, 526.

C’est office de magnanimité, hayr et aymer à descouuert: iuger, parler auec toute franchise: et au prix de la verité, ne faire cas de l’approbation ou reprobation d’autruy, II, 492.

Nostre verité de maintenant, ce n’est pas ce qui est, mais ce qui se persuade à autruy: comme nous appellons monnoye, non celle qui est loyalle seulement, mais la fauce aussi, qui a mise, II, 526.

Ie ne sçay quelle commodité ils attendent de se faindre et contrefaire sans cesse: si ce n’est, de n’en estre pas creus, lors mesmes qu’ils disent verité. Cela peut tromper vne fois ou deux et tient advertis ceux qui ont à les pratiquer, que ce n’est que piperie et mensonge qu’ils disent, II, 494.

Il ne faut pas tousiours dire tout, car ce seroit sottise. Mais ce qu’on dit, il faut qu’il soit tel qu’on le pense: autrement, c’est meschanceté, II, 492.

Celui qui dit vray, par ce qu’il y est d’ailleurs obligé, et par ce qu’il sert: et qui ne craind point à dire mensonge, quand il n’importe à personne, il n’est pas veritable suffisamment, II, 492.

La verité n’a qu’vn visage, le reuers de la verité a cent mille figures, et vn champ indefiny; le bien est certain et finy, le mal infiny et incertain; mille routtes desuoyent du blanc: vne y va, I, 64.

Ie me fay plus d’iniure en mentant, que ie n’en fay à celuy, de qui ie mens, II, 514.

Nous sommes mieux en la compagnie d’vn chien cognu, qu’en celle d’vn homme, duquel le langage nous est inconnu; combien est le langage faux moins sociable que le silence? I, 64.

MIRACLES (CRÉDULITÉ, CROYANCES).

Si nous appelons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s’en presente il continuellement à nostre veuë, I, 290.

Les miracles sont, selon l’ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l’estre de la nature, I, 162.

Nous n’auons que faire d’aller trier des miracles et des difficultez estrangeres: il me semble que parmy les choses que nous voyons ordinairement, il y a des estrangetez si incomprehensibles, qu’elles surpassent toute la difficulté des miracles, III, 40.

I’ay veu la naissance de plusieurs miracles de mon temps. Encore qu’ils s’estouffent en naissant, nous ne laissons pas de preuoir le train qu’ils eussent pris, s’ils eussent vescu leur aage. Car il n’est que de trouuer le bout du fil, on en desuide tant qu’on veut. Et y a plus loing, de rien, à la plus petite chose du monde, qu’il y a de celle là, iusques à la plus grande, III, 528.

On est pardonnable, de mescroire vne merueille, autant au moins qu’on peut en destourner et elider la verification, par voye non merueilleuse: et il vaut mieux pancher vers le doute, que vers l’asseurance, és choses de difficile preuue, et dangereuse creance, III, 538.

MODÉRATION.

La moderation est vertu bien plus affaireuse, que n’est la souffrance, II, 646.

Au mesnage, à l’estude, à la chasse, et tout autre exercice, il faut donner iusques aux derniers limites du plaisir; et garder de s’engager plus auant, ou la peine commence à se mesler parmy, I, 426.

La temperance est moderatrice, non aduersaire des voluptés, III, 698.

Mon mestier et mon art, c’est viure, I, 680.

I’ayme la vie, et la cultiue, telle qu’il a pleu à Dieu nous l’octroyer, III, 696.

Pour me sentir engagé à vne forme, ie n’y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous, I, 198.

Ie m’attache à ce que ie voy, et que ie tiens, et ne m’eslongne guere du port, II, 490.

Où ma volonté se prend auec trop d’appetits, ie me penche à l’opposite de son inclination. Comme ie la voy se plonger et enyurer de son vin, ie fuis à nourrir son plaisir si auant, que ie ne l’en puisse plus r’auoir sans perte sanglante, III, 506.

Pour moy, ie louë vne vie glissante, sombre et muette, III, 520.

M’aymerois à l’auanture mieux, deuxiesme ou troisiesme à Perigueux, que premier à Paris: au moins sans mentir, mieux troisiesme à Paris, que premier en charge, III, 322.

Les passions, me sont autant aisées à euiter, comme elles me sont difficiles à moderer, III, 516.

Mes humeurs sont contradictoires aux humeurs bruyantes. I’arresterois bien vn trouble, sans me troubler, et chastierois vn desordre sans alteration. Ay-ie besoing de cholere, et d’inflammation? ie l’emprunte, et m’en masque, III, 520.

Le bon heur m’est vn singulier aiguillon, à la moderation, et modestie. La priere me gaigne, la menace me rebute, la faueur me ploye, la crainte me roydit, III, 380.

Si quelquefois on m’a poussé au maniement d’affaires estrangeres, i’ay promis de les prendre en main, non pas au poulmon et au foye; de m’en charger, non de les incorporer: de m’en soigner, ouy; de m’en passionner, nullement: i’y regarde, mais ie ne les couue point, III, 484.

I’ay peu me mesler des charges publiques, sans me despartir de moy, de la largeur d’vne ongle, et me donner à autruy sans m’oster à moy, III, 492.

Le Maire et Montaigne ont tousiours esté deux, d’vne separation bien claire.

Mon pere auoit ouy dire, qu’il se falloit oublier pour le prochain; que le particulier ne venoit en aucune consideration au prix du general. La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la societé publique. Ils ont pensé faire vn bel effect, de nous destourner et distraire de nous; presupposans que nous n’y tinsions que trop, et d’vne attache trop naturelle; et n’ont espargné rien à dire pour cette fin. Car il n’est pas nouueau aux sages, de prescher les choses comme elles seruent, non comme elles sont, III, 490.

Sauf la santé et la vie, il n’est chose pourquoy ie vueille ronger mes ongles, et que ie vueill’ acheter, au prix du tourment d’esprit et de la contrainte, II, 484.

L’absence de memoire est vn mal duquel principallement i’ay tiré la raison de corriger vn mal pire, qui se fust facilement produit en moy: sçauoir est l’ambition, car cette deffaillance est insuportable à qui s’empestre des negotiations du monde, I, 60.

Les Princes me donnent prou, s’ils ne m’ostent rien: et me font assez de bien, quand ils ne me font point de mal: c’est tout ce que i’en demande, III, 420.

Ie ne veux estre tenu seruiteur, ni si affectionné ny si loyal, qu’on me treuue bon à trahir personne. Qui est infidelle à soy-mesme, l’est excusablement à son maistre, III, 88.

Ie ne trouue rien si cher, que ce qui m’est donné: et ce pourquoy, ma volonté demeure hypothequee par tiltre de gratitude. Et reçois plus volontiers les offices, qui sont à vendre. Ie crois bien. Pour ceux-cy, ie ne donne que de l’argent: pour les autres, ie me donne moy-mesme, III, 416.

Ce qui a esté fié à mon silence, ie le cele religieusement: mais ie prens à celer le moins que ie puis. C’est vne importune garde, du secret des autres, à qui n’en a que faire, III, 86.

Ie ne dis rien à l’vn, que ie ne puisse dire à l’autre, à son heure, l’accent seulement vn peu changé: et ne rapporte que les choses ou indifferentes, ou cogneuës, ou qui seruent en commun, III, 88.

Ie ne hay pas seulement à piper, mais ie hay aussi qu’on se pipe en moy: ie n’y veux pas seulement fournir de matiere et d’occasion, III, 80.

Ie sçay bien dire: Il faict meschamment cela, et vertueusement cecy, III, 502.

Quantes-fois, estant marry de quelque action, que la ciuilité et la raison me prohiboient de reprendre à descouuert, m’en suis-ie desgorgé, non, sans dessein de publique instruction en ces verges poëtiques qui s’impriment encore mieux en papier, qu’en la chair viue, III, 524.

Quand pour sa droiture ie ne suyurois le droit chemin, ie le suyurois pour auoir trouué par experience, qu’au bout du compte, c’est communement le plus heureux, et le plus vtile, III, 452.

I’aymeroy bien plus cher, rompre la prison d’vne muraille, et des loix, que de ma parole, III, 416.

Ie promets volontiers vn peu moins de ce que ie puis, et de ce que i’espere tenir, III, 524.

Ie me contente de iouïr le monde, sans m’en empresser: de viure vne vie, seulement excusable: et qui seulement ne poise, ny à moy, ny à autruy, III, 390.

Ma forme essentielle, est propre à la communication, et à la production: ie suis tout au dehors et en euidence, nay à la societé et à l’amitié, III, 146.

Les hommes, de la societé et familiarité desquels ie suis en queste, sont ceux qu’on appelle honnestes et habiles hommes, III, 146.

Ie cherche à la verité plus la frequentation de ceux qui me gourment, que de ceux qui me craignent. C’est vn plaisir fade et nuisible, d’auoir affaire à gens qui nous admirent et facent place, III, 338.

I’ayme entre les galans hommes, qu’on s’exprime courageusement: que les mots aillent où va la pensee. Il nous faut fortifier l’ouye, et la durcir, contre cette tendreur du son ceremonieux des parolles. I’ayme vne societé, et familiarité forte, et virile: vne amitié, qui se flatte en l’aspreté et vigueur de son commerce: comme l’amour, és morsures et esgratigneures sanglantes, III, 336.

Aux propos que ie ne puis traicter sans interest, et sans emotion, ie ne m’y mesle, si le deuoir ne m’y force, III, 506.

On a dequoy couler plus incurieusement, en la pauureté, qu’en l’abondance, iustement dispensée, II, 646.

L’immoderation vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle m’estonne, I, 344.

L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n’y arriue pas, I, 344.

Les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere également comme à deualler à l’ombre, I, 344.

Celuy qui se porte plus moderément enuers le gain, et la perte, il est tousiours chez soy. Moins il se pique et passionne au ieu, il le conduit d’autant plus auantageusement et seurement, III, 494.

Il est ordinaire, de voir les bonnes intentions, si elles sont conduites sans moderation, pousser les hommes à des effects tres-vitieux, II, 528.

Ie vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouuelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extrauagantes me faschent, II, 322.

MODES.

Nos Roys peuuent tout en telles reformations externes: leur inclination y sert de loy. Le reste de la France prend pour regle la regle de la Cour, I, 498.

Ie me plains de la particuliere indiscretion, de notre peuple, de se laisser si fort piper et aueugler à l’authorité de l’vsage present, qu’il soit capable de changer d’opinion et d’aduis tous les mois, s’il plaist à la coustume: et qu’il iuge si diuersement de soy-mesme, I, 544.

MŒURS.

La moins dedeignable condition de gents, me semble estre, celle qui par simplesse tient le dernier rang: et nous offrir vn commerce plus reglé. Les mœurs et les propos des paysans, ie les trouue communement plus ordonnez selon la prescription de la vraye philosophie, que ne sont ceux de noz philosophes, II, 518.

Ceux qui ont essaié de r’auiser les mœurs du monde, de mon temps, par nouuelles opinions, reforment les vices de l’apparence, ceux de l’essence ils les laissent là, s’ils ne les augmentent. Et l’augmentation y est à craindre, III, 120.

Toute estrangeté et particularité en noz mœurs et conditions est euitable, comme ennemie de societé, I, 268.

On dict bien vray, qu’vn honneste homme, c’est vn homme meslé, III, 454.

Entre nous, ce sont choses en ce monde que i’ay tousiours veuës de singulier accord: les opinions supercelestes, et les mœurs sousterraines, III, 702.

MONDE.

Si nous voyions autant du monde, comme nous n’en voyons pas, nous apperceurions, comme il est à croire, vne perpetuelle multiplication et vicissitude de formes. Il n’y a rien de seul et de rare, eu esgard à Nature, ouy bien eu esgard à nostre cognoissance, III, 304.

Quand tout ce qui est venu par rapport du passé, iusques à nous, seroit vray, et seroit sçeu par quelqu’vn, ce seroit moins que rien, au prix de ce qui est ignoré, III, 304.

MONTAIGNE (MÉNAGE, MORT, ETC.).

Si ma fortune m’eust faict naistre pour tenir quelque rang entre les hommes, i’eusse esté ambitieux de me faire aymer: non de me faire craindre ou admirer, III, 424.

Les Princes n’ayment guere les discours fermes, ny moy à faire des comptes, II, 476.

Il n’y a point d’vtilité, pour laquelle ie me permette de mentir, III, 86.

Ceux qui ont merité de moy, de l’amitié et de la recognoissance, ne l’ont iamais perdue pour n’y estre plus: ie les ay mieux payez, et plus soigneusement, absens et ignorans. Ie parle plus affectueusement de mes amis, quand il n’y a plus de moyen qu’ils le sçachent, III, 474.

Ie sçay bien ce que ie fuis, mais non pas ce que ie cherche, III, 426.

La medecine se forme par exemples et experience: aussi fait mon opinion, III, 32.

Ie hay la pauureté à pair de la douleur, III, 392.

Ie fay peu de part à ma prudence, de ma conduite: ie me laisse volontiers mener à l’ordre public du monde, II, 508.

I’ay veu quelque fois mes amis appeller prudence en moy, ce qui estoit fortune; et estimer aduantage de courage et de patience, ce qui estoit aduantage de iugement et opinion; et m’attribuer vn tiltre pour autre; tantost à mon gain, tantost à ma perte, II, 94.

Ma consultation esbauche vn peu la matiere, et la considere legerement par ses premiers visages: le fort et principal de la besogne, i’ay accoustumé de le resigner au ciel, III, 356.

Ie pense auoir les opinions bonnes et saines, mais qui n’en croit autant des siennes? II, 510.

Ie n’ay point cette erreur commune, de iuger d’vn autre selon que ie suis. I’en croy aysément des choses diuerses à moy, I, 398.

Ie suis diuers à cette façon commune: et me deffie plus de la suffisance quand ie la vois accompagnée de grandeur de fortune, et de recommandation populaire, III, 358.

Ie ne presume les vices qu’apres que ie les aye veuz: et m’en fie plus aux ieunes, que i’estime moins gastez par mauuais exemple, III, 390.

Ie demande en general les liures qui vsent des sciences, non ceux qui les dressent, I, 74.

Les paroles redites, ont comme autre son, autre sens. Aussi ne hay-ie personne, III, 598.

Ie ne cherche aux liures qu’à m’y donner du plaisir par vn honneste amusement: ou si i’estudie, ie n’y cherche que la science, qui traicte de la connoissance de moy-mesmes, et qui m’instruise à bien mourir et à bien viure, II, 62.

I’ayme l’ordre et la netteté, au prix de l’abondance: et regarde chez moy exactement à la necessité, peu à la parade, III, 394.

Ie treuue laid, qu’on entretienne ses hostes, du traictement qu’on leur fait, autant à l’excuser qu’à le vanter, III, 394.

Les voyages ne me blessent que par la despence, qui est grande, et outre mes forces, III, 384.

Qui desirera du bien à son païs comme moy, sans s’en vlcerer ou maigrir, il sera desplaisant, non pas transi, de le voir menassant, ou sa ruine, ou vne durée non moins ruineuse, III, 510.

Absent, ie me despouille de tous tels pensemens: et sentirois moins lors la ruyne d’vne tour, que ie ne fais present, la cheute d’vne ardoyse. Mon ame se démesle bien ayséement à part, mais en presence, elle souffre, comme celle d’vn vigneron. Vne rene de trauers à mon cheual, vn bout d’estriuiere qui batte ma iambe, me tiendront tout vn iour en eschec. I’esleue assez mon courage à l’encontre des inconueniens, les yeux, ie ne puis, III, 392.

Mon election est d’eschapper, et me desrober à cette tempeste. Qu’il faille se cacher, ou suyure le vent: ce que i’estime loisible, quand la raison ne guide plus, III, 470.

I’eschappe. Mais il me desplaist que ce soit plus par fortune: voire, et par ma prudence, que par iustice: et me desplaist d’estre hors la protection des loix, et soubs autre sauuegarde que la leur, III, 414.

Non sans quelque excez, i’estime tous les hommes mes compatriotes: et embrasse vn Polonois comme vn François, postposant cette lyaison nationale, à l’vniuerselle et commune. Ie ne suis guere feru de la douceur d’vn air naturel, III, 428.

Socrates estimoit vne sentence d’exil pire, qu’vne sentence de mort contre soy: ie ne seray, iamais ny si cassé, ny si estroittement habitué en mon païs, que ie le feisse, III, 428.

Mon iugement m’empesche bien de regimber et gronder contre les inconuenients que Nature m’ordonne à souffrir, mais non pas de les sentir. Ie courrois d’vn bout du monde à l’autre, chercher vn bon an de tranquillité plaisante et eniouee, moy, qui n’ay autre fin que viure et me resiouïr, III, 184.

Tout au commencement de mes fieures, et des maladies qui m’atterrent, entier encores, et voisin de la santé, ie me reconcilie à Dieu, par les derniers offices Chrestiens. Et m’en trouue plus libre, et deschargé; me semblant en auoir d’autant meilleure raison de la maladie, III, 446.

Il ne me faut rien d’extraordinaire, quand ie suis malade. Ce que Nature ne peut en moy, ie ne veux pas qu’vn bolus le face, III, 446.

De notaire et de conseil, il m’en faut moins que de medecins. Ce que ie n’auray estably de mes affaires tout sain, qu’on ne s’attende point que ie le face malade. Ce que ie veux faire pour le seruice de la mort, est tousiours faict. Ie n’oserois le dislayer d’vn seul iour. Et s’il n’y a rien de faict, c’est à dire, ou que le doubte m’en aura retardé le choix: car par fois, c’est bien choisir de ne choisir pas: ou que tout à faict, ie n’auray rien voulu faire, III, 446.

Engagé dans les auenues de la vieillesse, ce que ie seray doresnauant, ce ne sera plus qu’vn demy estre: ce ne sera plus moy. Ie m’eschappe tous les iours, et me desrobbe à moy, II, 482.

A chaque minute, ie me rechante sans cesse, Tout ce qui peut estre faict vn autre iour, le peut estre auiourd’huy. Ce que i’ay affaire auant mourir, pour l’acheuer tout loisir me semble court, fust ce œuure d’vne heure, I, 118.

Ie me garderay, si ie puis, que ma mort die chose, que ma vie n’ayt premierement dit et apertement, I, 56.

La mort n’est qu’vn instant; mais il est de tel poix, que ie donneroy volontiers plusieurs iours de ma vie, pour le passer à ma mode, III, 450.

MORT (MAUX, SUICIDE, VIE).

Le premier iour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à viure. Tout ce que vous viués, vous le desrobés à la vie: c’est à ses despens. Le continuel ouurage de vostre vie, c’est bastir la mort, I, 126.

La mort se mesle et confond par tout à nostre vie: le declin præoccupe son heure, et s’ingere au cours de nostre auancement mesme, III, 674.

Faictes place aux autres, comme d’autres vous l’ont faite. L’equalité est la premiere piece de l’equité. Qui se peut plaindre d’estre comprins où tous sont comprins? Aussi auez vous beau viure, vous n’en rabattrez rien du temps que vous auez à estre mort: c’est pour neant: aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse, I, 128.

Nul ne meurt auant son heure. Ce que vous laissez de temps, n’estoit non plus vostre que celuy qui s’est passé auant vostre naissance: et ne vous touche non plus, I, 128.

Le sault n’est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d’vn estre doux et fleurissant, à vn estre penible et douloureux, I, 124.

Et ce n’est pas la recepte à vne seule maladie, la mort est la recepte à tous maux. C’est vn port, tresasseuré, qui n’est iamais à craindre, souuent à rechercher, I, 630.

Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine! I, 142.

La mort, dit-on, nous acquitte de toutes nos obligations. I’en sçay qui l’ont prins en diuerse façon, I, 54.

Elle s’appesantit souuent en nous, de ce qu’elle poise aux autres: et nous interesse de leur interest, quasi autant que du nostre: et plus et tout par fois, III, 452.

Nous pensons tousiours ailleurs quand elle vient: l’esperance d’vne meilleure vie nous arreste et appuye: ou l’esperance de la valeur de nos enfans: ou la gloire future de nostre nom: ou la fuitte des maux de cette vie: ou la vengeance qui menasse ceux qui nous causent la mort, III, 166.

La mort ne se sent que par le discours, d’autant que c’est le mouuement d’vn instant. Mille bestes, mille hommes sont plustost morts, que menassés, I, 452.

La mort est moins à craindre que rien, s’il y auoit quelque chose de moins, que rien. Elle ne vous concerne ny mort ny vif. Vif, par ce que vous estes: mort, par ce que vous n’estes plus, I, 128.

Combien a la mort de façons de surprise? Ces exemples si frequents et si ordinaires nous passans deuant les yeux, comme est-il possible qu’on se puisse deffaire du pensement de la mort, et qu’à chasque instant il ne nous semble qu’elle nous tienne au collet? Qu’importe-il, me direz vous, comment que ce soit, pourueu qu’on ne s’en donne point de peine? Tout cela est beau: mais aussi quand elle arriue, ou à eux ou à leurs femmes, enfans et amis, les surprenant en dessoude et au descouuert, quels tourments, quels cris, quelle rage et quel desespoir les accable? Vistes vous iamais rien si rabaissé, si changé, si confus? Il y faut prouuoir de meilleure heure: et cette nonchalance bestiale, quand elle pourroit loger en la teste d’vn homme d’entendement, ce que ie trouue entierement impossible, nous vend trop cher ses denrees, I, 114.

Les ieunes et les vieux laissent la vie de mesme condition. Nul n’en sort autrement que si tout presentement il y entroit, ioinct qu’il n’est homme si décrepite tant qu’il voit Mathusalem deuant, qui ne pense auoir encore vingt ans dans le corps, I, 112.

Quand nous iugeons de l’asseurance d’autruy en la mort, il se faut prendre garde d’vne chose, que mal-aisément on croit estre arriué à ce poinct. Peu de gens meurent resolus, que ce soit leur heure derniere, II, 420.

Or de iuger la resolution et la constance, en celuy qui ne croit pas encore certainement estre au danger, quoy qu’il y soit, ce n’est pas raison: et ne suffit pas qu’il soit mort en cette desmarche, s’il ne s’y estoit mis iustement pour cet effect, II, 422.

La veue esloignee de la mort aduenir, a besoing d’vne fermeté lente, et difficile par consequent à fournir. Si vous ne sçauez pas mourir, ne vous chaille. Nature vous en informera sur le champ, plainement et suffisamment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n’en empeschez vostre soing, III, 574.

Nous faisons trop de cas de nous. Il semble que l’vniuersité des choses souffre aucunement de nostre aneantissement, et qu’elle soit compassionnée à nostre estat, II, 420.

Et n’est rien dequoy ie m’informe si volontiers, que de la mort des hommes: quelle parole, quel visage, quelle contenance ils y ont eu: ny endroit des histoires, que ie remarque si attentifuement. Si i’estoy faiseur de liures, ie feroy vn registre commenté des morts diuerses: qui apprendroit les hommes à mourir, leur apprendroit à viure, I, 120.

Comme la vie n’est pas la meilleure, pour estre longue, la mort est la meilleure, pour n’estre pas longue, III, 426.

La plus souhaitable est la moins premeditée et la plus courte, II, 424.

Tout ainsi que les choses nous paroissent souuent plus grandes de loing que de pres: i’ai trouué que sain i’auois eu les maladies beaucoup plus en horreur, que lors que ie les ay senties. Par imagination ie grossis ces incommoditez de la moitié, et les conçoy plus poisantes, que ie ne les trouue, quand ie les ay sur les espaules. I’espere qu’il m’en aduiendra ainsi de la mort, I, 122.

Ie croy à la vérité que ce sont ces mines et appareils effroyables, dequoy nous l’entournons, qui nous font plus de peur qu’elle: vne toute nouuelle forme de viure: les cris des meres, des femmes, et des enfans: la visitation des personnes estonnees, et transies: l’assistance d’vn nombre de valets pasles et éplorés: vne chambre sans iour: des cierges allumez: nostre cheuet assiegé de medecins et de prescheurs: somme tout horreur et tout effroy autour de nous. Nous voyla des-ia enseuelis et enterrez. Les enfans ont peur de leurs amis mesmes quand ils les voyent masquez; aussi auons nous. Il faut oster le masque aussi bien des choses, que des personnes. Osté qu’il sera, nous ne trouuerons au dessoubs, que cette mesme mort, qu’vn valet ou simple chambriere passerent dernierement sans peur. Heureuse la mort qui oste le loisir aux apprests de tel equipage! I, 132.

Quoique la philosophie nous conduise aussi à mespriser la douleur, la pauureté, et autres accidens, à quoy la vie humaine est subiecte, ce n’est pas d’vn pareil soing: ces accidens ne sont pas de telle necessité, la pluspart des hommes passent leur vie sans gouster de la pauureté, et tels encore sans sentiment de douleur et de maladie, et au pis aller, la mort peut mettre fin, quand il nous plaira, et coupper broche à tous autres inconuenients, tandis que la mort est ineuitable; par consequent, si elle nous faict peur, c’est vn subiect continuel de tourment, et qui ne se peut aucunement soulager. Il n’est lieu d’où elle ne nous vienne, I, 110.

Pourquoy craindrions nous de perdre vne chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? Puis que nous sommes menacez de tant de façons de mort, que chaut-il, quand ce soit, puis qu’elle est ineuitable? Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l’exemption de toute peine? Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c’est pareille folie de pleurer de ce que d’icy à cent ans nous ne viurons pas, que de pleurer de ce que nous ne viuions pas, il y a cent ans. La mort est origine d’vne autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d’entrer en cette-cy. Rien ne peut estre grief, qui n’est qu’vne fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps viure, et le peu de temps viure est rendu tout vn par la mort. Car le long et le court n’est point aux choses qui ne sont plus, I, 124.

L’extreme degré de traitter courageusement la mort, et le plus naturel, c’est la veoir, non seulement sans estonnement, mais sans soucy: continuant libre le train de la vie, iusques dedans elle, II, 550.

Nul ne se peut dire estre resolu à la mort, qui craint à la marchander, qui ne peut la soutenir les yeux ouuerts, II, 424.

Quelquefois la fuitte de la mort, faict que nous y courons: Comme ceux qui de peur du precipice s’y lancent eux-mesmes, I, 634.

A combien peu, tient la resolution au mourir? La distance et difference de quelques heures: la seule consideration de la compagnie, nous en rend l’apprehension diuerse, III, 568.

Pour euiter vne pire mort, il y en a qui sont d’aduis de la prendre à leur poste, I, 638.

Les tyrans Romains pensoient donner la vie au criminel, à qui ils donnoient le choix de sa mort, III, 452.

Le but de nostre carriere c’est la mort, c’est l’obiect necessaire de nostre visee: si elle nous effraye, comme est-il possible d’aller vn pas auant sans fiebure? Le remede du vulgaire c’est de n’y penser pas. Mais de quelle brutale stupidité luy peut venir vn si grossier aueuglement? I, 112.

On se peut par vsage et par experience fortifier contre les douleurs, la honte, l’indigence, et tels autres accidens: mais quant à la mort nous ne la pouuons essayer qu’vne fois: nous y sommes tous apprentifs, quand nous y venons, I, 664.

Ce n’est pas sans raison qu’on nous fait regarder à nostre sommeil mesme, pour la ressemblance qu’il a de la mort. Combien facilement nous passons du veiller au dormir, auec combien peu d’interest nous perdons la connoissance de la lumiere et de nous! A l’aduenture pourroit sembler inutile et contre Nature la faculté du sommeil, qui nous priue de toute action et de tout sentiment, n’estoit que par iceluy Nature nous instruict, qu’elle nous a pareillement faicts pour mourir, que pour viure, et dés la vie nous presente l’eternel estat qu’elle nous garde apres icelle, pour nous y accoustumer et nous en oster la crainte, I, 666.

Nous troublons la vie par le soing de la mort. Vn quart d’heure de passion sans consequence, sans nuisance, ne mérite pas des preceptes particuliers, III, 574.

Toute mort doit estre de mesmes sa vie. Nous ne deuenons pas autres pour mourir. I’interprete tousiours la mort par la vie. Et si on m’en recite quelqu’vne forte par apparence, attachée à vne vie foible: ie tiens qu’ell’ est produitte de cause foible et sortable à sa vie, II, 90.

La mort a des formes plus aisées les vnes que les autres, et prend diuerses qualitez selon la fantasie de chacun, III, 450.

Il n’y a pas beaucoup de mal de mourir de loing, et à part. Si estimons nous à deuoir de nous retirer pour des actions naturelles, moins disgratiées que cette-cy, et moins hideuses. Ceux qui en viennent là, de trainer languissans vn long espace de vie, ne deuroient à l’aduanture souhaiter, d’empescher de leur misere vne grande famille. A qui ne se rendent-ils en fin ennuyeux et insupportables? les offices communs n’en vont point iusques là. Vous apprenez la cruauté par force, à vos meilleurs amis: durcissant et femme et enfans, par long vsage, à ne sentir et plaindre plus vos maux. Et quand nous tirerions quelque plaisir de leur conuersation (ce qui n’aduient pas tousiours, pour la disparité des conditions), n’est-ce pas trop, d’en abuser tout vn aage? Plus ie les verrois se contraindre de bon cœur pour moy, plus ie plaindrois leur peine. Nous auons loy de nous appuyer, non pas de nous coucher si lourdement sur autruy: et nous estayer en leur ruyne. La decrepitude est qualité solitaire, III, 446.

Si ie craingnois de mourir en autre lieu, que celuy de ma naissance: si ie pensois mourir moins à mon aise, esloingné des miens: à peine sortiroy-ie hors de France, ie ne sortirois pas sans effroy hors de ma paroisse. Mais la mort m’est vne par tout. Si toutesfois i’auois à choisir: ce seroit plustost hors de ma maison, et loing des miens. Il y a plus de creuecœur que de consolation, à prendre congé de ses amis. Des offices de l’amitié, celuy-là est le seul desplaisant: et oublierois ainsi volontiers à dire ce grand et eternel adieu. S’il se tire quelque commodité de cette assistance, il s’en tire cent incommoditez. I’ay veu plusieurs mourans bien piteusement, assiegez de tout ce train; cette presse les estouffe. C’est contre le deuoir, et est tesmoignage de peu d’affection, et de peu de soing, de vous laisser mourir en repos. L’vn tourmente vos yeux, l’autre vos oreilles, l’autre la bouche: il n’y a sens, ny membre, qu’on ne vous fracasse. Le cœur vous serre de pitié, d’ouïr les plaintes des amis; et de despit à l’aduanture, d’ouïr d’autres plaintes feintes et masquées, III, 438.

Lors de ma santé, ie plains les malades beaucoup plus, que ie ne me trouue à plaindre moy-mesme, quand i’en suis; la force de mon apprehension encherit pres de moitié l’essence et verité de la chose. I’espere qu’il aduiendra de mesme de la mort, I, 668.

Ceux qu’on void défaillans de foiblesse, en l’agonie de la mort, ie tiens que nous les plaignons sans cause, estimans qu’ils soyent agitez de griéues douleurs, ou auoir l’ame pressée de cogitations penibles. Ç’a esté tousiours mon aduis, contre l’opinion de plusieurs, que ceux que nous voyons ainsi renuersez et assoupis auoient et l’ame et le corps enseueli, et endormy: et que par ainsin ils n’auoient aucun discours qui les tourmentast, et qui leur peust faire iuger et sentir la misere de leur condition, et que par consequent, ils n’estoient pas fort à plaindre, I, 670.

Ie me contente d’vne mort recueillie en soy, quiete, et solitaire, toute mienne, conuenable à ma vie retirée et priuée. Au rebours de la superstition Romaine, où on estimoit malheureux, celuy qui n’auoit ses plus proches à luy clorre les yeux. I’ay assez affaire à me consoler, sans auoir à consoler autruy; assez de pensées en la teste, sans que les circonstances m’en apportent de nouuelles: et assez de matiere à m’entretenir, sans l’emprunter. Cette partie n’est pas du rolle de la societé: c’est l’acte à vn seul personnage. Viuons et rions entre les nostres, allons mourir et rechigner entre les inconnuz. On trouue en payant, qui vous tourne la teste, et qui vous frotte les pieds: qui ne vous presse qu’autant que vous voulez, vous presentant vn visage indifferent, vous laissant vous gouuerner, et plaindre à vostre mode. Ie me deffais tous les iours par discours, de cette humeur puerile et inhumaine, qui faict que nous desirons d’esmouuoir par nos maux, la compassion et le dueil en nos amis. Nous faisons valoir nos inconueniens outre leur mesure, pour attirer leurs larmes. Et la fermeté que nous louons en chacun, à soustenir sa mauuaise fortune, nous l’accusons et reprochons à nos proches, quand c’est en la nostre. Nous ne nous contentons pas qu’ils se ressentent de nos maux, si encores ils ne s’en affligent. Il faut estendre la ioye, mais retrancher autant qu’on peut la tristesse, III, 440.

Mourir de vieillesse, c’est vne mort rare, singuliere et extraordinaire, et d’autant moins naturelle que les autres: c’est la derniere et extreme sorte de mourir: c’est bien la borne, au delà de laquelle nous n’irons pas, et que la loy de Nature a prescript, pour n’estre point outre-passée: mais c’est vn sien rare priuilege de nous faire durer iusques là. C’est vne exemption qu’elle donne par faueur particuliere, à vn seul, en l’espace de deux ou trois siecles, I, 596.

Celuy qui meurt en la meslee, les armes à la main, il n’estudie pas lors la mort, il ne la sent, ny ne la considere: l’ardeur du combat l’emporte, III, 166.

C’est vne genereuse enuie, de vouloir mourir mesme vtilement et virilement: mais l’effect n’en gist pas tant en nostre bonne resolution qu’en nostre bonne fortune. Mille ont proposé de vaincre, ou de mourir en combattant, qui ont failli à l’vn et à l’autre: les blessures, les prisons, leur trauersant ce dessein, et leur prestant vne vie forcée. Il y a des maladies, qui atterrent iusques à noz desirs, et nostre cognoissance, II, 546.

Pourquoy crains-tu ton dernier iour? Il ne confere non plus à ta mort que chascun des autres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude: il la declaire. Tous les iours vont à la mort: le dernier y arriue, I, 130.

Les faueurs et disgraces de la fortune ne tiennent rang, ny d’heur ny de malheur, et sont les grandeurs, et puissances, accidens de qualité à peu pres indifferente: le bon-heur de nostre vie dépend de la tranquillité et contentement d’vn esprit bien né, et de la resolution et asseurance d’vne ame reglee et ne se doit iamais attribuer à l’homme, qu’on ne luy ayt veu ioüer le dernier acte de sa comedie: et sans doute le plus difficile, I, 104.

Il est certain, qu’à la plupart, la preparation à la mort, a donné plus de torment, que n’a faict la souffrance. Le sentiment de la mort presente, nous anime par fois de soy mesme, d’vne prompte resolution, de ne plus euiter chose du tout ineuitable, III, 572.

En tout le reste il y peut auoir du masque: mais à ce dernier rolle de la mort et de nous, il n’y a plus que faindre, il faut parler François; il faut montrer ce qu’il y a de bon et de net dans le fond du pot. Voyla pourquoy se doiuent à ce dernier traict toucher et esprouuer toutes les autres actions de nostre vie. C’est le maistre iour, c’est le iour iuge de tous les autres, II, 104.

On a tort, de dire, celuy-là craint la mort, quand il veut exprimer, qu’il y songe, et qu’il la preuoit. La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s’en estonner, III, 290.

Si nous auons sçeu viure, constamment et tranquillement, nous sçaurons mourir de mesme, III, 574.

La vie despend de la volonté d’autruy, la mort de la nostre, I, 630.

NATURE (PHILOSOPHIE).

Tout ce qui est sous le ciel, dit le sage, court vne loy et fortune pareille. Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez: mais c’est soubs le visage d’vne mesme nature, II, 150.

Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l’art. Les plus grandes et plus belles par l’vne ou l’autre des deux premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere, I, 360.

Nature est vn doux guide: mais non pas plus doux, que prudent et iuste, III, 698.

Nous ne sçaurions faillir à suiure Nature: le souuerain precepte, c’est de se conformer à elle, III, 590.

Qui se presente comme dans vn tableau, cette grande image de nostre mere nature, en son entiere maiesté: qui remarque en son visage, vne si generale et constante varieté, et non soy, celuy-là seul estime les choses selon leur iuste grandeur, I, 252.

Ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus sages, ne l’apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire? I, 168.

Nature a maternellement obserué cela, que les actions qu’elle nous a enioinctes pour nostre besoing, nous fussent aussi voluptueuses. Et nous y conuie, non seulement par la raison: mais aussi par l’appetit: c’est iniustice de corrompre ses regles, III, 686.

Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger; ou naturelles et non necessaires, comme l’accointance des femelles; ou elles ne sont ny naturelles ny necessaires: de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes, elles sont toutes superfluës et artificielles. Car c’est merueille combien peu il faut à Nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à désirer. Ces cupiditez estrangeres, que l’ignorance du bien, et vne fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu’elles chassent presque toutes les naturelles, II, 174.

Nostre bastiment et public et priué, est plein d’imperfection: mais il n’y a rien d’inutile en Nature, non pas l’inutilité mesmes, rien ne s’est ingeré en cet vniuers, qui n’y tienne place opportune, III, 80.

Nous appellons contre Nature, ce qui aduient contre la coustume. Rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. Que cette raison vniuerselle et naturelle, chasse de nous l’erreur et l’estonnement que la nouuelleté nous apporte, II, 606.

NOBLESSE (NOMS).

La noblesse est vne belle qualité, et introduite auec raison: mais d’autant que c’est vne qualité dependant d’autruy, et qui peut tomber en vn homme vicieux et de neant, elle est en estimation bien loing au dessoubs de la vertu. La science, la force, la bonté, la beauté, la richesse, toutes autres qualitez, tombent en communication et en commerce: cette-cy se consomme en soy, de nulle emploite au seruice d’autruy, III, 196.

De mon temps ie n’ay veu personne esleué par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n’ait attaché incontinent des tiltres genealogiques, nouueaux et ignorez à son pere, et qu’on ait anté en quelque illustre tige. Et de bonne fortune les plus obscures familles, sont plus idoynes à falsification. Combien auons nous de Gentils-hommes en France, qui sont de Royalle race selon leurs comptes? plus ce crois-ie que d’autres, I, 512.

Contentez vous de par Dieu, de ce dequoy nos peres se sont contentez: et de ce que nous sommes; nous sommes assez si nous le sçauons bien maintenir: ne desaduouons pas la fortune et condition de nos ayeulx, I, 512.

NOMS (NOBLESSE).

C’est vn vilain vsage et de tres-mauuaise consequence en nostre France, d’appeller chacun par le nom de sa terre et Seigneurie, et la chose du monde, qui faict plus mesler et mescognoistre les races, I, 512.

Ie sçay bon gré à Iacques Amiot d’auoir laissé dans le cours d’vn’ oraison Françoise, les noms Latins tous entiers, sans les bigarrer et changer, pour leur donner vne cadence Françoise, I, 510.

NOUVEAUTÉ.

Ie suis desgousté de la nouuelleté, quelque visage qu’elle porte; et ay raison, car i’en ay veu des effects tres-dommageables, I, 178.

Quand il se presente à nous quelque doctrine nouuelle, nous auons grande occasion de nous deffier, et de considerer qu’auant qu’elle fust produite, sa contraire estoit en vogue: et comme elle a esté renuersée par cette-cy, il pourra naistre à l’aduenir vne tierce inuention, qui choquera de mesme la seconde, II, 356.

OBÉISSANCE.

L’obeyssance n’est iamais pure ny tranquille en celuy qui raisonne et qui plaide, II, 508.

Nous nous soustrayons si volontiers du commandement sous quelque pretexte, et vsurpons sur la maistrise: chascun aspire si naturellement à la liberté et authorité, qu’au superieur nulle vtilité ne doibt estre si chere, venant de ceux qui le seruent, comme luy doit estre chere leur simple et naifue obeissance, I, 96.

On corrompt l’office du commander, quand on y obeit par discretion, non par subiection. Pourtant cette obeïssance si contreinte, n’appartient qu’aux commandements precis et prefix. I’ay veu en mon temps des personnes du commandement, reprins d’auoir plustost obey aux paroles des lettres du Roy, qu’à l’occasion des affaires qui estoient pres d’eux, I, 96.

ODEURS.

La commune façon des corps et la meilleure condition qu’ils ayent, c’est d’estre exempts de senteur. La douceur mesme des haleines plus pures, n’a rien de plus parfaict, que d’estre sans aucune odeur, qui nous offence: comme sont celles des enfans bien sains. La plus exquise senteur d’vne femme, c’est ne sentir rien, I, 574.

Les medecins pourroient, ce crois-ie, tirer des odeurs, plus d’vsage qu’ils ne font: car i’ay souuent apperçeu qu’elles me changent, et agissent en mes esprits, selon qu’elles sont, I, 576.

OPINION.

L’opinion est vne puissante partie, hardie, et sans mesure, I, 462.

Il se faut garder de s’attacher aux opinions vulgaires, et les faut iuger par la voye de la raison, non par la voix commune, I, 354.

Quasi toutes les opinions que nous auons, sont prinses par authorité et à credit, III, 546.

Nos opinions s’entent les vnes sur les autres. La premiere sert de tige à la seconde: la seconde à la tierce. Nous eschellons ainsi de degré en degré. Et aduient de là, que le plus monté, a souuent plus d’honneur, que de merite. Car il n’est monté que d’vn grain, sur les espaules du penultime, III, 608.

Nostre opinion donne prix aux choses; pour les estimer, nous ne considerons ny leurs qualitez, ny leurs vtilitez, mais seulement nostre coust à les recouurer: et appellons valeur en elles, non ce qu’elles apportent, mais ce que nous y apportons, I, 446.

La diuersité des opinions, que nous auons des choses, montre clairement qu’elles n’entrent en nous que par composition, I, 442.

Et ne fut iamais au monde, deux opinions pareilles, non plus que deux poils, ou deux grains. Leur plus vniuerselle qualité, c’est la diuersité, III, 76.

Nous tenons la mort, la pauureté et la douleur pour nos principales parties. Or cette mort que les vns appellent des choses horribles la plus horrible, qui ne sçait que d’autres la nomment l’vnique port des tourmens de cette vie? le souuerain bien de nature? seul appuy de nostre liberté? et commune et prompte recepte à tous maux? Et comme les vns l’attendent tremblans et effrayez, d’autres la supportent plus aysement que la vie, I, 442.

L’aisance et l’indigence despendent de l’opinion d’vn chacun, et non plus la richesse, que la gloire, que la santé, n’ont qu’autant de beauté et de plaisir, que leur en preste celuy qui les possede. Chascun est bien ou mal, selon qu’il s’en trouue, I, 474.

Il n’est rien à quoy communement les hommes soyent plus tendus, qu’à donner voye à leurs opinions. Où le moyen ordinaire nous faut, nous y adioustons, le commandement, la force, le fer, et le feu. Il y a du mal’heur, d’en estre là, que la meilleure touche de la verité, ce soit la multitude des croyans, en vne presse où les fols surpassent de tant, les sages, en nombre, III, 530.

C’est chose difficile de resouldre son iugement contre les opinions communes. La premiere persuasion prinse du subiect mesme, saisit les simples: de là elle s’espand aux habiles, soubs l’authorité du nombre et ancienneté des tesmoignages. Pour moy, de ce que ie n’en croirois pas vn, ie n’en croirois pas cent vns. Et ne iuge pas les opinions, par les ans, III, 530.

PARENTÉ.

C’est à la verité vn beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, I, 300.

Le pere et le fils peuuent estre de complexion entierement eslongnee, et les freres aussi. C’est mon fils, c’est mon parent: mais c’est vn homme farouche, vn meschant, ou vn sot, I, 300.

PARIS.

I’ayme Paris tendrement, iusques à ses verrues et à ses taches: elle est la gloire de la France, et l’vn des plus nobles ornements du monde. Dieu en chasse loing nos diuisions: entiere et vnie, ie la trouue deffendue de toute autre violence. De tous les partis, le pire sera celuy qui la mettra en discorde. Et ne crains pour elle, qu’elle mesme, III, 428.

PAROLE.

La parole est moitié à celuy qui parle, moitié à celuy qui l’escoute, III, 646.

Il n’est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l’esprit humain ne trouue aux escrits, qu’il entreprend de fouïller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte, qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a lon faict naistre? III, 386.

PAROLE DONNÉE.

Le neud, qui me tient par la loy d’honnesteté, me semble bien plus pressant et plus poisant, que n’est celuy de la contraincte ciuile. On me garotte plus doucement par vn notaire, que par moy, III, 416.

Nous ne pouuons estre tenus au delà de nos forces et de nos moyens. A cette cause, par ce que les effects et executions ne sont aucunement en nostre puissance, et qu’il n’y a rien en bon escient en nostre puissance, que la volonté: en celle là se fondent par necessité et s’establissent toutes les regles du deuoir de l’homme, I, 54.

On nous propose cet exemple, pour faire preualoir l’vtilité priuee, à la foy donnee. Des voleurs vous ont prins, ils vous ont remis en liberté, ayans retiré de vous serment du paiement de certaine somme. Vn homme de bien, sera il quitte de sa foy, sans payer, estant hors de leurs mains? Il n’en est rien. Ce que la crainte m’a fait vne fois vouloir, ie suis tenu de le vouloir encore sans crainte. Et quand elle n’aura forcé que ma langue, sans la volonté: encore ie suis tenu de faire la maille bonne de ma parole. Autrement de degré en degré, nous viendrons à abolir tout le droit qu’vn tiers prend de nos promesses. En cecy seulement a loy, l’interest priué, de nous excuser de faillir à nostre promesse, si nous auons promis chose meschante, et inique de soy. Car le droit de la vertu doibt preualoir le droit de nostre obligation, III, 102.

Ceux qui par le vice de la mauuaise honte, sont mols et faciles, à accorder quoy qu’on leur demande, sont faciles apres à faillir de parole, et à se desdire, III, 514.

PASSIONS.

L’ame en ses passions se pipe plustost elle mesme, se dressant vn faux subiect et fantastique, voire contre sa propre creance, que de n’agir contre quelque chose, I, 42.

Qui ne sçait leur fermer la porte, ne les chassera pas entrées, III, 510.

Les passions qui sont toutes en l’ame, comme l’ambition, l’auarice, et autres, donnent bien plus à faire à la raison: que celles qui tiennent au corps et à l’ame, laquelle n’y peut estre secourue, que de ses propres moyens: ny ne sont ces appetits là, capables de satieté: voire ils s’esguisent et augmentent par la iouyssance, II, 634.

Toutes passions qui se laissent gouster, et digerer, ne sont que mediocres, I, 26.

PÉDANTISME.

I’ayme et honore le sçauoir, autant que ceux qui l’ont. Et en son vray vsage, c’est le plus noble et puissant acquest des hommes. Mais en ceux, et il en est vn nombre infiny de ce genre, qui en establissent leur fondamentale suffisance et valeur: ie le hay, alors si ie l’ose dire, vn peu plus que la bestise. En mon pays, et de mon temps, il amande assez les bourses, nullement les ames, III, 312.

PEINE (PUNITION).

La peine suit de bien prés le peché: elle naist en l’instant et quant et quant le peché luy mesme, I, 658.

Quiconque attent la peine, il la souffre, et quiconque l’a meritée, l’attend, I, 660.

PÉNITENCE.

A qui le ieune aiguiseroit la santé et l’allegresse, ce ne seroit plus recepte salutaire: non plus qu’en l’autre medecine, les drogues n’ont point d’effect à l’endroit de celuy qui les prent auec appetit et plaisir, I, 350.

PENSÉES.

Nous empeschons noz pensees du general, et des causes et conduittes vniuerselles: qui se conduisent tresbien sans nous: et laissons en arriere nostre faict: et Michel, qui nous touche encore de plus pres que l’homme, III, 388.

PÈRES.

Ie ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils, qui laissast de l’aduoüer: non pourtant, s’il n’est du tout enyuré de cet’ affection, qu’il ne s’apperçoiue de sa defaillance: mais tant y a qu’il est sien, I, 226.

Ie veux mal à cette coustume, d’interdire aux enfants l’appellation paternelle, et leur en enioindre vn’ estrangere, comme plus reuerentiale, II, 32.

C’est aussi folie et iniustice de priuer les enfans qui sont en aage, de la familiarité des peres, et vouloir maintenir en leur endroit vne morgue austere et desdaigneuse, esperant par là, les tenir en crainte et obeissance. C’est vne farce tres-inutile, qui rend les peres ennuieux aux enfans, et qui pis est, ridicules. Ils ont la ieunesse et les forces en la main, et par consequent le vent et la faueur du monde; et reçoiuent auecques mocquerie, ces mines fieres et tyranniques, d’vn homme qui n’a plus de sang, ny au cœur, ny aux veines: vrais espouuantails de cheneuiere, II, 32.

Vn pere est bien miserable, qui ne tient l’affection de ses enfans, que par le besoin qu’ils ont de son secours, si cela se doit nommer affection: il faut se rendre respectable par sa vertu, et par sa suffisance, et aymable par sa bonté et douceur de ses mœurs, II, 24.

Voulons nous estre aymez de nos enfans? leur voulons nous oster l’occasion de souhaiter nostre mort? accommodons leur vie raisonnablement, de ce qui est en nostre puissance, II, 26.

Ie treuue que c’est cruauté et iniustice de ne les receuoir au partage et societé de noz biens, et compagnons en l’intelligence de noz affaires domestiques, quand ils en sont capables, et de ne retrancher et resserrer noz commoditez pour prouuoir aux leurs, puis que nous les auons engendrez à cet effect, II, 22.

Vn pere atterré d’années et de maux, priué par sa foiblesse et faute de santé, de la commune societé des hommes, il se faict tort, et aux siens, de couuer inutilement vn grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour auoir desir de se despouiller pour se coucher, non pas iusques à la chemise, mais iusques à vne robbe de nuict bien chaude: le reste des pompes, dequoy il n’a plus que faire, il doit en estrener volontiers ceux, à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir. C’est raison qu’il en laisse l’vsage, puis que Nature l’en priue: autrement sans doute il y a de la malice et de l’enuie, II, 28.

PEUPLES.

Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu’ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l’importunité d’vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en haine la maistrise, III, 170.

C’est merueille que l’indiscrette et prodigieuse facilité des peuples, à se laisser mener et manier la creance et l’esperance, où il a pleu et seruy à leurs chefs: par dessus cent mescomtes, les vns sur les autres: par dessus les fantosmes, et les songes. Leur sens et entendement, est entierement estouffé en leur passion. Leur discretion n’a plus d’autre choix, que ce qui leur rit, et qui conforte leur cause: c’est vne qualité inseparable des erreurs populaires. Apres la premiere qui part, les opinions s’entrepoussent, suiuant le vent, comme les flotz. On n’est pas du corps, si on s’en peut desdire: si on ne vague le train commun, III, 504.

PEUR.

C’est ce dequoy i’ay le plus de peur que la peur. Aussi surmonte elle en aigreur tous les autres accidents, I, 100.

La peur naist par fois de faute de iugement, comme de faute de cœur, II, 288.

Il n’est rien qui nous iette tant aux dangers, qu’vne faim inconsideree de nous en mettre hors, III, 290.

Ceux qui sont en pressante crainte de perdre leur bien, d’estre exilez, d’estre subiuguez, viuent en continuelle angoisse, en perdent le boire, le manger, et le repos; là où les pauures, les bannis, les serfs viuent souuent aussi ioyeusement que les autres. Tant de gens, qui de l’impatience des pointures de la peur, se sont pendus, noyez, et precipitez, nous ont bien apprins qu’elle est encores plus importune et plus insupportable que la mort, I, 100.

Ie ne suis pas bon naturaliste et ne sçai guiere par quels ressors la peur agit en nous, mais tant y a que c’est vne estrange passion: et disent les Medecins qu’il n’en est aucune, qui emporte plustost nostre iugement hors de sa deuë assiete, I, 98.

Les Grecs en recognoissent vne autre espece, qui est outre l’erreur de nostre discours: venant, disent-ils, sans cause apparente, et d’vne impulsion celeste. Des peuples entiers s’en voyent souuent frappez, et des armees entieres. Ils nomment cela terreurs Paniques, I, 102.

PHILOSOPHIE, VÉRITÉ.

Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, où qu’il dit, qu’il l’a trouuée; ou qu’elle ne se peut trouuer; ou qu’il en est encore en queste. Toute la Philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l’auoir trouuée: ils ont estably les sciences, que nous auons, et les ont traictées, comme notices certaines. Les Academiciens ont desesperé de leur queste; et iugé que la verité ne se pouuoit conceuoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c’est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles. Les Sceptiques ou Epechistes disent, qu’ils sont encore en cherche de la verité. Ils iugent, que ceux-là qui pensent l’auoir trouuée, se trompent infiniement; et qu’il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre. Car cela, d’establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et iuger la difficulté des choses, c’est vne grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l’homme soit capable, II, 228.

Prenez les simples discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point, ils sont plus aisez à conceuoir qu’vn conte de Boccace. Vn enfant en est capable au partir de la nourrisse, beaucoup mieux que d’apprendre à lire ou escrire, I, 262.

La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal, I, 218.

La philosophie a pour son but, la vertu: qui n’est pas, comme on le dit, plantée à la teste d’vn mont coupé, rabotteux et inaccessible. Ceux qui l’ont approchée, la tiennent au rebours, logée dans vne belle plaine fertile et fleurissante: d’où elle void bien souz soy toutes choses; ayant pour guide nature, fortune et volupté pour compagnes. Les autres sont allez selon leur foiblesse, faindre cette sotte image, triste, querelleuse, despite, menaceuse, mineuse, et la placer sur vn rocher à l’escart, emmy des ronces: fantosme à estonner les gents, I, 258.

La philosophie n’estriue point contre les voluptez naturelles, pourueu que la mesure y soit ioincte et en presche la moderation, non la fuite. Elle dit que les appetits du corps ne doiuent pas estre augmentez par l’esprit. Et nous aduertit ingenieusement, de ne vouloir point esueiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d’euiter toute iouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuuage, qui nous altere, et affame, III, 276.

La philosophie a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resueries s’y trouuent. L’humaine phantasie ne peut rien conceuoir en bien et en mal qui n’y soit, II, 312.

Ce grand monde, c’est le miroüer, où il nous faut regarder, pour nous cognoistre de bon biais. Tant d’humeurs, de sectes, de iugemens, d’opinions, de loix, et de coustumes, nous apprennent à iuger sainement des nostres, et apprennent nostre iugement à recognoistre son imperfection et sa naturelle foiblesse. Tant de remuements d’estat, et changements de fortune publique, nous instruisent à ne faire pas grand miracle de la nostre. Tant de noms, tant de victoires et conquestes enseuelis soubs l’oubliance, rendent ridicule l’esperance d’eterniser nostre nom par la prise de dix argoulets, et d’vn pouillier, qui n’est cognu que de sa cheute. L’orgueil et la fiereté de tant de pompes estrangeres, la maiesté si enflee de tant de cours et de grandeurs, nous fermit et asseure la veüe, à soustenir l’esclat des nostres, sans siller les yeux. Tant de milliasses d’hommes enterrez auant nous, nous encouragent à ne craindre d’aller trouuer si bonne compagnie en l’autre monde: ainsi du reste, I, 252.

C’est grand cas que les choses en soyent là en nostre siecle, que la philosophie soit iusques aux gens d’entendement, vn nom vain et fantastique, qui se treuue de nul vsage, et de nul pris par opinion et par effect. Ie croy que ces ergotismes en sont cause, qui ont saisi ses auenues. On a grand tort de la peindre inaccessible aux enfans, et d’vn visage renfroigné, sourcilleux et terrible: qui me l’a masquee de ce faux visage pasle et hideux? Il n’est rien plus gay, plus gaillard, plus enioué, et à peu que ie ne die follastre. Elle ne presche que feste et bon temps. Vne mine triste et transie montre que ce n’est pas là son giste, I, 256.

La philosophie ne pense pas auoir mal employé ses moyens, quand elle a rendu à la raison, la souueraine maistrise de nostre ame, et l’authorité de tenir en bride nos appetits, II, 632.

L’ame qui loge la philosophie, doit par sa santé rendre sain encores le corps: elle doit faire luyre iusques au dehors son repos, et aise, I, 258.

On attache aussi bien toute la philosophie morale, à vne vie populaire et priuee, qu’à vne vie de plus riche estoffe. Chaque homme porte la forme entiere, de l’humaine condition, III, 108.

PHYSIONOMIE.

C’est vne foible garantie que la mine, toutefois elle a quelque consideration. Et si i’auois à les foyter, ce seroit plus rudement, les meschans qui dementent et trahissent les promesses que Nature leur auoit plantées au front. Ie punirois plus aigrement la malice, en vne apparence debonnaire. Il semble qu’il y ait aucuns visages heureux, d’autres malencontreux, III, 590.

En vne face qui ne sera pas trop bien composée, il peut loger quelque air de probité et de fiance. Comme au rebours, i’ai leu parfois entre deux beaux yeux, des menasses d’une nature maligne et dangereuse, III, 588.

PLAISIRS (VOLUPTÉ).

Il n’est aucune si iuste volupté, en laquelle l’excez et l’intemperance ne nous soit reprochable, I, 348.

Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens, I, 348.

Les sages nous apprennent assez, à nous garder de la trahison de noz appetits; et à discerner les vrays plaisirs et entiers, des plaisirs meslez et bigarrez de plus de peine: car la pluspart des plaisirs, disent ils, nous chatouillent et embrassent pour nous estrangler, I, 424.

Si la douleur de teste nous venoit auant l’yuresse, nous nous garderions de trop boire; mais la volupté, pour nous tromper, marche deuant, et nous cache sa suitte, I, 424.

PLURALITÉ DES MONDES.

La raison n’a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement, qu’en ce qu’elle persuade la pluralité des mondes. Il semble n’estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouurage sans compaignon? et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul indiuidu, II, 270.

POÉSIE.

Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre, I, 402.

La poësie populaire et purement naturelle, a des naïuetés et graces, par où elle se compare à la principale beauté de la poësie parfaite selon l’art. La poësie mediocre, qui s’arreste entre deux, est desdaignée, et sans prix, I, 572.

Pour neant hurte à la porte de la poësie, vn homme rassis, I, 628.

PRÉDICTIONS (CRÉDULITÉ).

La faculté de prophetizer est au dessus de nous, I, 628.

C’est don de Dieu, que la diuination: voyla pourquoy ce deuroit estre vne imposture punissable d’en abuser, I, 364.

Le vray champ et subiect de l’imposture, sont les choses inconnües: d’autant qu’en premier lieu l’estrangeté mesme donne credit, et puis n’estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre, I, 376.

Les moyens de diuination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs, qui restent encore entre nous, sont un notable exemple de la forcenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’auoit pas assez affaire à digerer les presentes, I, 72.

I’en voy qui estudient et glosent leurs Almanacs, et nous en alleguent l’authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils disent et la verité et le mensonge. Ie ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre, I, 76.

PRÉSOMPTION.

La mere nourrice des plus fausses opinions, et publiques et particulieres, c’est la trop bonne opinion que l’homme a de soy, II, 470.

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse, II, 136.

Fascheuse maladie, de se croire si fort, qu’on se persuade, qu’il ne se puisse croire au contraire: et plus fascheuse encore, qu’on se persuade d’vn tel esprit, qu’il prefere ie ne sçay quelle disparité de fortune présente, aux esperances et menaces de la vie eternelle! I, 582.

Il y a deux parties en la presumption: sçauoir est, de s’estimer trop, et n’estimer pas assez autruy, II, 468.

Il ne faut pas iuger ce qui est possible, et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens. Et est vne grande faute, et en laquelle toutesfois la plus part des hommes tombent: de faire difficulté de croire d’autruy, ce qu’eux ne sçauroient faire, ou ne voudroient. Il semble à chacun que la maistresse forme de l’humaine nature est en luy: selon elle, il faut regler tous les autres. Les allures qui ne se rapportent aux siennes, sont faintes et fauces. Luy propose lon quelque chose des actions ou facultez d’vn autre? la premiere chose qu’il appelle à la consultation de son iugement, c’est son exemple: selon qu’il en va chez luy, selon cela va l’ordre du monde. O l’asnerie dangereuse et insupportable, II, 628.

Il est d’autre part certaine façon d’humilité subtile, qui naist de la presomption: nous recognoissons nostre ignorance, en plusieurs choses, et sommes si courtois d’auoüer, qu’il y ait és ouurages de Nature, aucunes qualitez et conditions, qui nous sont imperceptibles, et desquelles nostre suffisance ne peut descouurir les moyens et les causes. Que par cette honneste et conscientieuse declaration, nous esperons gaigner qu’on nous croira aussi de celles, que nous dirons entendre, III, 40.

Il semble à la verité, que Nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. Nous n’auons que du vent et de la fumée en partage, II, 204.

PRÉVOYANCE.

La preuoyance conuient egallement à ce qui nous touche en bien, et en mal. Considerer et iuger le danger, est aucunement le rebours de s’en estonner, III, 390.

PRIÈRES (dévotion, Dieu).

Ie ne louë pas volontiers ceux, que ie voy prier Dieu plus souuent et plus ordinairement, si les actions voisines de la priere, ne me tesmoignent quelque amendement et reformation, I, 580.

Nous prions par vsage et par coustume: ou pour mieux dire, nous lisons ou prononçons noz prieres: ce n’est en fin que mine, I, 580.

C’est de la conscience que la priere doit estre produite, et non pas de la langue, I, 584.

Il ne faut pas demander à Dieu que toutes choses suiuent nostre volonté, mais qu’elles suiuent la prudence, I, 592.

La priere des Lacedemoniens publique et priuée portoit, simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées: remettant à la discretion de la puissance supreme le tirage et choix d’icelles, II, 368.

Il est peu d’hommes qui ozassent mettre en euidence les requestes secrettes qu’ils font à Dieu, I, 592.

L’Eglise peut estendre et diuersifier les prieres selon le besoin de nostre instruction: c’est tousiours mesme substance, et mesme chose. Mais le patenostre dit tout ce qu’il faut, et est trespropre à toutes occasions. C’est l’vnique priere, dequoy ie me sers par tout, et la repete au lieu d’en changer, I, 578.

PROCÈS.

De combien est il plus aisé, de n’y entrer pas que d’en sortir, III, 512.

Si nous estions sages, nous nous deurions resiouir et venter, ainsi que i’ouy vn iour bien naïuement, vn enfant de grande maison, faire feste à chacun, dequoy sa mere venoit de perdre son procés: comme sa toux, sa fiebure, ou autre chose d’importune garde, III, 512.

A combien de fois me suis-ie faict vne bien euidente iniustice, pour fuyr le hazard de la receuoir encore pire des iuges, apres vn siecle d’ennuys, et d’ordres et viles practiques, plus ennemies de mon naturel, que n’est la gehenne et le feu, III, 510.

PRODUCTIONS LITTÉRAIRES.

Des enfans, ie ne sçay si ie n’aymerois pas mieux beaucoup en auoir produict vn parfaictement bien formé, de l’accointance des Muses, que de l’accointance de ma femme, II, 52.

Ce que nous engendrons par l’ame, les enfantements de nostre esprit, de nostre courage et suffisance, sont produits par vne plus noble partie que la corporelle, et sont plus nostres. Nous sommes pere et mere ensemble en cette generation: ceux-cy nous coustent bien plus cher, et nous apportent plus d’honneur, s’ils ont quelque chose de bon. Car la valeur de nos autres enfants, est beaucoup plus leur, que nostre; la part que nous y auons est bien legere: mais de ceux-cy, toute la beauté, toute la grace et prix est nostre, II, 48.

Nous disons d’aucuns ouurages qu’ils puent à l’huyle et à la lampe, pour certaine aspreté et rudesse, que le trauail imprime en ceux où il a grande part. Mais outre cela, la solicitude de bien faire, et cette contention de l’ame trop bandée et trop tendue à son entreprise, la rompt et l’empesche, I, 70.

PROLÉTAIRES.

A quoy faire nous allons gendarmant par les efforts de la science? Regardons à terre, les pauures gens que nous y voyons espandus, la teste panchante apres leur besongne. De ceux-là, tire Nature tous les iours, des effects de constance et de patience, plus purs et plus roides, que ne sont ceux que nous estudions si curieusement en l’escole. Combien en vois ie ordinairement, qui mescognoissent la pauureté; combien qui desirent la mort, ou qui la passent sans alarme et sans affliction? Celui là qui fouït mon iardin, il a ce matin enterré son pere ou son fils. Les noms mesme, dequoy ils appellent les maladies, en adoucissent et amollissent l’aspreté. La phthysie, c’est la toux pour eux: la dysenterie, deuoyement d’estomach: vn pleuresis, c’est vn morfondement: et selon qu’ils les nomment doucement, ils les supportent aussi. Elles sont bien griefues, quand elles rompent leur trauail ordinairement: ils ne s’allitent que pour mourir, III, 554.

Ie ne vy iamais paysan de mes voisins, entrer en cogitation de quelle contenance, et asseurance, il passeroit son heure derniere. Nature luy apprend à ne songer à la mort, que quand il se meurt, III, 576.

PROVIDENCE.

Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage: car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousiours salutaire: si au lieu de la guerison, il nous enuoye la mort, ou l’empirement de nos maux: il le fait par les raisons de sa prouidence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu, que nous ne pouuons faire: et la deuons prendre en bonne part, comme d’vne main tres-sage et tres-amie, II, 370.

QUALITÉS.

C’est vne espece de mocquerie et d’iniure, de vouloir faire valoir vn homme, par des qualitez mes-aduenantes à son rang; quoy qu’elles soient autrement loüables; et par les qualitez aussi qui ne doiuent pas estre les siennes principales, I, 432.

QUERELLES.

Regardez pourquoy celuy-là s’en va courre fortune de son honneur et de sa vie, à tout son espée et son poignard; qu’il vous die d’où vient la source de ce debat, il ne le peut faire sans rougir; tant l’occasion en est vaine et friuole, III, 512.

Qu’est-ce qui faict en ce temps, nos querelles toutes mortelles? et que là où nos peres auoyent quelque degré de vengeance, nous commençons à cette heure par le dernier: et ne se parle d’arriuée que de tuer? Qu’est-ce, si ce n’est coüardie, II, 570.

Qui entre legerement en querelle, est subiect d’en sortir aussi legerement. C’est une mauuaise façon. Depuis qu’on y est, il faut aller ou creuer. Entreprenez froidement, mais poursuiuez ardamment. De faute de prudence, on retombe en faute de cœur; qui est encore moins supportable, III, 514.

Les excuses et reparations, que ie voy faire tous les iours, pour purger l’indiscretion, me semblent plus laides que l’indiscretion mesme, III, 516.

Vn homme d’honneur, qui doit sentir vn desmenti, et vne offence iusques au cœur, qui n’est pour prendre vne mauuaise excuse en payement et consolation, qu’il euite le progrez des altercations contentieuses, III, 506.

Aucun dire n’est si vicieux, comme le desdire est honteux, quand c’est vn desdire, arraché par authorité, III, 516.

La plus part des accords de noz querelles du iourd’hui, sont honteux et menteurs. Nous ne cherchons qu’à sauuer les apparences et trahissons cependant, et desaduouons noz vrayes intentions aux despens de nostre franchise, et de l’honneur de nostre courage, et cherchons des conillieres en la fauceté, pour nous accorder. Il ne faut pas regarder si vostre action ou vostre parole, peut auoir autre interpretation, c’est vostre vraye et sincere interpretation, qu’il faut mes-huy maintenir, quoy qu’il vous couste, III, 514.

RAISON.

La raison humaine est un glaiue double et dangereux, II, 506.

Oserons nous dire que cet aduantage de la raison, dequoy nous faisons tant de feste, et pour le respect duquel nous nous tenons maistre et Empereurs du reste des creatures, ait esté mis en nous, pour nostre tourment, I, 450.

Nostre raison est flexible à toute sorte d’images, II, 600.

Nos raisons anticipent souuent l’effect, et ont l’estenduë de leur iurisdiction si infinie, qu’elles iugent et s’exercent en l’inanité mesme, et au non estre, III, 542.

L’humaine raison est vn instrument libre et vague. Les hommes, aux faicts qu’on leur propose, s’amusent plus volontiers à en chercher la raison, qu’à en chercher la verité. Ils passent par dessus les presuppositions, mais ils examinent curieusement les consequences. Ils laissent les choses, et courent aux causes. Plaisans causeurs. La cognoissance des causes touche seulement celuy, qui a la conduitte des choses: non à nous, qui n’en auons que la souffrance, III, 526.

A quoy faire la cognoissance des choses, si nous en deuenons plus lasches? si nous en perdons le repos et la tranquilité, où nous serions sans cela? I, 450.

Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d’imaginations nous presente la diuersité de nos passions? Quelle asseurance pouuons nous prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n’allant iamais qu’vn pas forcé et emprunté? II, 352.

La raison humaine est vne teinture infuse enuiron de pareil pois à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu’elles soient: infinie en matiere, infinie en diuersité, I, 162.

J’appelle tousiours raison cette apparence de discours que chacun forge en soy: cette raison, de la condition de laquelle, il y en peut avoir cent contraires autour d’un même subject: c’est un instrument de plomb, et de cire, alongeable, ployable, accommodable à tout biais et à toutes mesures: il ne reste que la suffisance de le sçauoir contourner, II, 346.

Il n’est rien si soupple et erratique. C’est le soulier de Theramenez, bon à tous pieds, III, 544.

RAISON D’ÉTAT.

Le Prince, quand vne vrgente circonstance, et quelque impetueux et inopiné accident, du besoing de son estat, luy fait gauchir sa parolle et sa foy, ou autrement le iette hors de son deuoir ordinaire, c’est malheur. A cela, nul remede: nous ne pouuons pas tout. Ce sont dangereux exemples, rares, et maladifues exceptions, à nos regles naturelles: il y faut ceder, mais auec grande moderation et circonspection. Aucune vtilité priuee, n’est digne pour laquelle nous facions cet effort à nostre conscience: la publique bien, lors qu’elle est et tres-apparente, et tres-importante, III, 98.

RÉCOMPENSES HONORIFIQUES.

Ç’a esté vne belle inuention, et receuë en la plus part des polices du monde, d’establir certaines merques vaines et sans prix, pour en honnorer et recompenser la vertu, II, 10.

C’est à la verité vne bien bonne et profitable coustume, de trouuer moyen de recognoistre ainsi la valeur des hommes rares et excellens, et de les contenter et satisfaire par des payemens, qui ne chargent aucunement le publiq, et qui ne coustent rien au Prince, II, 10.

Ces loyers d’honneur, n’ont autre prix et estimation que cette là, que peu de gens en iouyssent, il n’est, pour les aneantir, que d’en faire largesse, II, 12.

Aucun homme de cœur ne daigne s’auantager de ce qu’il a de commun auec plusieurs, II, 14.

RELIGION (dévotion, Dieu, dieux).

O la vile chose, et abiecte, que l’homme, s’il ne s’esleue au dessus de l’humanité! C’est à nostre foy Chrestienne, non à la vertu Stoïque, de pretendre à cette metamorphose, II, 418.

C’est la foy seule qui embrasse viuement et certainement les hauts mysteres de nostre religion, II, 114.

Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouuent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surueillants et pedagogues des causes diuines et humaines? II, 236.

La peste de l’homme c’est l’opinion de sçauoir. Voyla pourquoy l’ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l’obeyssance, II, 204.

La participation que nous auons à la cognoissance de la verité, quelle qu’elle soit, ce n’est point par nos propres forces que nous l’auons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu’il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets, II, 224.

Nostre foy ce n’est pas nostre acquest, c’est vn pur present de la liberalité d’autruy. Ce n’est pas par discours ou par nostre entendement que nous auons receu nostre religion, c’est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre iugement nous y aide plus que la force, et nostre aueuglement plus que nostre clair-voyance. C’est par l’entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçauans de diuin sçauoir, II, 224.

Si nous auions vne seule goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict la saincte parole: nos actions qui seroient guidées et accompaignées de la diuinité, ne seroient pas simplement humaines, elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance, II, 118.

Si nos moyens naturels et terrestres ne peuuent conceuoir cette cognoissance supernaturelle et celeste: apportons y seulement du nostre, l’obeissance et la subiection, II, 224.

Ou il faut se submettre du tout à l’authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s’en dispenser. Ce n’est pas à nous à establir la part que nous luy deuons d’obeissance, I, 294.

En conscience tout l’acquest que l’homme a retiré d’vne si longue poursuite de la verité religieuse, c’est d’auoir appris à recognoistre sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l’auons par longue estude confirmée et auerée. Il est aduenu aux gens veritablement sçauans, ce qui aduient aux espics de bled: ils vont s’esleuant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils sont vuides; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, n’ont trouué en cet amas de science et prouision de tant de choses diuerses, rien de ferme, et rien que vanité, II, 226.

Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s’esleuent et se saisissent du ciel; et nous, à tout nostre sçauoir, nous plongeons aux abismes infernaux, II, 220.

Il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines, I, 376.

Ie trouue mauuais ce que ie voy en vsage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises, I, 378.

Il est mal-aisé de ramener les choses diuines à nostre balance, qu’elles n’y souffrent du deschet, I, 378.

Rien du nostre ne se peut apparier ou rapporter en quelque façon que ce soit, à la nature diuine, qui ne la tache et marque d’autant d’imperfection. Cette infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à ce que nous sommes, sans vn extreme interest et dechet de sa diuine grandeur? II, 208.

Il se faut contenter de la lumiere qu’il plaist au Soleil nous communiquer par ses rayons; et qui esleue ses yeux pour en prendre vne plus grande dans son corps mesme, il y perd la veuë, I, 380.

Combien y a il d’arts, qui font profession de consister en la coniecture, plus qu’en la science? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suiuent seulement ce qu’il semble? II, 236.

Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l’ordre du monde. Vne ame garantie de preiugé, a vn merueilleux auancement vers la tranquillité, II, 236.

Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu aime, ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuuent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l’imaginer selon la sienne, II, 224.

C’est vne estrange fantasie, de vouloir payer la bonté diuine, de nostre affliction. Ioint que ce n’est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure: ce qui vient à gré à celuy qui le souffre, ne se peut attribuer à punition, II, 266.

Le Sainct liure des sacrez mysteres de nostre creance n’est pas l’estude de tout le monde: c’est l’estude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle. Les meschans, les ignorants s’y empirent. Ce n’est pas vne histoire à compter: c’est vne histoire à reuerer, craindre et adorer. L’ignorance pure, et remise toute en autruy, estoit bien plus salutaire et plus sçauante, que n’est cette science verbale, et vaine, nourrice de presomption et de temerité, I, 584.

Des esprits simples, moins curieux et moins instruits, il s’en fait de bons Chrestiens, qui par reuerence et obeissance, croyent simplement, et se maintiennent sous les loix. Les grands esprits plus rassis et clairuoyans, font un autre genre de bien croyans: lesquels par longue et religieuse inuestigation, penetrent vne plus profonde et abstruse lumiere, és escritures, et sentent le mysterieux et diuin secret de nostre police ecclesiastique. En la moyenne vigueur des esprits, et moyenne capacité, s’engendre l’erreur des opinions: ils suiuent l’apparence du premier sens, I, 570.

Nous ne receuons nostre religion non autrement que comme les autres religions se reçoiuent. Nous nous sommes rencontrez au pays, où elle estoit en vsage, ou nous regardons son ancienneté, ou l’authorité des hommes qui l’ont maintenuë, ou craignons les menaces qu’elle attache aux mécreants ou suyuons ses promesses. Nous sommes Chrestiens à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans, II, 122.

Plaisante foy, qui ne croid ce qu’elle croid, que pour n’auoir le courage de le descroire, II, 124.

Nous deurions auoir honte, qu’és sectes humaines il ne fut iamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n’y conformast aucunement ses deportemens et sa vie: et vne si diuine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue, II, 116.

Si nous tenions à Dieu par l’entremise d’vne foy viue: si nous tenions à Dieu par luy, non par nous: si nous auions vn pied et vn fondement diuin, les occasions humaines n’auroient pas le pouuoir de nous esbranler, comme elles ont, II, 116.

Le meilleur de nous ne craind point de l’outrager, comme il craind d’outrager son voisin, son parent, son maistre, II, 122.

Les vns font accroire au monde, qu’ils croyent ce qu’ils ne croyent pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c’est que croire, II, 118.

Toutes polices ont tiré fruit de leur deuotion, II, 250.

La religion Chrestienne a toutes les marques d’extreme iustice et vtilité: mais nulle plus apparente que l’exacte recommandation de l’obeïssance du magistrat, et manutention des polices, I, 180.

Nostre religion n’a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie, I, 124.

REPENTIR.

Le repentir n’est qu’vne desdicte de nostre volonté, et opposition de nos fantasies, qui nous pourmene à tout sens. Il faict desaduouër à celuy-là, sa vertu passee et sa continence, III, 114.

Le vice laisse comme vn vlcere en la chair, vne repentance en l’ame, qui tousiours s’esgratigne, et s’ensanglante elle mesme. Car la raison efface les autres tristesses et douleurs, mais elle engendre celle de la repentance: qui est plus griefue, d’autant qu’elle naist au dedans, III, 112.

Ie ne cognoy pas de repentance superficielle, moyenne, et de ceremonie. Il faut qu’elle me touche de toutes parts auant que ie la nomme ainsin: et qu’elle pinse mes entrailles, et les afflige autant profondement, que Dieu me voit, et autant vniuersellement, III, 126.

Si n’est-ce pas guerison, si on ne se descharge du mal. Si la repentance pesoit sur le plat de la balance, elle emporteroit le peché, III, 124.

Mais ce qu’on dit, que la repentance suit de pres le peché, ne semble pas regarder le peché qui est en son haut appareil: qui loge en nous comme en son propre domicile. On peut desauouër et desdire les vices, qui nous surprennent, et vers lesquels les passions nous emportent: mais ceux qui par longue habitude, sont enracinez et ancrez en vne volonté forte et vigoureuse, ne sont subiects à contradiction, III, 114.

Il y a des pechez impetueux, prompts et subits, laissons les à part: mais en ces autres pechez, à tant de fois reprins, deliberez, et consultez, ou pechez de complexion, ou pechez de profession et de vacation: ie ne puis pas conceuoir, qu’ils soient plantez si long temps en vn mesme courage, sans que la raison et la conscience de celuy qui les possede, le vueille constamment, et l’entende ainsin. Et le repentir qu’il se vante luy en venir à certain instant prescrit, m’est vn peu dur à imaginer et former, III, 124.

RÉPUTATION (AME, GLOIRE).

Les iugemens qui se font des apparences externes, sont merueilleusement incertains et douteux: et n’est aucun si asseuré tesmoing, comme chacun à soy-mesme, II, 454.

Des viuans mesme, ie sens qu’on parle tousiours autrement qu’ils ne sont. Et si à toute force, ie n’eusse maintenu vn amy que i’ay perdu, on me l’eust deschiré en mille contraires visages, III, 450.

Le bruit ne suit pas toute bonté, si la difficulté et estrangeté n’y est ioincte. Voyre la simple estimation, n’est deuë à toute action, qui n’ait de la vertu, III, 522.

Le marbre esleuera vos titres tant qu’il vous plaira, pour auoir faict repetasser vn pan de mur, ou descroter vn ruisseau public: mais non pas les hommes, qui ont du sens: La renommée ne se prostitue pas à si vil comte, III, 522.

Celuy qui se tient ferme dans vne tranchée descouuerte, que fait il en cela, que ne facent deuant luy cinquante pauures pionniers, qui luy ouurent le pas, et le couurent de leurs corps, pour cinq sols de paye par iour? II, 456.

Qui tient sa mort pour mal employée, si ce n’est en occasion signalée: au lieu d’illustrer sa mort, il obscurcit volontiers sa vie: laissant eschapper ce pendant plusieurs iustes occasions de se hazarder. Et toutes les iustes sont illustres assez: sa conscience les trompettant suffisamment à chacun, II, 450.

Desdaignons cette faim de renommée et d’honneur, basse et belistresse, qui nous le faict coquiner de toute sorte de gens: par moyens abiects, et à quelque vil prix que ce soit. C’est deshonneur d’estre ainsin honnoré. Apprenons à n’estre non plus auides, que nous sommes capables de gloire. De s’enfler de toute action vtile et innocente, c’est à faire à gens à qui elle est extraordinaire et rare, III, 522.

RESSEMBLANCE, DISSEMBLANCE.

Ingenieux meslange de Nature. Si nos faces n’estoient semblables, on ne sçauroit discerner l’homme de la beste: si elles n’estoient dissemblables, on ne sçauroit discerner l’homme de l’homme, III, 610.

RETRAITE.

Il est temps de nous desnoüer de la societé, lors que nous n’y pouuons rien apporter. Et qui ne peut prester, qu’il se deffende d’emprunter. Nos forces nous faillent: retirons les, et resserrons nous en nous, I, 418.

Puis que Dieu nous donne loisir de disposer de notre deslogement; preparons nous y; plions bagage; prenons de bon’heure congé de la compagnie; despétrons nous de ces violentes prinses, qui nous engagent ailleurs, et esloignent de nous. Il faut desnoüer ces obligations si fortes: et meshuy aymer cecy et cela, mais n’espouser rien que soy. C’est à dire, le reste soit à nous: mais non pas ioint et colé en façon, qu’on ne le puisse desprendre sans nous escorcher, et arracher ensemble quelque piece du nostre, I, 418.

Noz affaires nous donnent assez de peine, pourquoi encores nous tourmenter, et rompre la teste, de ceux de noz voisins et amis, I, 418.

La solitude que i’ayme, et que ie presche, ce n’est principallement, que ramener à moy mes affections, et mes pensees: restreindre et resserrer, non mes pas, ains mes desirs et mon soucy, resignant la solicitude estrangere, et fuyant mortellement la seruitude, et l’obligation: et non tant la foule des hommes, que la foule des affaires, III, 146.

Celuy qui se retire ennuié et desgousté de la vie commune, doit former cette-cy, aux regles de la raison; l’ordonner et renger par premeditation et discours. Il doit auoir prins congé de toute espece de trauail, quelque visage qu’il porte; et fuïr en general les passions, qui empeschent la tranquillité du corps et de l’ame; et choisir la route qui est plus selon son humeur, I, 426.

La plus contraire humeur à la retraicte, c’est l’ambition: la gloire et le repos sont choses qui ne peuuent loger en mesme giste, I, 426.

C’est vne lâche ambition de vouloir tirer gloire de son oysiueté, et de sa cachette. Il faut faire comme les animaux, qui effacent la trace, à la porte de leur taniere, I, 428.

Quittez auecq les autres voluptez celle qui vient de l’approbation d’autruy, I, 428.

Pour nous estre deffaicts de la Cour et du marché, nous ne sommes pas deffaits des principaux tourmens de nostre vie, I, 412.

Si on ne se descharge premierement et son ame, du faix qui la presse, le remuement la fera fouler dauantage. Parquoy ce n’est pas assez de s’estre escarté du peuple; ce n’est pas assez de changer de place, il se faut escarter des conditions populaires, qui sont en nous: il se faut sequestrer et r’auoir de soy: sinon nous emportons nos fers quand et nous, I, 414.

L’occupation qu’il faut choisir à vne telle vie, ce doit estre vne occupation non penible ny ennuyeuse; autrement pour neant ferions nous estat d’y estre venuz chercher le seiour, I, 422.

Souuent on pense auoir quitté les affaires, on ne les a que changez. Il n’y a guere moins de tourment au gouuernement d’vne famille que d’vn estat entier. Où que l’ame soit empeschée, elle y est toute. Et pour estre les occupations domestiques moins importantes, elles n’en sont pas moins importunes, I, 412.

Ce n’est pas que le sage ne puisse par tout viure content, voire et seul, en la foule d’vn palais: mais s’il est à choisir, il en fuira, mesmes la veue, I, 412.

Vous auez donné vostre vie à la lumiere; donnez le reste à l’ombre, I, 428.

RICHESSES.

Epicurus dit que l’estre riche n’est pas soulagement, mais changement d’affaires, I, 464.

Tout soing curieux autour des richesses sent à l’auarice. Leur dispensation mesme, et la liberalité trop ordonnee et artificielle ne valent pas vne aduertance et sollicitude penible. Qui veut faire sa despense iuste, la fait estroitte et contrainte. La garde, ou l’emploitte, sont de soy choses indifferentes, et ne prennent couleur de bien ou de mal, que selon l’application de nostre volonté, III, 396.

ROIS (VIE PUBLIQUE).

Le plus aspre et difficile mestier du monde, à mon gré, c’est faire dignement le Roy. Il est difficile de garder mesure, à vne puissance si desmesuree, III, 324.

Ce n’est pas peu de chose que d’auoir à regler autruy, puis qu’à regler nous mesmes, il se presente tant de difficultez, I, 488.

Vn Roy doit pouuoir respondre, comme Iphicrates respondit à l’orateur qui le pressoit en son inuectiue de cette maniere: Et bien qu’es-tu, pour faire tant le braue? es-tu homme d’armes, es-tu archer, es-tu piquier? Ie ne suis rien de tout cela, mais ie suis celuy qui sçait commander à tous ceux-là, I, 434.

Paroistre excellent en des parties moins necessaires, c’est produire contre soy le tesmoignage d’auoir mal dispencé son loisir, et l’estude, qui deuoit estre employé à choses plus necessaires et vtiles, I, 434.

Le jugement d’vn Empereur, doit estre au dessus de son empire; et le voir et considerer, comme accident estranger. Et luy doit sçauoir iouyr de soy à part; et se communicquer comme Iacques et Pierre: au moins à soy-mesmes, III, 500.

Toutes les vraies commoditez qu’ont les Princes, leurs sont communes auec les hommes de moyenne fortune, ils n’ont point d’autre sommeil et d’autre appetit que le nostre: leur couronne ne les couure ny du soleil, ny de la pluie, I, 494.

La royauté adiouste peu au bon heur: ce n’est que biffe et piperie, I, 488.

L’Empereur, duquel la pompe vous esblouit en public: voyez le derriere le rideau, ce n’est rien qu’vn homme commun, et à l’aduenture plus vil que le moindre de ses subiects. La coüardise, l’irresolution, l’ambition, le despit et l’enuie l’agitent comme vn autre: et le soing et la crainte le tiennent à la gorge au milieu de ses armées. La fiebure, la migraine et la goutte l’espargnent elles non plus que nous? Quand la vieillesse luy sera sur les espaules, les archers de sa garde l’en deschargeront ils? Quand la frayeur de la mort le transira, se r’asseurera il par l’assistance des Gentils-hommes de sa chambre? Quand il sera en ialousie et caprice, nos bonnettades le remettront elles? Ce ciel de lict tout enflé d’or et de perles, n’a aucune vertu à rappaiser les tranchées d’vne verte colique. C’est vn homme pour tous potages. Et si de soy-mesmes c’est vn homme mal né, l’empire de l’vniuers ne le sçauroit rabiller, I, 484.

Les taches s’agrandissent selon l’eminence et clarté du lieu, où elles sont assises: et vn seing et vne verrue au front, paroissent plus que ne faict ailleurs vne balafre; ce qui est à nous indiscretion, à eux le peuple iuge que ce soit tyrannie, mespris, et desdain des loix, I, 490.

C’est peu, au seruice des Princes, d’estre secret, si on n’est menteur encore, III, 188.

Sans compter qu’il se faut bien garder de faire tant de seruice à son maistre, qu’on l’empesche d’en trouuer la iuste recompence, III, 368.

Les ames des Empereurs et des sauatiers sont iettees à mesme moule. Les Princes sont menez et ramenez en leurs mouuemens, par les mesmes ressors, que nous sommes aux nostres. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuuent plus, II, 180.

Le langage des hommes nourris sous la Royauté, est tousiours plein de vaines ostentations et faux tesmoignages: chascun esleuant indifferemment son Roy, à l’extreme ligne de valeur et grandeur souueraine, I, 30.

Vn pur courtisan ne peut auoir ny loy ny volonté, de dire et penser que fauorablement d’vn maistre, qui parmi tant de milliers d’autres subiects, l’a choisi pour le nourrir et eleuer de sa main. Cette faueur et vtilité corrompent non sans quelque raison, sa franchise, et l’esblouissent, I, 246.

L’immoderee largesse, est vn moyen foible à leur acquerir bien-vueillance: car elle rebute plus de gens, qu’elle n’en practique, III, 298.

Les subiects d’vn Prince excessif en dons, se rendent excessifs en demandes: ils se taillent, non à la raison, mais à l’exemple, III, 298.

Si la liberalité d’vn Prince est sans discretion et sans mesure, ie l’ayme mieux auare. La vertu Royalle semble consister le plus en la iustice, III, 298.

Les enfans des Princes n’apprennent rien à droict qu’à manier des cheuaux: en tout autre exercice, chacun fleschit soubs eux, et leur donne gaigné: mais vn cheual qui n’est ny flateur ny courtisan, verse le fils du Roy par terre, comme il feroit le fils d’vn crocheteur, III, 326.

Nous deuons la subiection et obeïssance egalement à tous Rois: car elle regarde leur office: mais l’estimation, non plus que l’affection, nous ne la deuons qu’à leur vertu, I, 30.

Qui ne bee point apres la faueur des Princes, comme apres chose dequoy il ne se sçauroit passer; ne se picque pas beaucoup de la froideur de leur recueil, et de leur visage, ny de l’inconstance de leur volonté, III, 510.

ROME.

I’ay veu ailleurs des maisons ruynées, et des statues, et du ciel et de la terre: ce sont tousiours des hommes. Tout cela est vray: et si pourtant ne sçauroy reuoir si souuent le tombeau de cette ville, si grande, et si puissante, que ie ne l’admire et reuere. Le soing des morts nous est en recommandation. Or i’ay esté nourry des mon enfance, auec ceux icy. I’ay eu cognoissance des affaires de Rome, long temps auant que ie l’ay euë de ceux de ma maison. Ie sçauois le Capitole et son plant, auant que ie sceusse le Louure: et le Tibre auant la Seine. J’ay eu plus en teste, les conditions et fortunes de Lucullus, Metellus, et Scipion, que ie n’ay d’aucuns hommes des nostres. Ce seroit ingratitude, de mespriser les reliques, et images de tant d’honnestes hommes, et si valeureux lesquels i’ay veu viure et mourir: et qui nous donnent tant de bonnes instructions par leur exemple, si nous les sçauions suyure. Et puis cette mesme Rome que nous voyons, merite qu’on l’ayme. Il n’est lieu çà bas, que le ciel ayt embrassé auec telle influence de faueur, et telle constance. Sa ruyne mesme est glorieuse et enflée. Encore retient elle au tombeau des marques et image d’empire, III, 474.

SAGESSE.

La plus expresse marque de la sagesse, c’est vne esiouissance constante: son estat est tousiours serein, I, 258.

Mais tant sage qu’il voudra, le sage en fin c’est vn homme: La sagesse ne force pas nos conditions naturelles: Il faut qu’il sille les yeux au coup qui le menasse: il faut qu’il fremisse planté au bord d’vn precipice, comme vn enfant: Nature ayant voulu se reseruer ces legeres marques de son authorité, inexpugnables à nostre raison, et à la vertu Stoique, pour luy apprendre sa mortalité et nostre fadeze. Il pallit à la peur, il rougit à la honte, il gemit à la colique, sinon d’vne voix desesperée et esclatante, au moins d’vne cassée et enroüée. Luy suffise de brider et moderer ses inclinations: car de les emporter, il n’est pas en luy, I, 624.

La bestise et la sagesse se rencontrent en mesme poinct de sentiment et de resolution à la souffrance des accidens humains: les sages gourmandent et commandent le mal, et les autres l’ignorent: ceux-cy sont, par maniere de dire, au deçà des accidens, les autres au delà, I, 570.

Ce grand precepte est souuent allegué en Platon, Fay ton faict, et te congnoy. Chascun de ces deux membres enueloppe generallement tout nostre deuoir: et semblablement enueloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict, verroit que sa premiere leçon, c’est cognoistre ce qu’il est, et ce qui luy est propre. Et qui se cognoist, ne prend plus l’estranger faict pour le sien: s’ayme, et se cultiue auant toute autre chose: refuse les occupations superflues, et les pensees, et propositions inutiles, I, 28.

Quand bien nous pourrions estre sçauans du sçauoir d’autruy, au moins sages ne pouuons nous estre que de nostre propre sagesse, I, 212.

Les Stoiciens disent, le sage œuurer quand il œuure par toutes les vertus ensemble, quoy qu’il y en ait vne plus apparente selon la nature de l’action, II, 98.

La sagesse faict vn bon office à ceux, de qui elle renge les desirs à leur puissance! Il n’est point de plus vtile science. Selon qu’on peut: Mot de grande substance: il faut adresser et arrester nos desirs, aux choses les plus ayses et voysines, III, 140.

Comme la folie quand on luy octroyera ce qu’elle desire, ne sera pas contente: aussi est la sagesse contente de ce qui est present, ne se desplait iamais de soy, I, 28.

Si l’homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu’elle seroit la plus vtile et propre à sa vie, II, 202.

Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages, I, 344.

La sagesse humaine faict bien sottement l’ingenieuse, de s’exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent: comme elle faict fauorablement et industrieusement, d’employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le sentiment, I, 550.

Antisthenes permet au sage d’aimer, et faire à sa mode ce, qu’il trouue estre opportun, sans s’attendre aux loix: d’autant qu’il a meilleur aduis qu’elles, et plus de cognoissance de la vertu. Son disciple Diogenes, disoit, opposer aux perturbations, la raison: à fortune, la confidence: aux loix, nature, III, 462.

Le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de iuger librement des choses: mais quant au dehors, il doit suiure entierement les façons et formes receuës, I, 176.

Je hais le sage qui n’est pas sage par soy-même, I, 212.

Nos folies ne me font pas rire, ce sont nos sapiences, III, 146.

Le sage vit tant qu’il doit, non pas tant qu’il peut, I, 630.

SANTÉ.

La santé, le plus beau et le plus riche present, que Nature nous sçache faire, II, 198.

C’est vne pretieuse chose, que la santé: et la seule qui mérite à la verité qu’on y employe, non le temps seulement, la sueur, la peine, les biens, mais encore la vie à sa poursuite: d’autant que sans elle, la vie nous vient à estre iniurieuse. La volupté, la sagesse, la science et la vertu, sans elle se ternissent et esuanouyssent, III, 34.

C’est à la coustume de donner forme à nostre vie, telle qu’il luy plaist, elle peult tout en cela. C’est le breuuage de Circé, qui diuersifie nostre nature, comme bon luy semble: et toute voye qui nous meneroit à la santé, ne se peut dire ny aspre, ny chere. Ie ne crois rien plus certainement que cecy: que ie ne sçauroy estre offencé par l’vsage des choses que i’ay si long temps accoustumees, III, 630.

SAVANTS.

Le sauoir est chose de qualité à peu pres indifferente: tres-vtile accessoire, à vne ame bien nee, pernicieux à vne autre ame et dommageable: en quelque main c’est vn sceptre, en quelque autre, vne marotte, III, 342.

Les sçauants, à qui appartient la iurisdiction liuresque, ne cognoissent autre prix que de la doctrine; et n’aduoüent autre proceder en noz esprits, que celuy de l’erudition, et de l’art, II, 510.

Ils chopent volontiers à cette pierre: ils font tousiours parade de leur magistere, et sement leurs liures par tout, I, 142.

Ceux qui ont le corps gresle, le grossissent d’embourrures: ceux qui ont la matiere exile, l’enflent de paroles, I, 250.

Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s’en trouuera plus grand nombre d’excellens entre les ignorans, qu’entre les sçauants: ie dy en toute sorte de vertu, II, 202.

Ils sçauent la Theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en practique, I, 214.

SAVOIR, SCIENCE.

C’est vn grand ornement que la science, et vn vtil de merueilleux seruice, notamment aux personnes esleuees en certain degré de fortune: elle n’a point son vray vsage en mains viles et basses, I, 234.

Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu’il sçauoit respondit, qu’il sçauoit cela, qu’il ne sçauoit rien. Il verifioit ce qu’on dit, que la plus grand part de ce que nous sçauons, est la moindre de celles que nous ignorons: c’est à dire, que ce mesme que nous pensons sçauoir, c’est vne piece, et bien petite, de nostre ignorance, II, 226.

C’est à la verité vne tres-vtile et grande partie que la science: ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise: mais ie n’estime pas pourtant sa valeur iusques à cette mesure extreme qu’aucuns luy attribuent. Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souuerain bien, et tenoit qu’il fust en elle de nous rendre sages et contens: ce que ie ne croy pas: ny ce que d’autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l’ignorance. Si cela est vray, il est subiect à vne longue interpretation, II, 110.

La science est vn bien, à le regarder d’yeux fermes, qui a, comme les autres biens des hommes, beaucoup de vanité, et foiblesse propre et naturelle: et d’vn cher coust. L’acquisition en est bien hazardeuse. Nous auallons les sciences en les achettans, et sortons du marché ou infects desia, ou amendez. Il y en a, qui ne font que nous empescher et charger, au lieu de nourrir: et telles encore, qui sous tiltre de nous guarir, nous empoisonnent, III, 550.

Les païsants simples, sont honnestes gents: et honnestes gents les Philosophes: ou, selon que nostre temps les nomme, des natures fortes et claires, enrichies d’vne large instruction de sciences vtiles. Les mestis, qui ont dedaigné le premier siege de l’ignorance des lettres, et n’ont peu ioindre l’autre, le cul entre deux selles (desquels ie suis, et tant d’autres) sont dangereux, ineptes, importuns: ceux-cy troublent le monde, I, 572.

La science n’est pas pour donner iour à l’ame qui n’en a point: ny pour faire voir vn aueugle. Son mestier est, non de luy fournir de veuë, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures, pourueu qu’elle aye de soy les pieds, et les iambes droites et capables. C’est vne bonne drogue, mais nulle drogue n’est assés forte, pour se preseruer sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye, I, 218.

Or il ne faut pas attacher le sçauoir à l’ame, il l’y faut incorporer: il ne l’en faut pas arrouser, il l’en faut teindre; et s’il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C’est vn dangereux glaiue, et qui empesche et offence son maistre s’il est en main foible, et qui n’en sçache l’vsage, I, 216.

La plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de la science: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal, I, 218.

Qui acquiert science, s’acquiert du trauail et tourment, II, 218.

Les difficultez et l’obscurité, ne s’apperçoyuent en chacune science, que par ceux qui y ont entree. Car encore faut il quelque degré d’intelligence, à pouuoir remarquer qu’on ignore: et faut pousser à vne porte, pour sçauoir qu’elle nous est close. D’où naist cette Platonique subtilité, que ny ceux qui sçauent, n’ont à s’enquerir, d’autant qu’ils sçauent: ny ceux qui ne sçauent, d’autant que pour s’enquerir, il faut sçauoir, dequoy on s’enquiert, III, 620.

Il se peut dire auec apparence, qu’il y a ignorance abecedaire, qui va deuant la science: vne autre doctorale, qui vient apres la science: ignorance que la science fait et engendre, tout ainsi comme elle deffait et destruit la premiere, I, 570.

Nous ne sommes, ce croy-ie, sçauants, que de la science presente: non de la passée, aussi peu que de la future, I, 210.

Qui fagoteroit suffisamment vn amas des asneries de l’humaine sapience, il diroit merueilles, II, 310.

Mais quand la science feroit par effect d’emousser et rabattre l’aigreur des infortunes qui nous suyuent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l’ignorance et plus euidemment, II, 208.

Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens, II, 208.

Si ce que nous n’auons pas veu, n’est pas, nostre science est merueilleusement raccourcie, II, 136.

Nous sçauons dire, Cicero dit ainsi, voila les meurs de Platon, ce sont les mots mesmes d’Aristote: mais nous que disons nous nous mesmes? que faisons nous? que iugeons nous? Autant en diroit bien vn perroquet, I, 210.

Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces, I, 212.

Nous prenons en garde les opinions et le sçauoir d’autruy, et puis c’est tout: il les faut faire nostres, I, 210.

Sçauoir par cœur n’est pas sçauoir: c’est tenir ce qu’on a donné en garde à sa memoire, I, 240.

Fascheuse suffisance, qu’vne suffisance pure liuresque! I, 240.

A quoy faire la science, si l’entendement n’y est? I, 216.

Pour bien faire, il ne faut pas seulement loger la science chez soy, il la faut espouser, I, 288.

La plus part des instructions de la science, à nous encourager, ont plus de montre que de force, et plus d’ornement que de fruict, III, 570.

Il y a des sciences steriles et épineuses, et la plus part forgées pour la presse: il les faut laisser à ceux qui sont au seruice du monde, I, 426.

Toute cette nostre suffisance, qui est au delà de la naturelle, est à peu pres vaine et superflue. C’est beaucoup si elle ne nous charge et trouble plus qu’elle ne nous sert, III, 550.

A on trouué que la volupté et la santé soient plus sauoureuses à celuy qui sçait l’astrologie, et la grammaire: et la honte et la pauureté moins importunes? I’ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l’vniuersité: et lesquels i’aimerois mieux ressembler, II, 202.

O que c’est vn doux et mol cheuet, et sain, que l’ignorance et l’incuriosité, à reposer vne teste bien faicte, III, 616.

SECRETS.

I’euite de prendre les secrets d’autruy en garde, n’ayant pas bien le cœur de desaduouer ma science. Ie puis la taire, mais la nyer, ie ne puis sans effort et desplaisir. Pour estre bien secret, il le faut estre par nature, non par obligation, III, 188.

SENS (DES).

La premiere consideration que i’ay sur le subiect des sens, est que ie mets en doubte que l’homme soit prouueu de tous sens naturels. Ie voy plusieurs animaux, qui viuent vne vie entiere et parfaicte, les vns sans la veuë, autres sans l’ouye: qui sçait si à nous aussi il ne manque pas encore vn, deux, trois, et plusieurs autres sens? Car s’il en manque quelqu’vn, nostre discours n’en peut découurir le défaut, II, 390.

Il est impossible de faire conceuoir à vn homme naturellement aueugle, qu’il n’y void pas, impossible de luy faire desirer la veuë et regretter son defaut. Que sçait-on si à faute de quelque sens, la plus part du visage des choses nous soit caché? Si les difficultez que nous trouuons en plusieurs ouurages de Nature, viennent de là? II, 390.

Les proprietez que nous appellons occultes en plusieurs choses, comme à l’aymant d’attirer le fer, n’est-il pas vraysemblable qu’il y a des facultez sensitiues en Nature propres à les iuger et à les apperceuoir, et que le defaut de telles facultez, nous apporte l’ignorance de la vraye essence de telles choses? II, 394.

Les sectes qui combatent la science de l’homme, elles la combatent principalement par l’incertitude et foiblesse de nos sens, II, 394.

Les sens sont le commencement et la fin de l’humaine cognoissance. Qu’on leur attribue le moins qu’on pourra, tousiours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s’achemine toute nostre instruction. La science commence par eux, et se resout en eux, II, 390.

De l’erreur et incertitude de l’operation des sens, chacun s’en peut fournir autant d’exemples qu’il luy plaira: tant les faultes et tromperies qu’ils nous font, sont ordinaires, II, 598.

Nous receuons les choses autres et autres selon que nous sommes, et qu’il nous semble. Pour iuger des apparences que nous receuons des subjects, il nous faudroit vn instrument iudicatoire: pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration: pour verifier la demonstration, vn instrument, nous voila au rouet, II, 408.

Cette mesme pipperie, que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoiuent à leur tour. Nostre ame par fois s’en reuenche de mesme, ils mentent, et se trompent à l’enuy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l’oyons pas tel qu’il est. L’obiect que nous aymons nous semble plus beau qu’il n’est: et plus laid celuy que nous auons à contre-cœur. A vn homme ennuyé et affligé, la clarté du iour semble obscurcie et tenebreuse. Noz sens sont non seulement alterez, mais souuent hebetez du tout, par les passions de l’ame. Combien de choses voyons nous, que nous n’apperceuons pas, si nous auons nostre esprit empesché ailleurs? Il semble que l’ame retire au dedans, et amuse les puissances des sens. Par ainsin et le dedans et le dehors de l’homme est plein de foiblesse et de mensonge, II, 402.

SOCIÉTÉ.

Il n’est rien si dissociable et sociable que l’homme: l’vn par son vice, l’autre par sa nature, I, 412.

La societé des hommes se tient et se coust, à quelque prix que ce soit. En quelque assiette qu’on les couche, ils s’appilent, et se rengent, en se remuant et s’entassant: comme des corps mal vnis qu’on empoche sans ordre, trouuent d’eux mesmes la façon de se ioindre, et s’emplacer, les vns parmy les autres: souuent mieux, que l’art ne les eust sçeu disposer, III, 396.

En cette escole du commerce des hommes, i’ay souuent remarqué ce vice, qu’au lieu de prendre cognoissance d’autruy, nous ne trauaillons qu’à la donner de nous: et sommes plus en peine d’emploiter nostre marchandise, que d’en acquerir de nouuelle, I, 244.

En compagnie, il faut auoir les yeux par tout: car les premiers sieges sont communement saisis par les hommes moins capables, et les grandeurs de fortune ne se trouuent gueres meslees à la suffisance, I, 246.

Il nous fault prendre garde, combien c’est, de parler à son heure, de choisir son poinct, de rompre le propos ou le changer, d’vne authorité magistrale: de se deffendre des oppositions d’autruy, par vn mouuement de teste, vn sous-ris, ou vn silence, deuant vne assistance, qui tremble de reuerence et de respect, I, 360.

Le masque des grandeurs, qu’on represente aux comedies, nous touche aucunement et nous pippe, III, 358.

La douceur d’vne sortable et aggreable compagnie, ne se peut assez acheter à mon gré, III, 444.

Vne ame bien nee, et exercee à la practique des hommes, se rend plainement aggreable d’elle mesme. L’art n’est autre chose que le contrerolle, et le registre des productions de telles ames, III, 148.

Ie fuis les complexions tristes, et les hommes hargneux, comme les empestez, III, 506.

Nul plaisir n’a saueur pour moy sans communication. Il ne me vient pas seulement vne gaillarde pensée en l’ame, qu’il ne me fasche de l’auoir produit seul, et n’ayant à qui l’offrir. Mais il vaut mieux encore estre seul, qu’en compagnie ennuyeuse et inepte, III, 456.

SOTTISE.

La sottise et desreglement de sens, n’est pas chose guerissable par vn traict d’aduertissement. Ce sont apprentissages, qui ont à estre faicts auant la main, par longue et constante institution. Nous deuons ce soing aux nostres, et cette assiduité de correction et d’instruction: mais d’aller prescher le premier passant, et regenter l’ignorance ou ineptie du premier rencontré, c’est vn vsage auquel ie veux grand mal, III, 364.

La sottise est vne mauuaise qualité, mais de ne la pouuoir supporter, et s’en despiter et ronger, c’est vne autre sorte de maladie, qui ne doit guere à la sottise, en importunité, III, 334.

Il est impossible de traitter de bonne foy auec vn sot, III, 338.

SOUVENIR.

Est-ce par nature, ou par erreur de fantasie, que la veuë des places, que nous sçauons auoir esté hantées et habitées par personnes, desquelles la memoire est en recommendation, nous emeut aucunement plus, qu’ouïr le recit de leurs faicts, ou lire leurs escrits? III, 476.

SUICIDE.

Il est heure de mourir lorsqu’il y a plus de mal que de bien à viure, I, 380.

Le present que Nature nous ait faict le plus fauorable, et qui nous oste tout moyen de nous pleindre de nostre condition, c’est de nous auoir laissé la clef des champs. Elle n’a ordonné qu’vne entrée à la vie, et cent mille yssuës, I, 630.

S’il est mauuais de viure en necessité, au moins de viure en necessité, il n’est aucune necessité. Nul n’est mal long temps qu’à sa faute, I, 476.

Dieu nous donne assez de congé, quand il nous met en tel estat, que le viure nous est pire que le mourir. C’est foiblesse de ceder aux maux, mais c’est folie de les nourrir, I, 632.

La Fortune peut toutes choses pour celuy qui est viuant; elle ne peut rien sur celuy qui sçait mourir? I, 638.

Pourquoy te plains tu de ce monde? il ne te tient pas: si tu vis en peine, ta lascheté en est cause: A mourir il ne reste que le vouloir, I, 630.

Il n’y a homme si coüard qui n’ayme mieux tomber vne fois, que de demeurer tousiours en bransle, I, 382.

L’Histoire est toute pleine de ceux qui en mille façons ont changé à la mort vne vie peneuse, I, 642.

Comme ie n’offense les loix, qui sont faictes contre les larrons, quand i’emporte le mien, et que ie coupe ma bourse: ny des boutefeuz, quand ie brusle mon bois: aussi ne suis ie tenu aux loix faictes contre les meurtriers, pour m’auoir osté ma vie, I, 632.

Il y a des polices qui se sont meslées de regler la iustice et opportunité des morts volontaires, I, 650.

De vray, ce n’est pas si grande chose, d’establir tout sain et tout rassis, de se tuer; il est bien aisé de faire le mauuais, auant que de venir aux prises. De ceux mesmes, qui se sont resolus à l’execution, il faut voir, si ç’a esté d’vn coup, qui ostait le loisir d’en sentir l’effect. Car il est aduenu que tel resolu de mourir, et de son premier essay n’ayant donné assez auant, la demangéson de la chair luy repoussant le bras, se reblessa bien fort à deux ou trois fois apres, mais ne peut iamais gaigner sur luy d’enfoncer le coup, II, 422.

Il y a des humeurs fantastiques et sans discours, qui ont poussé, non des hommes particuliers seulement, mais des peuples à se deffaire, I, 636.

C’est vne recepte, qui ne peut iamais manquer, et de laquelle il ne se faut seruir tant qu’il y a vn doigt d’esperance de reste: le viure est quelquefois constance et vaillance, I, 636.

Celuy qui n’estime pas tant sa femme ou vn sien amy, que d’en allonger sa vie, et qui s’opiniastre à mourir, il est trop delicat et trop mol: il faut que l’ame se commande cela, quand l’vtilité des nostres le requiert: il faut par fois nous prester à noz amis: et quand nous voudrions mourir pour nous, interrompre nostre dessein pour eux, I, 674.

Plusieurs tiennent, que nous ne pouuons abandonner cette garnison du monde, sans le commandement expres de celuy, qui nous y a mis; et que c’est à Dieu, qui nous a icy enuoyez, non pour nous seulement, ains pour sa gloire et seruice d’autruy, de nous donner congé, quand il luy plaira, non à nous de le prendre: que nous ne sommes pas nays pour nous, ains aussi pour nostre païs: les loix nous redemandent compte de nous, pour leur interest, et ont action d’homicide contre nous, I, 632.

C’est contre Nature, que nous nous mesprisons et mettons nous mesmes à nonchaloir; c’est vne maladie particuliere, et qui ne se voit en aucune autre creature de se hayr et desdaigner, I, 634.

Il y a bien plus de constance à vser la chaine qui nous tient, qu’à la rompre: C’est l’indiscretion et l’impatience, qui nous haste le pas, I, 632.

C’est le rolle de la couardise, non de la vertu, de s’aller tapir dans vn creux, souz vne tombe massiue, pour euiter les coups de la Fortune. Elle ne rompt son chemin et son train, pour orage qu’il face, I, 634.

Tous les inconueniens ne valent pas qu’on vueille mourir pour les euiter. Et puis y ayant tant de soudains changemens aux choses humaines, il est malaisé à iuger, à quel poinct nous sommes iustement au bout de nostre esperance, I, 636.

Il y a grand doubte sur ce, quelles occasions sont assez iustes, pour faire entrer vn homme en ce party de se tuer: Car quoy qu’ils dient, qu’il faut souuent mourir pour causes legeres, puis que celles qui nous tiennent en vie, ne sont gueres fortes, si y faut-il quelque mesure, I, 636.

La douleur, et vne pire mort, me semblent plus excusables incitations, I, 652.

On desire quelquefois la mort, pour l’esperance d’vn plus grand bien, par vn grand appetit de la vie aduenir, par où il appert combien improprement nous appellons desespoir cette dissolution volontaire, à laquelle nous porte souuent, vne tranquille et rassise inclination de iugement, I, 650.

L’histoire Ecclesiastique a en reuerence plusieurs tels exemples de personnes deuotes qui appelerent la mort à garant contre les outrages que les tyrans preparoient à leur religion et conscience, I, 640.

TESTAMENT.

En general, la plus saine distribution de noz biens en mourant, me semble estre les laisser distribuer à l’vsage du païs. Les loix y ont mieux pensé que nous: et vaut mieux les laisser faillir en leur eslection, que de nous hazarder de faillir temerairement en la nostre. Ils ne sont pas proprement nostres, puis que d’vne prescription ciuile et sans nous, ils sont destinez à certains successeurs. Et encore que nous ayons quelque liberté audelà, ie tien qu’il faut vne grande cause et bien apparente pour nous faire oster à vn, ce que sa Fortune luy auoit acquis, et à quoy la iustice commune l’appelloit: et que c’est abuser contre raison de cette liberté, d’en seruir noz fantasies friuoles et priuées, II, 42.

I’ay veu plusieurs de mon temps conuaincus par leur conscience retenir de l’autruy, se disposer à satisfaire par leur testament, et apres leur decés. Ils ne font rien que vaille. Ny de prendre terme à chose si pressante, ny de vouloir restablir vne iniure auec si peu de leur ressentiment et interest. Ils doiuent du plus leur, I, 56.

Ceux là font encore pis, qui reseruent la declaration de quelque haineuse volonté enuers le proche à leur derniere volonté, l’ayants cachee pendant la vie, I, 56.

TORTURE.

C’est vne dangereuse inuention que celle des gehennes, et semble que ce soit plustost vn essay de patience que de verité. Et celuy qui les peut souffrir, cache la verité, et celuy qui ne les peut souffrir, I, 662.

Pour dire vray, c’est vn moyen plein d’incertitude et de danger. Que ne diroit on, que feroit on pour fuyr à si griefues douleurs? D’où il aduient, que celuy que le iuge a gehenné pour ne le faire mourir innocent, il le face mourir et innocent et gehenné. Mille et mille en ont chargé leur teste de faulces confessions, I, 662.

TRAHISON.

Celuy enuers qui vous en trahissez vn, duquel vous estes pareillement bien venu: sçait-il pas, que de soy vous en faites autant à son tour? Il vous tient pour vn meschant homme: ce pendant il vous oit, et tire de vous, et fait ses affaires de vostre desloyauté. Car les hommes doubles sont vtiles, en ce qu’ils apportent: mais il se faut garder, qu’ils n’emportent que le moins qu’on peut, III, 86.

Si la trahison doit estre en quelque cas excusable: lors seulement elle l’est, qu’elle s’employe à chastier et trahir la trahison, III, 94.

TRISTESSE.

Ie suis des plus exempts de cette passion, et ne l’ayme ny l’estime: quoy que le monde ayt entrepris, comme à prix faict, de l’honorer de faueur particuliere. Ils en habillent la sagesse, la vertu, la conscience. Sot et vilain ornement, I, 22.

TROUBLES POLITIQUES (GUERRES CIVILES).

Est-il quelque mal en vne police, qui vaille estre combatu par vne drogue si mortelle que la guerre ciuile? Non pas, disoit Fauonius, l’vsurpation de la possession tyrannique d’vne republique. Platon de mesme ne consent pas qu’on face violence au repos de son païs, pour le guerir: et n’accepte pas l’amendement qui trouble et hazarde tout, et qui couste le sang et ruine des citoyens, III, 558.

De se tenir chancelant et mestis, de tenir son affection immobile, et sans inclination aux troubles de son pays, et en vne diuision publique, ie ne le trouue ny beau, ny honneste: Cela peut estre permis enuers les affaires des voysins: ce seroit vne espece de trahison, de le faire aux propres et domestiques affaires, ausquels necessairement il faut prendre party: mais de ne s’embesongner point, à homme qui n’a ny charge, ny commandement exprez qui le presse, ie le trouue plus excusable qu’aux guerres estrangeres: desquelles pourtant, selon nos loix, ne s’empesche qui ne veut. Toutesfois ceux encore qui s’y engagent tout à faict, le peuuent, auec tel ordre et attrempance, que l’orage debura couler par dessus leur teste, sans offence, III, 84.

Quand ma volonté me donne à vn party, ce n’est pas d’vne si violente obligation, que mon entendement s’en infecte. Aux presens brouillis de cet estat, mon interest ne m’a faict mescognoistre, ny les qualitez louables en noz aduersaires, ny celles qui sont reprochables en ceux que i’ay suiuy. Ils adorent tout ce qui est de leur costé: moy ie n’excuse pas seulement la plus part des choses, qui sont du mien. Vn bon ouurage, ne perd pas ses graces, pour plaider contre moy. Hors le nœud du debat, ie me suis maintenu en equanimité, et pure indifference, III, 500.

Rien n’empesche qu’on ne se puisse comporter commodément entre des hommes qui se sont ennemis, et loyalement: conduisez vous y d’vne, sinon par tout esgale affection (car elle peut souffrir differentes mesures) au moins temperee, et qui ne vous engage tant à l’vn, qu’il puisse tout requerir de vous. Et vous contentez aussi d’vne moienne mesure de leur grace: et de couler en eau trouble, sans y vouloir pescher, III, 86.

Ie veux que l’aduantage soit pour nous: mais ie ne forcene point, s’il ne l’est. Ie me prens fermement au plus sain des partis. Mais ie n’affecte pas qu’on me remarque specialement, ennemy des autres, et outre la raison generalle, III, 502.

Ceux qui allongent leur cholere, et leur haine delà des affaires, comme faict la plus part, montrent qu’elle leur part d’ailleurs, et de cause particuliere, III, 502.

A nous autres petis, il faut fuyr l’orage de plus loing: il faut pouruoir au sentiment, non à la patience; et escheuer aux coups que nous ne sçaurions parer, III, 508.

Il faut viure par droict, et par auctorité, non par recompense ny par grace. Combien de galans hommes ont mieux aymé perdre la vie, que la deuoir? III, 416.

On peut regretter les meilleurs temps: mais non pas fuyr aux presens: on peut desirer autres magistrats, mais il faut ce nonobstant, obeyr à ceux icy. Et à l’aduanture y a il plus de recommendation d’obeyr aux mauuais, qu’aux bons, III, 470.

Les dissentions intestines produisent souuent ces vilains exemples: Que nous punissons les priuez, de ce qu’ils nous ont creu, quand nous estions autres. Et vn mesme magistrat fait porter la peine de son changement, à qui n’en peut mais. Le maistre foitte son disciple de docilité, et la guide son aueugle. Horrible image de iustice, III, 102.

VANITÉ (PRÉSOMPTION).

Nostre monde n’est formé qu’à l’ostentation. Les hommes ne s’enflent que de vent: et se manient à bonds, comme les balons, III, 546.

Que nous presche la verité: que nostre sagesse n’est que folie deuant Dieu: que de toutes les vanitez la plus vaine c’est l’homme: que l’homme qui presume de son sçauoir, ne sçait pas encore que c’est que sçauoir: et que l’homme, qui n’est rien, s’il pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe? II, 132.

C’est par la vanité qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions diuines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble, II, 136.

VENGEANCE.

Chacun sent bien, qu’il y a plus de brauerie et desdain, à battre son ennemy, qu’à l’acheuer, et de le faire bouquer, que de le faire mourir. D’auantage que l’appetit de vengeance s’en assouuit et contente mieux: car elle ne vise qu’à donner ressentiment de soy. Voyla pourquoy, nous n’attaquons pas vne beste, ou vne pierre, quand elle nous blesse, d’autant qu’elles sont incapables de sentir nostre reuenche. Et de tuer vn homme, c’est le mettre à l’abry de nostre offence et lui prêter le plus fauorable de touts les offices de la vie, qui est de mourir promptement et insensiblement, II, 570.

Tuer son ennemi est bon pour euiter l’offence à venir, non pour venger celle qui est faicte. C’est vne action plus de crainte, que de brauerie: de precaution, que de courage: Nous quittons par là la vraye fin de la vengeance et auons à conniller, à trotter et à fuir les officiers de la iustice qui nous suyuent et luy est en repos, II, 572.

Tout ainsin est à plaindre la vengeance, quand celuy enuers lequel elle s’employe, pert le moyen de la souffrir. Car comme le vengeur y veut voir, pour en tirer du plaisir, il faut que celuy sur lequel il se venge, y voye aussi, pour en receuoir du desplaisir, et de la repentance, II, 570.

VÉRITÉ (PHILOSOPHIE).

La voye de la verité est vne et simple, celle du profit particulier, et de la commodité des affaires, qu’on a en charge, double, inegale, et fortuite, III, 90.

Pour le profit des hommes, il est souuent besoin de les piper, II, 248.

La verité a ses empeschements, incommoditez et incompatibilitez auec nous. Il nous faut souuent tromper, afin que nous ne nous trompions. Et siller nostre veuë, estourdir nostre entendement, pour les redresser et amender, III, 490.

Nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est, II, 244.

VERSATILITÉ.

Ceux qui s’exercent à contreroller les actions humaines, ne se trouuent en aucune partie si empeschez, qu’à les r’apiesser et mettre à mesme lustre: car elles se contredisent communément de si estrange façon, qu’il semble impossible qu’elles soient parties de mesme boutique, I, 600.

Non seulement le vent des accidens me remue selon son inclination: mais en outre, ie me remue et trouble moy mesme par l’instabilité de ma posture, et qui y regarde primement, ne se trouue guere deux fois en mesme estat. Ie donne à mon ame tantost vn visage, tantost vn autre, selon le costé où ie la couche. Si ie parle diuersement de moy, c’est que ie me regarde diuersement. Toutes les contrarietez s’y trouuent, selon quelque tour, et en quelque façon: Honteux, insolent, chaste, luxurieux, bauard, taciturne, laborieux, delicat, ingenieux, hebeté, chagrin, debonnaire, menteur, veritable, sçauant, ignorant, et liberal et auare et prodigue: tout cela ie le vois en moy aucunement, selon que ie me vire: et quiconque s’estudie bien attentifuement, trouue en soy, voire et en son iugement mesme, cette volubilité et discordance. Ie n’ay rien à dire de moy, entierement, simplement, et solidement, sans confusion et sans meslange, ny en vn mot. Distinguo, est le plus vniuersel membre de ma Logique, I, 606.

Qui pour me voir une mine tantost froide, tantost amoureuse enuers ma femme, estime que l’vne ou l’autre soit feinte, il est vn sot, I, 408.

Il n’est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu’on ne voudroit aucunement estre en vie, I, 406.

Nous auons poursuiuy auec resoluë volonté la vengeance d’vne iniure, et ressenty vn singulier contentement de la victoire; nous en pleurons pourtant: ce n’est pas de cela que nous pleurons: il n’y a rien changé: mais nostre ame regarde la chose d’vn autre œil, et se la represente par vn autre visage: car chasque chose a plusieurs biais et plusieurs lustres, I, 408.

Nulle qualité nous embrasse purement et vniuersellement, I, 408.

En nostre ame, bien qu’il y ait diuers mouuements, qui l’agitent, si faut-il qu’il y en ayt vn à qui le champ demeure: mais pas auec si entier auantage, que les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, I, 406.

Nostre façon ordinaire c’est d’aller apres les inclinations de nostre appetit, à gauche, à dextre, contremont, contre-bas, selon que le vent des occasions nous emporte: comme les choses qui flottent, ores doucement, ores auecques violence, selon que l’eau est ireuse ou bonasse. Nous ne pensons ce que nous voulons, qu’à l’instant que nous le voulons: et ce que nous auons à cett’heure proposé, nous le changeons tantost, et tantost encore retournons sur nos pas: ce n’est que branle et inconstance, I, 602.

N’est-ce pas vn singulier tesmoignage d’imperfection, ne pouuoir r’assoir nostre contentement en aucune chose, et que par desir mesme et imagination il soit hors de nostre puissance de choisir ce qu’il nous faut? I, 566.

Non par iouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne pouuons estre d’accord de ce dequoy nous auons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir: elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et le satisfaire, II, 368.

VERTU.

La douleur, la volupté, l’amour, la haine, sont les premieres choses, que sent vn enfant: si la raison suruenant elles s’appliquent à elle: cela c’est vertu, III, 694.

La vertu presuppose de la difficulté et du contraste, elle ne peut s’exercer sans partie. C’est à l’auenture pourquoy nous nommons Dieu bon, fort, et liberal, et iuste, mais nous ne le nommons pas vertueux. Ses operations sont toutes naifues et sans effort, II, 86.

La vertu est chose autre, et plus noble, que les inclinations à la bonté, qui naissent en nous. Les ames reglées d’elles mesmes et bien nées, elles suyuent mesme train, et representent en leurs actions, mesme visage que les vertueuses. Mais la vertu sonne ie ne sçay quoy de plus grand et de plus actif, que de se laisser par vne heureuse complexion, doucement et paisiblement conduire à la suite de la raison, II, 84.

Les principaux bienfaicts de la vertu, le mepris de la mort est le moyen qui fournit nostre vie d’vne molle tranquillité, et nous en donne le goust pur et amiable sans qui toute autre volupté est esteinte, I, 110.

Si la fortune commune luy faut, la vertu luy eschappe; ou elle s’en passe, et s’en forge vne autre toute sienne: non plus flottante et roulante: elle sçait estre riche, et puissante, et sçauante, et coucher en des matelats musquez. Elle aime la vie, elle aime la beauté, la gloire, et la santé. Mais son office propre et particulier, c’est sçauoir vser de ces biens là regléement, et les sçauoir perdre constamment, I, 260.

La vertu se contente de soy: sans discipline, sans paroles, sans effects, I, 416.

La vertu n’aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et pour elle seule, I, 400.

Il faut aymer la vertu pour elle mesme, II, 492.

Il n’eschoit pas de recompense à vne vertu, pour grande qu’elle soit, qui est passée en coustume: et ne sçay auec, si nous l’appellerions iamais grande, estant commune, II, 12.

Nous pouuons saisir la vertu, de façon qu’elle deuiendra vicieuse: si nous l’embrassons d’un desir trop aspre et violant, I, 344.

On peut et trop aymer la vertu, et se porter excessiuement en vne action iuste, I, 344.

Voyla pourquoy quand on iuge d’vne action particuliere, il faut considerer plusieurs circonstances, et l’homme tout entier qui l’a produicte, auant la baptizer, II, 94.

L’estrangeté de nostre condition, porte que nous soyons souuent par le vice mesme poussez à bien faire; si le bien faire ne se iugeoit par la seule intention. Parquoy vn fait courageux ne doit pas conclurre vn homme vaillant: celuy qui le seroit bien à poinct, il le seroit tousiours, et à toutes occasions. Si c’estoit vne habitude de vertu, et non vne saillie, elle rendroit vn homme pareillement resolu à tous accidens: tel seul, qu’en compagnie: tel en camp clos, qu’en vne bataille: car quoy qu’on die, il n’y a pas autre vaillance sur le paué et autre au camp. Aussi courageusement porteroit il vne maladie en son lict, qu’vne blessure au camp: et ne craindroit non plus la mort en sa maison qu’en vn assaut. Nous ne verrions pas vn mesme homme, donner dans la bresche d’vne braue asseurance, et se tourmenter apres, comme vne femme, de la perte d’vn procez ou d’vn fils. Quand estant lasche à l’infamie, il est ferme à la pauureté: quand estant mol contre les rasoirs des barbiers, il se trouue roide contre les espées des aduersaires: l’action est loüable, non pas l’homme, I, 608.

Nostre vertu mesme est fautiere et repentable, I, 680.

La vertu refuse la facilité pour compagne; cette aisée, douce, et panchante voie, par où se conduisent les pas reglez d’vne bonne inclination de nature, n’est pas celle de la vraye vertu. Elle demande vn chemin aspre et espineux, elle veut auoir des difficultez estrangeres à luicter, II, 88.

Nuls accidens ne font tourner le dos à la viue vertu: elle cherche les maux et la douleur, comme son aliment. Les menasses des tyrans, les gehennes, et les bourreaux, l’animent et la viuifient, I, 632.

Quoy qu’ils dient, en la vertu mesme, le dernier but de nostre visee, c’est la volupté: mot qui, signifiant quelque supreme plaisir, et excessif contentement, est mieux deu à l’assistance de la vertu, qu’à nulle autre assistance, I, 108.

Le prix et hauteur de la vraye vertu, est en la facilité, vtilité et plaisir de son exercice: si esloigné de difficulté, que les enfans y peuuent comme les hommes, les simples comme les subtilz. Le reglement c’est son vtil, non pas la force. C’est la mere nourrice des plaisirs humains. En les rendant iustes, elle les rend seurs et purs. Les moderant, elle les tient en haleine et en appetit. Retranchant ceux qu’elle refuse, elle nous aiguise enuers ceux qu’elle nous laisse: et nous laisse abondamment tous ceux que veut nature: et iusques à la satieté, sinon iusques à la lasseté; maternellement, I, 260.

Nous auons grand tort de dire, quand nous venons à la vertu, que les suittes et difficultez qui l’accablent, la rendent austere et inaccessible. Elles anoblissent, aiguisent, et rehaussent le plaisir diuin et parfaict, qu’elle nous moienne, et celuy là est certes bien indigne de son accointance, qui contrepoise son coust, à son fruict: il n’en cognoist ny les graces ny l’vsage, I, 108.

Ie voy que plusieurs vertus, comme la chasteté, sobrieté, et temperance, peuuent arriuer à nous, par deffaillance corporelle. La fermeté aux dangers, si fermeté il la faut appeller, le mespris de la mort, la patience aux infortunes, peut venir et se treuue souuent aux hommes, par faute de bien iuger de tels accidens, et ne les conceuoir tels qu’ils sont. La faute d’apprehension et la bestise, contrefont ainsi par fois les effects vertueux. Comme i’ay veu souuent aduenir, qu’on a loué des hommes, de ce, dequoy ils meritoyent du blasme, II, 92.

A quelque chose sert le mal’heur. Il fait bon naistre en vn siecle fort depraué: car par comparaison d’autruy, vous estes estimé vertueux à bon marché. Qui n’est que parricide en nos iours et sacrilege, il est homme de bien et d’honneur, II, 490.

C’est chose facile et lasche que de mal faire; de faire bien, où il n’y eust point de danger, c’est chose vulgaire: de faire bien, où il y ayt danger, c’est le propre office d’vn homme de vertu, II, 88.

VICES.

Socrates disoit, que le principal office de la sagesse est distinguer les biens et les maux. Nous autres, à qui le malheur est tousiours en vice, deurions de mesme auoir la science de distinguer les vices: sans laquelle, bien exacte, le vertueux et le meschant demeurent meslez et incognus, I, 612.

Il faut voir son vice, et l’estudier, pour le redire: ceux qui le celent à autruy, le celent ordinairement à eux mesmes: et ne le tiennent pas pour assés couuert, s’ils le voyent. Ils le soustrayent et desguisent à leur propre conscience, III, 186.

Les vices sont tous pareils en ce qu’ils sont tous vices: mais encore qu’ils soyent également vices, ils ne sont pas égaux vices. Et que celuy qui a franchi de cent pas les limites, ne soit pas de pire condition, que celuy qui n’en est qu’à dix pas, il n’est pas croyable: et que le sacrilege ne soit pire que le larrecin d’vn chou de nostre iardin: Il y a autant en cela de diuersité qu’en aucune autre chose, I, 612.

Ie tiens pour vices, mais chacun selon sa mesure, non seulement ceux que la raison et la nature condamnent, mais ceux aussi que l’opinion des hommes a forgé, voire fauce et erronee, si les loix et l’vsage l’auctorise, III, 112.

Il n’est veritablement vice qui n’offence, et qu’vn iugement entier n’accuse. Car il a de la laideur et incommodité si apparente, qu’à l’aduanture ceux-là ont raison, qui disent, qu’il est principalement produict par bestise et ignorance: tant est-il mal-aisé d’imaginer qu’on le cognoisse sans le haïr. La malice hume la pluspart de son venin, et s’en empoisonne, III, 112.

Aucuns, ou pour estre collez au vice d’vne attache naturelle, ou par longue accoustumance, n’en trouuent plus la laideur. A d’autres, le vice poise, mais ils le contrebalancent auec le plaisir, ou autre occasion: et le souffrent et s’y prestent, à certain prix. Vitieusement pourtant, et laschement, III, 122.

L’ambition, l’auarice, l’irresolution, la peur et les concupiscences, ne nous abandonnent point pour changer de contrée: Elles nous suiuent souuent iusques dans les cloistres, et dans les escoles de Philosophie. Ny les desers, ny les rochers creusez, ny la here, ny les ieusnes, ne nous en démeslent, I, 412.

C’est vne tres-vtile impression, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine iustice, demeurent tousiours en butte à la diuine, qui les poursuyura, voire apres la mort des coulpables, II, 322.

Ny les Dieux, ny les gens de bien, dict Platon, n’acceptent le present d’vn meschant, I, 594.

Combien auons nous de mestiers et vacations receuës, dequoy l’essence est vicieuse? I, 582.

Il y a des vices legitimes, comme plusieurs actions, ou bonnes, ou excusables, illegitimes. La iustice en soy, naturelle et vniuerselle, est autrement reglee, et plus noblement, que n’est cette autre iustice speciale, nationale, contrainte au besoing de nos polices, III, 90.

La corruption du siecle se fait, par la contribution particuliere de chacun de nous. Les vns y conferent la trahison, les autres l’iniustice, l’irreligion, la tyrannie, l’auarice, la cruauté, selon qu’ils sont plus puissans: les plus foibles y apportent la sottise, la vanité, l’oisiueté, III, 378.

C’est dommage qu’vn meschant homme ne soit encore vn sot, et que la decence pallie son vice, III, 190.

VIE.

Ceux qui ont apparié nostre vie à vn songe, ont eu de la raison, à l’aduanture plus qu’ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille; mais si plus mollement et obscurement: là elle dort, icy elle sommeille plus et moins; ce sont tousiours tenebres, et tenebres Cymmeriennes. Nous veillons dormants, et veillants dormons: pourquoy ne mettons nous en doubte, si nostre penser, nostre agir, est pas vn autre songer, et nostre veiller, quelque espece de dormir? II, 404.

La vie est vn mouuement inegal, irregulier, et multiforme, III, 136.

La raison nous ordonne bien d’aller tousiours mesme chemin, mais non toutesfois mesme train. Quand la vertu mesme seroit incarnée, ie croy que le poux luy battroit plus fort allant à l’assaut, qu’allant disner: voire il est necessaire qu’elle s’eschauffe et s’esmeuue, I, 500.

Les plus belles vies, sont à mon gré celles, qui se rangent au modelle commun et humain auec ordre: mais sans miracle, sans extrauagance, III, 704.

Les ieunes se doiuent faire instruire; les hommes s’exercer à bien faire: les vieux se retirer de toute occupation ciuile et militaire, viuants à leur discretion, sans obligation à certain office, I, 418.

Si vous auez vescu vn iour, vous auez tout veu: vn iour est égal à tous iours. Il n’y a point d’autre lumiere, ny d’autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c’est celle mesme que vos ayeuls ont iouye, et qui entretiendra vos arriere-nepueux: au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie, se parfournit en vn an. Si vous auez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l’enfance, l’adolescence, la virilité, et la vieillesse du monde. Il a ioüé son ieu: il n’y sçait autre finesse, que de recommencer; ce sera tousiours cela mesme, I, 126.

Où que vostre vie finisse, elle y est toute. L’vtilité du viure n’est pas en l’espace: elle est en l’vsage. Tel a vescu long temps, qui a peu vescu, I, 128.

Il faut apprendre à souffrir, ce qu’on ne peut euiter. Nostre vie est composée, comme l’harmonie du monde, de choses contraires, les biens et les maux y sont consubstantiels. Nostre estre ne peut sans ce meslange; et y est l’vne bande non moins necessaire que l’autre, III, 648.

Le glorieux chef-d’œuvre de l’homme, c’est viure à propos. Toutes autres choses: regner, thesauriser, bastir, n’en sont qu’appendicules et adminicules, pour le plus. C’est aux petites ames enseuelies du poix des affaires, de ne s’en sçauoir purement desmesler: de ne les sçauoir et laisser et reprendre, III, 688.

Nostre principalle suffisance, c’est sçauoir s’appliquer à diuers vsages. C’est estre, mais ce n’est pas viure que se tenir attaché et obligé par necessité, à vn seul train. Les plus belles ames sont celles qui ont plus de variété et de souplesse, III, 136.

Qui oublieroit de bien et saintement viure; et penseroit estre quitte de son deuoir, en y acheminant et dressant les autres; ce serait vn sot. De mesme, qui abandonne en son propre, le sainement et gayement viure, pour en seruir autruy, prent à mon gré vn mauuais et desnaturé party, III, 492.

La vie n’est de soy ny bien ny mal: c’est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes, I, 126.

Aucun ne fait certain dessein de sa vie, et n’en deliberons qu’à parcelles, I, 610.

Ce n’est pas merueille que le hazard puisse tant sur nous, puis que nous viuons par hazard: à qui n’a dressé en gros sa vie à vne certaine fin, il est impossible de disposer les actions particulieres, I, 610.

Il faut estre tousiours botté et prest à partir, en tant que en nous est, et sur tout se garder qu’on n’aye lors affaire qu’à soy: car nous y aurons assez de besongne, sans autre surcrois, I, 118.

L’opinion qui desdaigne nostre vie, est ridicule: car en fin c’est nostre estre, c’est nostre tout. C’est de pareille vanité, que nous desirons estre autre chose, que ce que nous sommes, I, 634.

Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n’en escrit que reueremment et regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié, III, 270.

Il y a tant de mauuais pas, que pour le plus seur, il faut vn peu legerement et superficiellement couler ce monde: et le glisser, non pas l’enfoncer. La volupté mesme, est douloureuse en sa profondeur, III, 488.

La carriere de noz desirs doit estre circonscripte, et restraincte, à vn court limite, des commoditez les plus proches et contigues, III, 498.

Le ieune doit faire ses apprests, le vieil en iouïr, disent les sages. Et le plus grand vice qu’ils remerquent en nous, c’est que noz desirs raieunissent sans cesse. Nous recommençons tousiours à viure, II, 586.

Nous sommes nés pour agir: ie veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie, tant qu’on peut: et que la mort me treuue plantant mes choux; mais nonchallant d’elle, et encore plus de mon iardin imparfait, I, 120.

Il n’y a rien de mal en la vie, pour celuy qui a bien comprins, que la priuation de la vie n’est pas mal, I, 116.

C’est le viure heureusement, non le mourir heureusement, qui fait l’humaine felicité, III, 132.

Il faut souffrir doucement les loix de nostre condition. Nous sommes pour vieillir, pour affoiblir, pour estre malades, en despit de toute medecine, III, 646.

Il y a en la vie plusieurs accidens pires à souffrir que la mort mesme, I, 630.

Tant les hommes sont accoquinez à leur estre miserable, qu’il n’est si rude condition qu’ils n’acceptent pour s’y conseruer, III, 24.

Les Stoiciens disent, que c’est viure conuenablement à Nature, pour le sage, de de se departir de la vie, encore qu’il soit en plein heur, s’il le faict opportunément: et au fol de maintenir sa vie, encore qu’il soit miserable, pourueu qu’il soit en la plus grande part des choses, qu’ils disent estre selon Nature, I, 632.

La loy de viure aux gens de bien, ce n’est pas autant qu’il leur plaist, mais autant qu’ils doiuent, III, 674.

C’est tesmoignage de grandeur de courage, de retourner en la vie pour la consideration d’autruy, comme plusieurs excellens personnages ont faict: et est vn traict de bonté singuliere, de conseruer la vieillesse, (de laquelle la commodité la plus grande c’est la nonchalance de sa durée, et vn plus courageux et desdaigneux vsage de la vie,) si on sent que cet office soit doux, aggreable, et profitable à quelqu’vn bien affectionné: c’est quelquefois magnanimité que viure, II, 676.

Au iugement de la vie d’autruy, ie regarde tousiours comment s’en est porté le bout, et des principaux estudes de la mienne, c’est qu’il se porte bien, c’est à dire quietement et sourdement, I, 106.

VIE PRIVÉE.

La forme de viure plus vsitée et commune, est la plus belle: toute particularité, semble à euiter: l’vsage publiq donne loy, III, 680.

C’est vne vie exquise, celle qui se maintient en ordre iusques en son priué, III, 114.

Heureux, qui ait reglé à si iuste mesure son besoin, que ses richesses y puissent suffire sans son soing et empeschement: et sans que leur dispensation ou assemblage, interrompe d’autres occupations, qu’il suit, plus conuenables, plus tranquilles, et selon son cœur, I, 474.

Il faut auoir femmes, enfans, bien, et sur tout de la santé, qui peut, mais non pas s’y attacher en maniere que nostre heur en despende, I, 416.

Qui ne couue point ses enfans, ou ses honneurs, d’vne propension esclaue, ne laisse pas de viure commodément apres leur perte, III, 510.

Pourquoy asseruir nostre contentement à la puissance d’autruy? Anticiper les accidens de fortune, se priuer des commoditez qui nous sont en main, comme plusieurs ont faict par deuotion, se seruir soy-mesmes, coucher sur la dure, ietter ses richesses, rechercher la douleur, c’est l’action d’vne vertu excessiue; ny la raison, ny la nature ne le veulent. Il y a pour moy assez affaire sans aller si auant: il me suffit souz la faueur de la fortune, me preparer à sa défaueur, I, 420.

Gaigner vne breche, conduire vne ambassade, regir vn peuple, ce sont actions esclatantes: tancer, rire, vendre, payer, aymer, hayr, et conuerser auec les siens, et auec soy-mesme, doucement et iustement: ne relascher point, ne se desmentir point, c’est chose plus rare, plus difficile, et moins remerquable, III, 116.

Tel a esté miraculeux au monde, auquel sa femme et son valet n’ont rien veu seulement de remercable. Peu d’hommes ont esté admirez par leurs domestiques. Nul a esté prophete non seulement en sa maison, mais en son païs, dit l’experience des histoires. De mesmes aux choses de neant, III, 116.

Miserable à mon gré, qui n’a chez soy, où estre à soy: où se faire particulierement la cour: où se cacher, III, 156.

Il se faut reseruer vne arriere boutique, toute nostre, toute franche, en laquelle nous establissions nostre vraye liberté et principale retraicte et solitude, I, 416.

VIE PUBLIQUE.

O que je feroy peu d’estat de ces grandes dignitez electiues, que ie voy au monde, qui ne se donnent qu’aux hommes prests à partir: ausquelles on ne regarde pas tant, combien deuement on les exercera, que combien peu longuement on les exercera: dés l’entrée on vise à l’issue, I, 498.

Nous nous preparons aux occasions eminentes, plus par gloire que par conscience. La plus courte façon d’arriuer à la gloire, ce seroit faire pour la conscience ce que nous faisons pour la gloire, III, 118.

La vie commune doibt auoir conference aux autres vies. La vertu de Caton estoit vigoureuse, outre la raison de son siecle: et à vn homme qui se mesloit de gouuerner les autres, destiné au seruice commun; il se pourroit dire, que c’estoit vne iustice, sinon iniuste, au moins vaine et hors de saison! III, 464.

A ceux, qui nous regissent et commandent, qui tiennent le monde en leur main, ce n’est pas assez d’auoir vn entendement commun: de pouuoir ce que nous pouuons. Ils sont bien loing au dessoubs de nous, s’ils ne sont bien loing au dessus. Comme ils promettent plus, ils doiuent aussi plus: et pourtant! III, 352.

La iurisdiction ne se donne point en faueur du iuridiciant: c’est en faueur du iuridicié. On fait vn superieur, non iamais pour son profit, ains pour le profit de l’inferieur: et vn medecin pour le malade, non pour soy. Toute magistrature, comme tout art, iette sa fin hors d’elle, III, 296.

Nous ne sçauons pas distinguer les facultez des hommes. De conclurre par la suffisance d’vne vie particuliere, quelque suffisance à l’vsage public, c’est mal conclud. Tel se conduict bien, qui ne conduict pas bien les autres, III, 466.

Les dignitez, les charges se donnent necessairement, plus par fortune que par merite: et a lon tort souuent de s’en prendre aux Roys. Au rebours c’est merueille qu’ils y ayent tant d’heur, y ayans si peu d’adresse, III, 354.

Qui pourroit trouuer moyen, qu’on en peust iuger par iustice, et choisir les hommes par raison, establiroit de ce seul trait, vne parfaite forme de police, III, 358.

Toutes actions publiques sont subiectes à incertaines, et diuerses interpretations: car trop de testes en iugent, III, 518.

Toutes charges importantes ne sont pas difficiles, III, 518.

Ie n’accuse pas vn magistrat qui dorme, pourueu que ceux qui sont soubs sa main, dorment quand et luy. Les loix dorment de mesme, III, 520.

C’est agir, pour sa reputation, et proffit particulier, non pour le bien, de remettre à faire en la place, ce qu’on peut faire en la chambre du conseil: et en plain midy, ce qu’on eust faict la nuict precedente, III, 520.

L’innouation est de grand lustre. L’abstinence de faire, est souuent aussi genereuse, que faire: mais elle est moins au iour, III, 524.

Ie serois d’aduis qu’on estendist nostre vacation et occupation autant qu’on pourroit, pour la commodité publique: et ie trouue la faute en l’autre costé de ne nous y embesongner pas assez tost, I, 596.

Ie ne veux pas qu’on refuse aux charges qu’on prend, l’attention, les pas, les parolles, et la sueur, et le sang au besoing: mais c’est par emprunt et accidentalement; l’esprit se tenant tousiours en repos et en santé: non pas sans action, mais sans vexation, sans passion, III, 492.

Combien de gens se hazardent tous les iours aux guerres, dequoy il ne leur chault: et se pressent aux dangers des batailles, desquelles la perte, ne leur troublera pas le voisin sommeil, III, 492.

Qui se vante, en vn temps malade, comme cestuy-cy, d’employer au seruice du monde, vne vertu naifue et sincere: ou il ne la cognoist pas, les opinions se corrompans auec les mœurs, ou s’il la cognoist, il se vante à tort: et qu’il die, faict mille choses, dequoy sa conscience l’accuse, III, 468.

La plus part de noz vacations sont farcesques. Il faut iouer deuement nostre rolle, mais comme rolle d’vn personnage emprunté. Du masque et de l’apparence, il n’en faut pas faire vne essence réelle, ny de l’estranger le propre. Nous ne sçauons pas distinguer la peau de la chemise, III, 500.

Il faut apprendre à distinguer les bonnetades, qui nous regardent, de celles qui regardent nostre commission, ou nostre suitte, ou nostre mule, III, 500.

VIE SOCIALE.

Considerant la foiblesse de nostre vie, et à combien d’escueils ordinaires et naturels elle est exposée, on n’en deuroit pas faire si grande part à la naissance, à l’oisiueté et à l’apprentissage, I, 598.

En noz actions accoustumees, de mille il n’en est pas vne qui nous regarde, I, 416.

La plus part des regles et preceptes du monde prennent ce train, de nous pousser hors de nous, et chasser en la place, à l’vsage de la societé publique, III, 490.

La societé publique n’a que faire de nos pensees: mais le demeurant, comme nos actions, nostre trauail, nos fortunes et nostre vie, il la faut prester et abandonner à son seruice et aux opinions communes, I, 176.

La volonté et les desirs se font loy eux mesmes, les actions ont à la receuoir de l’ordonnance publique, III, 88.

Les hommes se donnent à louage. Leurs facultez ne sont pas pour eux; elles sont pour ceux, à qui ils s’asseruissent; leurs locataires sont chez eux, ce ne sont pas eux. Il faut mesnager la liberté de nostre ame, et ne l’hypotequer qu’aux occasions iustes; lesquelles sont en bien petit nombre, si nous iugeons sainement, III, 486.

L’occupation est à certaine maniere de gents, marque de suffisance et de dignité. Leur esprit cherche son repos au bransle, comme les enfans au berceau. Ils se peuuent dire autant seruiables à leurs amis, comme importuns à eux mesmes. Personne ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie. Il n’est rien dequoy nous soyons si prodigues, que de ces choses là, desquelles seules l’auarice nous seroit vtile et louable. Pour l’vsage de la vie, et seruice du commerce public, il y peut auoir de l’excez en la pureté et perspicacité de noz esprits. Cette clarté penetrante, a trop de subtilité et de curiosité. Pourtant se trouuent les esprits communs et moins tendus, plus propres et plus heureux à conduire affaires. Et les opinions de la philosophie esleuées et exquises, se trouuent ineptes à l’exercice, III, 486.

La grauité, la robbe, et la fortune de celuy qui parle, donne souuent credit à des propos vains et ineptes. Il n’est pas à presumer, qu’vn monsieur, si suiuy, si redouté, n’aye au dedans quelque suffisance autre que populaire: et qu’vn homme à qui on donne tant de commissions, et de charges, si desdaigneux et si morguant, ne soit plus habile, que cet autre, qui le salue de si loing, et que personne n’employe, III, 350.

Celuy qui va en la presse, il faut qu’il gauchisse, qu’il serre ses couddes, qu’il recule, ou qu’il auance, voire qu’il quitte le droict chemin, selon ce qu’il rencontre. Qu’il viue non tant selon soy, que selon autruy: non selon ce qu’il se propose, mais selon ce qu’on luy propose: selon le temps, selon les hommes, selon les affaires. Somme, il faut viure entre les viuants, et laisser la riuiere courre sous le pont, sans nostre soing: ou à tout le moins, sans nostre alteration, III, 346.

De vray, pourquoy sans nous esmouuoir, rencontrons nous quelqu’vn qui ayt le corps tortu et mal basty, et ne pouuons souffrir le rencontre d’vn esprit mal rengé sans nous mettre en cholere? Cette vitieuse aspreté tient plus au iuge, qu’à la faute, III, 346.

Ceux, qui se desrobent aux offices communs, et à ce nombre infini de regles espineuses, à tant de visages, qui lient vn homme d’exacte preud’hommie, en la vie ciuile: font, à mon gré, vne belle espargne: quelque pointe d’aspreté peculiere qu’ils s’enioignent. C’est aucunement mourir, pour fuir la peine de bien viure. Ils peuuent auoir autre prix, mais le prix de la difficulté, il ne m’a iamais semblé qu’ils l’eussent. Ny qu’en malaisance, il y ait rien audelà, de se tenir droit emmy les flots de la presse du monde, respondant et satisfaisant loyalement à touts les membres de sa charge, II, 644.

Indiscrette nation. Nous ne nous contentons pas de faire sçauoir nos vices, et folies, au monde, par reputation: nous allons aux nations estrangeres, pour les leur faire voir en presence. Mettez trois François aux deserts de Lybie, ils ne seront pas vn mois ensemble, sans se harceler et esgratigner. Vous diriez que cette peregrination, est vne partie dressée, pour donner aux estrangers le plaisir de nos tragedies: et le plus souuent à tels, qui s’esiouyssent de nos maux, et qui s’en moquent, II, 576.

La naifueté et la verité pure, en quelque siecle que ce soit, trouuent encore leur opportunité et leur mise, III, 82.

C’est vn excellent moyen de gaigner le cœur et volonté d’autruy, de s’y aller soubsmettre et fier, pourueu que ce soit librement, et sans contrainte d’aucune necessité, et que ce soit en condition, qu’on y porte vne fiance pure et nette; le front au moins deschargé de tout scrupule, I, 198.

La crainte et la deffiance attirent l’offence et la conuient, I, 196.

Le monde n’est que babil, et ne vis iamais homme, qui ne die plustost plus, que moins qu’il ne doit, I, 272.

On ne parle iamais de soy, sans perte. Les propres condemnations sont tousiours accreuës, les louanges mescruës, III, 332.

La plus honorable vacation, est de seruir au publiq, et estre vtile à beaucoup, III, 390.

La plus heureuse occupation à chascun, faire ses particuliers affaires sans iniustice, III, 394.

Vn honneste homme n’est comtable du vice ou sottise de son mestier; et ne doit pourtant en refuser l’exercice. C’est l’vsage de son pays, et il y a du proffit. Il faut viure du monde, et s’en preualoir, tel qu’on le trouue, III, 500.

Pour estre aduocat ou financier, il n’en faut pas mescognoistre la fourbe, qu’il y a en telles vacations, III, 500.

En toute police, il y a des offices necessaires, non seulement abiects, mais encores vicieux. Les vices y trouuent leur rang, et s’employent à la cousture de nostre liaison: comme les venins à la conseruation de nostre santé. S’ils deuiennent excusables, d’autant qu’ils nous font besoing, et que la necessité commune efface leur vraye qualité: il faut laisser iouer cette partie, aux citoyens plus vigoureux, et moins craintifs, qui sacrifient leur honneur et leur conscience, comme ces autres anciens sacrifierent leur vie, pour le salut de leur pays. Nous autres plus foibles prenons des rolles et plus aysez et moins hazardeux. Le bien public requiert qu’on trahisse, et qu’on mente, et qu’on massacre: resignons cette commission à gens plus obeissans et soupples, III, 80.

Il ne se faict aucun profit qu’au dommage d’autruy, et à ce compte il faudroit condamner toute sorte de guain. Le marchand ne faict bien ses affaires, qu’à la débauche de la ieunesse: le laboureur à la cherté des bleds: l’architecte à la ruine des maisons: les officiers de la Iustice aux procez et querelles des hommes: l’honneur mesme et pratique des Ministres de la religion se tire de nostre mort et de noz vices. Nul Medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l’ancien Comique Grec; ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouuera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d’autruy. Nature ne se dement point en cela de sa generale police: la naissance, nourrissement, et augmentation de chasque chose, est l’alteration et corruption d’vn’ autre, I, 154.

Cent fois le iour, nous nous moquons de nous sur le subiect de nostre voysin, et detestons en d’autres, les defauts qui sont en nous plus clairement: et les admirons d’vne merueilleuse impudence et inaduertence, III, 346.

Ayons tousiours en la bouche ce mot de Platon: Ce que ie treuue mal sain, n’est-ce pas pour estre moy-mesmes mal sain? Ne suis-ie pas moy-mesmes en coulpe? mon aduertissement se peut-il pas renuerser contre moy? Sage et diuin refrein, qui fouete la plus vniuerselle, et commune erreur des hommes. Non seulement les reproches, que nous faisons les vns aux autres, mais noz raisons aussi, et noz arguments et matieres controuerses, sont ordinairement retorquables à nous: et nous enferrons de noz armes, III, 346.

VIEILLESSE.

Nulle vieillesse peut estre si caducque et si rance, à vn personnage qui a passé en honneur son aage, qu’elle ne soit venerable, II, 26.

C’est faute, de ne se sçauoir recognoistre de bonne heure, et ne sentir l’impuissance et extreme alteration que l’aage apporte naturellement et au corps et à l’ame, II, 30.

Quelle resuerie est-ce de s’attendre de mourir d’vne defaillance de forces, que l’extreme vieillesse apporte, et de se proposer ce but à nostre durée: veu que c’est l’espece de mort la plus rare de toutes, et la moins en vsage? Nous l’appellons seule naturelle, comme si c’estoit contre nature, de voir vn homme se rompre le col d’vne cheute, s’estoufer d’vn naufrage, se laisser surprendre à la peste ou à vne pleuresie, et comme si nostre condition ordinaire ne nous presentoit à tous ces inconuenients. Ne nous flattons pas de ces beaux mots: on doit à l’auenture appeler plustost naturel, ce qui est general, commun et vniuersel, I, 594.

C’est vne puissante maladie, et qui se coule naturellement et imperceptiblement: il y faut grande prouision d’estude, et grande precaution, pour euiter les imperfections qu’elle nous charge: ou aumoins affoiblir leur progrez, III, 134.

Tantost c’est le corps qui se rend le premier à la vieillesse: par fois aussi c’est l’ame: et en ay assez veu, qui ont eu la ceruelle affoiblie, auant l’estomach et les iambes. Et d’autant que c’est vn mal peu sensible à qui le souffre, et d’vne obscure montre, d’autant est-il plus dangereux, I, 598.

Dieu faict grace à ceux à qui il soustrait la vie par le menu. C’est le seul benefice de la vieillesse. La derniere mort en sera d’autant moins plaine et nuisible: elle ne tuera plus qu’vn demy, ou vn quart d’homme, III, 674.

Bien sert à la decrepitude de nous fournir le doux benefice d’inapperceuance et d’ignorance, et facilité à nous laisser tromper. Si nous y mordions, que seroit-ce de nous? II, 36.

La raison nous commande de nous despouiller, quand nos robbes nous chargent et empeschent, et de nous coucher quand les iambes nous faillent, II, 30.

En la vieillesse, nos ames sont subiectes à des maladies et imperfections plus importunes, qu’en la ieunesse. La sagesse, en elle, est le desgout des choses presentes deu à l’impuissance. Outre vne sotte et caduque fierté, vn babil ennuyeux, ces humeurs espineuses et inassociables, vn soin ridicule des richesses, lors que l’vsage en est perdu, i’y trouue plus d’enuie, d’iniustice et de malignité. Elle nous attache plus de rides en l’esprit qu’au visage: et ne se void point d’ames, ou fort rares, qui en vieillissant ne sentent l’aigre et le moisi, III, 134.

Nostre estude et nostre enuie deuroyent quelque fois sentir la vieillesse. Nous auons le pied à la fosse, et noz appetits et poursuites ne font que naistre, II, 588.

Voyez vn vieillart, qui demande à Dieu qu’il luy maintienne sa santé entiere et vigoureuse; c’est à dire qu’il le remette en ieunesse. N’est-ce pas folie? Sa condition ne le porte pas, III, 648.

Le soulagement que ie trouue en ma vieillesse, c’est qu’elle amortist en moy plusieurs desirs et soings, dequoy la vie est inquietée. Le soing du cours du monde, le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, de moy, II, 588.

C’est grand simplesse, d’alonger et anticiper, comme chacun fait, les incommoditez humaines. I’ayme mieux estre moins long temps vieil, que d’estre vieil, auant que de l’estre, III, 182.

A mesure que les commoditez naturelles nous faillent, soustenons nous par les artificielles. C’est iniustice, d’excuser la ieunesse de suyure ses plaisirs, et deffendre à la vieillesse d’en rechercher, III, 436.

Il faut retenir à tout nos dents et nos griffes, l’vsage des plaisirs de la vie, que nos ans nous arrachent des poings, les vns apres les autres, I, 426.

Ie hay cet accidental repentir que l’aage apporte. Le chagrin, et la foiblesse nous impriment vne vertu lasche, et caterreuse. Il ne nous faut pas laisser emporter si entiers, aux alterations naturelles, que d’en abastardir notre iugement, III, 130.

Qui vit iamais vieillesse qui ne louast le temps passé, et ne blasmast le present, chargeant le monde et les mœurs des hommes, de sa misere et de son chagrin? II, 420.

L’esprit parfois a le priuilege, de se r’auoir de la vieillesse, ie luy conseille autant que ie puis, de le faire: qu’il verdisse ce pendant, s’il peut, comme le guy sur vn arbre mort, III, 184.

Quand ie pourroy me faire craindre, i’aimeroy encore mieux me faire aymer. Il y a tant de sortes de deffauts en la vieillesse, tant d’impuissance, elle est si propre au mespris, que le meilleur acquest qu’elle puisse faire, c’est l’affection et amour des siens: le commandement et la crainte, ce ne sont plus ses armes, II, 34.

La vieillesse a vn peu besoin d’estre traictee plus tendrement. Recommandons la à ce Dieu protecteur de santé et de sagesse: mais gaye et sociale, III, 704.

VOLUPTÉ (PLAISIRS).

I’estime pareille iniustice, de prendre à contre cœur les voluptez naturelles, que de les prendre trop à cœur, III, 684.

Qui ne se donne loisir d’auoir soif, ne sçauroit prendre plaisir à boire, I, 488.

La volupté est qualité peu ambitieuse; elle s’estime assez riche de soy, sans y mesler le prix de la reputation: et s’ayme mieux à l’ombre, III, 182.

L’intemperance est peste de la volupté: et la temperance n’est pas son fleau: c’est son assaisonnement, III, 692.

La iouissance des voluptez mesmes, l’aysance et la facilité, oste aux roys l’aigredouce pointe que nous y trouuons, I, 488.

VOYAGES.

Le voyager me semble vn exercice profitable. L’ame y a vne continuelle exercitation, à remarquer des choses incogneuës et nouuelles. Et ie ne sçache point meilleure escole, à façonner la vie, que de luy proposer incessamment la diuersité de tant d’autres vies, fantasies, et vsances: et luy faire gouster vne si perpetuelle varieté de formes de nostre nature. Le corps n’y est ny oisif ny trauaillé: et cette moderee agitation le met en haleine, III, 430.

I’observe en mes voyages cette praticque, pour apprendre tousiours quelque chose, par la communication d’autruy, qui est vne des plus belles escholes qui puisse estre, de ramener tousiours ceux, auec qui ie confere, aux propos des choses qu’ils sçauent le mieux. Car il aduient le plus souuent au contraire, que chacun choisit plustost à discourir de mestier d’un autre que du sien: estimant que c’est autant de nouuelle reputation acquise: par ce train vous ne faictes iamais rien qui vaille. Ainsin, il faut trauailler de reietter tousiours l’architecte, le peintre, le cordonnier, et ainsi du reste chacun à son gibier, I, 92.


TABLE DES MATIÈRES
OBJET DE CE FASCICULE.


[Abondance]. [Absence] (Amitié, Mariage). [Actions]. [Adultère] (Chasteté, Mariage). [Affaires] (Fortune, Vie publique). [Affection] (Enfants). [Age]. [Ambassadeurs]. [Ambition]. [Ame] (Immortalité de l’âme). [Amitié]. [Amour]. [Ampleur de vue]. [Animaux]. [Art militaire]. [Art mil]. (Quelques façons de procéder de Jules César). [Auteurs]. [Avarice]. [Beauté]. [Bien, Biens]. [Bon sens]. [Bonheur]. [Bonté]. [Caractère]. [Cérémonie]. [Changements]. [Chasse]. [Chasteté]. [Châtiment]. [Choses]. [Civilité]. [Colère]. [Combat]. [Commandement]. [Compassion]. [Conduite] (Fortune). [Conférence]. [Confession]. [Confiance]. [Connaissance de soi-même]. [Conscience]. [Conseil]. [Constance]. [Continence]. [Contradiction] (Contraste). [Contrainte]. [Conversation]. [Courage] (Fermeté). [Coutume] (Habitude). [Crédulité] (Prédictions, Miracles). [Critique]. [Croyances] (Religion). [Cruauté]. [Devoir]. [Dévotion] (Dieu, Prières). [Dieu] (Dévotion, Prières, Reliques). [Dieux]. [Dire et faire]. [Dissimulation]. [Divers]. [Diversion]. [Douleur]. [Duel] (Escrime). [Économie]. [Éducation]. [Éloquence]. [Enfant]. [Escrime] (Duel). [Espérance]. [Esprit]. [Essais]. [État] (Gouvernement). [État militaire] (Profession). [Expérience]. [Fatalité]. [Femme] (Amour, Mariage, Ménage). [Fermeté] (Courage). [Festin]. [Flatterie]. [Folie]. [Fortune]. [Foule]. [Français]. [Funérailles]. [Gens de lettres]. [Gloire] (Réputation). [Guerre civile] (Troubles intérieurs). [Habitudes] (Coutumes). [Histoire]. [Homme]. [Honnêteté]. [Ignorance]. [Imagination]. [Immortalité de l’âme]. [Imposture]. [Indépendance]. [Indigence]. [Initiative]. [Insatiabilité de l’homme]. [Inspiration]. Instruction. [Irrésolution]. [Ivrognerie]. [Jalousie]. [Jeux publics]. [Jugement]. [Justice] (Langage judiciaire, Lois). [Lâcheté] (Peur). [Laideur]. [Langage]. [Langage judiciaire]. [Libéralité]. [Liberté]. [Livres]. [Lois] (Justice, Langage judiciaire). [Louange] (Flatterie, Gloire, Réputation). [Mal, maux.] [Maladie]. [Mariage]. [Médecin, médecine] (Maux, Maladie). [Méditation]. [Mémoire]. [Ménage] (Femme, Mariage). [Mensonge]. [Miracles] (Crédulité, Croyances). [Modération]. [Modes]. [Mœurs]. [Monde]. [Montaigne] (Ménage, Mort, etc.). [Mort] (Maux, Suicide, Vie). [Nature] (Philosophie). [Noblesse] (Noms). [Noms] (Noblesse). [Nouveauté]. [Obéissance]. [Odeurs]. [Opinion]. [Parenté]. [Paris]. [Parole]. [Parole donnée]. [Passions]. [Pédantisme]. [Peine] (Punition). [Pénitence]. [Pensées]. [Pères]. [Peuples]. [Peur]. [Philosophie] (Vérité). [Physionomie]. [Plaisirs] (Volupté). [Pluralité des mondes]. [Poésie]. Politique. [Prédictions] (Crédulité). [Présomption]. [Prévoyance]. [Prières] (Dévotion, Dieu). [Procès]. [Productions littéraires]. [Prolétaires]. [Providence]. [Qualités]. [Querelles]. [Raison]. [Raison d’État]. [Récompenses honorifiques]. [Religion] (Dévotion, Dieu, Dieux). [Repentir]. [Réputation] (Ame, Gloire). [Ressemblance, Dissemblance]. [Retraite]. [Richesses]. [Rois] (Vie publique). [Rome]. [Sagesse]. [Santé]. [Savants]. [Savoir, science]. [Secrets]. [Sens (Des)]. [Société]. [Sottise]. [Souvenir]. [Suicide]. [Testament]. [Torture]. [Trahison]. [Tristesse]. [Troubles politiques] (Guerre civile). [Vanité] (Présomption). [Vengeance]. [Vérité] (Philosophie). [Versatilité]. [Vertu]. [Vices]. [Vie]. [Vie privée]. [Vie publique]. [Vie sociale]. [Vieillesse]. [Volupté] (Plaisirs). [Voyages].

FASCICULE F