NOTE SUR LA LANGUE DE MONTAIGNE


Le XVIe siècle fut pour la langue française, comme pour toutes choses, une époque de transition, chacun écrivait un peu à sa fantaisie; Montaigne a fait de même.

Style.—Son style est bref, concis et mouvementé. Il écrit comme il parle, en quoi il fut un précurseur. Ce qui aussi lui est propre, c’est le choix des expressions, si souvent imaginées; ce sont les locutions et mots qu’il emploie, tirés de l’ancienne langue romane, des patois de l’époque ou forgés par lui, toujours si parfaitement adaptés à l’idée qu’il veut rendre; et aussi ses tournures de phrase, qui tiennent beaucoup du latin, langue dans laquelle il avait été élevé. Mais si, à l’instar des meilleurs écrivains de l’antiquité, l’idée principale est toujours chez lui exactement suivie et nettement exprimée, quand des additions ultérieures ne sont pas encore intervenues, il ne pratique pas les longues périodes comme les maîtres de cette époque et leurs imitateurs; ses arguments sont présentés avec simplicité, ses déductions sont aisées, la phrase est courte et n’est pas surchargée de propositions incidentes.

Montaigne observe généralement, dans le détail, les règles grammaticales assez flottantes de son temps, tout en s’en écartant fréquemment au caprice de sa plume. Les principales particularités qui à cet égard, et sans rien avoir d’absolu, se présentent tant du fait de leur auteur que des errements qui alors avaient cours, et indépendamment des fautes d’impression, sont les suivantes:

Syntaxe.—Les inversions sont fréquentes: Ainsi faisoient aucuns chirurgiens... les operations de leur art;—Bon est-il tousiours de les ouïr;—Mais ceci sçais-ie par experience.

Les pléonasmes également; surtout par le fait d’idées, de membres de phrase jointifs, ayant une signification identique, mais parfois aussi par la répétition de mots (noms ou adjectifs) ayant même sens; ces derniers sont notablement en moins grand nombre dans l’éd. de 95 que dans celles qui l’ont précédée: Ie cherche à conniller et à me desrober de ce passage;—S’il arriuoit que mes humeurs pleussent et accordassent à quelque honneste homme;—Estranges et inouys;—forcée et tendue;—esbaudi et resioui.

Des noms, aujourd’hui masculins, sont féminins, et réciproquement: Vn dot, vne poison.—D’autres sont des deux genres: vn art ou vne art.

Des infinitifs sont employés comme substantifs: le bien dire.

Des verbes sont mis au singulier, alors qu’ils ont plusieurs sujets, quand ces sujets sont au singulier: La touche d’vn bon mariage et sa vraie preuue regarde le temps.

Certains verbes intransitifs aujourd’hui sont employés transitivement et inversement: Ressembler son pere;—L’vn plainct la compagnie de sa femme.

D’autres, alors réfléchis, n’ont plus cette forme et réciproquement: Se trauailler;—Nous repentons.

Les compléments indirects sont souvent unis au verbe par des prépositions autres que celles que nous emploierions: Se fier de quelque chose;—Ne craindre point à mourir;—Si en l’aage que ie l’ai connu.

Association de compléments construits différemment: plongé en l’oisiueté et aux delices;—Labienus ne peut souffrir cette perte ny de suruiure à.

Adjectifs employés adverbialement: mieux sçauant.

L’article souvent supprimé: Autant que fortune leur dure;—Comme bestes furieuses.

De même la préposition de: Rien trop.

Faire employé pour éviter la répétition d’un verbe précédent: Ie n’en cognoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps.

Aller employé comme auxiliaire, auquel cas le verbe qui suit est au participe présent: Ceux qui nous vont instruisant.

Ils, vous, remplaçant le pronom indéfini on: Ils disent à ceux auec qui vous estes.

On s’écrivant fréquemment l’on, lon: l’on m’aprint;—à l’aduenture les estime lon.

Aucun, nul, ayant le sens affirmatif chaque fois qu’une négation ne les accompagne pas: Aucuns me conuient d’escrire;—Exemple aussi remarquable que nul des precedents.

Dans l’emploi de ne... pas, l’un de ces deux mots est souvent omis: Affin que ie ne parle de luy;—Est-ce pas faire vne muraille sans pierre.

Ainsin mis pour ainsi devant un mot commençant par une voyelle: ainsin il aduint;—en pareil cas on trouve également ains: ains instruire.

L’affixe privatif in ou im est employé avec nombre de mots qui ne le comportent plus aujourd’hui: ineloquent; impremeditement (sans préméditation).

Orthographe.—La différence d’orthographe entre l’édition de 1588 et celle de l’ex. de Bordeaux d’une part, et l’orthographe de l’édition de 1595 de l’autre, est très sensible, surtout dans les additions de cette dernière qui se rapproche beaucoup plus de l’orthographe actuelle; elle se ressent très manifestement de la surveillance exercée par Mlle de Gournay sur l’impression de cette édition. Néanmoins, dans celle-ci, comme dans les précédentes, les fautes indéniables d’impression sont fort nombreuses; dans cette catégorie, nous rangeons entre autres les mots qui dans une même page se rencontrent avec des orthographes différentes, tels que enfants et enfans (III, 664, 1 et 9), plustot et plustost (III, 670, 12 et 15), et ils sont légion.

Certains mots que nous écrivons en deux ou plusieurs mots, avec ou sans trait d’union, s’écrivent en un seul et réciproquement: Dequoy, trestout, par ce que, bon-heur, bon heur.—Très marque du superlatif faisant indifféremment corps ou non, et dans ce dernier cas presque toujours uni à lui par un trait d’union, avec l’adjectif ou adverbe auquel il se rapporte: Tres-desagreable, tresdesagreable ou tres desagreable; tres-aduantageusement, tresaduantageusement ou tres aduantageusement.

Le même mot, souvent à peu d’intervalle, s’écrit de diverses façons: Dit, dy, dict, deit, dist;—conte, comte, compte;—rang, reng, ranc.

Lettres u et v employées l’une pour l’autre: v si la lettre est majuscule ou initiale d’un mot, u si elle est à l’intérieur: AV LECTEVR;—vn lieure.

Substitution de lettres et de diphtongues les unes aux autres: a pour e, et réciproquement: accidant, harengue;—c pour ch, pour q, pour s, cercher, donq, defence;—e pour ai: fresche;—f pour ph, orthografe;—g pour j, magesté;—i pour j, et réciproquement; lorsque deux i se suivent, le dernier se transforme alors en j: ie, Dij;—i pour é: cerimonie;—o pour ou: formi;—t pour c: antien;—s pour x: pris;—u pour o, pour eu et ou, et réciproquement: vmbre, rigur, concurre, receu;—y pour i, surtout à la fin des mots: yure, moy, luy;—ai mis pour a: Montaigne, compaignie;—eu pour u: seureté;—ie pour e: legier;—oi et oy pour ai: François, i’estois, i’estoys;—ou pour eu: treuue;—ui pour i: vuide, etc.

S, x, z employés indifféremment comme marque du pluriel: nos, noz; lois, loix.

Addition de lettres parasites provenant d’étymologie vraie ou fausse: b: fiebure;—c: plainct;—d: aduenture;—f: vifue;—g: cognoistre;—h: autheur;—l: tiltre;—n: besongne;—p: nopces;—s: mesme;—u: guain, etc.

Suppression du T final au pluriel de certains noms: enfans, mas, precedens.

Suppression du t euphonique: sera-il, y a il, pour «sera-t-il», «y a-t-il»; son remplacement parfois par l’ ou l: fera-l’on ou fera lon, pour «fera-t-on.»

Suppression fréquente de lettres doubles: home, feme, hale, frape, batre, etc.

Etc., etc.

Il est à observer que ces modifications n’ont aucune influence sur la prononciation qui, pour la plupart des mots, est celle de nos jours.

Accents.—L’accent circonflexe n’existe pas: ame, pastre.

L’accent grave ne se trouve que sur l’à préposition, ou sur adverbe: à moy, où est-il.

L’accent aigu ne se met que sur l’é des syllabes finales où il n’est pas muet: aimé, aimée, capacité, dés (dès que), és; même dans ce cas (aux, dans les) on l’omet d’ordinaire lorsque la syllabe se termine par s, x ou z: authorité, authoritez.

Il est fait assez fréquemment usage du tréma sur l’é et sur l’u: poëte, deuë, loüange, roüage.

Ponctuation.—Les phrases sont courtes, trop parfois au préjudice du sens qui gagnerait à plus de liaison; le point et virgule est fréquent, mais presque toujours remplacé par deux points; les virgules sont prodiguées outre mesure, surtout dans l’édition de 1595; et ce sur la recommandation expresse de l’auteur qui, pour son propre compte, s’en abstient d’ordinaire quand c’est lui-même qui écrit.

Dans le principe, Montaigne s’en était remis complètement à ses imprimeurs de ces détails d’orthographe et de ponctuation, en lesquels lui-même se reconnaît «peu expert en l’vn et en l’autre» (III, 412). Vers la fin, uniquement occupé à parfaire son livre, il y prête davantage attention, d’où cette note écrite de sa main au verso du titre de l’exemplaire de Bordeaux en vue de la réimpression de l’ouvrage, note qui résume sa manière de voir en la matière, et donne un spécimen intéressant de sa propre orthographe:

Montre montrer remontrer etc. escriues les sans (s) a la differance de monstre monstrueus

cest home ceste fame escriues le sans (s) a la differance de c’est c’estoit

ainsi mettes le sans (n) quand une voyelle suit et aueq (n) si c’est vne consonante ainsi marcha ainsin alla (Montaigne dit le contraire de ce qu’il veut dire, mais les deux exemples qu’il donne l’indiquent sans erreur possible).

campaigne espaigne gascouigne etc. mettez vn (i) dauant le (g) come a montaigne non pas sans (i) campagne espagne

ne mettez en grande lettre que les noms propres ou au moins ne diuersifies pas come en cet examplere que vn mesme mot soit tantost en grande lettre tantost en petite

la prose latine grecque ou autre estrangiere il la faut mettre parmi la prose françoise en caractere differant les vers a part et les placer selon leur nature pentamettres saphiques les demi vers les comancemans au bout de la ligne la fin sur la fin en cet examplere il y a mille fautes en tout cela

Mettes regles regler non pas reigles reigler.

Suiues lorthografe antiene

outre les corrections qui sont en cet examplaire il y a infinies autres a faire de quoi limprimeur se pourra auiser, mais regarder de pres aus poincts qui sont en ce stile de grande importance

sil treuue vne mesme chose en mesme sens deus fois qu’il en oste l’vne ou il verra qu’elle sert le moins

c’est vn langage coupé qu’il n’y espargne les poincts et lettres maiuscules. Moi mesme ai failli souuant a les oster et a mettre des comma (deux points) ou il faloit vn poinct.

qu’il voie en plusieurs lieus ou il y a des parantheses s’il ne suffira de distinguer le sens aueq des poincts.

quil mette tout au long les dates et sans chiffre.


Nota.—Les mots du Glossaire en italique égyptienne sont ceux des Essais; ils sont écrits tels qu’on les y trouve, par suite: l’I est toujours substitué au J et l’U et le V le sont l’un à l’autre, U s’employant dans le corps des mots, et V au commencement. En outre les accents sur les e font défaut, sauf dans les syllabes finales dont l’e n’est pas muet.


ESSAIS DE MONTAIGNE.


GLOSSAIRE
des mots et locutions qui se trouvent dans les Essais

et sont aujourd’hui tombés en désuétude ou peu usités, dont le sens s’est modifié, que l’auteur emploie dans une acception qui lui est propre, ou dont l’orthographe actuelle est quelque peu différente (un grand nombre par suite de l’usage, quelques-uns par faute évidente d’orthographe de l’auteur ou d’impression).


[A] [B] [C] [D] [E] [F] [G] [H] [I] [J] [L] [M] [N] [O] [P] [Q] [R] [S] [T] [U] [V] [Y]


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