TABLE DES MATIÈRES

Notice sur Cervantes[III]
Portrait de Cervantes, par lui-même[XIII]
Dédicace a don Pedro Fernandez de Castro, comte de Lemos[XV]
Préface de la première partie[2]
Un mot sur cette nouvelle traduction[4]
[PREMIÈRE PARTIE]
LIVRE PREMIER
Chap. I.

Qui traite de la qualité et des habitudes de l'ingénieux don Quichotte

[5]
Chap. II.

Qui traite de la première sortie que fit l'ingénieux don Quichotte

[8]
Chap. III.

Où l'on raconte de quelle plaisante manière don Quichotte fut armé chevalier

[12]
Chap. IV.

De ce qui arriva à notre chevalier quand il fut sorti de l'hôtellerie

[16]
Chap. V.

Où se continue le récit de la disgrâce de notre chevalier

[20]
Chap. VI.

De la grande et agréable enquête que firent le curé et le barbier dans la bibliothèque de notre chevalier

[23]
Chap. VII.

De la seconde sortie de notre bon chevalier don Quichotte de la Manche

[27]
Chap. VIII.

Du beau succès qu'eut le valeureux don Quichotte dans l'épouvantable et inouïe aventure des moulins à vent

[31]
LIVRE DEUXIÈME
Chap. IX.

Où se conclut et se termine l'épouvantable combat du brave Biscaïen et du Manchois

[36]
Chap. X.

Du gracieux entretien qu'eut don Quichotte avec Sancho Panza son écuyer

[39]
Chap. XI.

De ce qui arriva à don Quichotte avec les chevriers

[42]
Chap. XII.

De ce que raconta un berger à ceux qui étaient avec don Quichotte

[46]
Chap. XIII.

Où se termine l'histoire de la bergère Marcelle, avec d'autres événements

[48]
Chap. XIV.

Où sont rapportés les vers désespérés du berger défunt, et autres choses non attendues

[55]
LIVRE TROISIÈME
Chap. XV.

Où l'on raconte la désagréable aventure qu'éprouva don Quichotte en rencontrant les muletiers Yangois

[58]
Chap. XVI.

De ce qui arriva à notre chevalier dans l'hôtellerie qu'il prenait pour un château

[63]
Chap. XVII.

Où se continuent les travaux innombrables du vaillant don Quichotte et de son écuyer dans la malencontreuse hôtellerie, prise à tort pour un château

[67]
Chap. XVIII.

Où l'on raconte l'entretien que don Quichotte et Sancho Panza eurent ensemble, avec d'autres aventures dignes d'être rapportées

[72]
Chap. XIX.

Du sage et spirituel entretien que Sancho eut avec son maître, de la rencontre qu'ils firent d'un corps mort, ainsi que d'autres événements fameux

[80]
Chap. XX.

De la plus étonnante aventure qu'ait jamais rencontrée aucun chevalier errant, et de laquelle don Quichotte vint à bout à peu de frais

[84]
Chap. XXI.

Qui traite de la conquête de l'armet de Mambrin, et autres choses arrivées à notre invincible chevalier

[92]
Chap. XXII.

Comment don Quichotte donna la liberté à une quantité de malheureux qu'on menait, malgré eux, où ils ne voulaient pas aller

[100]
Chap. XXIII.

De ce qui arriva au fameux don Quichotte dans la Sierra Morena, et de l'une des plus rares aventures que rapporte cette véridique histoire

[107]
Chap. XXIV.

Où se continue l'aventure de la Sierra Morena

[115]
Chap. XXV.

Des choses étranges qui arrivèrent au vaillant chevalier de la Manche dans la Sierra Morena, et de la pénitence qu'il fit, à l'imitation du Beau Ténébreux

[120]
Chap. XXVI.

Où se continuent les raffinements d'amour du galant chevalier de la Manche, dans la Sierra Morena

[131]
Chap. XXVII.

Comment le curé et le barbier vinrent à bout de leur dessein, avec d'autres choses dignes d'être racontées

[136]
LIVRE QUATRIÈME
Chap. XXVIII.

De la nouvelle et agréable aventure qui arriva au curé et au barbier dans la Sierra Morena

[144]
Chap. XXIX.

Qui traite du gracieux artifice qu'on employa pour tirer notre amoureux chevalier de la rude pénitence qu'il accomplissait

[152]
Chap. XXX.

Qui traite de la finesse d'esprit que montra la belle Dorothée, ainsi que d'autres choses non moins divertissantes

[159]
Chap. XXXI.

Du plaisant dialogue qui eut lieu entre don Quichotte et Sancho, son écuyer, avec d'autres événements

[165]
Chap. XXXII.

Qui traite de ce qui arriva dans l'hôtellerie à don Quichotte et à sa compagnie

[172]
Chap. XXXIII.

Où l'on raconte l'aventure du Curieux malavisé

[176]
Chap. XXXIV.

Où se continue la nouvelle du Curieux malavisé

[183]
Chap. XXXV.

Qui traite de l'effroyable bataille que livra don Quichotte à des outres de vin rouge, et où se termine la nouvelle du Curieux malavisé

[191]
Chap. XXXVI.

Qui traite d'autres intéressantes aventures arrivées dans l'hôtellerie

[196]
Chap. XXXVII.

Où se poursuit l'histoire de la princesse Micomicon, avec d'autres plaisantes aventures

[200]
Chap. XXXVIII.

Où se continue le curieux discours que fit don Quichotte sur les lettres et sur les armes

[206]
Chap. XXXIX.

Où le captif raconte sa vie et ses aventures

[209]
Chap. XL.

Où se continue l'histoire du captif

[214]
Chap. XLI.

Où le captif termine son histoire

[220]
Chap. XLII.

De ce qui arriva de nouveau dans l'hôtellerie, et de plusieurs autres choses qui méritent d'être connues

[230]
Chap. XLIII.

Où l'on raconte l'intéressante histoire du garçon muletier, avec d'autres événements extraordinaires arrivés dans l'hôtellerie

[235]
Chap. XLIV.

Où se poursuivent les événements inouïs de l'hôtellerie

[240]
Chap. XLV.

Où l'on achève de vérifier les doutes sur l'armet de Mambrin et sur le bât de l'âne, avec d'autres aventures aussi véritables

[245]
Chap. XLVI.

De la grande colère de don Quichotte, et d'autres choses admirables

[250]
Chap. XLVII.

Qui contient diverses choses

[255]
Chap. XLVIII.

Suite du discours du chanoine sur le sujet des livres de chevalerie

[261]
Chap. XLIX.

De l'excellente conversation de don Quichotte et de Sancho Panza

[265]
Chap. L.

De l'agréable dispute du chanoine et de don Quichotte

[270]
Chap. LI.

Contenant ce que raconta le chevrier

[274]
Chap. LII.

Du démêlé de don Quichotte avec le chevrier, et de la rare aventure des pénitents, que le chevalier acheva à la sueur de son corps

[277]
[SECONDE PARTIE]

Préface de la seconde partie

[291]
Chap. I.

De ce qui se passa entre le curé et le barbier avec don Quichotte, au sujet de sa maladie

[293]
Chap. II.

Qui traite de la grande querelle qu'eut Sancho Panza avec la nièce et la gouvernante, ainsi que d'autres plaisants événements

[300]
Chap. III.

Du risible entretien qu'eurent ensemble don Quichotte, Sancho Panza et le bachelier Samson Carrasco

[303]
Chap. IV.

Où Sancho Panza répond aux questions et éclaircit les doutes du bachelier Samson Carrasco, avec d'autres événements dignes d'être racontés

[308]
Chap. V.

Du spirituel, profond et gracieux entretien de Sancho et de sa femme, avec d'autres événements dignes d'heureuse souvenance

[311]
Chap. VI.

Qui traite de ce qui arriva à don Quichotte avec sa nièce et sa gouvernante, et l'un des plus importants chapitres de cette histoire

[315]
Chap. VII.

De ce qui se passa entre don Quichotte et son écuyer, ainsi que d'autres événements on ne peut plus dignes de mémoire

[318]
Chap. VIII.

De ce qui arriva à don Quichotte et à Sancho en allant voir Dulcinée

[323]
Chap. IX.

Où l'on raconte ce qu'on y verra

[328]
Chap. X.

Où l'on raconte le stratagème qu'employa Sancho pour enchanter Dulcinée, avec d'autres événements non moins plaisants que véritables

[331]
Chap. XI.

De l'étrange aventure du char des Cortès de la mort

[336]
Chap. XII.

De l'étrange aventure qui arriva au valeureux don Quichotte, avec le grand chevalier des Miroirs

[340]
Chap. XIII.

Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage avec le piquant dialogue qu'eurent ensemble les écuyers

[343]
Chap. XIV.

Où se poursuit l'aventure du chevalier du Bocage

[348]
Chap. XV.

Quels étaient le chevalier des Miroirs et l'écuyer au grand nez

[355]
Chap. XVI.

De ce qui arriva à don Quichotte avec un chevalier de la Manche

[356]
Chap. XVII.

De la plus grande preuve de courage qu'ait jamais donnée don Quichotte, et de l'heureuse fin de l'aventure des lions

[362]
Chap. XVIII.

De ce qui arriva à don Quichotte dans la maison de don Diego

[368]
Chap. XIX.

De l'aventure du berger amoureux, et de plusieurs autres chose

[373]
Chap. XX.

Des noces de Gamache, et de ce qu'y fit Basile

[378]
Chap. XXI.

Suite des noces de Gamache, et des choses étranges qui y arrivèrent

[383]
Chap. XXII.

De l'aventure inouïe de la caverne de Montesinos, dont le malheureux don Quichotte vint à bout

[387]
Chap. XXIII.

Des admirables choses que l'incomparable don Quichotte prétendit avoir vues dans la profonde caverne de Montesinos, et dont l'invraisemblance et la grandeur font que l'on tient cette aventure pour apocryphe

[392]
Chap. XXIV.

Où l'on verra mille babioles aussi ridicules qu'elles sont nécessaires pour l'intelligence de cette véridique histoire

[399]
Chap. XXV.

De l'aventure du braiment de l'âne, de celle du joueur de marionnettes, et des divinations admirables du singe

[403]
Chap. XXVI.

De la représentation du tableau avec d'autres choses qui ne sont en vérité que mauvaises

[409]
Chap. XXVII.

Où l'on apprend ce qu'étaient maître Pierre et son singe, avec le fameux succès qu'eut don Quichotte dans l'aventure du braiment, qu'il ne termina pas comme il avait pensé

[415]
Chap. XXVIII.

Des grandes choses que dit Ben-Engeli, et que saura celui qui les lira s'il les lit avec attention

[419]
Chap. XXIX.

De la fameuse aventure de la barque enchantée

[422]
Chap. XXX.

De ce qui arriva à don Quichotte avec une belle chasseresse

[426]
Chap. XXXI.

Qui traite de plusieurs grandes choses

[429]
Chap. XXXII.

De la réponse que fit don Quichotte aux invectives de l'ecclésiastique

[434]
Chap. XXXIII.

De la conversation qui eut lieu entre la duchesse et Sancho Panza, conversation digne d'être lue avec attention

[443]
Chap. XXXIV.

Des moyens qu'on trouva pour désenchanter Dulcinée

[447]
Chap. XXXV.

Suite des moyens qu'on prit pour désenchanter Dulcinée, etc.

[452]
Chap. XXXVI.

De l'étrange et inouïe aventure de la duègne Doloride, appelée la comtesse Trifaldi, et d'une lettre que Sancho écrivit à sa femme

[456]
Chap. XXXVII.

Suite de la fameuse aventure de la duègne Doloride

[459]
Chap. XXXVIII.

Où la duègne Doloride raconte son aventure

[460]
Chap. XXXIX.

Suite de l'étonnante et mémorable histoire de la comtesse Trifaldi

[464]
Chap. XL.

Suite de cette aventure, avec d'autres choses de même importance

[466]
Chap. XLI.

De l'arrivée de Chevillard, et de la fin de cette longue et terrible aventure

[470]
Chap. XLII.

Des conseils que don Quichotte donna à Sancho Panza touchant le gouvernement de l'île, etc.

[476]
Chap. XLIII.

Suite des conseils que don Quichotte donna à Sancho

[480]
Chap. XLIV.

Comment Sancho alla prendre possession du gouvernement de l'île, et de l'étrange aventure qui arriva à don Quichotte dans le château

[483]
Chap. XLV.

Comment le grand Sancho prit possession de son île, et de la manière dont il gouverna

[488]
Chap. XLVI.

De l'épouvantable charivari que reçut don Quichotte pendant qu'il rêvait à l'amour d'Altisidore

[492]
Chap. XLVII.

Suite du gouvernement du grand Sancho Panza

[495]
Chap. XLVIII.

De ce qui arriva à don Quichotte avec la señora Rodriguez, et d'autres choses aussi admirables

[501]
Chap. XLIX.

De ce qui arriva à Sancho Panza, en faisant la ronde dans son île

[506]
Chap. L.

Des enchanteurs qui fouettèrent la señora Rodriguez et qui égratignèrent don Quichotte

[513]
Chap. LI.

Suite du gouvernement de Sancho Panza

[519]
Chap. LII.

Aventure de la seconde Doloride, autrement la señora Rodriguez

[524]
Chap. LIII.

De la fin du gouvernement de Sancho Panza

[528]
Chap. LIV.

Qui traite des choses relatives à cette histoire et non à d'autres

[532]
Chap. LV.

De ce qui arriva à Sancho en chemin

[536]
Chap. LVI.

De l'étrange combat de don Quichotte et du laquais Tosilos, au sujet de la fille de la señora Rodriguez

[540]
Chap. LVII.

Comment don Quichotte prit congé du duc, et de ce qui lui arriva avec la belle Altisidore, demoiselle de la duchesse

[543]
Chap. LVIII.

Comment don Quichotte rencontra aventures sur aventures, et en si grand nombre, qu'il ne savait de quel côté se tourner

[546]
Chap. LIX.

De ce qui arriva à don Quichotte, et que l'on peut véritablement appeler une aventure

[553]
Chap. LX.

De ce qui arriva à don Quichotte en allant à Barcelone

[558]
Chap. LXI.

De ce qui arriva à don Quichotte à son entrée dans Barcelone, avec d'autres choses qui semblent plus vraies que raisonnables

[566]
Chap. LXII.

Aventure de la tête enchantée, ainsi que d'autres enfantillages qu'on ne peut s'empêcher de raconter

[567]
Chap. LXIII.

Du plaisant résultat qu'eut pour Sancho sa visite aux galères, et de l'aventure de la belle Morisque

[575]
Chap. LXIV.

De l'aventure qui causa le plus de chagrin à don Quichotte parmi toutes celles qui lui fussent jamais arrivées

[580]
Chap. LXV.

Où l'on fait connaître qui était le chevalier de la Blanche-Lune, et où l'on raconte la délivrance de don Gregorio, ainsi que d'autres événements

[583]
Chap. LXVI.

Qui traite de ce que verra celui qui voudra le lire

[586]
Chap. LXVII.

De la résolution que prit don Quichotte de se faire berger tout le temps qu'il était obligé de ne point porter les armes

[589]
Chap. LXVIII.

Aventure de nuit, qui fut plus sensible à Sancho qu'à don Quichotte

[592]
Chap. LXIX.

De la plus surprenante aventure qui soit arrivée à don Quichotte dans tout le cours de cette grande histoire

[596]
Chap. LXX.

Qui traite de choses fort importantes pour l'intelligence de cette histoire

[599]
Chap. LXXI.

Où Sancho se met en devoir de désenchanter Dulcinée

[603]
Chap. LXXII.

Comment don Quichotte et Sancho arrivèrent à leur village

[607]
Chap. LXXIII.

De ce que don Quichotte rencontra, et qu'il imputa à mauvais présage

[610]
Chap. LXXIV.

Comme quoi don Quichotte tomba malade, du testament qu'il fit, et de sa mort

[614]

FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES

PARIS.—IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1


Miguel de Cervantes Saavedra.

VIE DE CERVANTES


D'une fenêtre de son palais d'où l'on dominait le cours du Mançanarès, un de ces mélancoliques souverains qui régnèrent sur l'Espagne pendant plus d'un siècle, Philippe III, promenait ses regards sur la plaine aride et désolée qui entoure Madrid. En ce moment un jeune homme, qu'à son manteau rapiécé on reconnaissait aisément pour un de ces pauvres étudiants si nombreux alors dans les grandes villes, suivait le bord du fleuve un livre à la main. On le voyait à chaque pas interrompre sa lecture, gesticuler, se frapper le front, puis laisser échapper de longs éclats de rire. Philippe observait cette pantomime: Assurément cet homme est fou, s'écria-t-il; ou bien il lit Don Quichotte. Un page, dépêché tout exprès, revint bientôt confirmer ce que le roi avait soupçonné; en effet, l'étudiant lisait Don Quichotte.

L'auteur de ce livre immortel qui provoquait si fort l'hilarité de ses contemporains, comme il excitera celle de bien d'autres générations, Miguel de Cervantes Saavedra, naquit le 9 octobre 1547 à Alcala de Hénarès, petite ville des environs de Madrid. De même que pour Homère, plusieurs villes[137] se disputèrent après sa mort l'honneur de l'avoir vu naître; mais un registre baptistaire, récemment découvert dans l'église de Sainte-Marie-Majeure, a mis fin à ces prétentions en fournissant la preuve authentique que Alcala de Hénarès avait été son berceau. Sa famille, originaire des Asturies, était venue s'établir en Castille. Dès le treizième siècle, le nom de Cervantes figure parmi les vainqueurs de Séville, alors que le saint roi Ferdinand chassait les Mores de cette noble cité. Il y eut des Cervantes parmi les conquérants du nouveau monde. Dans les premières années du quatorzième siècle, un Cervantes était corrégidor d'Ossuna. Son fils, Rodrigo Cervantes, épousa, vers 1540, une noble dame, doña Leonor Cortinas, qui lui donna deux filles, Andrea et Luisa, puis deux fils, Rodrigo et Miguel. Ce dernier est l'homme, aussi grand que malheureux, dont nous allons esquisser la vie.

On ne sait rien sur les premières années de Cervantes. Seulement, par une allusion qu'il fait à son enfance[138], nous savons qu'une instinctive curiosité et un vif désir de s'instruire lui faisaient ramasser pour le lire jusqu'au moindre chiffon de papier. Il nous apprend encore que son goût pour le théâtre se développa en voyant jouer le fameux Lope de Rueda, acteur et poëte tout à la fois. On croit que le jeune Cervantes fit ses premières études à Alcala, sa ville natale, et qu'ensuite il fut envoyé à Salamanque, qui était alors la plus célèbre université de l'Espagne. Il y resta deux ans et habita une rue qu'on appelle encore la rue des Mores (calle de los Moros).

Plus tard, nous retrouvons Cervantes à Madrid chez l'humaniste Lopez de Hoyos. Ce Lopez, chargé par l'Ayuntamiento (municipalité) de Madrid de la composition des allégories et devises en vers qui devaient orner le catafalque de la reine Élisabeth de Valois dans la cérémonie des funérailles qu'on lui préparait, se fait aider par quelques-uns de ses élèves. Cervantes, qu'il appelle son disciple bien-aimé, figure au premier rang. Aussi, dans la relation des obsèques de la reine, que Lopez publia peu après, le mentionne-t-il avec éloge comme auteur d'une épitaphe en forme de sonnet, et surtout d'une élégie où le jeune poëte prenait la parole au nom de tous ses camarades. Encouragé par ce premier succès, Cervantes composa un petit poëme pastoral appelé Filena, puis quelques sonnets et romances qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Tels furent ses débuts dans la poésie.

Sans une circonstance fortuite, Cervantes restait peut-être toute sa vie voué au culte des Muses. Mais un drame mystérieux s'était accompli dans le sombre palais de l'Escurial. L'héritier du trône, l'infant don Carlos, fils de Philippe II, venait d'y mourir, précédant de deux mois seulement dans la tombe la reine Élisabeth de Valois. Le pontife qui occupait alors la chaire de Saint-Pierre, le pape Pie V, fit choix d'un fils du duc d'Atri, le cardinal Aquaviva, pour l'envoyer en Espagne, en qualité de légat extraordinaire, porter au roi ses compliments de condoléance sur ce double événement. Mais Philippe avait impérieusement défendu qu'on lui parlât jamais de son fils. Il accueillit très-froidement le légat, qui ne tarda pas à recevoir ses passe-ports avec ordre de quitter la Péninsule. Dans son court séjour à Madrid, ce prince de l'Église voulut voir le jeune poëte qui s'était distingué par cette touchante élégie sur la mort de la reine. Cervantes lui fut présenté et eut le bonheur de lui plaire. Le cardinal désirait se l'attacher en qualité de secrétaire ou de valet de chambre (camarero). La tentation était grande pour un esprit aventureux comme celui de Cervantes: il accepta avec empressement, et bientôt il fut en route pour l'Italie. A cette époque, un jeune gentilhomme ne croyait pas déroger en se mettant au service de la pourpre romaine, assuré qu'il était d'obtenir quelque bonne prébende.

A la suite de son puissant patron, Cervantes traversa la riche Huerta de Valence; il put contempler l'imposante Barcelone, qu'il appelle la ville de la courtoisie, le rendez-vous des étrangers, et pour laquelle il conserva un enthousiasme qui ne s'est jamais affaibli. Les provinces méridionales de la France, le Languedoc et la Provence surtout, le frappèrent vivement, et quand, plus tard, Cervantes, revenu dans sa patrie, publia le poëme de Galatée, on put voir par le charme et la fraîcheur des descriptions combien les impressions du jeune voyageur avaient été vives et profondes.

Arrivé dans la ville éternelle, Cervantes en visita les musées, en étudia les ruines, en admira les monuments; mais une fois sa curiosité satisfaite, après quinze mois passés à Rome, ne se sentant aucune vocation pour l'Église, il quitta l'antichambre du cardinal et courut s'enrôler dans les troupes espagnoles. Ce fut dans la compagnie de don Diego de Urbina qu'il fit sa première campagne et l'apprentissage de son nouveau métier. Il avait alors vingt-deux ans.

Quoique malade de la fièvre, Cervantes montra une grande intrépidité [(p. VI)].

Le moment était propice. La grande querelle de l'Islamisme et de la Croix venait de se rallumer. Une ligue sainte unissait le pape, Venise et l'Espagne. Sous les ordres de don Juan d'Autriche, le vainqueur des Mores dans les monts Alpujarras, une puissante flotte avait pris la mer. Longtemps cherchés sans succès, les Turcs furent enfin rencontrés par les chrétiens au fond du golfe de Lépante (7 octobre 1571). L'action, engagée au milieu du jour, se termina par une des plus signalées victoires dont l'histoire fasse mention. La galère sur laquelle était embarqué Cervantes, appelée la Marquesa, chargée d'attaquer la Capitane d'Alexandrie, s'en empara ainsi que du grand étendard d'Égypte, et tua cinq cents hommes à l'ennemi. Quoique malade de la fièvre, placé, sur ses vives instances, au poste le plus périlleux avec douze soldats d'élite, Cervantes montra une grande intrépidité, et, malgré deux coups d'arquebuse dans la poitrine et un troisième qui le priva toute sa vie de l'usage de la main gauche, il ne voulut quitter son poste qu'après la fuite des infidèles. Fier d'avoir pris part à cette grande bataille qu'il appelle en maint endroit de ses écrits «la plus glorieuse qu'aient vue les siècles passés et que verront les siècles à venir,» il montra depuis lors avec un légitime orgueil les cicatrices qu'il portait «comme autant d'étoiles faites pour guider les autres au ciel de l'honneur.»

Une expédition contre Tunis qui suivit de près, et à laquelle il prit part avec son frère Rodrigo, lui fournit une nouvelle occasion de se distinguer dans les rangs de cette célèbre infanterie espagnole (tercios) qui, selon l'expression d'un historien, faisait trembler la terre sous ses mousquets.

L'hôpital de Messine le reçut brisé des suites de ces deux campagnes; il y resta languissant près de neuf mois. Enfin, guéri de ses blessures, il sollicita et obtint un congé. Muni des plus hautes attestations sur son intelligence et sa valeur, Cervantes s'embarque dans la rade de Naples sur la frégate el Sol, et plein d'espoir d'embrasser sa famille dont il était séparé depuis sept ans, il fait voile vers l'Espagne en compagnie de son frère Rodrigo, du général d'artillerie Carillo de Quesada, gouverneur de la Goulette, et d'autres militaires qui retournaient dans leur patrie. Mais le sort en ordonna autrement, et les plus cruelles épreuves l'attendaient. Le 26 septembre 1575, le bâtiment que montait Cervantes fut rencontré, à la hauteur des îles Baléares, par une escadrille barbaresque aux ordres du farouche renégat arnaute Dali-Mami. Le combat s'engage, et après une résistance désespérée la frégate espagnole, forcée de se rendre, est conduite en triomphe dans le port d'Alger.

Dans la répartition du butin, Cervantes était tombé au pouvoir de Dali-Mami. En dépouillant son prisonnier, cet homme non moins avare que cruel, avait trouvé les lettres de recommandation données au brave soldat: convaincu qu'il tenait entre ses mains un personnage important dont il pouvait tirer une forte rançon, il commença par le faire charger de chaînes et l'accabla des plus mauvais traitements.

C'est alors que dut se manifester chez Cervantes cet héroïsme de la patience, «cette seconde valeur de l'homme, dit Solis[139], peut-être plus grande que la première.» Notre but n'est pas de raconter ici toutes les phases de son séjour parmi les barbares. Des tentatives qu'il fit pour briser ses fers, l'une échoua par la trahison d'un More auquel il s'était confié, les autres par la grandeur des obstacles ou la défaillance de quelques-uns de ses compagnons d'infortune. Lui-même nous a fait le récit de ses cruelles angoisses dans la nouvelle du Captif[140]. Qu'il nous suffise de dire qu'après cinq ans du plus horrible esclavage, menacé à tout instant de la mort et l'écartant chaque fois à force de courage et de sang-froid, Cervantes, dont la captivité, signalée par les incidents les plus romanesques, fournirait à lui seul, dit un historien contemporain[141], la matière d'un volume, fut racheté par les soins et l'intercession des Frères de la Merci, qui s'imposèrent les plus grand sacrifices pour un tel prisonnier. Enfin, devenu libre en octobre 1580, il quitta cette terre maudite et fit voile pour l'Espagne, où, en abordant, il dut goûter l'une des plus grandes joies qu'il soit donné à l'homme d'éprouver: «celle de recouvrer la liberté et de revoir son pays.» Ainsi fut conservé au monde un des plus nobles cœurs qui aient honoré l'humanité, et aux lettres le rare génie auquel elles allaient devoir une éternelle illustration.

Revenu dans cette patrie qu'il avait désespéré de revoir jamais, Cervantes se trouvait sans ressources; son père était mort et sa mère avait, pour aider à sa délivrance, engagé le peu de bien qui lui restait. Il reprit donc le mousquet de soldat et fit avec son frère Rodrigo la campagne des Açores, dont la soumission devait compléter celle du Portugal, que le duc d'Albe venait de conquérir à son maître.

Ici doit trouver place un incident qui joue un grand rôle dans la vie de Cervantes. Pendant un séjour qu'il fit à Lisbonne, avant de s'embarquer pour les Açores, son esprit vif et ingénieux lui avait ouvert l'accès de plusieurs sociétés. Dans l'une d'elles, une noble dame s'éprit pour lui d'une vive passion; il en eut une fille à laquelle il donna le nom d'Isabel de Saavedra, et qu'il garda toujours avec lui, même après s'être marié; car il n'eut point d'autre enfant. La campagne terminée, ce nouvel essai de la profession des armes ne lui ayant valu aucune récompense malgré ses blessures et ses glorieux services, il abandonna la carrière militaire.

L'amour devait le ramener au culte des Muses. Le roman de Galatée, qu'il publia peu de temps après son mariage, fut composé sous l'inspiration de ce tendre sentiment. Sans aucun doute Cervantes, caché sous le nom d'Élicio, berger des rives du Tage, a voulu peindre ses amours avec Galatée, bergère habitante des mêmes rivages. Il venait en effet d'épouser une fille noble et pauvre de la petite ville d'Esquivias, dona Catalina Palacios, moins pourvue d'argent que de beauté, car on voit figurer dix poules[142] dans le détail de la faible dot qu'elle apportait à son époux. Voilà donc Cervantes, chef d'une famille qui se composait, avec sa mère, sa femme et sa fille naturelle, de ses deux sœurs, Andrea et Luise. Il avait trente-sept ans.

La poésie pastorale offrait peu de ressources; pressé par le besoin, Cervantes revint aux premiers rêves de sa jeunesse, et prit le parti d'aller s'établir à Madrid pour y demander des moyens de subsistance au théâtre, qui, alors comme aujourd'hui, promettait plus de profit. Il débuta par une comédie en six actes sur ses aventures (el Trato de Argel), les Mœurs d'Alger. Dans cette pièce, il introduit sous son propre nom de Saavedra un soldat, qui adresse au roi une harangue véhémente pour l'engager à détruire ce nid de pirates. Cette pièce fut suivie de plusieurs autres, parmi lesquelles on doit citer Numancia (la destruction de Numance). On applaudit dans Numancia le tableau des malheurs effroyables qu'entraîne un siége, et surtout le poignant épisode dans lequel un enfant tombant d'inanition demande du pain à sa mère. Cette pièce, palpitante d'exaltation patriotique, fut jouée à Saragosse, pendant la dernière guerre de l'indépendance espagnole, et n'a pas peu contribué sans doute à rendre la nouvelle Numance digne de l'ancienne. «J'osai le premier dans Numancia, dit Cervantes, personnifier les pensées secrètes de l'âme, en introduisant des êtres moraux sur la scène, au grand applaudissement du public. Mes autres pièces furent aussi représentées; mais tout leur succès, ajoute-t-il, consista à parcourir leur carrière sans sifflets ni tapage, ni sans cet accompagnement d'oranges et de concombres dont on a coutume de saluer les auteurs tombés.»

L'espoir qu'il avait fondé sur le théâtre n'avait pas tardé à s'évanouir. Le fameux Lope de Véga y régnait alors sans rivaux. Il avait, dit Cervantes lui-même, soumis la monarchie comique à ses lois, et maître du public et des acteurs, il remplissait le monde de ses comédies[143].

Banni du théâtre par cette prodigieuse fécondité, Cervantes fut contraint d'accepter un autre métier moins digne de lui; mais il fallait vivre, et avec sa nombreuse famille il n'y avait pas à hésiter. Un certain Antonio Guevara, chargé de réunir à Séville des approvisionnements pour cette immense armada, pour cette flotte invincible qui devait envahir l'Angleterre et que détruisirent les tempêtes, lui offre un modeste emploi de commissaire des vivres. Cervantes accepte, et s'achemine aussitôt avec tous les siens vers la capitale de l'Andalousie. On croit pourtant qu'à cette époque il avait déjà perdu sa mère; quant à son frère Rodrigo, qui servait en Flandre, sans doute il fut tué dans quelque obscure rencontre, car il ne reparaît plus.

Le séjour de Cervantes à Séville dura dix années consécutives, sauf quelques excursions dans les environs et un seul voyage à Madrid. Il connut à Séville le célèbre peintre Francisco Pacheco, maître et beau-père du grand Velasquez, dont la maison était le rendez-vous des beaux esprits; Cervantes la fréquentait assidûment. Il s'y lia d'amitié avec le célèbre poëte lyrique Fernando de Herrera, et fit un sonnet sur sa mort. Il devint également l'ami de Juan de Jaureguy, l'élégant traducteur de l'Aminte du Tasse. Jaureguy, qui cultivait aussi la peinture, fit le portrait de son ami Cervantes. Ce fut pendant son séjour à Séville que Cervantes composa presque toutes ses nouvelles: car, au milieu de vulgaires occupations, il entretenait avec les lettres un commerce secret. Ce fut encore à Séville, qu'à l'occasion de la mort du roi Philippe II (13 septembre 1598), il composa ce fameux sonnet où il raille avec tant de grâce la forfanterie des Andalous. La date de ce sonnet est précieuse; elle sert à fixer le terme de son séjour à Séville, qu'il quitta peu de temps après. Voici à quelle occasion.

Une somme de 7,400 réaux, produit des comptes arriérés de son commissariat, avait été remise par lui à un négociant de Séville, Simon Freire de Lima, pour être envoyé à la Contaduria, trésorerie de Madrid. Au lieu de remplir son mandat, Simon disparut, emportant l'argent. La Contaduria fit saisir les biens du banquier; puis, comme en même temps on avait conçu quelques doutes sur la parfaite régularité de la gestion de Cervantes, ses livres furent vérifiés à l'improviste. Trouvé en déficit d'une misérable somme de 2,400 réaux (600 francs), on le mit en prison. Il réclama avec force, promettant de satisfaire dans le délai de quelques jours; on le relâcha, mais il avait perdu son emploi.

Paris, S. Raçon, et Cie, imp.

Furne, Jouvet et Cie, édit.

Ici la biographie de Cervantes présente une grande lacune. Pendant cinq années sa trace nous échappe, depuis 1598, où il quitte Séville, jusqu'en 1603, où on le retrouve à Valadolid. On pense que durant cet intervalle, devenu agent d'affaires pour le compte de particuliers et de corporations, il vint s'établir dans quelque petite ville de la Manche. La connaissance qu'il montre des localités et des mœurs de cette province autorise cette conjecture et prouve qu'il y séjourna assez longtemps. Ce fut sans doute dans une des fréquentes excursions qu'il était obligé de faire dans l'intérêt de ses clients, qu'au bourg d'Argamasilla de Alba, les habitants le jetèrent en prison, soit parce qu'il réclamait les dîmes arriérées dues par eux au grand prieuré de Saint-Juan soit parce qu'il enlevait à leurs irrigations les eaux de la Guadiana, dont il avait besoin pour la préparation des salpêtres. On montre encore aujourd'hui dans ce bourg une vieille masure appelée la casa de Medrano (la maison de Medrano), comme l'endroit où Cervantes fut emprisonné. Il est certain qu'il y languit longtemps et dans un état fort misérable. C'est de ce triste lieu que, dans une lettre dont on a gardé le souvenir, Cervantes réclamait d'un de ses parents, Juan Barnabé de Saavedra, bourgeois d'Alcazar, secours et protection; cette lettre commençait ainsi: «De longs jours et des nuits sans sommeil me fatiguent dans cette prison[144], ou pour mieux dire, caverne...» Et c'est là pourtant que fut engendré ce glorieux fils de son intelligence (hijo del entendimiento), et qu'il en écrivit les premières pages. Il fallait, on doit en convenir, une singulière habitude de l'adversité et une rare et noble liberté d'esprit pour faire d'un semblable cabinet de travail le berceau d'un livre tel que Don Quichotte.

En 1603, nous retrouvons Cervantes à Valladolid, où la cour avait pour quelque temps établi sa résidence, et nous le voyons solliciteur à cinquante-six ans. L'indolent Philippe III régnait, mais un orgueilleux favori gouvernait à sa place. Cervantes s'arme de courage et, ses états de services à la main, il se présente à l'audience du duc de Lerme, ce puissant dispensateur des grâces, cet Atlas, comme il l'appelle, du poids de cette monarchie. Là encore une déception l'attendait. Accueilli froidement, il est bientôt éconduit avec hauteur. Désabusé une fois de plus, mais non découragé, Cervantes reprit le chemin de sa pauvre demeure, afin d'y achever le livre qu'il avait commencé en prison, et qui allait l'immortaliser en le vengeant.

Une si pénible situation devait lui faire hâter la publication du Don Quichotte: aussi s'occupa-t-il activement d'en obtenir le privilége; mais il fallait un Mécène, l'usage le voulait ainsi. Pour lui offrir la dédicace de son livre, Cervantes avait jeté les yeux sur le dernier descendant des ducs de Bejar, don Alonzo Lopez de Zuniga y Sotomayor. Au premier mot de chevalerie errante, le grand seigneur refusa. Cervantes lui demanda pour toute faveur de vouloir bien entendre la lecture d'un seul chapitre; et tels furent la surprise et le charme de cette lecture, qu'on alla ainsi jusqu'à la fin. Le duc accepta l'hommage, et la première partie de Don Quichotte parut (1605).

Le succès fut prodigieux. Trente mille exemplaires[145], chose inouïe pour le temps, furent imprimés et vendus dans l'espace de quelques années; le Portugal, l'Italie, la France, les Pays-Bas lurent l'ouvrage avec avidité, et la langue espagnole dut à Cervantes une popularité qui lui a longtemps survécu.

Nous n'entreprendrons pas, nos forces nous trahiraient, l'examen approfondi de ce phénomène littéraire: quelques mots seulement, avant de continuer ce récit, sur l'intention présumée du roman de Don Quichotte. On a prétendu qu'en publiant ce livre, l'unique but de Cervantes avait été de guérir ses contemporains de leur fol engouement pour les livres de chevalerie; lui-même le laisse entendre à la fin de sa préface. Certes la passion immodérée de son siècle pour ces fades et insipides lectures appelait un redresseur, et sans aucun doute Cervantes voulut l'être; mais ceci n'est que la surface des choses, et chemin faisant il se proposa surtout un autre but. Après avoir protesté, au nom de la raison et du goût, contre l'emphase ridicule et la fausse grandeur, et donné à ses contemporains une leçon qu'ils méritaient, Cervantes, selon nous, voulut aussi protester contre leur ingratitude et se rendre enfin justice à lui-même. Ainsi que Molière cherchait à se consoler des caprices d'une femme égoïste et coquette, en se peignant sous les traits du Misanthrope, de même le soldat mutilé de Lépante, l'héroïque captif d'Alger, l'auteur dédaigné de Galatée et de Numancia, éprouvait, lui aussi, le besoin de se mettre en scène, et, pour unique représaille envers son siècle, de verser dans un ouvrage, miroir et confident de ses vicissitudes, un peu de cette ironie exempte d'amertume qui sied au génie méconnu. L'image d'un juste toujours bafoué devait lui sourire, car c'était sa propre histoire. Il se fit donc le héros de son livre, et, s'incarnant dans ce sublime bâtonné, si j'ose m'exprimer ainsi, il forma de toutes ses déceptions, de toutes ses misères, une œuvre pleine d'ironie et de tendresse, drame à la fois railleur et sympathique, comédie aux cent actes divers, épopée burlesque et grave tour à tour, l'une des plus grandes créations, mais à coup sûr la plus originale que dans aucune langue ait produite l'esprit humain.

«Le style de l'ouvrage, dit M. de Sismondi, est d'une beauté inimitable; il a la noblesse, la candeur des anciens romans de chevalerie, et en même temps une vivacité de coloris, un charme d'expression, une harmonie de périodes qu'aucun écrivain n'a égalée. Telle est la fameuse allocution de don Quichotte aux chevriers sur l'âge d'or. Dans le dialogue, le langage du héros est plein de grandeur, il a la pompe et la tournure antiques; ses discours comme sa personne ne quittent jamais la cuirasse et la lance.» Ajoutons qu'aucun livre ne respire un plus noble héroïsme, une morale plus pure, une philosophie plus douce; et pour ce qui est de l'utilité pratique, personne n'ignore que les proverbes de Sancho Panza sont devenus les oracles mêmes du bon sens.

La renommée allait redisant partout le nom de Cervantes; mais, comme toujours, avec le succès vinrent les détracteurs et les ennemis. La troupe des auteurs tombés et des médiocrités jalouses se leva contre lui. On voulut enrôler le grand Lope de Véga dans cette ligue honteuse en lui dénonçant la critique que Cervantes avait faite de son théâtre[146]; riche et heureux, Lope de Véga eut le bon sens de rejeter cette alliance, et daigna même avouer que Cervantes ne manquait ni de grâce ni de style. Moins scrupuleux, un certain Aragonais, auteur de quelques plates comédies, osa, sous le pseudonyme d'Avellaneda, publier une suite de Don Quichotte, dans laquelle il s'empare de l'idée du livre et du personnage principal. «Nous continuons cet ouvrage, dit-il effrontément, avec les matériaux que Cervantes a employés pour le commencer, en nous aidant de plusieurs relations fidèles qui sont tombées sous sa main, je dis sa main, car lui-même avoue qu'il n'en a qu'une...[147]» Ainsi, non content de voler Cervantes, ce plagiaire impudent ajoutait l'insulte à l'ironie.

«Cervantes, dit M. Mérimée, répondit à ses lâches adversaires par la seconde partie du Don Quichotte, au moins égale, sinon supérieure à la première. Dans la préface, il combat ses ennemis en homme d'esprit et de bon ton; mais il est facile de voir que les injures de l'Aragonais lui ont été sensibles, car il y revient à plusieurs reprises, et se donne trop souvent la peine de confondre le misérable qu'il aurait dû oublier.»

Dans cette seconde partie, les facultés créatrices de l'auteur se montrent avec encore plus d'éclat. Quelle variété d'incidents, quelle prodigieuse fécondité d'invention! Avec quel art le héros est promené à travers mille nouvelles et étranges aventures! Mais cette fois, du moins, ses épaules n'ont rien à redouter, et les nombreux coups de bâton, justement critiqués peut-être, ont fait place à une série de mystifications dont un nouveau personnage, le bachelier Samson Carrasco, sorte de Figaro sceptique et railleur, devient le pivot et le principal instrument. Quant au bon Sancho Panza, qui a si grande envie d'être gouverneur, qu'il se rassure, il aura satisfaction, et dans une royauté de dix jours on l'entendra parler et juger comme Salomon.

La première partie du Don Quichotte avait été dédiée au duc de Bejar. En échange de l'oubli dont il sauvait ce désœuvré de noble sang, ainsi l'appelle M. Viardot, Cervantes avait espéré quelque appui: il n'en fut rien, et on doit le croire, car depuis lors, Cervantes, le plus reconnaissant des hommes, ne prononce plus ce nom. Il dédia la seconde partie au comte de Lemos, vice-roi de Naples. Celui-ci, il est vrai, se déclara son protecteur, mais d'une façon si mesquine, que la détresse de Cervantes en fut médiocrement allégée[148], et pourtant on verra bientôt quelles expressions de touchante gratitude il trouva dans son cœur pour d'aussi maigres bienfaits.

Trois ans avant la publication de la seconde partie de Don Quichotte, Cervantes avait publié le recueil de ses nouvelles, composées pendant son séjour à Séville. Ces nouvelles, au nombre de quinze, auraient seules suffi à sa gloire; elles sont divisées en sérieuses (serias) et badines (jocosas). Il les appella Nouvelles exemplaires Novelas ejemplares, pour montrer qu'elles renferment toutes un utile et agréable enseignement. On y reconnaît cet admirable talent de conteur qui lui a valu de la part du célèbre auteur de Don Juan, Tirso de Molina, le surnom de Boccace espagnol. Dans la préface de ses Nouvelles, Cervantes nous a laissé de lui un portrait que nous donnons ici; il avait 66 ans.

Il s'écria: «Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot» [(p. XV)].

PORTRAIT DE CERVANTES PAR LUI-MÊME.

«Cher lecteur,

«Celui que tu vois représenté ici avec un visage aquilin, les cheveux châtains, le front lisse et découvert, les yeux vifs, le nez recourbé, quoique bien proportionné, la barbe d'argent (il y a vingt ans qu'elle était d'or), la moustache grande, la bouche petite, les dents peu nombreuses, car il ne lui en reste que six, encore en fort mauvais état, le corps entre les deux extrêmes, ni grand ni petit, le teint assez animé, plutôt blanc que brun, un peu voûté des épaules et non fort léger des pieds; cela, dis-je, est le portrait de l'auteur de la Galatée, de Don Quichotte de la Manche, et d'autres œuvres qui courent le monde à l'abandon, peut-être sans le nom de leur maître. On l'appelle communément Miguel de Cervantes Saavedra.»

Peu de temps après la publication de ses Nouvelles, il fit aussi paraître un petit poëme intitulé: le Voyage au Parnasse, dans lequel on retrouve sa philosophie habituelle et son aimable enjouement. Dans cet ouvrage, il se suppose à la cour d'Apollon, et en profile pour passer en revue les rimeurs de son temps; presque toujours il les loue, mais il est facile de voir que ces éloges sont ironiques; ce qu'il y a de piquant dans l'ouvrage, ce sont les éloges qu'il s'adresse, lui, d'ordinaire si modeste. Introduit devant Apollon, il le voit entouré des poëtes ses rivaux qui lui forment une cour nombreuse; il cherche un siége pour s'asseoir et ne peut en trouver. «Eh bien, dit le dieu, plie ton manteau et assieds-toi dessus.—Hélas! Sire, répondis-je, faites attention que je n'ai pas de manteau.—Ton mérite sera ton manteau, me dit Apollon.—Je me tus, et je restai debout.»

On le voit, pour être moins obscur, Cervantes n'en était pas plus riche, et la pauvreté était toujours assise à son foyer. L'anecdote suivante en est la preuve. Laissons parler le chapelain de l'archevêque de Tolède, le licencié Francisco Marquez de Torres, qui fut chargé de faire la censure de la seconde partie du Don Quichotte:

«Le 25 février de cette année 1615, dit-il, monseigneur de Tolède ayant été rendre visite à l'ambassadeur de France, plusieurs gentilshommes français, après la réception, s'approchèrent de moi, s'informant avec curiosité des ouvrages en vogue en ce moment. Je citai par hasard la seconde partie du Don Quichotte dont je faisais l'examen. A peine le nom de Miguel Cervantes fut-il prononcé, que tous, après avoir chuchoté à voix basse, se mirent à parler hautement de l'estime qu'on en faisait en France. Leurs éloges furent tels, que je m'offris à les mener voir l'auteur, offre qu'ils acceptèrent avec de grandes démonstrations de joie. Chemin faisant ils me questionnèrent sur son âge, sa qualité, sa fortune. Je fus obligé de leur répondre qu'il était ancien soldat, gentilhomme et pauvre.—«Eh quoi! l'Espagne n'a pas fait riche un tel homme? dit un d'entre eux; il n'est pas nourri aux frais du Trésor public?—Si c'est la nécessité qui l'oblige à écrire, répondit son compagnon, Dieu veuille qu'il n'ait jamais l'abondance; afin que restant pauvre, il enrichisse par ses œuvres le monde entier.»

Cet abandon systématique de la part de ses plus grands admirateurs eût manqué à la destinée de Cervantes; mais sa fin approchait, et affecté d'une hydropisie cruelle, déjà condamné par les médecins, la mort, selon l'expression d'un de ses biographes[149], allait bientôt le dérober à l'ingratitude des princes et à l'injustice des hommes. Son âme stoïque la vit venir sans effroi, et elle le trouva tel qu'il s'était montré à Lépante ou dans les fers du féroce Dali-Mami.

Au commencement du printemps de l'année 1616, Cervantes avait quitté Madrid afin d'aller respirer à la campagne un air plus pur, et s'était rendu à Esquivias dans la famille de sa femme; mais là, son mal empirant tout à coup, il demanda à revenir parmi les siens et reprit le chemin de sa maison, en compagnie de deux amis qui n'avaient pas voulu l'abandonner un seul instant. Dans le prologue de Persiles et Sigismonde, roman publié par sa veuve, en 1617, il parle presque gaiement de sa maladie et de ses derniers jours.

«Or, il advint, cher lecteur, que deux de mes amis et moi, sortant d'Esquivias, nous entendîmes derrière nous quelqu'un qui trottait de grande hâte, comme s'il voulait nous atteindre, ce qu'il prouva bientôt en nous criant de ne pas aller si vite. Nous l'attendîmes; et voilà que survint, monté sur une bourrique, un étudiant tout gris, car il était habillé de gris des pieds à la tête. Arrivé auprès de nous, il s'écria: Si j'en juge au train dont elles trottent, Vos Seigneuries s'en vont prendre possession de quelque place ou de quelque prébende à la cour, où sont maintenant Son Éminence de Tolède et Sa Majesté. En vérité, je ne croyais pas que ma bête eût sa pareille pour voyager. Sur quoi répondit un de mes amis: La faute est au cheval du seigneur Miguel Cervantes, qui a le pas fort allongé. A peine l'étudiant eut-il entendu mon nom, qu'il sauta à bas de sa monture; puis me saisissant le bras gauche, il s'écria: Oui, oui, le voilà bien ce glorieux manchot, ce fameux tout, ce joyeux écrivain, ce consolateur des Muses! Moi qui en si peu de mots m'entendais louer si galamment, je crus qu'il y aurait peu de courtoisie à ne pas lui répondre sur le même ton.—Seigneur, lui dis-je, vous vous trompez, comme beaucoup d'autres honnêtes gens. Je suis Miguel Cervantes, mais non le consolateur des Muses, et je ne mérite aucun des noms aimables que Votre Seigneurie veut bien me donner. On vint à parler de ma maladie, et le bon étudiant me désespéra en me disant: C'est une hydropisie, et toute l'eau de la mer océane ne la guérirait pas, quand même vous la boiriez goutte à goutte. Ah! seigneur Cervantes, que Votre Grâce se règle sur le boire, sans oublier le manger, et elle se guérira sans autre remède.—Oui, répondis-je, on m'a déjà dit cela bien des fois; mais je ne puis renoncer à boire quand l'envie m'en prend; et il me semble que je ne sois né pour faire autre chose. Je m'en vais tout doucement, et aux éphémérides de mon pouls je sens que c'est dimanche que je quitterai ce monde. Vous êtes venu bien mal à propos pour faire ma connaissance, car il ne me reste guère de temps pour vous remercier de l'intérêt que vous me portez. Nous en étions là quand nous arrivâmes au pont de Tolède; je le passai, et lui entra par celui de Ségovie...»

Le mal était sans remède, et bientôt Cervantes s'alita; le 18 avril, après avoir reçu les sacrements, il dicta presque mourant la dédicace de Persiles et Sigismonde au comte de Lemos, qui revenait d'Italie prendre la présidence du conseil:

A DON PEDRO FERNANDEZ DE CASTRO

COMTE DE LEMOS

«Cette ancienne romance, qui fut célèbre dans son temps, et qui commence par ces mots: Le pied dans l'étrier, me revient à la mémoire, hélas! trop naturellement, en écrivant cette lettre; car je puis la commencer à peu près dans les mêmes termes.

«Le pied dans l'étrier, en agonie mortelle, seigneur, je t'écris ce billet[150].

«Hier ils m'ont donné l'extrême-onction, et aujourd'hui je vous écris ces lignes. Le temps est court: l'angoisse s'accroît, l'espérance diminue, et avec tout cela je vis, parce que je veux vivre assez de temps pour baiser les pieds de V. E., et peut-être que la joie de la revoir en bonne santé de retour en Espagne me rendrait la vie. Mais s'il est décrété que je doive mourir, que la volonté du ciel s'accomplisse: du moins V. E. connaîtra mes vœux; qu'elle sache qu'elle perd en moi un serviteur dévoué, qui aurait voulu lui prouver son attachement, même au delà de la mort.

«Sur quoi je prie Dieu de conserver V. E., ainsi qu'il le peut.»

Madrid, 19 avril 1616.

Il expira le 23 avril 1616, âgé de 69 ans, et plein de cette résignation chrétienne qu'il avait toujours professée. Ses obsèques furent sans aucune pompe. Sa fille, Isabel de Saavedra, chassée par la pauvreté de la maison paternelle, avait depuis quelque temps déjà prononcé ses vœux et s'était retirée dans un couvent. Quant à lui, l'ingratitude et l'abandon qu'il éprouva pendant sa vie devaient le suivre même après sa mort, car on ignore où repose sa cendre; et dans sa patrie, qu'il dota d'une gloire immortelle, c'est vainement qu'on chercherait son tombeau.