VI
Les enfants étaient autour de la table, les grands debout, les plus petits assis; Charlot et les petits garçons se regardaient d'un air moitié curieux, moitié hostile et semblaient surpris de se retrouver si rapprochés les uns des autres. A force de dévisager le nouveau venu, les plus jeunes laissaient leur soupe tomber de leur cuiller qu'ils mettaient de travers dans leur bouche. Personne ne parlait et le père qui se trouva tout à coup sur le pas de la porte s'arrêta tout étonné de voir tant de monde et de n'entendre que si peu de bruit.
Il entra et alla poser dans un coin une grande enveloppe noire qu'il rapportait vide.
— Eh bien, dit-il alors, il n'y en avait que quatre ce matin, si je sais bien compter, et maintenant j'en vois six!
— Pourquoi reviens-tu si tôt? demanda la mère en le regardant d'un air inquiet.
— Quand il n'y a pas d'ouvrage à rapporter c'est vite fait. A qui sont ces petits?
— Au nouveau locataire du quatrième, celui qui n'est pas rentré depuis deux jours. Je leur fais manger un peu de notre soupe, il y en aura assez pour tous.
— Tu fais bien, dit le père en s'asseyant près de la commode, car il n'y avait plus de place autour de la table. En voilà une qui n'a pas mangé plus de soupe qu'il ne faut.
Il regardait Petite mère dont la figure pâle et fine faisait contraste avec les mines rondes et joufflues de ses propres marmots.
— Comment t'appelles-tu? ajouta-t-il.
On fit répéter trois fois la réponse. Ernest, l'aîné des enfants, déjà gamin, se mit à rire, mais le père lui imposa silence.
— C'est un nom qui lui fait honneur, dit-il. Personne ne s'en moquera devant moi. Allons, Petite mère, raconte-nous pourquoi on t'a appelée ainsi.
Elle baissa la tête et n'osa rien répondre.
— Et toi, mon gros, le sais-tu? demanda le cordonnier à Charlot.
— C'est comme ça qu'elle s'appelle, dit celui-ci étonné qu'il fallût une explication d'une chose si simple.
— C'est une bonne petite fille, j'en suis sûr, reprit le père en tendant la main pour avoir son assiette un peu moins pleine que de coutume. Tant qu'il y aura de la soupe chez nous elle en aura sa part si elle a faim.
Petite mère leva un regard reconnaissant sur le brave homme dont la voix cordiale lui réchauffait le coeur, mais elle ne put encore rien dire.
— Quand auras-tu de l'ouvrage? demanda la mère.
— On ne m'a rien promis. Ca ne va pas du tout, à ce qu'ils disent.
— Ont-ils au moins payé ce qu'ils te devaient?
— Ce n'était pas lourd. Tu sais que j'avais eu une avance la semaine dernière.
— C'est vrai… Combien nous reste-t-il?
— Voilà… dit le père en déposant sur la commode quelques pièces de monnaie.
— Ca!… dit la femme, mais ce n'est rien…
— Ce n'est pas beaucoup, mais c'est pourtant mieux que rien, et puis nous allons avoir notre trimestre, le propriétaire ne l'a pas encore payé. Vois-tu, femme, il ne faut pas se plaindre. Il y en a tant d'autres plus malheureux que nous.
Nous avons un logement gratis pour nous et la marmaille et c'est beaucoup, nous n'avons pas besoin de nous tourmenter pour le 8 juillet. J'en connais qui n'en dorment pas à l'heure qu'il est. Et puis je retrouverai de l'ouvrage. Ce serait bien malheureux, si l'on n'en pouvait avoir quand on ne demande que ça!…
A ce moment l'ombre s'accrut dans la loge, un monsieur était débout sur le seuil, le chapeau sur la tête.
— Bonjour, dit-il brusquement.
Le cordonnier se leva. Les enfants considéraient cette apparition avec une sorte d'effroi; le plus petit se réfugia près de sa mère, un autre se glissa sous la table. Petite mère et Charlot partageaient la consternation générale.
— C'est à vous, ce tas d'enfants?…
— Il y en a deux à un de mes locataires, monsieur.
— Pourquoi ne restent-ils pas chez eux? Une loge n'est pas une salle d'asile.
— Ils vont remonter, s'empressa de répondre madame Perlet.
— Les quatre autres sont à vous?…
— Oui, monsieur, dit la mère, qui était plus fière de son quatuor qu'elle ne l'eût été d'un royaume; ils sont tous à moi, et, avec votre permission, nous en aurons encore un en automne.
— Les concierges ne doivent pas avoir tant d'enfants; c'est très incommode dans une maison.
— Mais, monsieur, ils vont tous à l'école, répondit la pauvre mère très désappointée de cette manière de considérer sa richesse, même notre petit dernier, qui n'a que trois ans et demi.
— Et celui qui viendra en automne, est-ce qu'il ira aussi à l'école? demanda le visiteur d'un ton rude. Puis, s'adressant au père, cette fois:
— Vous êtes cordonnier?
— Oui, monsieur.
— C'est un métier trop sale pour un concierge.
— Je travaille dans la petite pièce de derrière.
— L'odeur du cuir pénètre partout. Je n'entends pas avoir un cordonnier dans ma loge. Vous quitterez la maison le 1er du mois prochain.
Madame Perlet, en entendant ces paroles, s'assit sur la chaise que le plus petit venait de quitter, car ses jambes tremblantes ne la soutenaient plus; mais sons mari resta très calme et répondit d'un ton ferme et doux:
— Vous ne savez peut-être pas, monsieur, que nous sommes depuis douze ans dans cette maison et que l'ancien propriétaire avait une entière confiance en nous.
— L'ancien propriétaire était libre de faire ce qui lui plaisait; moi, j'entends que ma maison prenne une toute autre tournure. J'ai des concierges comme il faut et sans enfants à mettre à votre place. Je vous donnerai un dédommagement; mais il faut que la loge soit vide dans quinze jours. Allons, c'est entendu; mettez-vous, dès demain, à la recherche d'un logement ou d'une autre loge où l'on aime l'odeur de cuir et les marmots. Bonsoir!
Et le nouveau propriétaire s'éloigna. Longtemps, le bruit de son pas retentit dans le silence, car personne ne bougeait, personne ne parlait. Les enfants même semblaient frappés de stupeur.
Madame Perlet parla la première.
— Tout vient à la fois, dit-elle. Je ne m'attendais pas à quitter cette maison où tous nos enfants sont nés, où tout le monde nous connaît, où j'ai tant de fois lavé et balayé chaque marche et chaque carreau. Ca me brisera le coeur, pour sûr.
— C'est dur, dit le cordonnier; mais il y en a de plus malheureux que nous. Nous trouverons une autre loge et, qui sait? peut-être meilleure. Nous sommes connus dans le quartier…
— Ce ne sera pas facile…
— Allons, ne perdons pas courage. On nous renvoie parce que nous avons trop d'enfants: tu ne voudrais pourtant pas en avoir moins, la mère?…
— Si c'est pour les voir mourir de faim…
— Voyons, voyons!… il ne s'agit pas encore de mourir de faim. Nous avons des bras, des jambes, du courage, et le bon Dieu n'abandonne pas ceux qui s'aident eux-mêmes.
— Je ne sais pas, répliqua la pauvre femme d'un ton lugubre. Il me semble qu'il nous abandonne bien au jour d'aujourd'hui.
— Papa! cria Ernest, qui commençait à se remettre de sa consternation, je n'irai plus à l'école, je travaillerai avec toi…
— Nous verrons, mon garçon. Tu iras, en tout cas, encore jusqu'à la fin de l'année, et tu tâcheras d'en bien profiter.
— Et moi?… dit le troisième, en sortant de dessous la table.
— Oh! toi, tu vas commencer par ne plus te cacher sous les tables; après, nous verrons…
— Si, au moins, il y avait de l'ouvrage!… reprit madame Perlet un peu consolée par le calme de son mari.
— Il y en aura… il y en aura… Allons! ne te tourmente pas, ma brave femme. Tu es une vaillante, toi, et tu trouveras toujours quelque chose à faire.
On avait un peu oublié Petite mère et Charlot, qui regardaient et écoutaient sans mot dire.
— Oh! ces pauvres enfants, s'écria la brave femme, se les rappelant tout à coup, ils sont encore bien plus à plaindre que les nôtres. Allez, mes petits, allez vous coucher pendant qu'il y a encore un peu de jour.
Petite mère se leva; mais elle ne pouvait partir ainsi sans un mot de reconnaissance. Elle s'approcha de la concierge et lui dit: Merci! mais, si bas, que celle-ci ne comprit pas et lui demanda ce qu'elle voulait encore. Tout intimidée de cette méprise, la pauvre petite rougit et les larmes lui vinrent aux yeux. Alors Charlot prit la parole:
— Elle vous dit: Merci! mais elle n'ose pas parler haut. Moi, j'ose… Quand je serai grand, c'est moi qui dirai tout.
"Quand je serai grand!" c'était le mot favori de Charlot. Lorsqu'il fut couché et Petite mère assise tout près de lui, la tête appuyée contre le lit, — car elle ne voulait pas se coucher elle-même sans être sûre que le père ne rentrerait pas ce soir-là, — il entama la conversation:
— Ecoute… dit-il.
— Quoi, mon chéri?
— Elle est bien bête, madame Perlet.
— Pourquoi donc? demanda la petite fille étonnée de ce jugement sévère.
— Moi, si j'étais elle, je serais bien content de m'en aller de cette petite loge, où l'on ne voit pas clair. Je me mettrais dans une belle grande maison, et alors on ne se cognerait pas les uns contre les autres, comme chez eux. Est-ce que ce n'est pas vrai qu'il seraient bien mieux dans une grande maison?
— Peut-être. Mais ils n'en ont pas.
— Ils n'ont qu'à en bâtir une. Moi, je t'en ferai une, tu sais? quand je serai grand.
— Oui, je sais; mais c'est que, vois-tu, pour bâtir une maison, il faut de l'argent, beaucoup d'argent.
— Où est-ce qu'on trouve l'argent? demanda Charlot après un moment de réflexion.
— Je ne sais pas… On le gagne, tu sais? Papa en rapporte toutes les semaines; il en a quelquefois beaucoup.
— Combien est-ce qu'il gagne pour sa semaine?
— Je crois qu'il a dit vingt francs… Mais il faut payer son déjeuner, tu sais? alors, il ne peut pas tout rapporter.
— Vingt francs, répéta Charlot, c'est beaucoup. Crois-tu qu'avec vingt francs on pourrait bâtir une belle maison?
— Je ne sais pas… Ce ne serait peut-être pas assez.
Charlot soupira.
— Mais, moi, reprit-il, quand je serai grand, je veux gagner beaucoup. Où est-ce que papa trouve l'argent? Crois-tu que c'est dans la terre?…
Petite Mère secoua la tête; elle n'avait pas d'idée bien nette là-dessus.
— Ou derrière les grosses pierres qu'on apporte pour faire la maison?…
— Je crois que c'est un monsieur qui le lui donne…
— Alors, si c'est un monsieur qui le donne, quand je serai grand, je lui dirai: Donnez-m'en beaucoup; et, s'il ne veut pas, je lui donnerai des coups…
— Oh! Charlot, ce ne serait pas bien…
— J'aime à donner des coups, moi.
Et, allongeant son pied hors du lit, Charlot montra qu'il avait bien réellement cet aimable goût, en appliquant à sa soeur un soufflet d'un nouveau genre.
— Oh! Charlot, c'est vilain!… cria-t-elle en se reculant et en essuyant sa joue.
— Eh bien, alors, dis que le monsieur me donnera beaucoup d'argent!…
— Comment puis-je le savoir?
— Dis-le… Je le veux!…
— Que tu es déraisonnable, Charlot!
— Et toi tu est méchante. Tu ne veux pas dire ce que je veux.
C'était souvent ainsi que finissaient les conversations de Charlot avec sa soeur. Petite Mère était trop raisonnable pour accepter toutes les idées un peu extravagantes du petit homme, et trop sincère pour en faire semblant; lui ne pouvait supporter la contradiction. Heureusement, il s'endormit bientôt.
Alors Petite mère se mit à rêver, car elle aussi avait ses rêves; mais ils étaient moins ambitieux que ceux de Charlot. Ceux qui revenaient le plus souvent étaient des souvenirs, et non des châteaux en Espagne: elle se revoyait auprès de sa mère malade; elle entendait encore sa douce voix; elle sentait sa main s'appuyer sur sa tête. Alors, elle tâchait de se rappeler tout ce que cette mère tendre et chérie lui avait dit, et la pensée que Charlot lui avait été confié par elle venait ranimer et réchauffer son dévouement à son petit tyran. Elle posa sa petite main protectrice sur l'enfant endormi; puis, lorsqu'elle fut bien sûre que le père ne reviendrait pas, elle se coucha près de lui et tomba dans un profond sommeil.