VII

Le lendemain il faisait un temps magnifique, l'air était pur, les rayons du soleil avaient une douce chaleur, le ciel était d'un bleu lumineux; sur les toits, dans les arbres au feuillage encore si frais, même dans les cages qui leur servaient de prison, une multitude d'oiseaux chantaient gaîment. Petite mère, tout heureuse, réveilla Charlot en lui disant:

— Lève-toi, nous irons chercher le père aujourd'hui.

Mais l'humeur de Charlot n'était nullement au beau comme le temps. Il grogna en s'éveillant, il grogna en se levant, il grogna… — j'allais dire en déjeunant, — mais, pauvre petit! l'absence de ce repas excusait peut-être sa mauvaise humeur. Vainement Petite mère lui rappela qu'ils avaient eu une bonne soupe la veille; Charlot pensait que ce souvenir ne pouvait remplacer le lait du matin, ou tout au moins un morceau de pain; peut-être, les enfants qui liront cette histoire seront-ils de son avis.

Lorsque les deux petits passèrent devant la loge, la concierge y était; Petite mère posa la clef sur la commode en disant: Voilà notre clef, madame.

— C'est bien, répondit-elle sans même les regarder.

Hélas! elle avait devant elle tout l'ouvrage de la journée, et puis les soucis étouffaient dans son coeur la pitié. Charlot avait espéré un morceau de pain, mais il vit bien qu'il ne fallait rien attendre.

Ce jour-là Petite mère prit le chemin opposé à celui qu'ils avaient suivi la première fois: sans avoir aucun plan arrêté elle monta la rue au lieu de la descendre. A mesure qu'ils avançaient, le nombre des boutiques de boulanger et d'épicier allait en diminuant, et par conséquent les tentations de Charlot aussi; à la dernière il s'arrêta pour contempler les petits pains frais. Dans l'intérieur de la boutique on voyait les deux petits garçons du boulanger, leur sac au dos, qui tendaient la main pour avoir chacun un gâteau sortant du four.

— Vous reviendrez tout droit à midi pour déjeuner, leur cria leur mère. Ne vous faites pas attendre.

— Quels heureux enfants! se dit Charlot. Absorbé par la contemplation de leurs gâteaux, dans lequel ils mordaient à belles dents, il ne se dérangea pas pour leur laisser le passage libre, et le plus grand le poussa un peu rudement en lui disant:

— Ote-toi donc du chemin!

— Peut-être qu'il a faim, dit le plus petit en se retournant.

— Bah! on vient de déjeuner, répondit son frère en mettant dans sa bouche le dernier morceau.

Et ils s'éloignèrent, laissant les pauvres petits sur le trottoir devant la boutique fermée.

Une dame passa, elle venait de faire son marché et de son panier sortaient des herbes et des fruits. Elle se heurta à Charlot et cela la mit de mauvaise humeur.

— Que faites-vous là, petits? dit-elle d'une voix un peu rude, allez donc à l'école au lieu d'encombrer la rue.

Petite mère aurait volontiers pleuré de toutes ces rebuffades, mais elle était accoutumée à retenir ses larmes. Charlot, lui, était en colère et il montra son petit poing fermé à la dame au panier, par derrière, il est vrai, en sorte qu'elle ne s'en douta pas.

— Allons-nous-en d'ici, dit Petite mère.

Et ils recommencèrent à marcher.

Tout au bout de la rue ils rencontrèrent une marchande d'oranges avec sa charrette. Charlot s'arrêta en contemplation devant les beaux fruits d'or; la vieille marchande prit une orange de rebut qu'elle lui donna. Tout joyeux de cette générosité les enfants allèrent s'asseoir sur les marches d'une porte et entamèrent ce repas inattendu. Certes, un petit pain chaud, ou même un morceau de main rassi, eût bien mieux fait leur affaire, mais une orange était préférable à rien.

— Je n'en ai jamais mangé, dit Charlot, les yeux fixés sur les mains de sa soeur qui enlevaient l'écorce qu'elle avait entamée avec ses dents, et toi, Petite mère?

— J'en ai mangé une fois, mais ne je ne me rappelle pas le goût.
Maman en avait quelquefois quand elle était malade.

— Ca sera bon, dit le petit homme qui se régalait en imagination.

Il eut le premier quartier; l'orange était un peu amère et lui fit faire une vilaine grimace.

— Je croyais que c'était meilleur que ça, dit-il d'un air désappointé. — Mais c'était au moins quelque chose dans son estomac creux, et le second morceau lui parut meilleur. Ce frugal déjeuner fut bien vite achevé.

— Il n'y en a déjà plus? dit Charlot qui ne s'était pas aperçu que sa soeur lui donnait la part du lion. Donne-moi ça, je veux le manger.

— L'écorce… oh! non, ce n'est pas bon, tu verras comme c'est amer.

Mais Charlot n'écoutait rien que son appétit. Il arracha l'écorce de la main de sa soeur et en mit dans sa bouche un grand morceau qu'il rejeta bien vite. Pourtant Petite mère serra le reste dans sa poche, car, toujours prévoyante, elle pensa qu'elle pourrait en tirer parti.

Un peu restaurés ils reprirent leur voyage.

Les maisons devenaient plus rares, de longs murs les séparaient les unes des autres. Qu'y avait-il au delà? Les enfants auraient bien voulu le savoir, mais ils ne voyaient rien. Pourtant ils arrivèrent à un endroit où le mur était plus bas et Charlot pria sa soeur de le soulever pour qu'il pût regarder.

— Oh! comme c'est joli, s'écria-t-il. Il y a un grand jardin et une quantité de petites plantes vertes tout en ligne, et des choses en verre qui brillent, et des fleurs, des masses de fleurs dans un coin. Si tu voyais comme c'est beau. Tiens-moi toujours, Petite mère, je veux encore regarder!

Mais Petite mère, en dépit d'un effort héroïque, ne pouvait le tenir plus longtemps. Elle laissa retomber le gros garçon qui se retourna vers elle avec colère.

— Tu pourrais bien me laisser regarder encore, méchante! cria-t-il.

— Mes bras me font mal, répondit la pauvre petite. Tu es lourd,
Charlot.

Ils continuèrent à marcher; la bonne humeur du petit garçon était partie; il traînait les pieds, il se plaignait du soleil, des cailloux, il était vraiment insupportable; mais la patience de Petite mère ne s'épuisait pas facilement.

Ils passèrent le chemin de fer de ceinture et les fortifications sans rencontrer aucune maison en construction; puis ils virent s'étendre devant eux la vraie campagne, des champs labourés, des prés, des haies. Ils oublièrent le but de leur expédition et Charlot reprit courage.

— Je voudrais aller là-bas, dit-il en montrant les bois qui couronnaient le côteau au-dessus des pentes cultivées.

— C'est bien loin, dit la petite qui mesurait mieux la distance.

— Je veux y aller, répéta le petit volontaire.

Ils recommencèrent à marcher, non plus cette fois pour chercher leur père, mais pour voir du pays. Bientôt ils quittèrent la route et entrèrent dans un sentier qui longeait les prés et les carrés de terre labourée, jardins potagers en plein vent où les légumes commençaient à pousser en abondance. Charlot marchait de son mieux et vraiment ses petites jambes faisaient merveille soutenues qu'elles étaient par sa volonté d'arriver aux bois; mais elles finirent pourtant par refuser leur service. Il s'assit sur le bord du chemin en pleurant de fatigue et de faim.

Que faire? Oh! s'il avait été un petit chevreau et qu'il eût pu manger l'herbe tendre!… Dans la campagne un animal trouve toujours sa pâture, mais il n'en est pas de même d'un enfant.

Petite mère commençait à être bien inquiète. Pourquoi s'était-elle laissé entraîner si loin? Ils étaient en plein midi et le soleil de mai tombait d'aplomb sur leurs têtes nues.

Comme elle allait peut-être commencer à pleurer aussi — et cela lui arrivait rarement, car Petite mère, comme tous ceux qui n'ont personne pour essuyer leurs larmes, pleurait peu, — elle entendit un bruit singulier se répéter en se rapprochant. L'enfant se rappelait qu'elle l'avait déjà entendu, mais où? Tandis qu'elle rassemblait ses souvenirs, une petite tête fine, ornée de deux cornes noires, parut au détour du sentier, puis une chèvre tout entière, brune et blanche suivie d'une jeune fille qui portait un panier sur la tête. Elles arrivèrent bientôt devant les deux enfants. Charlot avait cessé de pleurer pour regarder la jolie bête, mais les larmes coulaient encore sur ses joues et il avait l'air bien désolé.

La maîtresse de la chèvre s'arrêta devant cette petite figure bouleversée; la jolie bête s'arrêta aussi et les enfants virent alors qu'elle était tenue par une corde mince et assez longue pour lui laisser une certaine liberté.

— Qu'est-ce qu'il a, ce pauvre petit? demanda la jeune paysanne à Petite mère.

— Il est bien fatigué, madame.

— Et j'ai faim!… ajouta Charlot qui trouvait ce mal au moins aussi cruel que l'autre.

— D'où venez-vous?

— De là-bas…

Et Petite mère montrait à l'horizon l'immense amas de maisons enveloppé de fumée qu'ils avaient laissé derrière eux.

— De Paris!… mais c'est un long chemin pour de petits enfants comme vous.

— Ah! oui, bien long, mais nous voulions aller dans les bois.

— Et pour quoi faire?

Vraiment ils ne le savaient pas et ne purent répondre.

— Il faut retourner chez vous; votre maman sera inquiète.

— Notre maman est morte et notre papa… nous ne savons pas où il est.

— Oh! les pauvres petits!… Eh bien, venez avec moi, je vous donnerai du lait.

Du lait, le rêve de Charlot!… Il essaya de se lever et de marcher, mais ses pauvres petites jambes étaient trop lasses, il fut forcé de se rasseoir.

— Est-ce bien loin? demanda Petite mère.

— Non, c'est là tout près, la maison dont vous voyez le toit dans les arbres. Allons, si tu peux me porter mon panier, petite, moi je prendrai ce gros garçon.

Si Petite mère n'avait pas beaucoup de force elle avait en revanche beaucoup de courage. Elle prit le panier presque aussi grand qu'elle, mais pas aussi lourd qu'il était grand, et suivit la jeune fille qui avait pris Charlot à califourchon. Il fallait monter une côte et Charlot était, au rebours du panier, plus lourd encore qu'il n'était gros; aussi les deux pauvres petites haletantes, ne pouvaient guère parler.

Charlot, lui, goûtait fort cette façon d'aller, et se sentait très disposé à faire un bout de conversation.

— Est-ce qu'il est méchant? demanda-t-il à sa monture.

— Qui? dit la jeune paysanne en s'arrêtant pour reprendre haleine.

— Votre chien…

— Je n'ai pas de chien.

— Mais, continua Charlot très-étonné, en montrant la chèvre qui tirait sa corde pour brouter une branche de genêt, est-ce que ce chien n'est pas à vous?

— Ce n'est pas un chien, dit Petite mère, c'est un mouton. N'as-tu pas entendu comme il bêle?

La jeune fille s'arrêta, cette fois pour rire aux éclats.

— Mais d'où venez-vous donc, vous deux? Vous ne me ferez pas croire que vous n'avez jamais vu une chèvre…

— C'est une chèvre? demanda Petite mère.

— Certainement que c'est une chèvre. Oser dire que ma chevrette est un chien ou un mouton!… avec ses jolies cornes et sa tête fine!… Est-ce qu'on ne voit donc jamais de chèvre à Paris?

— J'en ai vu une fois, mais j'ai cru que c'étaient des moutons à cornes, répondit Petite mère un peu honteuse de son ignorance.

Quant à Charlot, il n'était pas honteux, mais il était choqué, en conséquence de quoi il desserra ses bras qui étaient noués autour du cou de sa porteuse, et se rejeta en arrière, pesant beaucoup plus lourd et menaçant de tomber à chaque secousse que la chèvre, dans ses mouvements capricieux, imprimait au bras de la jeune paysanne autour duquel était passée la corde.

— C'est un chien, répéta-t-il d'un ton péremptoire.

La chèvre prit cette affirmation en mauvaise part, car elle y répondit par un bêlement énergique, et une secousse de la corde si violente, que Charlot en perdit l'équilibre et se raccrocha vivement au cou de la jeune fille. Celle-ci, à moitié étranglée par cette étreinte et par les rires qu'elle ne pouvait réprimer, le laissa glisser jusqu'à terre. Petite mère s'arrêta et posa son panier.

Voyez-vous ce groupe? la jeune fille riant aux éclats, Charlot assis par terre l'air offensé et déconfit, Petite mère, sérieuse, les regardant tous deux sans comprendre la cause de cette scène, et la bête broutant activement et bêlant de temps à autre pour affirmer cette qualité de chèvre qui lui était contestée.

Quand elle eut assez ri, la jeune fille voulut reprendre Charlot pour continuer leur chemin. Il aurait bien aimé faire le fier et refuser, mais il était si las!… Il reprit donc sa place et, une minute après il dormait sur l'épaule qui lui servait d'oreiller.

La maison était petite, toute cachée sous les arbres. Devant la porte s'ébattaient quelques poules, un chat dormait en plein soleil contre le mur; il entr'ouvrit les yeux pour voir qui arrivait, mais ne jugea pas à propos de se déranger comme la gent emplumée qui s'était enfuie avec mille démonstrations de terreur. Dans la cuisine une femme âgée tricotait dans un coin; elle ne se retourna pas. La jeune fille posa à terre son lourd fardeau sans troubler son sommeil, puis elle attacha la corde de sa chèvre à un gros clou planté au mur extérieur, et, s'approchant de la vieille femme:

— Grand'mère, cria-t-elle d'une voix forte et aiguë, je vous amène des visites.

— Qu'est-ce que c'est? grommela la vieille dame d'une voix peu encourageante.

— Des visites de Paris… des enfants qui se sont perdus…

La pauvre sourde se retourna et aperçut la petite créature qui se tenait debout, à moitié cachée par son grand panier et le paquet qu'on venait de poser dans un coin.

— Qu'est-ce que c'est donc que ça? répéta-t-elle d'une voix plus dure. Elle n'aimait pas les intrus, et d'ailleurs elle ne pouvait modérer le son de sa voix.

— C'est une brave petite fille, j'en réponds, car elle a porté une charge plus lourde qu'elle. Quant à l'autre nous ne dirons pas qu'il ne pèse rien, les bras m'en font mal, ajouta la jeune fille en les étirant. Pourtant le pauvre petit a l'estomac creux, paraît-il. Depuis quand n'avez-vous pas mangé?

— Nous avons eu une orange ce matin, répondit Petite mère en regardant d'un air inquiet la vieille paysanne rechignée.

— Une orange, en voilà un déjeuner!… Grand'mère, ils ont déjeuné avec une orange!…

— C'est bien la manière de faire de Paris, dit la grand'mère qui, par miracle, avait entendu et qui jugeait très-sévèrement la grande ville. Au lieu de donner du bon lait à des enfants, on leur donne des oranges… des fruits qui ne croissent pas chez nous, encore!… Aussi quelle mine a-t-elle, cette petite!… une figure grosse comme le poing et pâle, si ça ne fait pas pitié!… Il faut faire attention, c'est voleur, ces enfants de Paris!…

Cette dernière phrase avait été prononcée pour les seules oreilles de sa petite-fille, du moins la bonne dame le croyait, mais d'une voix encore tout à fait assez haute pour que Petite mère l'entendît.

— Allons, grand'mère, vous ne pensez pas à ce que vous dites, dit la jeune fille qui avait vu du coin de l'oeil la pauvre petite devenir écarlate. Je vais donner à ces pauvres enfants une tasse de lait de ma chèvre, ça leur fera plus de bien qu'une orange, et peut-être ce petit entêté croira que ce n'est pas du lait de chien.

Elle riait pour distraire l'enfant… puis elle sortit, laissant
Petite mère seule avec la redoutable vieille.

— Approche, lui dit celle-ci.

Petite mère obéit lentement.

— Que viens-tu faire ici?

Que pouvait-elle répondre? Elle était vraiment tentée de se croire coupable, mais de quoi?

— Que viens-tu faire ici? Répéta la sourde, rien de bon, j'en réponds.

Cette voix formidable réveilla Charlot qui se mit sur son séant et regarda tout autour de la chambre avec un profond étonnement. Petite mère courut auprès de lui comme s'il eût pu être pour elle un protecteur.

— Oh! Charlot, dit-elle, allons-nous-en! Elle est si fâchée… je ne sais pas pourquoi. Mais Charlot était moins timide que sa soeur. Il se leva et, s'approchant de la dame, il la regarda bien en face comme s'il eût voulu pouvoir la reconnaître où qu'il la rencontrât, puis il lui dit tranquillement:

— Tu es donc bien méchante, toi?…

Elle ne le comprit pas, mais elle regarda avec surprise ce petit homme qui lui parlait d'un ton si assuré.

La jeune fille, qui rentrait, avait entendu l'étrange apostrophe de Charlot.

— Pourquoi dis-tu cela? c'est très-malhonnête, lui cria-t-elle.

— Non, dit Charlot, ce n'est pas malhonnête. Elle parlait si fort qu'elle m'a réveillé, et moi je ne veux pas qu'on fasse du chagrin à Petite mère!…

Il aurait pu ajouter: Je me réserve exclusivement ce privilége.

— Petite mère! répéta la jeune fille, entendant ce nom pour la première fois.

— Oui, elle lui parlait d'une voix méchante, et Petite mère avait peur.

— Elle n'est pas méchante, la pauvre grand'mère, mais elle est sourde, et c'est bien heureux pour toi, petit impertinent. Les sourds n'aiment pas voir autour d'eux des gens qu'ils ne connaissent pas. Allons, grand'mère, ajouta-t-elle en criant de tout son pouvoir, ne vous tourmentez pas… Ces petits ont faim, je vais leur donner à manger et ils s'en iront.

— Oui, oui, répondit la vieille femme qui avait à moitié compris, c'est ça… ils vont tout manger comme si nous en avions de trop. Ces enfants sont mal élevés… Ils viennent de Paris, je ne m'y fie pas.

En parlant ainsi elle se retourna, de manière à ne pas voir ce qui se passerait derrière elle.

La jeune fille était accoutumée à ne pas trop s'inquiéter des gronderies de la vieille femme qui, du reste, la laissait faire à sa tête, se contentant de grommeler un peu. Elle remplit deux tasses de terre brune d'un lait tiède et écumeux, coupa deux grandes tranches de pain, et fit signe aux enfants que c'était pour eux. Comme elle vivait avec une sourde elle avait pris l'habitude de parler souvent par signes.

Les enfants ne se firent pas prier. Ah! quel bon repas, que régal délicieux!…

Quand il eut apaisé sa première faim, Charlot se tourna vers la jeune paysanne qui les regardait manger d'un air de contentement et lui dit:

— Pourquoi est-ce que ne gardes pas ton lait pour ton chat?

— Pour mon chat!… quelle idée as-tu là?

— Oui, la grosse dame de chez nous n'a pas voulu nous en donner parce qu'il était pour son chat.

— Mon chat en a quand il en reste, dit la jeune fille en riant; mais il n'est jamais servi le premier. Maintenant, racontez-moi ce que vous venez faire ici? Vous vous êtes sauvés?

— Oh! non, dit Petite mère, à qui ce bon repas et plus encore la figure gracieuse et riante de la jeune paysanne avaient rendu le courage, nous allions chercher notre papa, et nous avons marché longtemps, et alors nous avons trouvé la campagne, et c'était si joli!… nous avons marché encore, et ensuite nous ne pouvions plus marcher, et vous êtes venue avec la jolie chèvre.

— Mais est-ce qu'on n'est pas inquiet chez vous?

— Non, puisqu'il n'y a personne.

— Personne!… mais vous ne pouvez pas vivre seuls!…

— Le père reviendra, répondit Petite mère.

— Nous pourrions bien vivre tout seuls, reprit Charlot, si seulement nous avions du pain et du lait.

— Pauvres petits!… mais où est donc votre père?

— Je ne sais pas, répondit Petite mère à qui cette compassion faisait paraître son sort plus triste qu'elle ne l'avait cru.

— Est-ce qu'il est bon pour vous?

— Oh! oui, s'écrièrent ensemble les deux enfants.

— Alors il ne vous a pas abandonnés, il reviendra… Je vous ramènerai demain chez vous. Pour aujourd'hui vous coucherez ici et demain nous partirons de grand matin ensemble. — Grand'mère, nous les garderons cette nuit…

Il fallut beaucoup de temps pour arriver à s'entendre: la sourde persistait à croire que les enfants coucheraient dans le lit qu'elle partageait avec sa petite-fille, mais elle fut à moitié calmée lorsqu'elle comprit qu'un peu de paille dans un coin leur suffirait pour dormir. Elle s'apaisa encore plus en voyant Petite mère peler très-adroitement des pommes de terre et couper des navets pour la soupe. Quant au pauvre Charlot il avait vraiment fait sur elle une impression fâcheuse; elle ne pouvait supporter qu'il s'approchât de son fauteuil, et suivait tous ses mouvements d'un oeil inquiet. Charlot ne s'en préoccupait guère: il avait bien déjeuné, un bon souper se préparait dont il était persuadé qu'il aurait sa part, et cette maison hospitalière, où les chats n'avaient que la seconde place, lui plaisait infiniment, de même que sa jeune maîtresse.

— Comment vous appelez-vous? demanda-t-il à celle-ci.

— Je m'appelle Sylvanie, n'est-ce pas un joli nom?

Oui, c'était un bien joli nom, Petite mère le trouvait et sourit en le répétant.

— Et toi?… lui demanda la jeune fille, tout le monde ne t'appelle pas Petite mère comme ton frère?…

— C'est son nom, cria Charlot d'un ton indigné, tout le monde l'appelle ainsi.

Sylvanie se mit à rire.

— Eh! bien, Petite mère, je pense que ton nom te fait honneur, mais il est drôle tout de même.

Sylvanie n'était pas fâchée d'avoir un peu de société; elle menait une vie assez triste avec sa grand'mère, et bien qu'elle ne s'en plaignît jamais, parce qu'elle était bonne et gaie, elle était heureuse de voir de jeunes visages autour d'elle. La maison était à l'écart et cachée dans un pli de terrain; de tous côtés, il est vrai, pour peu qu'on s'élevât sur la hauteur, on apercevait d'autres habitations, mais en regardant par la petite fenêtre on aurait pu se croire loin des humains.

Charlot, toujours prompt à parler, raconta à Sylvanie tout ce qu'il savait de leur vie. En l'écoutant elle répétait souvent: "Pauvres petits!" et dans ses yeux bruns si brillants il y avait un rayon d'une douceur infinie.

— Ce doit être bien triste de demeurer à la ville, disait-elle. Moi, je ne pourrais pas vivre ailleurs qu'ici. En hiver c'est un peu solitaire, mais quand les bourgeons commencent à entr'ouvrir l'écorce des arbres, et que l'herbe verdit près du ruisseau, comme on est joyeux! Voyez, hier j'ai cueilli toutes ces fleurs et j'ai trouvé des violettes sous la haie. Elles ne sont pas en avance, cette année, il a fait si froid!…

— Nous cueillons aussi des fleurs en allant au cimetière, dit
Petite mère, des petites fleurs blanches avec du jaune au milieu.

— Des pâquerettes! il en croît au bord des grandes routes. J'en ai vu quand je suis allée à Paris, mais elles sont laides en comparaison de nos jolies pâquerettes rosées. Allez dans le jardin pendant que la soupe cuit, vous vous amuserez mieux qu'ici.

Quand les enfants furent sortis, la vieille femme appela Sylvanie et lui cria dans l'oreille.

— Il faut tout enfermer. Ces enfants de paris, ça ne vaut rien…