VIII

Le jardin potager était vite parcouru: de grands carrés de pommes de terre, d'autres plus petits de laitue, bordés d'oseille, çà et là quelques buissons de groseilliers, c'était tout; mais au delà quel monde enchanté! De beaux arbres aux troncs noueux, dont les branches s'abaissaient jusqu'à terre, de jolis sentiers qu'on voyait disparaître et reparaître entre les haies, des pentes de gazon, et plus bas, près du ruisseau, de grands prés où les boutons d'or émaillaient l'herbe encore courte et d'un vert tendre. C'était pour les pauvres petits enfants, venus de la ville, un spectacle tout nouveau et qui les ravissait.

— Oh! les belles fleurs, s'écria Charlot, allons les cueillir!…

— Est-ce que nous osons? demanda Petite mère d'un air inquiet.

— J'y vais, moi, cria Charlot qui osait toujours.

Et il courut au pré où il cueillit un énorme bouquet. Sa soeur le suivit et fit de même, non sans quelques battements de coeur.

Charlot fut las le premier et ils s'assirent au bord d'un sentier pour admirer leurs trésors; il donna à sa soeur tout ce qu'il avait cueilli: il en avait assez et ne savait que faire de ces fleurs qui, de loin, lui avaient paru si jolies. Petite mère les arrangea soigneusement. Elle mettait du goût et du soin à tout ce qu'elle faisait; elle était bien une vraie petite femme. Lorsqu'elle eut fait son bouquet à sa pleine satisfaction, elle le posa à côté d'elle sur le talus où ils étaient assis, et se mit à regarder. Au loin, à travers le feuillage et la vapeur légère d'une belle journée, elle voyait de sa place un immense amas de maisons et de cheminées, et quand tout à coup elle se dit que c'était Paris, et qu'il fallait y retourner, elle sentit son coeur se serrer, car personne ne l'y attendait.

— Oh! dit-elle avec un soupir, si nous pouvions rester ici!…

— Nous pouvons bien rester, répondit Charlot qui, sans s'en rendre compte, partageait la même impression.

— Et le père?… Et puis la vieille dame ne voudrait pas.

— Oui, mais Sylvanie voudrait bien. Je le lui demanderai.

— Non, Charlot, nous devons retourner demain. Pense à ce que ferait le père s'il revenait; peut-être qu'il reviendra ce soir, continua-t-elle, et comme il sera triste de ne pas nous trouver. Personne ne saura lui dire où nous sommes. Oh! Charlot, nous n'aurions pas dû venir si loin.

— Ca ne ferait rien. Le père pensera bien que nous allons revenir.

— Il sera inquiet, il aura beaucoup de chagrin…

— Le père est un homme, il ne pleurera pas, dit Charlot avec une grande dignité.

— Non, répliqua sa soeur d'un air réfléchi, mais il aura du chagrin; les hommes ont du chagrin aussi. Tu pleures bien quelquefois, toi, Charlot, quand même tu es un garçon.

— Mais quand je serai grand je ne pleurerai jamais; le père a dit que les hommes ne doivent pas pleurer. Je me mettrai en colère et je te battrai, parce que je serai fort, mais je ne pleurerai pas.

— Pourquoi me battras-tu?

— Quand tu ne voudras pas m'obéir, je te battrai comme ça…

Et le petit garçon commença une démonstration qui n'avait rien d'agréable pour sa soeur. Elle lui prit les deux mains pour l'empêcher de la frapper: alors il lança un coup de pied à ses fleurs qui se dispersèrent de tous côtés.

— Oh! mes belles fleurs!… cria-t-elle, Charlot, c'est vilain! tu aimes à me faire du chagrin.

Au même moment une tête fine et cornue s'allongea de derrière un buisson, et la chèvre happa quelques fleurs et les broya de ses dents aiguës, avec un bruit de mastication qui montrait que c'était pour elle un vrai régal. Sa maîtresse la suivait de près; elle souriait aux enfants, mais lorsqu'elle vit l'air méchant de Charlot, elle changea de visage.

— Est-ce qu'il est de mauvaise humeur, ce petit homme? demanda-t-elle.
Pourquoi a-t-il une si vilaine figure?

— Je ne suis pas de mauvaise humeur, répliqua Charlot, mais je veux qu'elle m'obéisse quand je serai grand. Si elle ne le veut pas je la battrai. Je lui ai montré comment je ferai.

— Ah! par exemple, voilà une jolie invention! Est-ce que ce gros garçon te traite souvent ainsi? Je le punirais de la bonne manière, moi, s'il s'avisait de me battre. Venez, mes enfants, allons manger la soupe, elle sera cuite à point quand nous rentrerons. Vous allez m'aider à mettre Brunette dans son écurie; elle fait des farces quelquefois, la petite coquine; elle aime la liberté, mais à nous trois nous en viendrons bien à bout.

— Laissez-moi la tenir, dit Charlot en prenant la corde.

— Non, non, tu ne la tiendrais pas ferme.

— Oh! si, je la tiendrai bien…

En parlant ainsi il tira si vivement la corde que Sylvanie la laissa glisser de son bras, et la chèvre, se sentant libre, grimpa lestement le talus et disparut en un clin d'oeil au milieu des buissons, tandis que les enfants la regardaient d'un air consterné.

— Ne courez pas après elle, dit Sylvanie elle s'en irait pour tout de bon et nous ne pourrions plus la rattraper. Restez bien tranquilles, qu'elle ne vous voie pas! Je vais l'appeler.

Alors elle s'avança doucement vers la jolie bête qui, débout sur une pierre moussue, la regardait d'en haut d'un air mutin et provocant, comme pour lui dire: Tu seras bien habile si tu me reprends!…

Pauvre Brunette, elle était bien fière d'avoir conquis sa liberté, mais elle ne se connaissait pas elle-même; elle ne savait pas encore, malgré de nombreuses expériences, combien elle était accessible à la tentation.

Lorsqu'elle eut flairé de loin une pincée de sel dans la main ouverte de sa maîtresse, elle avança sa tête et son museau friand, puis elle fit encore un ou deux bonds de côté comme pour fuir un piége, et enfin, n'y pouvant plus tenir, elle vint, l'air plus mutin et plus délibéré que jamais, lécher la main appétissante. Alors Sylvanie, tout en la caressant, reprit possession de la corde. Le tour était joué.

Brunette suivit sa maîtresse en se léchant le museau, comme si elle n'avait fait qu'obéir à son propre caprice.

— J'ai toujours un peu de sel dans la poche de mon tablier, dit Sylvanie; avec cela, je suis bien sûre de la ravoir; mais ça n'empêche pas que cela pourrait, une fois ou l'autre, être difficile. Maintenant, dépêchons-nous. Elle nous a fait perdre du temps, et la grand'mère attend.

Ce fut encore toute une affaire de renfermer la chèvre dans la petite cabane de planches, adossée au mur de la maison, qui lui servait d'étable. Tantôt elle se mettait en travers de l'étroite porte, et il n'y avait pas moyen de la faire entrer; d'autres fois, elle résistait ouvertement et faisait semblant de donner des coups de corne. Mais Brunette, étant au fond bonne et soumise, abusait rarement du droit de résistance et n'en faisait guère usage que pour maintenir sa réputation de chèvre, la réputation d'avoir "certain esprit de liberté."

Cinq minutes suffirent pour la caser bien et dûment dans sa logette et en fermer l'entrée avec une planche, par-dessus laquelle elle montrait sa jolie tête et cherchait une dernière caresse de Sylvanie. Les deux enfants de Paris étaient enchantés de tout cela.

— Eh bien, dit la jeune fille, maintenant vous saurez reconnaître une chèvre quand vous en verrez. Tu ne l'appelleras plus un chien ou un mouton à cornes, Charlot?

— Non, je vois bien maintenant qu'ils ne se ressemblent pas beaucoup. Comme c'est amusant d'avoir une chèvre!… bien plus amusant que ce gros vilain chat de la grosse dame qui dort toujours, et qui ferme les yeux pour vous regarder. Je ne l'aime pas, ce chat…

— Sans compter que ma chèvre me donne du lait…

— Oui, au lieu que ce vieux vilain chat boit tout le lait, lui… continua Charlot, s'exaspérant à ce souvenir. Je le déteste… Et encore il s'appelle Charlot, comme moi!… Je le tuerai quand je serai grand.

— Oh! Charlot!… il n'est pourtant pas méchant et il est si beau!… Ce n'est pas sa faute si la vieille dame lui donne tout le lait et si elle l'appelle Charlot.

— Eh bien, je lui tirerai au moins la queue quand elle ne me verra pas… Mais elle dit que Dieu me verra. Est-ce que c'est vrai?

En parlant ainsi, Charlot s'était tourné vers Sylvanie, espérant qu'elle, au moins, aurait une bonne réponse à lui faire.

— Sans doute, répondit celle-ci, puisque Dieu voit tout.

— Il ne peut pourtant pas nous voir, à présent que nous sommes ici?…

— Mais, mon pauvre Charlot, quelle idée te fais-tu donc? Dieu est partout.

Charlot réfléchit un instant à cette étrange assertion, puis il demanda:

— Qu'est-ce que ça veut dire: partout?

— Partout?… Cela veut dire dans tous les endroits: à Paris, ici et dans beaucoup d'autres encore.

— Est-ce que vous le connaissez?

— Moi? répondit Sylvanie, un étonnée de cette question. J'entends parler de lui souvent et je sais que c'est lui qui a tout fait: la terre, le soleil, le ciel avec ses millions d'étoiles…

— L'avez-vous vu? demanda Charlot d'une voix plus basse, car il commençait à pressentir qu'il y avait dans tout cela quelque chose de mystérieux et d'incompréhensible.

— Non, personne ne l'a vu. Mais vous ne savez donc rien de rien, pauvres enfants?

— Maman me parlait du bon Dieu, dit Petite mère, qui crut discerner un reproche dans ces paroles; mais, depuis qu'elle est morte, on ne m'a plus jamais parlé de lui.

— Je ne suis pas bien savante non plus, reprit Sylvanie, mais j'aime à penser que c'est Dieu qui prend soin de nous et qui me donne tout ce que j'ai: mon jardin, ma chèvre, ma bonne grand'mère, qui m'a élevée depuis que mes parents sont morts. Tenez, la voilà qui nous appelle. Allons vite, nous l'avons oubliée en causant. Nous voilà, grand'mère, nous voilà!…

Un instant plus tard, les enfants étaient assis autour de la table, devant une assiette de soupe fumante et un morceau de pain noir, un peu dur, mis d'un goût excellent, coupé pour eux à une miche énorme qui leur faisait ouvrir de grands yeux. Cette abondance les étonnait et les charmait.

— Est-ce que j'en aurai encore? demanda Charlot.

— Tant que tu en voudras, mon garçon, répondit Sylvanie.

La grand'mère vint prendre place à table, vis-à-vis d'eux. Elle n'avait pas l'air content, et Petite mère se sentit tout intimidée; Charlot lui-même était moins à son aise que de coutume. Les plus petits, les animaux mêmes, sentent vite s'ils sont les bienvenus ou si on les reçoit à contre-coeur. Petite mère avait peine à avaler, tant son pauvre gosier était contracté par le regard sévère qu'elle rencontrait dès qu'elle levait les yeux. Pourtant, elle se laissa distraire un moment par l'admiration que lui inspira une croix d'or que Sylvanie avait au cou, et qu'elle ôta pour la montrer aux enfants.

— C'est de l'or? dit Charlot avec respect.

— Oh! comme elle est jolie! ajouta Petite mère en avançant la main pour la toucher.

— Tiens, je vais te la passer un moment autour du cou… Comme te voilà belle!…

Petite mère se tenait droite et souriait de plaisir de se voir ainsi parée.

— Je veux l'avoir aussi! dit Charlot.

— Non, non, pas toi; les garçons ne portent pas de croix. Et puis, tu serais capable de te sauver avec comme ma chèvre. J'y tiens beaucoup, à ma croix; elle était à ma mère.

La vieille dame suivait cette scène d'un oeil mécontent.

— Je te conseille de prendre garde, dit-elle à sa petite-fille; aie l'oeil sur ces enfants… Je ne te dis que ça.

En entendant ces paroles, qu'elle ne comprenait pas bien, Petite mère se hâta de rendre la croix, et Charlot, loin d'avoir faim pour un second morceau de pain, demanda tout bas la permission de porter le reste du sien à la chèvre.

— Est-ce qu'elle l'aime? demanda Petite mère.

— Beaucoup. Mais n'avez-vous donc déjà plus faim?

— Eh non! nous avons eu tant de soupe!

— Eh bien, allez! je vous rappellerai pour m'aider à arranger votre lit.

Ils partirent bien soulagés de s'éloigner de la vieille dame.

La chèvre accepta très-gracieusement leur offrande. Afin de faire durer le plaisir, et de la voir plus souvent avancer son fin museau et broyer le morceau de main avec ses petites dents aiguës, ils firent les morceaux plus petits qu'elle n'aurait voulu si elle avait pu exprimer sa manière de voir. C'était si amusant!… Petite mère trouvait que non-seulement c'était un amusement, mais encore une joie de pouvoir donner et faire plaisir à quelqu'un. Elle caressait la petite tête cornue, et aurait volontiers embrassé la jolie bête qui se laissait nourrir par eux; seulement, les cornes pointues lui faisaient un peu peur, et elle n'osait pas trop s'en approcher.

Lorsque le pain fut tout donné — et il n'y en avait pas une bien grosse provision — elle essaya de cueillir une touffe d'herbe et de la présenter au museau que la chèvre tendait encore, mais celle-ci trouva mauvais qu'on lui offrît, après un mets délicat, sa chère ordinaire, et se détourna d'un air offensé. Puis comme Charlot, plus hardi que sa soeur, insistait d'une manière indiscrète, elle lui détacha un coup de corne, qui ne le blessa nullement, mais le fit fuir à vingt pas. Alors, certain d'être à l'abri de la pauvre prisonnière, il s'arrêta, ramassa une grosse motte de terre et la lui lança de toutes ses forces. La motte se brisa en morceaux avant d'atteindre son but, et la chèvre n'eut pas plus de mal que n'en avait eu le petit garçon lui-même; mais elle était excitée, et si son corps avait pu suivre sa tête à travers l'étroite ouverture, elle se serait vengée de son petit persécuteur. Lui aussi était en colère; nous savons qu'il ne fallait pas beaucoup pour cela. Il ramassa une grosse pierre qui se trouvait sur le chemin, et il allait la lancer contre la pauvre bête, malgré un cri suppliant de Petite mère, lorsqu'une main l'arrêta et lui enleva la pierre, qu'elle jeta au loin.

— Tu es donc un méchant garçon, lui dit Sylvanie? Je n'aurais jamais cru que tu voudrais me remercier en assommant ma chèvre.

— Elle m'a donné un coup de corne.

— Que lui avais-tu fait?

— Je lui avais donné du pain.

— Tu l'avais sans doute irritée, et une chèvre ne sait pas ce qu'elle fait, tandis qu'un petit garçon le sait, lui. Allons, venez vous coucher, le soleil nous a donné l'exemple, et nous devons nous lever demain matin avant lui pour partir.

Il y avait du foin sous un petit hangar. Sylvanie, aidée des enfants, en transporta dans un coin de la cuisine pour en faire un lit qui, s'il n'était ni bien épais ni bien moelleux, était pourtant assez bon pour qu'on pût y dormir.

Lorsque les dernières lueurs du jour s'éteignirent dans la nuit, tout le monde dormait dans la petite maison sur la lisière du bois. Tout le monde, excepté pourtant la pauvre grand'mère qui n'avait plus beaucoup de sommeil et que la défiance tenait éveillée.

— Ces enfants de Paris, ça ne vaut pas grand'chose. Il ne faut dormir que d'un oeil, car ils sont capables de tout, se disait-elle.

Pourtant, un peu après minuit, comme ils n'avaient pas fait un mouvement et qu'elle n'entendait que leurs respirations égales et douces, elle s'endormit à son tour.