IX
Il ne faisait pas encore jour lorsque Petite mère fut tirée de son sommeil par une voix qui disait tout près d'elle:
— Allons, levez-vous vite, enfants; nous allons partir.
Elle fut bientôt debout car elle avait le sommeil léger, et, secouant les brins de foin attachés à ses cheveux et à ses vêtements, elle se mit en devoir de réveiller Charlot. C'était une besogne plus difficile; il fallut au moins cinq minutes pour lui faire entr'ouvrir les yeux, puis il les referma aussitôt et se retourna sur sa paille avec un grognement et un vigoureux coup de poing à l'adresse de ceux qui le dérangeaient. Un mot de Sylvanie produisit plus d'effet que toutes les supplications de sa soeur; elle rentra en disant:
— Voilà du lait tout chaud pour vous.
Assez réveillé pour que cette bonne nouvelle parvînt jusqu'à son intelligence, le petit affamé ouvrit les yeux, tout grands cette fois, et se tint debout. Petite mère l'emmena à la fontaine pour lui laver la figure et les mains, puis Sylvanie leur prêta un peigne pour mettre un peu d'ordre dans leur chevelure. Après cela ils burent leur lait et mangèrent du pain noir sans que la grand'mère sourde se fût éveillée.
Alors Sylvanie prit une brassée de foin et la porta à la chèvre qui devait rester prisonnière jusqu'à son retour; elle ferma la porte de la maison et tous les trois commencèrent à descendre vers la plaine. Le soleil ne tarda pas beaucoup à paraître; les gouttes de rosée brillaient sur chaque brin d'herbe au bord du chemin; les oiseaux gazouillaient et voletaient autour de leurs nids, joyeux de se retrouver en pleine lumière après la nuit; les haies en fleurs répandaient leurs parfums et le grand ciel lumineux enveloppait la terre d'un rayonnement. Sylvanie, qui aimait toutes ces choses, ayant toujours vécu au milieu d'elles, faisait admirer aux enfants tous les détails de cette beauté de la nature, si nouvelle pour eux. Petite mère aurait voulu cueillir chaque fleur, s'arrêter pour regarder l'arc-en-ciel dans chaque perle de rosée. Elle fut surtout charmée par la vue d'un nid posé dans un buisson, où des oisillons encore inhabiles à voler tendaient vers leur mère leurs petits becs avides. Se dit-elle qu'il y avait dans le monde d'autres oisillons dont le nid était moins douillet et qui n'avaient pas de mère pour leur apporter leur nourriture? — Non, elle ne fit pas de retour sur elle-même et sur sa situation, ce n'était pas son habitude, et puis tout était si nouveau autour d'elle, si différent de ce qu'elle était accoutumée à voir! Les enfants n'ont pas de prévoyance, heureusement. Petite mère et Charlot avaient mangé le matin; ils étaient contents et ne se demandaient pas s'il en serait de même le soir ou le lendemain. Personne ne leur avait jamais dit que celui qui donne aux petits des oiseaux leur pâture est aussi le père des orphelins, mais sans doute les petits enfants innocents le savent sans en avoir conscience; ce n'est que plus tard qu'on oublie et qu'il faut rapprendre la confiance comme une leçon difficile.
Arrivés au bas de la colline, Sylvanie les fit marcher rapidement vers une ferme qui était un peu à l'écart de la route, au milieu d'un beau groupe d'arbres fruitiers encore en fleurs. Dans la cour ils virent une charrette attelée d'un cheval qu'un homme et un jeune garçon étaient occupés à charger de bidons pleins de lait.
— Nous sommes à temps, dit Sylvanie, j'avais bien peur d'arriver en retard. Où est madame Nanette? N'est-ce pas elle qui va à la ville?
— Oui, avec moi, répondit le jeune garçon en soulevant le dernier bidon. Nous sommes un peu en retard aujourd'hui, mais nous irons bon train pour rattraper le temps perdu. Tenez, voilà madame Nanette.
Une femme d'une belle prestance et d'une figure avenante parut sur le pas de la porte et, tout en saluant Sylvanie d'un bonjour amical, elle se rapprocha de la charrette pour y monter sans un instant de retard.
— Madame Nanette, dit Sylvanie, voulez-vous prendre ces deux enfants dans votre voiture pour les ramener chez eux?
La laitière fronça légèrement le sourcil.
— Nous n'avons pas une minute à perdre, dit-elle.
— Le temps seulement de les mettre derrière vous parmi les bidons. Il y a bien une place pour eux.
— Qui sont-ils? où vont-ils?
— Ils vous le diront en chemin. Je vous remercie mille fois.
— Vous sont-ils parents? demanda encore madame Nanette pendant que le petit cocher faisait claquer son fouet.
— Non. Hier je n'avais jamais entendu parler d'eux, mais ils ont couché chez nous; la petite vous racontera leur histoire.
Et la charrette, avec son surcroît de chargement, partit en cahotant et en faisant un tel bruit sur les cailloux du chemin qu'il fut impossible à Petite mère d'entendre un mot de ce que lui dit la laitière qui était assise devant elle et se retournait pour lui parler. Raconter une histoire, si courte qu'elle fût, c'était hors de question, aussi madame Nanette dut se résigner à emmener dans sa charrette les deux petits inconnus sans rien savoir, si ce n'est qu'on les lui avait mis sur les bras. Elle les regardait de temps en temps et la douce figure de Petite mère lui gagnait le coeur, tandis que la tête frisée de Charlot lui rappelait une tête du même genre appartenant à un des nombreux marmots qu'elle laissait chaque matin à la ferme pendant qu'elle allait vendre son lait.
Charlot avait d'abord un peu peur des secousses. C'était la première fois de sa vie qu'il allait en voiture et cela lui semblait bien moins agréable qu'il ne l'aurait cru. A chaque cahot il se cramponnait à sa soeur et aurait volontiers poussé des cris aigus, sans la crainte que lui inspirait madame Nanette. Peu à peu la route devint meilleure et Charlot commença à se rassurer; il ne tarda même pas à trouver que cette façon d'aller avait du bon, et, avant une demi-heure, il était ravi et jouissait en plein de sa situation au milieu des bidons. Quel plaisir d'aller si vite et sans aucune fatigue, de regarder fuir les haies et les champs, et les petites maisons qui bordaient la route avec leurs jardins, de tout voir de haut et d'avancer sans se donner aucune peine. Il était même fier de se voir au milieu des bidons et s'irritait lorsque Petite mère paraissait moins enchantée que lui. Elle aussi jouissait, mais à sa manière; elle n'éprouvait aucun besoin d'exprimer ce qu'elle sentait, et puis, il faut le dire, la crainte de voir madame Nanette se retourner et fixer sur elle ses yeux brillants la troublait constamment dans sa joie. Charlot, lui, était déjà familiarisé avec la laitière jusqu'à lui sourire quand elle le regardait, et à promener sa main sur sa robe de cotonnade.
Pauvre Charlot! ce voyage délicieux ne pouvait pas durer toujours. Il fut même bien vite à son terme, car le cheval de la ferme était un excellent petit trotteur, bien qu'il ne payât pas de mine, et il connaissait bien son chemin qu'il faisait trois cent soixante-cinq fois par an pour aller et autant pour revenir. Il atteignit donc bientôt la première maison d'une longue rue qui commençait presque dans la campagne et qui semblait descendre à perte de vue vers le centre du grand Paris. Enfin la charrette s'arrêta devant une boutique de fruitier; un homme et une femme en sortirent pour prendre les bidons qui leur étaient destinés.
— Hé! dit l'homme en regardant les enfants, qu'est-ce que c'est que ce chargement que vous avez là? Vous avez voulu nous faire voir un échantillon de la petite famille?
— Non, ils ne sont pas à moi, les pauvres petits. A vrai dire, je ne serais pas fière d'une petite sauterelle comme ça, ajouta la laitière en regardant Petite mère et ses bras maigres. Je ne sais même pas à qui ils sont ni où ils vont. On le me les a perchés sur ma charrette au moment où nous partions. Où demeures-tu, petite?
— C'est tout près, dit le fruitier, lorsque Charlot eut répété la réponse de Petite mère que personne n'avait entendue, il faut descendre ici. Allons, venez que je vous aide.
Il enleva Petite mère comme une plume, puis il prit Charlot en faisant semblant de fléchir sous ce lourd fardeau. Lorsqu'ils furent tous deux à terre et qu'ils regardèrent autour d'eux sans savoir où aller, ils paraissaient si petits, si chétifs, si perdus, que la bonne laitière, bien qu'elle eût à craindre, en s'attardant, les reproches de ses pratiques, ne put s'empêcher de descendre de son siège pour leur demander si personne ne les attendait.
— Non, répondit Petite mère, il n'y a personne chez nous.
— Personne!… Est-ce possible!… Où allez-vous donc?
— A la maison…
— A la maison… et personne ne vous attend!… mais ce n'est pas croyable.
— Peut-être que le père sera revenu, dit Petite mère.
— Où est-il, votre père?
— Il travaille, mais il y a bien longtemps qu'il n'est pas rentré.
Petite mère ne savait plus le compte des jours et on lui aurait dit qu'il y avait des semaines qu'elle l'aurait cru.
— Et votre maman?
— Elle est morte depuis longtemps… quand Charlot était tout petit.
— Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible? répétait la bonne femme. Quand je pense que nos pauvres enfants pourraient être ainsi abandonnés!… Si je savais ce que dirait notre homme, je les ramènerais avec moi, mais il y en a tant déjà!…
— Allons donc! dit la fruitière qui assistait à cette scène, Paris en est plein de ces enfants-là. Ils se tirent toujours d'affaire. Et puis, qui vous dit que c'est vrai, cette histoire!… Laissez-les aller tranquillement, ne vous faites pas de mauvais sang pour eux…
— Je ne crois pourtant pas qu'elle mente, dit la laitière, un peu refroidie, en regardant dans les yeux de la petite fille, mais il faut que je m'en aille bien vite. Ecoute, petite, tu as vu où je demeure, ce n'est pas bien loin. Si ton père ne revient pas, et que tu ne trouves personne pour prendre soin de vous, tu peux venir chez nous, entends-tu?
Ayant ainsi tranquillisé sa conscience, la brave femme remonta sur sa charrette et continua sa tournée, la fruitière rentra dans l'intérieur de sa boutique et les deux petits restèrent sur le trottoir.
— Allons! dit Petite mère en soupirant.
La rue lui semblait si triste, le pavé si dur après le chemin qu'elle avait fait le matin dans le sentier en fleurs! Elle prit la main de Charlot pour s'en aller, mais où? Elle ne connaissait pas la rue et ne voyait rien qui lui fût familier.
Elle s'aperçut tout à coup qu'ils allaient se jeter dans les jambes d'un agent de police d'une taille très élevée qui allait et venait au coin de la rue. Petite mère leva la tête vers lui et lui demanda son chemin. L'homme la regarda d'en haut, comme on regarde une chose sur laquelle on craint de marcher par inadvertance, puis il tendit la main dans une direction en disant:
— Troisième à droite.
Le malheur, c'est que ni Petite mère ni Charlot n'étaient bien sûrs de connaître leur main droite. Pourtant ils prirent d'instinct le bon chemin et reconnurent bientôt leur rue à un long mur sans fenêtres qui en longeait la première partie.
— Nous étions tout près de chez nous sans le savoir, dit Petite mère joyeuse de se retrouver en pays de connaissance.
Charlot n'était pas content du tout: il marchait lentement et se faisait traîner.
— Si le père n'est pas rentré, j'aime mieux retourner dans la campagne, dit-il; notre maison est trop laide, et puis ça sent mauvais ici.
Il parlait ainsi en entrant dans l'allée étroite qui conduisait à la loge et à l'escalier noir. C'est que l'air était en effet bien différent de celui qu'il avait respiré le matin sur la colline.
— Allons demander si le père est revenu, dit Petite mère qui avait tout à coup une lueur d'espoir.
Il était encore de bien bonne heure et pourtant madame Perlet vint au devant d'eux dès qu'elle les aperçut.
— Bon Dieu! dit-elle, qu'êtes-vous devenus depuis hier matin, mes pauvres agneaux? Vous nous avez fait une fameuse peur. Mon mari allait vous réclamer à la police si vous n'étiez pas revenus. Pauvres enfants, où avez-vous donc couché? dans la rue? sous une porte?…
— Nous avons eu un bon lit de foin, répondit Charlot, et on nous a donné à manger.
— Le bon Dieu soit béni!… Mais où donc êtes-vous allés? Nous avons eu une belle peur!…
— Le père est-il revenu, madame? demanda Petite mère.
— Non… c'est-à-dire il n'est pas revenu, mais il y a des nouvelles… Pauvres petits, qui est-ce qui vous a donné à manger?
— La maîtresse du chien, répondit Charlot qui retombait dans son erreur de la veille. Non, c'est une chèvre, elle a des cornes et elle donne du bon lait.
— Par exemple!… et où l'avez-vous trouvée, cette chèvre? C'est comme un conte, ce que tu me dis là…
— Et le père?… répéta Petite mère inquiète.
— Eh bien, il est à l'hôpital, votre pauvre papa. Il était tombé d'une échelle et on l'avait porté à l'hôpital; voilà pourquoi il n'était pas rentré. On n'est pas venu le dire parce qu'on ne savait pas son adresse, mais hier un de ses camarades l'a apprise, et il est venu nous donner la nouvelle.
— A l'hôpital! répéta Petite mère à qui ce mot était peu familier. Elle se souvenait seulement que sa mère avait dit une fois: — Je ne veux pas aller à l'hôpital, je veux mourir chez nous, — et que son père avait répondu: Sois tranquille, tant que je vivrai tu n'iras pas à l'hôpital. Plus tard, un dimanche, elle avait passé devant une grande maison où des gens entraient en foule par une grande porte, et son père avait dit: Voilà un hôpital. Y en a-t-il des malheureux là dedans!…
Une autre fois encore une voisine avait porté son petit enfant malade à l'hôpital; elle y était retournée deux jours après et en était revenue en pleurant. On avait dit que le pauvre petit était mort.
Tout cela avait fait une impression profonde sur Petite mère. Rien ne s'effaçait de sa mémoire; elle avait appris peu de chose depuis qu'elle était au monde, mais elle n'avait guère oublié. Un sentiment de terreur s'attachait pour elle à ce mot mystérieux: l'hôpital. La pensée que son père y était l'avait fait devenir tout pâle.
— Il ne faut pas t'effrayer ainsi, ma fille, dit la bonne concierge en la faisant asseoir, il paraît qu'il en reviendra. Il était tombé de haut et il n'avait pas encore repris connaissance; mais à présent peut-être qu'il est déjà mieux. Nous irons chercher des nouvelles aujourd'hui. C'est jeudi, jour de visite, nous irons nous trois; vous le verrez, votre pauvre papa. Allons, ma fille, n'aie pas peur! nous irons ensemble, mais il y a encore du temps jusqu'à ce que les portes soient ouvertes. Voilà les marmots qui s'éveillent. J'ai tout mon ouvrage à faire… Tiens, prends la clef et montre avec ton frère dans votre chambre. Je n'aime pas à avoir tant de monde dans les jambes, ça n'avance pas l'ouvrage. Je vous appellerai quand il sera temps.
Petite mère prit la clef mais sans avoir l'air de comprendre. Elle regardait la concierge et ses lèvres tremblaient. Enfin elle parvint à dire:
— Est-ce que le père est bien malade?
— Mais non, mais non… Il est tombé de l'échelle, voilà tout.
Le pauvre homme! moi qui l'accusais de vouloir vous abandonner.
Ce n'était pas sa faute, le pauvre malheureux!
Petite mère, suivie de Charlot qui ne comprenait pas très bien ce qui s'était passé, monta lentement les quatre étages. Elle n'était pas sûre elle-même de bien comprendre et ne savait si elle devait être triste ou joyeuse; ce terrible mot d'hôpital lui serrait le coeur. Lorsque la porte fut refermée sur eux, Charlot tira de sa poche de petits cailloux qu'il avait ramassés sur le chemin et se mit à jouer. Petite mère mit tremper dans une vieille tasse ébréchée quelques fleurs qu'elle avait cueillies le matin et gardées tout le temps dans sa main. Puis elle aperçut, suspendu à un clou derrière la porte, le pantalon que son père mettait le dimanche; elle en essuya le bas et le frotta tendrement pour en ôter un peu de poussière. Alors, prenant Charlot dans ses bras, elle s'écria moitié riant, moitié pleurant:
— Charlot, nous allons voir le père!… Nous allons aller à l'hôpital!…
— A l'hôpital! répéta le petit garçon, où est-ce, ça? Est-ce qu'on nous donnera à manger?
— Je ne sais pas, mais nous verrons le père…
— Eh bien! allons-y tout de suite.
— Non, pas encore, il faut attendre l'heure… Madame Perlet nous appellera.
— Je ne veux pas attendre! cria Charlot qui ne demandait qu'un prétexte pour se fâcher.
Et une grêle de coups de poing et de coups de pied fondit sur Petite mère qui était si absorbée par ses pensées qu'elle les reçut avec indifférence, se contentant de dire comme de coutume:
— Oh! Charlot!…