X
Un peu avant une heure, madame Perlet vint appeler les enfants. Elle avait fait un brin de toilette; pour une visite à l'hôpital il faut un peu de cérémonie. Aussi, n'ayant qu'un châle assez chaud pour se parer, la bonne dame s'était persuadée qu'il faisait un peu frais et elle était déjà tout en sueur rien que pour avoir monté l'escalier. Elle examina les enfants d'un oeil critique, et demanda à Petite mère s'ils n'avaient pas de meilleures chaussures. Hélas! la course de la veille avait achevé de mettre en lambeaux les vieux souliers qu'ils avaient aux pieds. Elle les fit entrer dans la loge, leur donna un morceau de pain — non sans soupirer, car elle savait que le lendemain il faudrait commencer à le prendre à crédit — puis elle leur mit à chacun un tablier propre de ses enfants et ils partirent.
L'hôpital n'était pas bien loin. Petite mère reconnut celui quelle avait vu en se promenant avec son père; c'était la même longue façade, la même entrée. Il lui sembla entendre encore ces mots: Y en a-t-il là dedans, des malheureux! — Et c'était son père qu'elle allait y chercher!… Madame Perlet sentit la petite main trembler dans la sienne.
On les laissa passer sans même les fouiller, comme on fait aux portes des hôpitaux; il était bien visible qu'ils n'apportaient rien. La concierge leur demanda pourtant:
— Voulez-vous acheter des oranges, des biscuits?
Madame Perlet s'arrêta et, touchant une orange, la plus petite:
Combien? demanda-t-elle.
— Quinze centimes, fut la réponse.
Elle n'en avait que dix dans sa poche.
— Vous n'en avez pas de moins chères? demanda l'acheteuse. J'en voudrais une de dix centimes.
— Dix centimes, en mai!… allons donc! vous vous moquez.
Et les trois visiteurs se hâtèrent de passer. On leur fit traverser une cour, puis suivre plusieurs couloirs, puis monter un étage. Enfin ils arrivèrent à la porte de la salle où était le blessé. Madame Perlet ne savait pas son numéro; elle marchait entre les deux rangées de lits, regardant à droite et à gauche, et ne voyant que des figures inconnues.
Tout à coup Petite mère la tira fortement par sa robe et lui montra un lit, le dernier de la rangée. Un cerceau soulevait la couverture au-dessus des jambes et une tête pâle, rigide comme du marbre reposait sur l'oreiller.
Petite mère ne dit rien. Ses yeux étaient fixes, sa figure presque aussi pâle que celle qu'elle montrait de sa petite main étendue; elle avait recommencé à trembler.
— Est-ce lui? demanda madame Perlet.
La petite essaya de dire oui, mais elle ne put articuler un son. Charlot avait aussi regardé dans la direction que sa soeur indiquait et il se mit à crier de toutes ses forces.
Alors une soeur s'approcha du groupe arrêté à quelques pas du lit au milieu de la salle.
— Il ne faut pas crier comme cela, mon petit homme, dit-elle.
Cela fait mal aux malades.
— Ce n'est pas le père! criait le pauvre petit sans l'écouter et d'une voix lamentable, ce n'est pas le père!… Je veux m'en aller d'ici.
— Est-ce leur père? demanda à voix basse la soeur à madame Perlet qui s'efforçait de calmer le petit garçon. Est-ce votre mari?
— Non, non, Dieu merci. C'est leur père, mais ce n'est pas mon mari. Il est sain et sauf à la maison. On a déjà bien assez de misère sans celle-là. Il n'y a plus de mère, elle est morte.
— Pauvres enfants! dit la soeur avec compassion.
— Est-ce qu'il est bien mal? demanda madame Perlet se plaçant entre la soeur et Petite mère afin que celle-ci ne pût entendre.
— Très-mal; depuis lundi qu'il est ici il n'a pas repris connaissance. Le médecin dit pourtant qu'il y a encore de l'espoir, mais pour moi je n'en ai guère.
— Ne le dites pas aux enfants! les pauvres petits, ils sauront bien assez tôt qu'ils n'ont plus personne au monde!
— Ils auront le bon Dieu, dit la soeur.
— Ah! oui, ma soeur, sans doute, mais voyez-vous, ça ne suffit pas à des petits malheureux qui ont faim et soif. C'est bon pour ceux qui peuvent s'aider; alors le bon Dieu les aide aussi, comme dit mon mari, mais pour des enfants comme ceux-là, il faut une mère, voyez-vous. C'est comme si on me disait que le bon Dieu prend soin d'un petit oiseau sans plumes qui tombe du nid. Il n'en périt pas moins, le pauvret. Tout ce que je lui demande, moi, c'est qu'il nous laisse à nos enfants jusqu'à ce qu'ils soient grands; sans cela on a beau dire qu'il les aime, je ne m'y fierais pas.
La soeur était un peu embarrassée pour répondre à ce discours.
Elle se contenta de sourire et de dire:
— Vous n'avez pas de foi en Dieu.
— C'est possible. Je me contente de faire mon devoir de mon mieux et je pense que c'est tout ce que le bon Dieu peut demander de moi. Quant au reste, je n'y entends rien.
— Mais, dit la soeur, je ne sais qu'une chose, c'est que nous devons avoir confiance. Si de pauvres petits êtres souffrent ici, ils auront leur récompense là-haut.
Pendant cet entretien les deux enfants s'étaient approchés tout doucement du lit. Charlot ne criait plus, il regardait de tous ses yeux et, sous la pâleur et la rigidité de cette figure il retrouvait peu à peu des traits familiers. Une des mains était étendue sur le drap; il la toucha doucement. Elle était froide, mais pas assez pour lui faire peur. Petite mère avança aussi la sienne et la laissa sur celle du malade, puis elle dit tout bas:
— Père!
Rien ne répondit, pas le plus léger signe de vie.
— Ce n'est pas le père, dit Charlot à haute voix.
Alors il y eut comme une contraction sur cette figure immobile, les yeux s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt. Ce mouvement avait suffi pour que le petit garçon reconnût entièrement son père. Il se jeta sur lui en l'appelant de toutes ses forces, mais la soeur le prit et l'emporta de l'autre côté de la salle.
— Tais-toi, tais-toi, disait-elle, tu peux faire beaucoup de mal à ton papa. Si tu ne veux pas être tranquille il faut t'en aller.
Cette menace effraya Charlot qui se tut aussitôt et revint près du lit que Petite mère n'avait pas quitté. Le malade était retombé dans son insensibilité absolue.
— Nous allons partir, dit madame Perlet, ça ne sert à rien de rester ici, et j'ai assez de besogne à la maison, Dieu merci.
Petite mère la regarda d'un air suppliant sans oser parler, mais
Charlot avait plus de courage.
— Je ne veux pas m'en aller, dit-il.
— Il le faut pourtant, mon garçon. Nous reviendrons dimanche.
— Je ne veux pas m'en aller, dit tranquillement le petit homme qui avait toujours pensé que la répétition des mêmes paroles leur donnait une force irrésistible.
Pour toute réponse madame Perlet le prit d'une main ferme.
Alors Petite mère leva sur elle des yeux pleins de larmes en disant:
— Ne pouvons-nous pas rester un peu?
— Ecoutez, dit la bonne soeur, s'ils veulent promettre de ne rien dire et d'être bien tranquilles, ils peuvent rester sans vous. Je les avertirai quand l'heure sera venue. Mais il faut être parfaitement sages, sans cela je les mettrai bien vite à la porte.
En parlant ainsi elle regardait Charlot qui répondit par un signe de tête.
— Vous saurez trouver votre chemin pour revenir? demanda la concierge.
— Oh! oui, je suis sûre que je pourrai le retrouver, répondit
Petite mère.
Un moment après les deux pauvres petits étaient seuls, assis sur une chaise entre le mur et le lit où leur père était étendu sans mouvement. Ils ne voyaient de lui que sa main gauche qui reposait sur la couverture. Cette immobilité absolue ressemblait à la mort… Le savaient-ils? Petite mère, qui avait vu sa mère couchée sur son lit et l'avait appelée sans pouvoir lui faire ouvrir les yeux, le comprenait mieux que son frère. Elle ne pleurait pas, mais son pauvre petit coeur était comme glacé au dedans d'elle.
L'hôpital!… c'était donc là l'hôpital… En face elle voyait les premiers lits d'une longue rangée, et dans chacun, en passant, elle avait vu une figure souffrante. Cette parole lui revenait comme un refrain:
— Y en a-t-il, là dedans, des malheureux!
Et maintenant, c'était son père qui était "là dedans." Y resterait-il toujours? Ne reviendrait-il plus jamais dans leur petite chambre, leur apportant avec le pain, le sentiment si doux de ne plus être seuls? Ces pensées absorbaient Petite mère lorsqu'elle s'aperçut tout à coup que le malade qui occupait le troisième lit en face d'elle faisait de vains efforts pour atteindre quelque chose sur la table à côté de lui. Poser doucement Charlot par terre et courir à son aide, ce fut l'affaire d'un instant.
Le malade était retombé sur son oreiller, épuisé par l'effort qu'il avait fait. Il regarda l'enfant dont les yeux anxieux l'interrogeaient et lui dit d'une voix qui n'était plus qu'un souffle:
— A boire…
Elle n'entendit pas mais elle devina, et, prenant le gobelet d'étain à moitié plein d'une boisson rafraîchissante, elle se haussa sur la pointe des pieds et l'approcha des lèvres desséchées du malade qui but avidement une gorgée. Elle l'avait fait avec tant de soin qu'il n'y eut pas une goutte répandue.
C'était un homme encore jeune que la maladie avait atteint et consumé en peu de semaines. Il savait qu'il allait mourir. Petite mère, oubliant sa timidité, essaya d'arranger son oreiller pour qu'il fût plus à l'aide, puis elle posa une petite main fraîche et caressante sur sa main brûlante.
Le malade la regarda de ses yeux déjà voilés. La voyant si petite et si chétive, et pensant qu'elle n'aurait bientôt plus de père, car il devinait qu'elle était l'enfant de l'homme que, depuis trois jours, il voyait étendu sans mouvement en face de lui, il se sentit ému de pitié pour elle et murmura:
— Que Dieu te bénisse, pauvre petite!
Ainsi Petite mère emporta la bénédiction d'un mourant.
Charlot l'avait suivie; ils retournèrent s'asseoir à leur place.
Toujours même silence, toujours même immobilité.
Charlot finit par s'endormir sur les genoux de sa soeur. Lorsque la soeur vint les avertir qu'il était temps de partir, elle les trouva ainsi.
Petite mère était bien triste de devoir s'éloigner de son père; mais elle comprit qu'il fallait se soumettre comme tout le monde. Autour d'elle, les visiteurs et les malades échangeaient leurs adieux: les uns se retournant pour faire un dernier signe, les autres les suivant des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu. Quelques-uns de ces derniers se demandaient sans doute si leurs amis les retrouveraient au jour de la prochaine visite; d'autres se consolaient en regardant ou en savourant les petites douceurs qu'on leur avait laissées: une orange, un pot de confiture, quelquefois une fleur. Et dans cette grande salle, où se trouvaient réunies tant de souffrances, il y avait aussi des joies, des attendrissements, des sentiments d'une inexprimable douceur. Plus d'une pauvre femme avait apporté à son mari un petit cadeau acheté au prix d'une dure privation, et tous deux étaient heureux, l'un de son sacrifice, l'autre de se sentir aimé.
Le malade à qui Petite mère avait donné à boire était presque le seul qui n'eût pas eu de visite. En passant près de lui, elle le regarda; elle aurait voulu lui rendre encore un petit service, mais il s'était assoupi et ne la vit pas.
La soeur, qui s'était prise d'affection pour les deux enfants, les accompagna jusqu'au haut de l'escalier. Là, elle se baissa pour embrasser Charlot en disant:
— Tu pourras revenir dimanche; mais il faudra encore être bien sage, tu sais?…
— Est-ce qu'il sera mieux dimanche? demanda Petite mère.
— Dieu seul le sait, ma fille. Il faut le lui demander.
— Mais nous ne savons pas où il est, dit Charlot.
— Comment! s'écria la bonne soeur, confondue de cette ignorance, tu ne sais pas où est le bon Dieu?…
— Non. Je ne l'ai jamais vu…
— Il est dans le ciel, mon enfant… On ne t'a donc rien appris… Ta mère ne t'enseigne donc pas à prier?
— Je n'en ai pas, répondit Charlot.
— Elle est morte quand il était tout petit, ajouta Petite mère.
— Oh! pauvres enfants!…
Et la soeur les regarda d'un air de pitié si profonde que Petite mère en fut troublée. Ils étaient donc bien à plaindre, puisque tout le monde les regardait ainsi.
Lorsqu'ils eurent descendu la moitié du grand escalier, la soeur les rappela et les embrassa encore une fois.
— Le bon Dieu prend soin des orphelins, dit-elle. N'oubliez pas de le prier. Est-ce que personne ne vous l'a jamais dit?
— Si, répondit Petite mère, ma maman me l'a dit; mais je ne sais plus…
Il fallait retourner auprès de ses malades. La soeur soupira et s'éloigna rapidement en répétant:
— Pauvres petits!…
Lorsqu'ils eurent refait tout le chemin dans l'intérieur du vaste édifice et qu'ils se retrouvèrent dans la rue, Charlot leva les yeux et vit le ballon captif qui planait au-dessus des dômes et des hautes tours des églises, dans le bleu du ciel.
— Petite mère, dit-il, ne crois-tu pas qu'il demeure dans le ballon, le bon Dieu?…
— Je ne sais pas, répondit-elle, un peu surprise de cette idée. Peut-être… Mais alors il ne pourrait pas nous entendre. Je voudrais bien que quelqu'un nous explique tout cela.