XI
Les deux enfants s'étaient arrêtés, les yeux fixés sur le ballon qui montait lentement dans l'air lumineux, lorsqu'une voix fraîche et douce, parlant tout près d'eux, attira leur attention. C'était celle d'une petite fille qui marchait à côté de sa mère. Elle était plus grande que Petite mère, mais ne paraissait guère plus âgée. Sa figure et son costume faisaient le plus parfait contraste avec la chétive enfant qu'elle regardait: une robe de mousseline blanche, de larges rubans bleus, une longue et abondante chevelure blonde tout ondulée, des gants blancs, de petits souliers blancs aussi, une figure rosée et de riants yeux bleus, voilà ce que vit Petite mère lorsqu'elle se retourna. Elle en fut toute saisie, toute ravie, et regarda la petite fille comme on regarde un tableau.
— Maman, disait celle-ci, vois-tu comme ils ont l'air malheureux, ces pauvres petits!
— Oui, répondait la mère distraite, mais nous sommes pressées.
Viens, Edith, ne m'arrête pas ainsi.
— Oh! maman, je suis sûre qu'ils ont faim.
— Eh bien, voilà des sous, donne-les-leur, ma fille, mais dépêche-toi…
Edith prit les gros sous que sa mère avait tirés de sa poche et les regarda d'un air mécontent.
Au même moment une dame de la connaissance de madame Grandville traverse la rue pour lui parler. Voilà la petite fille libre de ses mouvements; elle se hâte d'en profiter.
Glissant les gros sous dans sa poche, elle y prit un porte-monnaie en miniature fait pour contenir des centimes ou des pièces d'or: ce qu'elle en sortit, c'était son petit trésor, une pièce brillante qu'on lui avait donnée la veille, puis elle s'approcha de Petite mère qui était toujours en contemplation devant cette apparition merveilleuse.
— Je suis sûre que tu as faim, lui dit-elle.
Petite mère devint très rouge et ne répondit pas, mais Charlot n'avait pas tant de scrupules.
— Moi, j'ai faim, dit-il. Petite mère n'a pas aussi faim que moi, elle.
— Est-ce que tu mendies?… demanda encore Edith sans faire attention au petit garçon, mais s'adressant toujours à sa soeur.
— Oh! non, répondit la petite que ce mot fit rougir encore davantage.
— Tant mieux, parce que maman dit qu'aux mendiants il faut donner des sous, mais puisque tu ne mendies pas, tiens, prends ça: tu pourras acheter tout ce que tu voudras.
La petite pièce jaune brilla dans la main gantée de blanc et passa dans la main brune et menue de l'autre enfant, sans que celle-ci comprît ce que cela voulait dire. Et avant qu'elle fût revenue de sa surprise, la figure rose et riante avait effleuré la sienne, et elle avait reçu un baiser.
Puis Edith, légère et joyeuse d'avoir pu faire sa volonté, rejoignit sa mère avant que celle-ci se fût aperçue de son absence; toutes deux s'éloignèrent rapidement et tournèrent le coin de la rue.
Petite mère restait immobile, ne sachant pas si ce qui venait de se passer était un rêve. Jamais elle n'en avait fait de si beau.
Cette jolie créature vêtue de blanc, ce sourire, cette douce voix, ce baiser, toute cette apparition avait été si rapide! mais elle tenait la preuve de sa réalité, la petite pièce ronde qui brillait au soleil. Elle la regardait dans sa main ouverte et certes les passants auraient pu s'étonner de voir une petite fille si pauvrement vêtue en possession d'une pièce de dix francs.
— Oh! que c'est beau! dit Charlot lorsqu'il la vit briller. Petite mère, qu'est-ce que c'est? donne-la-moi, je veux jouer avec.
— Non, non, répondit-elle, car, sans se rendre compte de sa valeur, elle savait que c'était une chose précieuse. Non, Charlot, ce n'est pas pour jouer. C'est une pièce de cinquante centimes en or. Je vais la mettre dans un coin de mon mouchoir pour ne pas la perdre. Mais pourquoi est-ce qu'elle m'a donné cela? Oh! comme elle était jolie!.. Je voudrais la revoir, Charlot.
— Mais tu n'as qu'à la regarder, elle est dans ta poche.
— Ce n'est pas la pièce de cinquante centimes, c'est la petite dame. Charlot, as-tu vu comme elle avait de beaux cheveux d'or? et sa robe, elle était toute blanche comme ce nuage qui est là-haut, et sa figure était comme une rose de mai; tu sais nous en avons vu à l'hôpital, des roses de mai. Il y a une dame qui en a apporté.
— Moi je voudrais bien mieux qu'elle m'eût donné à manger, dit
Charlot d'un ton de mécontentement.
— Mais avec dix sous nous aurons beaucoup à manger, Charlot.
— Alors achète-moi un gâteau.
— Non, il vaut mieux aller d'abord dire à madame Perlet que nous sommes revenus et elle nous dira ce que nous pouvons acheter avec tout cet argent. Tu sais, Charlot, les gâteaux ne sont pas si bons pour toi que le pain et le lait, ou peut-être un petit morceau de viande… ajouta la sage Petite mère dont les ambitions grandissaient à mesure qu'elle réfléchissait à tout ce qu'elle pourrait avoir avec sa nouvelle richesse.
De temps en temps elle mettait sa main dans sa poche pour s'assurer que la pièce de cinquante centimes ne s'était pas envolée, mais le noeud au mouchoir était fait solidement et elle la retrouvait toujours à sa place.
Nous allons laisser les deux enfants suivre le chemin qui les ramène à la maison, pour rejoindre la petite Edith et sa mère.
— Leur as-tu donné les sous? demanda celle-ci au bout d'un moment, car la rencontre de son amie lui avait fait oublier l'incident.
— Non, maman.
— Et pourquoi?
— C'est qu'ils ne mendient pas. On ne donne des sous qu'à ceux qui mendient, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Alors je leur ai donné ma pièce.
— Ta pièce?… Que veux-tu dire?
— Celle que tu m'avais donnée hier, maman.
— Edith!… s'écria la mère s'arrêtant court et regardant en face la petite fille, tu n'as pas donné ta pièce de dix francs?…
Edith regarda sa mère, sans s'émouvoir et répondit:
— Mais si, maman. Ils ne sont pas des mendiants, la petite fille me l'a dit.
— Mais alors pourquoi la lui donner?
— Maman, tu m'avais dit que tu me la donnais pour me faire plaisir…
— Sans doute, pour t'acheter quelque chose qui t'aurait fait plaisir…
— Eh bien, maman, cela m'a fait plaisir de la donner.
— Mais, mon enfant, c'est une action déraisonnable. On donne des sous dans la rue, on ne donne pas des pièces d'or.
— Je donnerai des sous aux mendiants; mais à cette petite fille j'ai donné ma pièce d'or, parce que je l'aime.
— Comment peux-tu l'aimer? tu ne la connais pas.
— Oh! cela ne fait rien. Elle est si pâle et si maigre, et elle a l'air si gentil! J'ai oublié de lui demander son nom. Quel malheur! je ne saurai pas quel nom lui donner quand je penserai à elle. Eh bien, je l'appellerai Fleurette. C'est un joli nom, n'est-ce pas, maman?
— Tu l'auras bien vite oubliée, ma fille.
— Oh! non, je t'assure que je ne l'oublierai pas et quand je la rencontrerai je la reconnaîtrai tout de suite et je l'embrasserai encore.
— Comment, encore? est-ce que tu l'as donc embrassée?…
— Mais oui, maman. Ce n'est pas mal n'est-ce pas?
— C'est absurde, mon enfant. Embrasser une petite fille de la rue, déguenillée, sale sans doute.
— Non, maman, pas sale. Elle était très propre et son petit frère aussi. Elle a une jolie petite figure, toute pâle et si douce!… Oh! maman, tu ne l'as pas regardée, sans cela tu l'aimerais.
— Quelle singulière petite fille tu es, Edith, dit madame Grandville, on ne sait où tu prends tes idées. Nous voilà arrivées un peu en retard, je le crains. Montons vite et tâche d'oublier ta nouvelle amie.
Madame Grandville conduisait sa fille à un cours à la mode où toutes les jeunes filles se rendent en grande toilette, à peu près comme Edith elle-même. Elle était une des élèves favorites, car outre qu'elle avait assez d'intelligence et de désir d'apprendre pour faire honneur à ses maîtres, on ne pouvait s'empêcher de l'aimer pour elle-même.
Jamais peut-être, sans être précisément une princesse, une enfant n'avait été placée dans une situation mieux faite pour la gâter et l'enorgueillir que ne l'était Edith Grandville. Fille unique de parents très riches elle avait été toujours, non seulement aimée, mais admirée, et l'admiration est une nourriture malsaine pour les petits comme pour les grands. Jamais on ne l'avait punie, et lorsqu'on la reprenait c'était avec tant de douceur et de tendresse que son petit coeur ne pouvait être ni froissé ni attristé. Elle avait eu bien peu de désirs qui ne fussent satisfaits. A part quelques petites maladies que les soins de sa mère transformaient presque en plaisirs, elle ne savait ce que c'est que de souffrir. Elle n'avait jamais vu autour d'elle que des visages souriants, jamais entendu que des paroles affectueuses et enjouées.
Chose étrange, chose bien rare et presque contre nature, car Edith était gâtée en ce sens qu'il lui semblait naturel d'avoir tout ce qu'elle désirait, elle n'était pas égoïste. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une de ses volontés pût être contrariée, mais elle voulait rendre les autres heureux autour d'elle tout autant qu'être heureuse elle-même. Ses dispositions naturelles étaient si aimables qu'elle s'oubliait même souvent pour les autres, et lorsque le soir elle faisait sa prière, son coeur débordait d'amour pour les siens, de reconnaissance envers Dieu qui lui avait donné tant de bonheur, et de pitié pour ceux dont la vie n'était pas douce comme la sienne. Sa mère aurait voulu lui laisser ignorer qu'il y a des malheureux, mais Edith n'était pas de ceux qui passent, sans rien voir et sans rien comprendre, au milieu des misères humaines. Toute petite elle avait eu pitié de l'aveugle qui mendie sous une porte cochère, du pauvre chien affamé, et elle savait reconnaître sur les traits des enfants qu'elle rencontrait dans la rue, les traces de la souffrance et de la faim. Elle avait pour cela les yeux pénétrants de l'amour.
Sa mère l'emmenait de préférence dans les beaux quartiers où l'on rencontre moins de misère, et où l'on peut plus facilement les oublier; mais dans une grande ville, où ne rencontre-t-on pas la souffrance?
Tout en regardant sa fille au milieu de ses compagnes, madame Grandville pensait à ce qui venait de se passer, et se demandait comment les autres mères jugeraient une action aussi extravagante. Donner dix francs et un baiser à une petite mendiante — car elle persistait à appeler ainsi notre pauvre Petite mère — c'était la plus étrange des étranges idées de sa fille. Madame Grandville était bonne et charitable dans le sens ordinaire du mot: elle ne passait guère à côté d'une main tendue sans y mettre son obole, et elle s'occupait de beaucoup d'oeuvres de bienfaisance, mais elle n'avait pourtant rien en elle qui ressemblât aux élans d'amour de son enfant. Elle s'en étonnait, s'en inquiétait; elle y voyait pour l'avenir une source de souffrance.
— Avec l'âge elle s'en guérira peut-être, pensait-elle: il faut qu'elle soit beaucoup avec d'autres enfants, c'est ce qu'il y a de mieux pour elle. Sans cela, étant seule avec de grandes personnes, elle pourrait devenir un peu étrange.
La leçon venait de finir, un joyeux éclat de rire d'Edith tira sa mère de sa méditation et lui sembla comme une réponse à sa pensée. Les petites élèves du cours sortirent ensemble et s'éparpillèrent comme un essaim de gais papillons. Edith marcha quelques moments avec des amies qui suivaient le même chemin, puis elle se retrouva seule avec sa maman à l'endroit même où deux heures auparavant elle s'était arrêtée pour parler à Petite mère.
— C'est là qu'était Fleurette, dit-elle; je voudrais bien qu'elle y fût encore, mais nous la retrouverons bien sûr un jour.
— Ce n'est pas probable, mon enfant. Ces petites mendiantes, ça erre dans tout Paris; ces enfants-là n'ont souvent aucune demeure fixe.
— Oh! les pauvres petits!… Mais pourquoi leurs parents ne prennent-ils pas soin d'eux? Tu ne me laisserais pas errer dans tout Paris, maman?
— Non, certainement, reprit madame Grandville en serrant la petite main qu'elle tenait dans la sienne, mais c'est bien différent. Les parents de ces pauvres enfants travaillent tout le jour, ou peut-être mendient eux-mêmes. Et puis, tu comprends, ils n'ont pas les mêmes habitudes et les mêmes idées que nous.
— Je ne comprends pas, maman; ils aiment aussi leurs enfants, n'est-ce pas?
— Oui, mais ils ne peuvent pas les soigner comme nous; ils ne les aiment pas tout à fait de la même manière: ils sont habitués à les négliger et à les voir souffrir.
— Maman, reprit Edith, après un moment de réflexion, est-ce que tu pourrais t'habituer à me voir souffrir?
— Non, ma chérie, certainement pas. Cela me déchirerait le coeur.
— Pourtant, s'il le fallait?…
— Ah! s'il le fallait!… mais je ne m'y habituerais jamais.
— Peut-être qu'ils se n'y habituent pas non plus, mais qu'il faut le supporter, dit l'enfant d'un petit air réfléchi. Oh! maman, si j'étais le bon Dieu je n'aurais pas fait des pauvres. J'aurais voulu que tous les enfants fussent heureux.
— Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, répondit madame Grandville qui ne pouvait pas expliquer à sa fille que le bon Dieu n'a pas fait les pauvres, mais que la pauvreté est le résultat de l'égoïsme, de la paresse, de la maladie, en un mot du mal qui règne sous tant de formes diverses dans le monde.
— Ah! oui, dit Edith avec un profond soupir. Mais plus tard je comprendrai et alors je tâcherai qu'il n'y ait plus de pauvres.
— Ma pauvre chérie, tu auras bien à faire; mais ne pense plus à tout cela, et va vite demander à ta bonne de te donner ton goûter.
Lorsque ce soir-là Edith fut dans le petit lit tout entouré de mousseline blanche qui faisait ressortir la jolie tenture de sa chambre bleue, et que sa mère vint l'embrasser, elle lui dit en passant ses deux bras autour de son cou:
— Maman, tu n'es pas fâchée de ce que j'ai donné ma pièce de dix francs?
— Fâchée?… non, ma chérie, mais je voudrais que tu devinsses plus raisonnable.
— Alors, maman, le Seigneur Jésus n'était pas raisonnable…
— Que veux-tu dire, mon enfant?
— Mais, maman, il l'a dit: Tout ce que vous voulez que les autres vous fassent, faites-le-leur aussi de même. Eh bien, moi, si j'étais comme Fleurette, je voudrais bien qu'on me donnât une pièce de dix francs.
— C'est vrai, mais vois-tu, ma fille, tu ne peux pas encore juger par toi-même de toutes ces choses. Tu auras peut-être fait beaucoup de mal à cette petite fille en lui donnant tant d'argent.
— Beaucoup de mal… Comment cela peut-il lui faire du mal?
— Elle en fera peut-être un mauvais usage.
— Mais, maman, tu me l'avais bien donnée à moi! Cela ne m'a pas fait de mal.
— C'est bien différent. Elle n'est pas habituée à avoir de l'argent et elle n'a peut-être personne pour la conseiller.
Edith était toute pensive.
— Maman, au moins je ne lui ai pas fait de mal en l'embrassant?…
— Non, sans doute.
— Eh bien, une autre fois je ne lui donnerai qu'un baiser.