XII

Petite mère et Charlot avaient marché lentement. Il faisait chaud, et puis Charlot avait mille choses à dire sur l'emploi des cinquante centimes en or. Ne pourrait-on pas acheter du pain et du lait, et de la viande, et du chocolat?… et peut-être encore des souliers?… Les siens laissaient entrer les petites pierres et cela lui faisait bien mal… Petite mère secouait sagement la tête: elle ne pensait pas qu'on pût avoir tant de choses, mais elle avait cependant une vague idée qu'une pièce de dix sous en or valait plus qu'une pièce de dix sous ordinaire. Tout en marchant lentement, et en se trompant de chemin une ou deux fois, ils arrivèrent pourtant.

La loge était pleine; plusieurs voisines s'y étaient réfugiées, car il commençait à pleuvoir et nos deux enfants rentrèrent à peine à temps pour échapper à l'orage qui avait menacé tout le jour. Madame Perlet causait avec ses locataires de l'injustice dont elle et son mari étaient l'objet de la part du propriétaire; tout le monde s'accordait à condamner la conduite de celui-ci.

— C'est bien triste pour vous, disait une femme d'une physionomie douce, et ce n'est pas gai non plus pour nous autres locataires, car nous avions de braves concierges, obligeants et bien honnêtes, et Dieu sait ce qu'on nous donnera à la place.

— Je ne dis pas, reprit une autre, que vous n'ayez pas été quelquefois un peu exigeante pour le terme, madame Perlet, mais vous n'auriez pas voulu nous faire mettre à la porte pour un petit retard, tandis qu'avec ceux que nous aurons… Je vois ça d'ici. Le propriétaire les a choisis exprès parce qu'ils sont durs. Sans ça il vous aurait laissée dans votre place, car quel mal lui avez-vous fait, à cet homme? Ils nous mettront à la rue le plus vite possible. Allons, nous avions sans doute la vie encore trop douce; nous en verrons de dures d'ici à quelque temps…

La locataire, après avoir exprimé ainsi ses noires prévisions, prit un lourd paquet qu'elle avait déposé sur le carreau et allait quitter la loge, lorsqu'un mot de Charlot lui fit dresser l'oreille.

— Madame Perlet, disait le petit garçon en tirant celle-ci par sa robe pour attirer son attention, vous ne savez pas?… Petite mère a une pièce de dix sous en or?

— Que veux-tu dire, petit? répondit la concierge, qu'est-ce que c'est qu'une pièce de dix sous en or?

— Oh! c'est si joli… c'est tout jaune et ça brille! C'est une belle petite dame qui la lui a donnée. Montre-la, Petite mère.

Petite mère tira son mouchoir de sa poche, en défit soigneusement le noeud, et montra aux regards étonnés des assistants une jolie pièce d'or toute neuve.

— Mais c'est une pièce de dix francs! s'écria madame Perlet. Où est-ce que ces enfants ont pu la prendre?…

— Je vous dis que c'est la belle petite dame qui l'a donnée, cria Charlot.

— Quelle petite dame?

— Elle était dans la rue, elle est venue vers nous, elle a donné cette belle pièce de dix sous à Petite mère, elle l'a embrassée, et ensuite elle est partie.

— Tu ne la connaissais pas? demanda madame Perlet en s'adressant à la petite fille.

— Non, répondit celle-ci.

— Où l'as-tu rencontrée?

— Je ne sais pas… dans une rue.

— Et tu lui as demandé l'aumône?

— Oh! non, je ne lui ai rien demandé.

— Ca n'est pas croyable, dit une des voisines.

— Ca me fait l'effet d'une histoire, ajouta une autre.

Cette bonne fortune des deux pauvres enfants avait tourné les esprits à la malveillance. Petite mère le sentait vaguement et paraissait plus timide encore que de coutume.

— Allons, dit madame Perlet, c'est sans doute quelqu'un qui a cru donner une pièce de monnaie, mais le bon Dieu l'aura permis pour venir en aide à ces enfants. Si vous aviez vu comme moi leur père, dans l'état où il est, vous auriez pitié d'eux.

Les voisine continuaient à secouer la tête et à chuchoter entre elles!

— Ecoutez, dit la concierge, ce n'est pas pour vous fâcher, mais vous devriez voir d'un coup d'oeil que ces enfants sont honnêtes et ne peuvent pas même deviner vos mauvaises idées; quant à moi je suis sûre qu'ils disent vrai.

Les voisines, un peu offensées de ce discours, sortirent sans
répondre et continuèrent leur conversation dans l'escalier.
Lorsque madame Perlet fut seule avec les enfants, elle regarda
Petite mère dans les yeux et lui demanda:

— C'est bien vrai, ce que vous avez raconté?

— Oui, répondit-elle sans hésiter.

— Dis-moi bien maintenant comment cela s'est passé.

Petite mère refit d'une manière plus détaillée le récit de son frère. Madame Perlet comprit que la "belle petite dame" était une enfant.

— Il y en a comme ça de ces riches, dit-elle à son mari qui était dans l'arrière-loge occupé, faute d'autre ouvrage, à réparer les chaussures de ses enfants, il y en a qui donnent sans compter, par caprice. Peut-être qu'elle ne s'est pas trompée.

— Si on la retrouvait on le lui demanderait, répondit le cordonnier, mais… allez-moi retrouver dans Paris quelqu'un dont on ne sait pas le nom!…

— En attendant, reprit la femme s'adressant de nouveau à Petite mère, tu feras bien de me confier ta pièce de dix sous, comme tu l'appelles, et je t'achèterai tous les jours du pain, du lait, des haricots… enfin de quoi vous nourrir tous les deux.

— Et des souliers?… dit Charlot en montrant les siens.

— Oh! des souliers!… il faudrait plus que cela pour vous en acheter à tous deux. Ceux de ta soeur sont encore plus mauvais que les tiens, mais il n'y a pas moyen d'y penser. Sais-tu ce que tu pourrais faire, Perlet? — les leur réparer, et nous prendrions sur les dix francs de quoi te payer ta peine. Ce serait toujours ça.

— Prendre l'argent de ces pauvres petits!… Tu n'y penses pas, madame Perlet!… Je leur réparerai leurs chaussures après celles des enfants. Ca ne me coûtera rien, j'ai encore des morceaux de cuir et mon temps n'est pas bien précieux maintenant. Je leur ferai ça un de ces soirs quand ils seront couchés. — Mais dis donc, madame Perlet, qu'est-ce que tu vas faire de leur argent.

— Je vois bien que tu as peur que je ne le prenne pour les nôtres, mais sois tranquille, je sais bien que ça ne leur profiterait pas. Je leur achèterai pour cinquante centimes par jour: ça leur en durera vingt, et peut-être qu'au bout de ce temps le père sera guéri, car il paraît qu'il y a de l'espoir. Avec cinquante centimes ils auront une livre de pain, deux sous de lait et quatre sous de légumes secs que je leur ferai cuire; ils ne mourront pas de faim. C'est une bonne idée qu'elle a eue là, cette belle petite dame.

— Ah! elle était bien belle! dit Charlot qui suivait attentivement la conversation; elle avait de beaux cheveux d'or et une robe toute blanche…

— C'était peut-être une princesse, dit madame Perlet; pour les princesses une pièce d'or c'est comme un sou pour d'autres.

— Bah! dit le cordonnier, les princesses ne courent pas les rues. La pièce d'or est là; c'est l'essentiel. Ne nous occupons pas du reste.

Quand la nuit vint, les deux enfants étaient dans leur chambre, et sur la table que Petite mère nettoyait si bien quoiqu'on ne la salît guère, on voyait un gros morceau de pain et une tasse de lait. C'était le déjeuner du lendemain, car la bonne madame Perlet leur avait donné une assiettée de soupe avant de les faire monter. Charlot regardait ces provisions d'un air très-tendre; il proposa à sa soeur d'en goûter "un tout petit peu". Mais celle-ci, prévoyante et raisonnable, savait bien qu'il n'y en avait pas trop pour le lendemain. Elle savait aussi que si l'on y goûtait "seulement un tout petit peu", comme disait son frère, il était probable que tout y passerait. Elle prit donc le lait et le pain et, montant avec précaution sur la chaise sans dossier, elle plaça les précieuses provisions sur une planche, à l'abri même des regards de convoitise du petit garçon.

Celui-ci soupira et se soumit.

— Petite mère, demanda-t-il en se déshabillant pour se mettre au lit, crois-tu que la belle petite dame a tous les jours du pain et du lait tant qu'elle en veut?

— Je crois qu'oui, répondit Petite mère d'un air réfléchi, et peut-être encore d'autres choses.

— Quoi donc? demanda Charlot, s'arrêtant et fixant sur sa soeur des yeux pleins d'une ardente curiosité.

— Oh! je ne sais pas. Peut-être qu'elle a tous les jours de la viande, et des pommes de terre, et des gâteaux, et du chocolat!..

Charlot soupira encore; il pensait que c'était un sort bien heureux et qu'il voudrait que ce fût aussi le sien.

— Te rappelles-tu, demanda-t-il, quand le père nous a donné du chocolat?…

— Oh! oui, c'était bien bon. Maintenant que nous avons tant d'argent je veux t'en acheter pour deux sous.

— Demain, dès que nous serons levés!… dit Charlot.

— Oui, si madame Perlet veut nous donner l'argent; mais, tu sais, le matin elle n'est pas si bonne que l'après-midi; il vaudrait peut-être mieux le lui demander l'après-midi.

Un troisième soupir. Charlot était dans une disposition de douceur et de soumission tout à fait extraordinaire; ce qu'il avait vu dans la journée l'avait rendu sérieux.

— Charlot, dit Petite mère lorsqu'il fut couché, tu sais que la bonne soeur a dit qu'il faut prier pour que le père se guérisse.

— Je ne sais pas, répondit le petit homme à moitié endormi: qu'est-ce que c'est que prier?

— C'est demander au bon Dieu… Peut-être qu'il faudrait aussi le remercier pour la pièce d'or.

— Non, puisque c'est la petite dame qui l'a donnée.

— Madame Perlet a dit que c'est peut-être le bon Dieu qui l'a voulu afin que nous ayons du pain jusqu'à ce que notre papa soit guéri. Alors, tu comprends, il faut lui dire merci.

Le petit garçon ne répondit pas; cela ne lui paraissait pas clair du tout.

— Charlot, ne veux-tu pas prier pour que le pauvre père soit guéri quand nous irons le voir dimanche?

Une vision de la figure immobile et rigide qu'il avait vue passa devant les yeux fermés de l'enfant. Il murmura:

— Je ne veux pas aller le voir… Ca me fait peur…

— Oh! Charlot, notre pauvre papa! tu veux bien venir avec moi voir si le bon Dieu l'a guéri?

Mais Charlot dormait et Petite mère fit toute seule sa prière.