XIII

Madame Nanette monta le lendemain sur sa charrette chargée de bidons plus tôt que de coutume. Elle n'avait pas ce jour-là sa bonne figure souriante; elle était soucieuse et préoccupée. Pendant tout le trajet elle ne prononça pas une parole et ne regarda pas autour d'elle. C'est que madame Nanette avait un gros poids sur le coeur.

Arrivée devant la boutique du fruitier, elle descendit lentement de son siége et entra, ce qui n'était pas sa coutume.

— Vous êtes bien matinale aujourd'hui, madame Nanette, dit le fruitier en venant au devant d'elle.

— J'ai à vous parler, répondit brusquement la laitière. Vous savez, ces petits enfants que j'ai ramenés hier matin?…

— Oui, après?

— Connaissez-vous leur adresse?

— Non… et pourtant ils me l'ont dite. Attendez, n'était-ce pas?… Je ne puis me rappeler la rue, mais c'était près d'ici. Avez-vous absolument besoin de cette adresse?

— Oui, il me la faut tout de suite; ces malheureux enfants ont volé, la petite fille au moins, car le petit garçon est bien jeune. Cela paraît certain.

— Que vous avais-je dit? s'écria le fruitier d'un air triomphant. Ces enfants-là, c'est de la canaille, de la canaille en herbe, j'ai vu ça tout de suite. Qu'est-ce qu'ils ont pris?

— La jeune fille qui les a reçus pour passer la nuit avait au cou une croix en or qu'ils ont beaucoup admirée. Elle ne l'a pas retrouvée après qu'ils étaient partis. Elle a cherché partout.

— Ca ne demandait pas beaucoup de réflexion pour savoir que la petite drôlesse l'avait emportée; c'est futé comme des renards, ces petits va-nu-pieds. Je l'ai bien su voir tout de suite, que ce n'était rien de bon.

— Eh bien, moi, j'aurais mis ma main au feu que cette petite était honnête, dit madame Nanette, qui ne pouvait s'empêcher de trouver que le fruitier prenait un peu trop de plaisir à voir ses soupçons confirmés; elle avait une figure si douce.

— Une petite figure d'hypocrite… Mais comment faire pour avoir cette adresse? Tenez! je me souviens maintenant que, en descendant la rue, ils ont parlé au grand agent de police… Sans doute qu'ils lui ont demandé leur chemin. Le voilà justement en face sur l'autre trottoir, je vais l'appeler.

Le grand agent de police vint aussitôt. Il se souvenait bien des enfants qui s'étaient jetés dans ses jambes et qu'il avait regardés de si haut, mais il eut un peu de peine à retrouver le nom de la rue. Quant au numéro il ne se le rappelait plus du tout, mais la rue n'était pas si longue et les deux pauvres petits y étaient sans doute connus.

Munie de ces renseignements, madame Nanette continua sa tournée; elle avait l'air de plus en plus sombre. Ce matin-là elle n'eut pas le moindre sourire pour ses pratiques, tout au plus la politesse indispensable. On avait peine à la reconnaître.

C'est que madame Nanette avait bon coeur, et cela lui faisait beaucoup de peine de penser que la petite figure pâle et sérieuse, qui lui avait inspiré tant d'intérêt, était celle d'une voleuse et d'une hypocrite.

Sa tournée finie elle fit arrêter sa charrette à l'entrée de la rue que l'agent de police lui avait indiquée et, d'après sa description de nos deux pauvres petits, la première personne à qui elle s'adressa comprit sans difficulté de qui elle voulait parler.

— Eh! c'est Petite mère et son gros Charlot, dit la bonne dame qu'elle interrogeait. Tout le monde les connaît dans notre rue, les pauvres enfants. Tenez, c'est là à droite. Adressez-vous à la concierge, ils sont toujours fourrés chez elle.

Madame Nanette entra dans la loge où elle ne trouva que madame
Perlet et son mari.

— Vous voulez leur parler? dit la concierge, lorsque la visiteuse lui demanda les deux enfants, ils ne sont pas encore descendus. Attendez, je vais les appeler. Vous êtes sans doute une parente? C'est le bon Dieu qui bous envoie.

Madame Perlet la retint.

— Non, dit-elle, je ne leur suis rien. Est-ce que vous connaissez les parents de ces enfants?

— La mère est morte depuis longtemps, le père est à l'hôpital.

— Ils disaient qu'ils ne savaient pas où il était?…

— Oui, mais nous l'avons retrouvé depuis hier.

— Alors, ils n'ont au moins pas menti.

— Menti! et pourquoi auraient-ils menti, les pauvres innocents? C'est-il vous qui les avez pris chez vous avant-hier à la campagne?

— Non, mais c'est moi qui les ai ramenés. Leur père est-il un honnête homme?

— Il a l'air d'un bien honnête homme, mais nous ne le connaissons pas depuis longtemps.

— S'il est honnête, il sera bien malheureux d'apprendre que sa petite fille a volé.

— Volé!… s'écria la concierge.

— Oui, elle a volé dans la maison où on les a recueillis et où l'on a été si bon pour eux.

Alors elle raconta l'histoire de la croix d'or disparue.

Madame Perlet écoutait avec stupeur.

— Mon Dieu! s'écria-t-elle, voilà pourquoi elle avait une pièce de dix francs! Elle avait vendu la croix, la petite malheureuse!

Le sifflement particulier du cordonnier se fit entendre; c'était ainsi qu'il faisait en général comprendre à sa femme qu'elle avait fait une bêtise ou une maladresse, mais elle était trop préoccupée pour y faire attention.

— Voyons, dit-il, n'allons pas si vite. Rien n'est prouvé encore; je ne croirai pas facilement que cette Petite mère soit une voleuse, elle est trop bonne pour son petit frère. C'est admirable de voir comme elle s'oublie pour lui.

— Ah! dit madame Nanette, et si c'est pour lui qu'elle a volé?…

— On pourrait s'expliquer qu'elle prît pour lui un morceau de pain s'il avait faim… et encore je ne l'en crois pas capable… Mais un vol comme celui-là, je ne le croirai jamais.

Madame Perlet se sentait un peu rassurée par la ferme conviction de son mari.

— Mais cette croix qui a disparu, comment expliquez-vous cela? demanda madame Nanette, et justement après que la petite fille l'avait admirée.

— C'est vrai, répondit madame Perlet, et puis il y a la pièce d'or…

— Il faut l'appeler, dit le cordonnier, elle pourra sans doute s'expliquer.

Madame Perlet alla dans la rue et appela. Au bout de quelques minutes les enfants parurent se tenant la main. Charlot regarda d'un air curieux tout autour de lui; il s'était mis dans la tête qu'on les appelait ainsi pour leur donner le chocolat tant désiré. D'où serait-il venu? Il n'en savait rien. Il sentait seulement qu'il avait encore place dans son estomac pour l'accueillir, quoiqu'il eût, comme de coutume, absorbé une part très-considérable du déjeuner que nous savons; mais son regard inquisiteur ne rencontra rien, absolument rien qui pût confirmer cette espérance. Madame Nanette, M. et madame Perlet étaient tous les trois debout et graves. Sans s'en rendre bien compte, les deux enfants sentirent qu'il y avait quelque chose de particulier dans l'atmosphère. Ils reconnaissaient bien madame Nanette, mais comme elle ne leur disait rien, ils n'osèrent pas la saluer et se tinrent debout aussi devant ce redoutable groupe.

— Laissez-moi la questionner, dit le cordonnier.

— Petite mère, ma fille, continua-t-il avec un accent de bonté qui mit un peu au large le coeur de la pauvre enfant, dis-nous encore l'histoire de ta pièce d'or.

Ce n'était pas facile pourtant de répondre à une injonction comme celle-là. Petite mère resta muette, ne comprenant pas pourquoi elle devait redire ce qu'elle avait déjà dit.

— Dis-nous qui te l'a donnée, répéta le cordonnier d'un air encourageant.

— C'est la belle petite dame, cria Charlot avant que sa soeur pût ouvrir la bouche.

— Attends ton tour, mon garçon. Où as-tu rencontré cette belle petite dame, ma fille?

— Dans la rue, répondit Petite mère d'une voix mal assurée et d'un air si timide qu'elle avait vraiment les apparences d'une coupable.

— Dans quelle rue?

— Je ne sais pas.

— Comment était-elle habillée?

Petite mère répéta exactement sa description.

— Etait-elle seule?

— Non, avec une dame.

— C'était sa maman, interrompit Charlot.

— Et tu ne demandais rien?…

— Non.

— Alors comment se fait-il qu'elle ait eu l'idée de te donner?

— Je ne sais pas… Elle est venue vers moi pendant que sa maman causait avec une autre dame, et elle m'a demandé si je mendiais. J'ai dit non; alors elle m'a donné la belle pièce de cinquante centimes et elle m'a embrassée.

Au souvenir de ce baiser, la voix de Petite mère trembla un peu plus; elle croyait le sentir encore.

— Oui, dit Charlot, et alors elle s'est vite sauvée et nous ne l'avons plus revue.

— Voilà, dit madame Nanette, une histoire qui n'est guère probable. Je m'en vais te dire, moi, ce que tu as fait, petite menteuse! Tu as volé la croix d'or de cette bonne Sylvanie qui vous a fait du bien à ton frère et à toi; tu as été la vendre pour dix francs, et tu as inventé cette histoire absurde pour tromper les braves gens qui ont confiance en toi. Et maintenant tu me regardes avec de grands yeux étonnés, comme si tu ne savais pas tout cela mieux que moi; mais nous ne sommes pas si bêtes que tu crois et nous savons ce qui en est aussi bien que si tu nous le racontais toi-même. Une petite créature pas plus haute que ça qui sait déjà voler, mentir, tromper, c'est du gibier de prison! Allons, allons, pas de ces airs d'innocence!… tu ne trompes plus personne, ainsi c'est inutile.

Madame Nanette était tellement indignée de ce qu'elle croyait être l'hypocrisie de la pauvre enfant, qu'elle n'avait plus de pitié dans le coeur. Elle s'était attendue à trouver une petite fille coupable, mais honteuse de sa mauvaise action, et prête à tout avouer. Elle pensait que peut-être une enfant si jeune, et qui n'avait plus de mère, n'avait pu se rendre compte de ce qu'elle faisait en prenant ce qui ne lui appartenait pas; mais l'histoire si bien inventée de la pièce d'or, cette habileté, cette ruse, ces mensonges si bien combinés et qu'elle avait même appris à son petit frère, cet air d'étonnement qu'elle croyait joué, tout cela remplissait l'âme honnête de la fermière d'un tel dégoût, qu'elle n'avait plus qu'une pensée, faire partager aux autres ses sentiments d'indignation et voir traiter la malheureuse enfant avec le mépris qu'elle méritait.

— N'est-ce pas affreux? demanda-t-elle au concierge et à sa femme.

— Ah! oui, c'est affreux, répondit madame Perlet.

Mais le cordonnier prit la parole: Ce qui est affreux, dit-il, c'est qu'on puisse croire si facilement au mal. Je ne dis pas que la pauvre petite n'ait pas bien des choses contre elle, mais moi qui la connais un peu, je sais qu'elle a pour elle son bon caractère, sa bonne conduite, et son nom lui-même. Allons, Petite mère, ma fille, viens ici, ajouta le brave homme en l'attirant à lui, et dis-moi si tu sais de quoi on t'accuse.

Petite mère le regarda d'un air terrifié et suppliant. Il vit bien qu'elle n'avait pas entièrement compris.

— Cette dame dit que tu as pris la croix d'or de Sylvanie et que tu l'as vendue pour ta pièce d'or.

L'enfant resta muette. C'était si étrange qu'on pût croire une semblable chose.

— Tu l'as vue, cette croix d'or?

— Oui, elle me l'a mise au cou un petit moment.

— Qu'en as-tu fait?

— Je la lui ai rendue.

— Et quand tu es partie, où était-elle, la croix?

— Sylvanie ne l'avait pas au cou, répondit Petite mère, rassemblant ses souvenirs, je ne crois pas, au moins.

— Je crois bien qu'elle ne l'avait pas!… interrompit madame
Nanette.

— L'avais-tu revue le matin avant de partir?

— Non, répondit l'enfant dont la voix peu à peu se raffermissait.

— Tu nous dis bien la vérité?… Tu sais que Dieu t'entend.

En parlant ainsi le cordonnier regardait au fond de ses yeux limpides; il ne put s'empêcher de sourire en rencontrant son regard candide lorsqu'elle répondit:

— Oui.

En entendant ces paroles, Charlot jeta un coup d'oeil inquiet autour de lui: "Tu sais bien que Dieu t'entend," avait dit le cordonnier. Il fallait bien que ce fût vrai puisque tout le monde le disait. Dieu n'était donc pas dans le ballon, car il n'aurait pas pu entendre de si loin Petite mère qui parlait si bas. Où était-il donc?

— Eh bien, dit M. Perlet, c'est une singulière histoire, mais je suis convaincu — vous m'entendez, madame — que cette petite n'a rien fait de mal et qu'elle dit la vérité. Je ne puis pas vous forcer à le croire, mais souvenez-vous de ce que je dis. Un jour viendra où tout sera expliqué.

— Vous êtes facilement satisfait, répondit madame Nanette; je ne demanderais pas mieux que de le croire car cette petite m'avait pris le coeur; mais que voulez-vous? je ne peux pourtant pas dire qu'il fait nuit en plein midi, et je vous conseille tout de même de bien la surveiller.

Et madame Nanette sortit de la loge sans saluer personne. Elle craignait que tout le monde ne fût d'accord pour la tromper.

— Ecoute, madame Perlet, dit le cordonnier lorsqu'elle eut disparu, tu as confiance en moi, n'est-ce pas?

— Certainement… mais pourtant… Es-tu bien sûr? Tout cela est si singulier!… Nous ne connaissons pas beaucoup ces enfants.

— Il n'y a pas besoin de tant de connaissance. On voit bien vite si l'on a affaire à un bon petit coeur, et je suis sûr que celle-ci en a un où il n'y a pas plus place pour le mensonge que pour l'égoïsme. Voyons, ma bonne femme, j'ai plus fréquenté le monde que toi, et je te dis que cette petite-là est un trésor. Et maintenant, écoute-moi bien! Que personne dans la maison ne sache un mot de ce qui s'est passé ce matin! C'est heureux que je me sois trouvé ici. Au revoir, je m'en vais chercher de l'ouvrage.

— Et si tu n'en trouves pas?…

— Eh bien, j'en chercherai encore. Il faudra bien qu'il s'en trouve une fois. C'est déjà un soulagement de savoir que nous avons un logement assuré.

— Oui, mais il faut payer d'avance, et si tu ne travailles pas, ce n'est pas le dédommagement que le propriétaire nous accorde…

— Allons, allons, ne croasse pas!… Je vais peut-être avoir du travail aujourd'hui. Bien sûr qu'il y en a pour moi quelque part, il ne s'agit que de le trouver.

A peine M. Perlet était-il parti qu'une des locataires entra dans la loge que les enfants venaient aussi de quitter.

— Dites donc, madame Perlet, il y a eu du monde chez vous ce matin… Qu'est-ce qu'elle voulait donc, cette dame? Est-ce vrai, ce qu'on dit dans la maison que la petite au locataire du quatrième est une voleuse?…

— Qui vous l'a dit? demanda la concierge.

— Je n'en sais rien, tout le monde en parle.

La bonne dame se garda bien de dire que c'était elle qui avait entendu de la cour une partie de la scène qui avait eu lieu dans la loge, et qu'elle s'était hâtée de le colporter.

— Vous savez, ajouta-t-elle tout se redit…

— Oui, par ceux qui écoutent aux portes, répondit madame Perlet qui savait bien à qui elle avait affaire.

— Dites-moi ce qui en est, continua la voisine qui fit semblant de ne pas entendre afin de ne pas être obligée de se fâcher, et de ne pas perdre ainsi sa chance de savoir tous les détails de l'histoire.

— Il n'y a rien à dire. On s'était trompé, voilà tout.

— Vraiment? Cette dame a été convaincue?.. Elle avait l'air de bien mauvaise humeur en s'en allant.

— Ca m'est égal, qu'elle soit convaincue ou non, mon mari sait bien ce qui en est.

— Vraiment? On l'accuse donc d'un vol, cette petite?

— Puisque vous le savez, vous n'avez pas besoin de me questionner!

— Voyons, madame Perlet, vous feriez mieux de me dire tout, parce que, vous savez, on exagère… Il faut que je puisse raconter la vérité vraie.

Madame Perlet se rendit à ce raisonnement, et une demi-heure après l'histoire de Petite mère, de sa pièce d'or et de l'accusation portée contre elle, courait le voisinage. Bien peu doutaient qu'elle fût coupable: on aime mieux être crédule au mal qu'au bien, et puis il faut le reconnaître, les apparences étaient contre elle. On mettait bien une sorte de charité à dire en hochant la tête: Pauvre petite, c'est si jeune et ça n'a pas de mère. Ce n'est pas étonnant qu'elle tourne mal, mais faut-il qu'elle soit rusée pour avoir inventé une pareille histoire!…

Les enfants de la maison furent mis au courant lorsqu'ils revinrent de l'école, et je ne jurerais pas que quelques-uns d'entre eux n'aient pas envié à Petite mère son habileté à se procurer des pièces d'or, mais ils n'en étaient pas moins remplis d'une vertueuse indignation et ils se promirent de la lui faire sentir par tous les moyens en leur pouvoir.

C'est étonnant combien la triste aventure de la pauvre enfant excita autour d'elle, dans tous les coeurs, un sentiment de propre justice et d'intime satisfaction de ce que, sur elle seule dans la maison, pesait une telle honte. Il semblait que chacun eût monté d'un degré dans sa propre estime. Depuis longtemps il n'y avait eu autant d'animation, autant de fraternité dans cette pauvre maison. On s'abordait, on se réunissait pour causer tout en travaillant. Seule madame Charles, à qui son chat n'apportait pas les nouvelles, resta dans une ignorance complète de ce qui mettait tout ce petit monde en émoi.