XV

Lorsque les enfants remontèrent dans leur chambre ils y trouvèrent un hôte inattendu: Charlot, le chat, avait repris le même chemin qui l'avait amené la première fois; il était sur le rebord de la fenêtre et miaula piteusement en les voyant. L'autre Charlot, implacable dans son ressentiment, voulut se jeter sur lui pour lui tirer la queue, mais Petite mère le retint.

— Non, non, dit-elle, tu le ferais sauver. Laisse-moi le prendre tout doucement. Je ne veux pas que tu lui fasses du mal, Charlot, il ne t'en a pas fait.

Le chat ne songeait point à se sauver: il se laissa prendre sans aucune difficulté mais, après avoir subi de bonne grâce quelques caresses, il sauta à terre et se dirigea vers la porte où il miaula jusqu'à ce que la petite fille la lui eût ouverte; alors il sortit, mais une fois dans le couloir il se retourna et regarda Petite mère en miaulant encore.

— Qu'est-ce qu'il a donc? demanda celle-ci; allons avec lui,
Charlot; on dirait qu'il veut nous montrer quelque chose.

Content de voir qu'on le comprenait enfin, le chat conduisit les enfants devant la porte de sa maîtresse. Là il regarda de nouveau Petite mère comme pour lui demander son secours. Elle frappa, n'osant ouvrir comme le chat semblait l'y inviter. Une voix faible répondit et Petite mère entra. Le chat, ayant réussi dans son entreprise, passa devant elle et, s'avançant d'un air calme et majestueux, il sauta à sa place accoutumée, mais le lit cette fois n'était pas vide.

— Ah! dit la vieille dame qui y était couchée la figure toute rouge de fièvre, vous voilà enfin! j'ai tant appelé que ma voix en est tout enrouée. Est-ce qu'on n'aurait pas pu deviner que j'étais malade en ne me voyant pas sortir de ma chambre?… Dans cette maison on ne s'inquiète pas plus de vous que si vous n'existiez pas. On peut mourir sans que personne y prenne garde.

Un peu effrayée de cet accueil, Petite mère s'approcha timidement en disant:

— Etes-vous malade, madame?

— Je le pense bien que je suis malade!… C'est facile à voir que je suis malade! Depuis hier matin que je suis clouée dans mon lit sans pouvoir me remuer!… C'est mon rhumatisme dans le dos, je souffre comme une misérable… Et mon pauvre chat qui n'a pas eu son lait hier ni ce matin, c'est encore ça qui me tourmente le plus.

A ce moment, apercevant Charlot derrière sa soeur, madame Charles fit une exclamation de mécontentement.

— Je ne veux pas que ce méchant garçon reste ici, dit-elle, il est capable de me tuer mon chat. Renvoie-le, petite!

— J'aime mieux m'en aller, répliqua Charlot, je n'ai pas du tout envie de rester avec vous, parce que vous êtes méchante.

— Oh! Charlot! dit Petite mère, tu ne dois pas parler ainsi. Va jouer dans la cour. Je t'appellerai quand j'aurai fini.

Charlot jeta un regard de haine sur le chat. Ne pourrait-il donc jamais se venger de son ennemi? Mais d'un autre côté il aimait réellement mieux quitter cette chambre, car notre Charlot avait toujours éprouvé peu de sympathie pour les malades, et l'humeur grondeuse de la vieille dame ne lui paraissait nullement agréable. Faisant donc un geste menaçant à l'adresse du chat qui, roulé en boule et confortablement assoupi, ne s'en aperçut pas, il s'en alla.

— A présent, dit la malade, tu vas d'abord m'arranger mon oreiller. Il me semble que j'ai une pierre sous la tête. Là, fais attention, petite. Tu l'ôteras tout doucement, tu le secoueras bien et puis tu me le remettras. Je puis me soulever un peu…

Petite mère se souvenait-elle encore de ce qu'il faut aux malades? Elle était si adroite dans ses mouvements et avait la main si légère, que la vieille dame ne lui fit aucun reproche et soupira de satisfaction lorsqu'elle put reposer sa tête sur un oreiller lisse et moelleux. L'abandon où elle était restée depuis deux jours l'avait irritée, mais au fond madame Charles était bonne et elle remercia l'enfant d'un ton plus doux.

— Tu sais mieux t'y prendre que je n'aurais cru, lui dit-elle.

Petite mère se sentit encouragée par ces paroles.

— Maintenant, ouvre le tiroir d'en haut de ma commode. Il y a dans le coin de droite, sous mes mouchoirs, un porte-monnaie?

Petite mère l'eut bientôt trouvé.

— Apporte-le-moi. Ouvre-le et prends-y deux gros sous: referme-le et mets-le sous mon oreiller. Tu vas aller me chercher mon lait. Prends la tasse avec toi.

En un clin d'oeil Petite mère l'eut découverte.

— N'en verse pas, et n'en bois pas une goutte! lui cria madame
Charles lorsqu'elle quitta la chambre.

En revenant de chez la fruitière la petite fille trouva Charlot sur l'escalier; il s'ennuyait sans elle, étant si accoutumé à ne pas la quitter. Ses yeux brillèrent lorsqu'il vit la tasse pleine d'un lait blanc et épais.

— Donne m'en une goutte, dit-il en se haussant pour l'atteindre.

— Non, Charlot, j'ai promis de n'y pas toucher, tu vas le renverser et alors qu'est-ce que je ferai?

— J'en veux, dit le petit garçon en faisant un mouvement si violent que la tasse faillit échapper aux mains de sa soeur.

— Oh! Charlot, que fais-tu? cria la pauvre petite.

Il était parvenu à lui faire baisser le bras et il avait bu une gorgée, mais l'accent suppliant de sa soeur l'arrêta.

— Charlot, c'est voler! disait-elle, ce lait n'est pas à nous.

Une voisine avait assisté sans qu'elle s'en doutât à cette petite scène, et regardant Petite mère d'un air méprisant, elle lui dit:

— Te voilà tout à coup bien sainte n'y touche. Mieux vaut encore voler une goutte de lait qu'une croix d'or.

— Vous êtes une méchante! cria Charlot en fermant ses deux petits poings avec colère, elle n'a pas volé la croix d'or, le bon Dieu le sait.

Petite mère montait en pleurant.

Arrivée auprès de madame Charles elle reçut ses instructions sur la quantité de lait qu'elle devait donner au chat.

— Tu n'y as pas touché? demanda la malade.

L'enfant hésita. Elle n'y avait pas touché elle-même, mais on y avait touché pourtant. Elle répondit que son petite frère avait voulu en boire une goutte.

— C'est un mauvais garçon, dit la malade: il ne faut pas le laisser entrer dans ma chambre.

— Il n'est pas méchant, répondit Petite mère, mais il est encore petit et il aime tant le lait…

Le chat était descendu du lit et suivait tous ses mouvements, de ses yeux demi-fermés, avec un intérêt qu'il parvenait mal à dissimuler. Son repas fut placé comme de coutume sur la table car, dit sa maîtresse, il en a l'habitude et il n'aime pas qu'on le dérange. Alors Petite mère dut faire le café de la malade, ranger sa chambre, épousseter les meubles. Elle s'en acquitta si bien que celle-ci en fut attendrie pour elle.

— As-tu mangé? lui demanda-t-elle lorsqu'elle fut sûre que le chat n'avait pas laissé une goutte de son lait.

Sur sa réponse affirmative la vieille dame chercha une bonne place sur son oreiller et s'assoupit. Minet était resté sur la table devant sa soucoupe bien léchée, filant d'un air de béatitude.

Petite mère ne savait que faire. Elle avait bien envie de rejoindre Charlot, mais elle craignait que la porte ne fît du bruit. Ce fut le chat qui vint à son secours; il voulut sortir et comme madame Charles avait fait fermer la fenêtre il alla miauler devant la porte. Sa maîtresse, sans se retourner, dit à demi-voix:

— Ouvre-lui!… Et Petite mère le suivit et entra un moment dans sa chambre.

Lorsqu'elle descendit dans la cour pour y chercher son frère, un vrai tumulte y régnait. Aidé des enfants du concierge, Charlot avait réussi à attraper son homonyme, puis on l'avait lâché après lui avoir attaché à la queue une pelle en fer battu qu'il traînait avec épouvante derrière lui; plus il courait, faisant mille tours et détours, plus la belle bondissait sur le pavé avec un tapage étourdissant. Le pauvre animal semblait affolé. Lui si lent et si majestueux dans ses allures, courait, sautait, tournait et retournait sur lui-même, par moments il avait presque des convulsions de rage et de terreur.

Une voisine regardait et riait tout en essayant de gronder.

Petite mère se précipita dans la loge en appelant madame Perlet; elle savait combien celle-ci avait le coeur tendre pour les animaux. Un moment après le chat était délivré, ses persécuteurs avaient reçu chacun un soufflet, et la concierge, toute tremblante d'indignation, leur déclarait que les enfants qui font souffrir les pauvres bêtes sans défense peuvent être assurés de périr sur l'échafaud. — Après cette exécution qui n'avait pris que deux minutes, madame Perlet monta auprès de la malade qui l'accueillit par des reproches.

— Sans cette petite fille que serai-je devenue? lui dit-elle. Je serais morte s'il m'avait fallu passer encore une journée sans aucun soin et une nuit avec la fenêtre entr'ouverte!… Oui, ce serait vraiment la mort pour une personne qui a des rhumatismes, même en été et vous savez si les nuits sont fraîches maintenant. Vous auriez bien pu vous inquiéter un peu de moi, madame Perlet, en ne me voyant pas descendre depuis avant-hier. Et mon pauvre chat qui n'avait rien mangé de tout ce temps!… S'il n'avait eu l'intelligence de pousser la fenêtre avec sa patte jusqu'à ce qu'il ait pu passer, nous serions encore dans cette belle situation.

— Le voilà que je vous le rapporte, votre chat, dit madame Perlet que ces reproches irritaient un peu. Sans moi il serait devenu enragé. Vous pouvez bien penser que j'ai autre chose à faire qu'à m'inquiéter de savoir si mes locataires descendent ou ne descendent pas; vous aurez du reste bientôt une autre concierge qui saura peut-être mieux s'y prendre que moi pour vous contenter.

— Ne vous fâchez pas, madame Perlet, reprit la malade avec plus de douceur. Si vous saviez ce que c'est que d'être là pendant plus de trente heures toute seule et sans pouvoir remuer, vous auriez plus de pitié.

— C'était bien pénible, sans doute, reprit la concierge adoucie à son tour, mais nous avons tous nos maux, madame Charles. Mon mari n'a pas encore trouvé d'ouvrage, et ça me ronge, voyez-vous.

— Faut avoir confiance en Dieu, madame Perlet.

— Oui, oui, sans doute, c'est comme pour vous, madame Charles. Il sait bien que vous êtes malade et ça ne vous empêche pas de souffrir, tout comme ça ne nous empêchera pas de mourir de faim.

— Eh bien, dit madame Charles, il m'a pourtant envoyé cette petite qui m'a très-bien soignée. C'est une enfant bien aimable et bien douce. Ah! que mon dos me fait mal, madame Perlet.

— Ecoutez, reprit la concierge après un moment d'hésitation, mon mari me gronderait s'il savait que je vous parle de ça, mais il faut pourtant que vous sachiez que cette petite fille n'est pas honnête. Méfiez-vous d'elle. C'est une menteuse et une voleuse.

— Comment! cette enfant si douce et si tranquille! En êtes-vous bien sûre, madame Perlet?

Celle-ci raconta l'histoire.

— Peut-être qu'on se trompe, dit la malade, mais je suis bien aise que vous me l'ayez dit, je me méfierai. Mon lit peut aller encore pour cette nuit, mais demain matin si vous pouvez venir le faire, je vous serai bien obligée, madame Perlet. Je me sens mieux; ce ne sera peut-être après tout qu'une petite crise.

— Je le souhaite pour vous, madame Charles; tenez je mets votre chat sur le lit. C'est lui qui a amené la petite, vous savez; il a bien mérité un peu de gâterie pour sa belle conduite. A revoir. Je monterai ce soir avant de me coucher.

Avant la nuit Petite mère frappa doucement à la porte. Elle s'acquitta avec intelligence des soins que la malade réclama d'elle et donna au chat sa seconde portion de lait, puis elle s'assit sur une petite chaise d'un air fatigué. Lorsque le chat eut fini son repas, sans se presser, il tourna sur lui-même avec une lenteur majestueuse, descendit de la table et vint s'établir sur les genoux de l'enfant qui se mit à le caresser doucement.

— Ecoute, dit madame Charles, sais-tu ce qu'on dit de toi, petite?…

— Oui, répondit l'enfant en baissant la tête.

— Est-ce vrai que tu es une voleuse?…

— Non, dit Petite mère, mais son accent n'avait pas de fermeté parce qu'elle savait qu'on ne la croyait pas.

— Ils ne veulent pas me croire, ajouta-t-elle d'un ton abattu.

— Eh bien, moi, je te crois, dit la vieille dame. Tu es bonne pour les bêtes et les bêtes t'aiment…, c'est un signe qui ne trompe pas. Et puis tu m'as dit la vérité aujourd'hui quand tu aurais pu me la cacher, je ne me méfierai pas de toi. Si je me trompe, tant pis. Va dire à madame Perlet que je n'ai pas besoin qu'elle monte ce soir, et reviens demain matin pour faire mon ménage.

Les yeux de Petite mère brillèrent, mais elle n'osa rien dire et se contenta de souhaiter à madame Charles une bonne nuit en posant doucement le chat sur son lit.

— Cette petite est la seule enfant que j'aie vue fermer une porte sans la frapper, se dit la malade lorsqu'elle fut sortie, et puis mon chat l'aime et se trouve bien avec elle, c'est une preuve certaine qu'elle n'a pas de méchanceté. Allons, bonsoir, Minet, nous allons dormir un peu tous les deux si ces malheureuses douleurs veulent bien me le permettre.

Le chat parut comprendre que sa maîtresse ne pouvait pas le caresser comme de coutume; il fit un pélerinage jusqu'à sa figure, et se frotta contre sa joue, après quoi il retourna à sa place accoutumée, et s'installa confortablement pour suivre ses instructions.

Le lendemain, madame Charles était mieux et put se lever un peu. Petite mère fut fidèle au rendez-vous, elle mit la chambre en ordre, alla chercher le lait et fit le café.

Charlot laissa passer la tasse pleine sans essayer d'y toucher pour son compte, mais comme Petite mère remontait en la portant il vit qu'elle était obligée de s'appuyer contre le mur tant elle était fatiguée. Il crut qu'elle avait faim; quel autre mal pouvait-il supposer? et il lui conseilla de boire une goutte de ce bon lait.

— Oh! non, répondit-elle, je n'ai pas du tout faim.

Et en effet, à dîner, elle ne put pas toucher à ses pommes de terre; toute l'après-midi elle resta assise sans bouger, se sentant tour à tour glacée et brûlante. Charlot voulait aller se promener et elle se leva pour le suivre, mais la tête lui tourna si fort qu'elle fut obligée de se rasseoir. Charlot grogna un peu, puis il alla jouer dans la cour, et lorsqu'il revint Petite mère était étendue sur le lit: elle lui fit place pour qu'il se couchât près d'elle.

— Comme tu as chaud! dit-il en sentant ses mains brûlantes, moi je n'ai pas chaud, il fait froid ce soir dans la cour.

— Tu n'as pas pris un rhume, mon Charlot? demanda la petite dont la sollicitude était toujours éveillée.

— Non, mais tu prends trop de place. Laisse-moi me mettre au fond, j'aime mieux ça, et donne-moi toute la couverture. Tu n'en as pas besoin, tu as si chaud.

Il s'enveloppa de son mieux et Petite mère que la fièvre agitait, se tint immobile pour ne pas l'empêcher de dormir. Au milieu de la nuit, elle se réveilla glacée et frissonnante, les membres lourds, la tête en feu.

— Qu'est-ce que deviendrait Charlot si j'allais être malade? se demanda-t-elle.

Mais elle ne s'appesantit pas sur cette pensée, et vers le matin elle dormit un peu.