XVI
On était au dimanche matin. Petite mère s'était levée, faible et brisée par sa mauvaise nuit, mais elle n'avait plus la fièvre et se croyait guérie. Elle fit son service auprès de madame Charles qui allait de mieux en mieux, alla chercher le lait de sa majesté fourrée, et en le rapportant dut s'asseoir trois fois dans l'escalier tant elle se sentait lasse. Personne ne s'aperçut qu'elle avait une petite figure pâle et étirée, qu'elle ne mangeait pas, qu'elle se traînait avec peine. Elle ne s'en étonna pas. Pauvre enfant sans mère, depuis longtemps elle ne savait plus ce que c'est que d'être l'objet d'une tendre sollicitude!
Il fallait faire la toilette de Charlot pour aller à l'hôpital, et le petit rebelle avait coutume de transformer cette cérémonie en une véritable épreuve pour la patience de sa soeur. Ce jour-là il fut particulièrement indocile, Petite mère, trop lasse pour lutter avec lui, s'assit sur le bord du lit et se mit à pleurer.
Charlot la regarda un peu surpris et presque repentant de l'avoir mise dans cet état, car il savait bien que Petite mère ne pleurait pas pour peu de chose.
— Voilà le quart qui sonne et tu n'es pas encore prêt, Charlot. Nous arriverons trop tard. Si le père est mieux il doit nous attendre.
— Mais s'il n'est pas mieux? dit Charlot. Ecoute! moi je ne veux pas le voir s'il est encore comme l'autre jour, ça me fait peur.
— Je suis bien sûre qu'il sera mieux, mon Charlot. Il nous reconnaîtra, il nous parlera peut-être. Oh! dépêchons-nous! Je voudrais déjà y être.
Et, ranimée par cette espérance, elle se leva, acheva la toilette du petit garçon qui ne résistait plus, et tous deux s'en allèrent la main dans la main, comme nous les avons vus tant de fois.
L'hôpital n'était pas bien loin, mais les forces de Petite mère furent vite épuisées. Elle dut s'arrêter plusieurs fois; il lui semblait que ses jambes étaient de plomb. Enfin ils parvinrent à l'entrée de la grande salle; la pauvre petite s'arrêta avec un battement de coeur. Si elle allait retrouver son père dans le même état où elle l'avait laissé? L'espérance qui l'avait soutenue jusque-là l'avait tout à coup abandonnée. Elle n'osait plus même regarder autour d'elle.
Mais le bonne soeur les avait reconnus; elle vint au-devant d'eux et les embrassa en disant:
— Remerciez le bon Dieu, mes enfants, votre père est mieux.
A ces mots, le coeur de Petite mère fit un grand saut dans sa poitrine. Elle suivit la soeur qui avait pris Charlot par la main.
Oui, le père était mieux. Il les vit et leur sourit; il caressa leurs têtes et leur parla même un peu; mais comme il était changé! Les yeux enfoncés, les joues creuses, la figure livide et une voix si faible qu'on l'entendait à peine. C'était lui pourtant, et Petite mère, qui tenait sa main dans les siennes, pleurait de joie. Charlot, lui, avait encore un peu peur de cette étrange figure; il la regardait avec de grands yeux effrayés et se tenait à distance; mais peu à peu le sentiment familier se réveilla, il lâcha la robe de Petite mère qu'il avait tenue serrée jusque-là, et se rapprocha du lit. Tous deux s'assirent et la soeur leur dit qu'ils resteraient longtemps pourvu qu'ils se tinssent bien tranquilles. Puis elle les quitta pour aller soigner ses autres malades.
Pendant un moment personne ne parla. Petite mère regardait en face d'elle et, dans le lit où était trois jours auparavant le malade qui lui avait demandé à boire, elle vit une autre figure. Où était-il? Elle parcourut des yeux tous les lits qu'elle pouvait voir et ne l'aperçut nulle part. Sans qu'elle se rendît bien compte de son impression, cela lui donna le frisson.
Tout à coup son père parla:
— Pauvre enfants, qui est-ce qui a pris soin de vous?
Petite mère répondit que M. et madame Perlet étaient bien bons pour eux.
— Oui, ajouta Charlot qui avait retrouvé sa langue en même temps que son assurance, et puis nous avons une pièce d'or, — et tu ne sais pas, père, ils disent que Petite mère a volé, mais ce n'est pas vrai.
Le père tressaillit en entendant ces paroles; il laissa aller la main de Petite mère et se tournant péniblement vers elle:
— Volé!… répéta-t-il, tu n'as pas volé, enfant?…
Et il la regardait dans les yeux.
— Non, non, père. Je n'ai pas volé.
— Mais comment est-ce qu'on peut le croire? Raconte-moi tout…
L'enfant raconta en quelques mots son histoire; le malade l'écoutait avec une attention intense; il lui fallait un effort pour vaincre sa faiblesse et suivre le récit de la petite fille; ses yeux caves étaient attachés sur elle avec une anxiété pénible à voir.
Quand elle eut fini il retomba en arrière en poussant un grand soupir.
Il ne savait que penser… Sans doute, Petite mère n'avait jamais menti… Mais son histoire était si extraordinaire, et puis elle n'avait jamais été au pas avant dans une si grande misère; la tentation avait pu être trop forte pour elle. Sa grande faiblesse l'empêchait de bien étreindre sa pensée et de tenir compte de tout pour juger. Il ne voyait rien bien clairement dans son esprit, mais on lui disait que tout le monde accusait Petite mère, et lui-même il n'avait pas la certitude qu'elle ne fût pas coupable.
Il laissa échapper un gémissement.
Petite mère comprit qu'il doutait d'elle.
— Père, dit-elle d'une voix pleine d'angoisse, tu me crois, n'est-ce pas?… dis que tu me crois!…
Il ne lui répondit pas.
Les paroles les plus dures n'auraient pas fait à la pauvre enfant plus de mal que ce silence.
— Père, dis que tu me crois! répéta-t-elle d'une voix déchirante.
Toujours le même silence. Le malade avait fermé les yeux: il se sentait trop faible pour penser, trop faible pour avoir une idée nette. Petite mère crut qu'il se trouvait mal et appela la soeur. Celle-ci vit son malade si faible et si agité qu'elle ne voulut pas permettre aux enfants de rester plus longtemps près de lui.
— Vous reviendrez jeudi, dit-elle, il sera alors plus fort et en état de vous voir: pour aujourd'hui c'est assez, il faut vous en aller, mes enfants. Ne t'afflige pas, ma fille, tu es toute tremblante. On dirait que tu as fait une maladie depuis jeudi. Viens avec moi, je te donnerai une goutte de vin pour que tu aies la force de t'en retourner.
Petite mère redescendit le grand escalier le coeur bien plus lourd que lorsqu'elle l'avait monté, et pourtant le père était mieux; il les avait regardés, il leur avait parlé… Mais il avait, lui aussi, pu croire qu'elle était une voleuse!… Oh! comment pouvait-il le croire? Son coeur se brisait en y pensant.
Et puis comme il était changé, comme il était faible! serait-il jamais de nouveau comme autrefois?… reviendrait-il à la maison? reprendrait-il son travail? et si même ils pouvaient recommencer la vie ensemble, seraient-ils encore heureux, puisqu'il n'avait plus confiance en elle?
Perdue dans ses pensées, Petite mère ne remarqua pas que Charlot lui avait fait prendre le chemin qu'ils avaient suivi l'autre fois, un chemin qui les éloignait un peu de la maison. On ne voyait pas le ballon, mais elle s'aperçut tout à coup qu'ils étaient revenus juste à la place où la "petite dame" les avait abordés. Epuisée, elle s'arrêta et s'assit sur une marche d'escalier.
— Ah! si seulement nous ne l'avions pas rencontrée! se dit-elle.
Charlot ne disait rien. Il avait bien reconnu l'endroit, et il regardait attentivement autour de lui comme pour graver tout ce qu'il voyait dans sa mémoire. Il avait un petit air raisonnable et réfléchi qui ne lui était pas habituel.
Que de temps il fallut pour retourner jusqu'à la maison! Que de fois les enfants s'assirent, tantôt sur un banc, lorsqu'ils en trouvaient, tantôt sur une marche dans une rue tranquille. Que de fois Petite mère pensa: Si j'avais seulement une goutte d'eau, j'ai si soif! Que de fois aussi elle s'appuya au mur pour ne pas tomber!… Elle était courageuse, la pauvre petite, dès que l'insupportable douleur qu'elle avait à la tête se calmait un peu elle rassemblait ses forces et se remettait à marcher. Arrivée dans sa chambre elle ne put pas se déshabiller et s'étendit sur le lit. Là elle se sentit un peu mieux. C'était un si grand soulagement d'être à la maison et de pouvoir se tenir tranquille! mais dès qu'elle faisait un mouvement il lui semblait que sa tête allait se fendre.
— Petite mère, dit Charlot au bout d'un moment, lève-toi, allons manger la soupe, j'ai faim.
— Vas-y seul, mon chéri; je voudrais tant dormir un peu.
— Non, il faut que tu viennes avec moi, répondit le petit garçon. Allons, lève-toi, tu es assez reposée maintenant.
Elle essaya de se lever, mais lorsqu'elle eut mis les pieds par terre, tout tournait autour d'elle.
— Je ne peux pas, Charlot, laisse-moi me recoucher. Je ne peux pas me tenir debout.
— Je veux que tu viennes, répéta le petit entêté.
Il la tira par le bras et Petite mère, qui n'avait pas la force de résister, tomba sur le plancher où elle resta sans mouvement.
Charlot l'appela, la tira, la secoua. Quand il vit qu'elle ne répondait pas, qu'elle ne remuait pas, qu'elle était toute froide, il prit peur et descendit l'escalier en poussant des cris.
Au premier étage, il rencontra madame Perlet et lui dit:
— Petite mère est morte!…
Lorsque la concierge entra dans la chambre elle cru un instant qu'il avait dit vrai, mais en soulevant l'enfant pour la mettre au lit, elle sentit que le pauvre petit coeur battait faiblement, et elle envoya le petit garçon chercher du vinaigre. Une demi-heure plus tard, l'enfant, revenue à elle, était déshabillée, couchée, réchauffée et assurait qu'elle n'avait plus aucun mal.
— Seulement un peu à la tête, mais ce n'est rien, disait-elle.
La bonne concierge l'embrassa en la quittant.
— Allons, dit-elle, tu seras toute guérie demain.
Petite mère leva sur elle ses yeux profonds en lui disant: Merci. Il y avait une interrogation suppliante dans ses yeux, mais madame Perlet ne la comprit pas. En voyant l'enfant si malade elle avait oublié l'accusation qui pesait sur elle, mais Petite mère en avait retrouvé le souvenir dès qu'elle avait repris conscience d'elle-même.
Au milieu de la nuit, Charlot fut réveillé en sursaut. Il faisait clair de lune et la fenêtre, sans volets et sans rideaux, laissait entrer à flots la lumière blanche et transparente. Petite mère, assise sur le lit, parlait et faisait des gestes. Charlot fut très-étonné de la voir ainsi, car sa voix était beaucoup plus haute que de coutume, et elle paraissait très-excitée.
— Charlot, disait-elle, ne leur dis pas que nous avons une pièce d'or, parce qu'ils diront que je l'ai volée. Cache-la bien. Le père croit aussi que je l'ai volée, le père aussi… le père aussi… Vois-tu! ils sont tous là… ils me montrent au doigt et ils disent: Voleuse, voleuse… Le chat sait que ce n'est pas vrai et il l'a dit à la vieille dame… Le bon Dieu aussi le sait, mais il ne veut pas le leur dire… Et je ne sais pas où il est… Oh! Charlot, il faut le trouver pour lui demander de le leur dire… Entends-tu, il faut le trouver!… Pourquoi est-ce que personne ne veut nous dire où il est?… Il faut le trouver.
Elle se tut un moment, puis se mit à gémir en disant:
— Oh! Charlot, ne me bats pas!… tu me fais tant de mal! ce n'est pas ma faute si je ne puis pas aller avec toi. Vois-tu, mes jambes sont en pierre maintenant et je ne peux pas marcher. Charlot, ne te mets pas en colère, je ne peux pas… je voudrais pouvoir te porter, mais je n'en ai pas la force.
— Mais je ne te fais pas de mal, cria Charlot stupéfait, je ne te bats pas, Petite mère, je ne veux pas que tu me portes… Nous sommes dans notre lit… Ne parle pas ainsi, tu me fais peur!…
Petite mère ne semblait pas le comprendre, mais elle se taisait lorsqu'il lui parlait.
Elle reprit d'une voix moins plaintive:
— Ah! voilà la chèvre; elle veut te donner des coups de corne. Charlot, sauve-toi!… On lui a mis la croix d'or au cou!… Vous voyez bien que je ne l'ai pas prise, la croix d'or, elle est au cou de la chèvre!
Et elle éclata de rire.
Charlot n'y comprenait rien. Il regardait tout autour de lui, avec une sorte d'effroi, s'attendant à voir ce que sa soeur voyait. Lorsqu'elle parla de la croix d'or au cou de la chèvre, il ne put s'empêcher de rire comme elle.
— Elle rêve, se dit-il, mais comme c'est drôle… elle a les yeux tout ouverts, et pourtant on dirait qu'elle ne voit pas. Petite mère, Petite mère, réveille-toi! Il n'y a pas de chèvre ici, tu as fait un rêve. Tu m'as réveillé, c'est très-égoïste, je dormais si bien. Maintenant, tiens-toi tranquille.
Ces paroles parvinrent jusqu'à un certain point à l'intelligence de la pauvre petite. Elle comprit qu'elle avait réveillé son frère, se recoucha docilement et se tint aussi tranquille que le lui permit le violent accès de fièvre auquel elle était en proie. Charlot se blottit tout au fond du lit et s'endormit.
Lorsque la concierge vint le matin pour savoir des nouvelles, elle vit que l'enfant était réellement bien malade. La faiblesse et l'abattement avaient succédé à la fièvre, et Petite mère pouvait à peine sortir de sa stupeur pour lui répondre. Pourtant l'instinct maternel triomphait encore de son extrême faiblesse.
— Charlot!… dit-elle tout bas, en attachant un regard anxieux sur sa visiteuse.
— Je prendrai soin de lui. Ne t'inquiète pas.
— Mais s'il reste ici, il prendra ma maladie.
Il lui fallut un grand effort pour dire ces mots.
— Nous le prendrons tout à fait chez nous, répondit madame
Perlet, touchée de cette sollicitude.
L'enfant referma les yeux avec un air de lassitude, mais aussi avec un sourire de reconnaissance.
— Nous allons la faire porter à l'hôpital, disait, un moment après, madame Perlet à la maîtresse du chat, à qui elle donnait les nouvelles et qu'elle avait trouvée sur pied.
— A l'hôpital!… répéta la vieille dame.
— Que puis-je faire? Je n'ai pas le temps de la soigner, et d'ailleurs, nous quittons la maison dans quelques jours.
— Eh bien! reprit madame Charles, laissez-la-moi. Je me charge d'elle.
— Vrai? demanda madame Perlet d'un air de doute, vous voulez faire cela?
— Oui, et je suis une bonne garde malade, je m'y connais, j'en ai eu entre les mains dans mon temps! Cette petite m'a soignée aussi bien qu'une enfant de son âge peut le faire; maintenant qu'elle est malade et que je suis à peu près guérie, je ne la laisserai pas aller à l'hôpital.