XVIII
Quittons maintenant la chambre nue où Petite mère est étendue sur son lit de souffrance, l'escalier noir que Charlot monte si souvent et sur lequel ouvrent tant de portes qui laissent entrevoir des intérieurs aussi misérables que le sien. Eloignons-nous pour un moment de la pauvre maison où s'est passée jusqu'ici la plus grande partie de cette histoire, et entrons dans une demeure bien différente. C'est un joli hôtel situé entre une cour qui ouvre sur un boulevard extérieur et un jardin dont les beaux ombrages attirent les regards de tous ceux qui en longent les murs. Nous passons d'un vestibule orné de plantes vertes à un salon élégant qui communique avec une serre. De tous côtés l'air et la lumière entrent à flots, les yeux se reposent sur la verdure de la pelouse et des massifs, les oreilles sont charmées par le murmure rafraîchissant d'un jeu d'eau, et des centaines d'oiseaux chantent dans les arbres en fleurs. Quiconque serait transporté de la triste maison que nous venons de quitter dans cette ravissante habitation pourrait certainement se croire dans un paradis.
Cette maison était celle d'Edith Grandville, et c'était bien vraiment une sorte de paradis, car ceux qui l'habitaient s'aimaient et étaient heureux.
Ils n'étaient que trois et quelques domestiques pour remplir cette maison et ce beau jardin. Edith n'avait ni frère ni soeur. C'était son seul chagrin, mais elle n'y pensait pas souvent et lorsqu'elle y pensait, elle ne s'en plaignait jamais de peur de faire de la peine à sa mère. Madame Grandville avait eu plusieurs enfants tous morts très-jeunes; Edith, la dernière, était la seule qui eût dépassé l'âge de sept ans. Elle en avait maintenant plus de dix et elle était si fraîche et si bien portante que sa mère commençait à se rassurer pour elle. Et cependant souvent encore une inquiétude lui traversait le coeur comme une lame aiguë, et elle serrait la petite fille dans ses bras comme si quelqu'un avait voulu la lui arracher. Edith, dans ces moments-là, regardait sa mère avec étonnement, puis elle l'embrassait en riant, et madame Grandville, la voyant si gaie, ne savait plus elle-même d'où lui était venue cette impression d'effroi, si ce n'est l'excès même de sa tendresse pour cette enfant.
Chacun dans la maison aimait Edith; elle en était le plus beau rayon de soleil. Jamais elle n'avait rencontré dans ce monde autre chose que la bienveillance et l'affection. Nous savons déjà qu'elle était la favorite de ses maîtres; elle l'était aussi de ses compagnes; il n'y avait pas jusqu'au mendiant à qui elle donnait un sou qui ne la remerciât avec un sourire. C'est qu'elle avait elle-même un sourire joyeux et des manières gracieuses qui épanouissaient tous les coeurs.
Le jeudi matin était revenu, car une semaine seulement s'était écoulée depuis qu'Edith avait donné sa pièce d'or.
— Maman, dit-elle à madame Grandville qui écrivait, si nous allions encore aujourd'hui rencontrer Fleurette!
— Fleurette! que veux-tu dire, mon enfant?
— Tu sais bien, la petite fille que j'ai appelée ainsi, parce que je ne sais pas son nom.
— Ah! oui, je me rappelle… Mais ce n'est pas probable qu'elle se retrouve au même endroit, à moins que ce ne soit dans l'espoir de te rencontrer encore.
— Si nous la retrouvons, tu me laisseras lui parler, maman?…
— Je lui parlerai moi-même, ma fille.
— Il faudra lui parler très doucement, parce qu'elle est timide.
— Tu crois donc que je lui ferai peur?
— Oh! non, maman, mais elle n'osera peut-être pas te répondre comme à moi, parce que tu es une dame, tandis que moi je suis une petite fille comme elle.
— Comme elle!… répéta madame Grandville, en regardant sa fille; pauvre petite!… elle ne te ressemble guère, si je m'en souviens bien.
— C'est vrai, maman, elle était si pâle, si maigre et si pauvrement vêtue… Oh! pourquoi est-ce que tout le monde n'est pas heureux comme nous?…
Elle soupira et sa mère s'empressa de détourner la conversation, car elle n'aimait pas à voir Edith s'attrister.
— Es-tu prête pour ton cours?
— Oui, tout à fait prête.
— Eh bien, ma chérie, pendant que j'achève mes lettres, mets-toi au piano et étudie jusqu'à ce qu'il soit temps de t'habiller pour déjeuner. Nous partirons un peu plus tôt que la dernière fois, car c'est désagréable d'arriver en retard.
Edith alla en dansant dans le grand salon où était le piano. Elle aimait beaucoup la musique et, comme elle recevait d'excellentes leçons, elle était déjà capable de faire plaisir à ceux qui l'entendaient. Elle étudia un morceau qu'elle aimait, et juste au moment où elle pensait qu'elle le savait maintenant assez bien pour le jouer à son père, la femme de chambre vint l'appeler pour faire sa toilette.
Encore une danse légère tout au travers du vestibule et tout le long de l'escalier, et Edith entra en chantant dans sa chambre, cette jolie chambre bleue où nous l'avons vue s'endormir. Sa robe était étalée sur le lit, tout était préparé pour elle.
— Est-ce que je ne dois pas mettre une robe blanche aujourd'hui? demanda la petite fille.
— Madame a dit que l'air est un peu plus frais et qu'elle préfère que vous mettiez une robe moins légère, Mademoiselle, répondit la femme de chambre qui était toute nouvelle dans la maison.
— Cela m'est bien égal au fond, toutes mes robes sont jolies.
Et elle commença sa toilette en chantant toujours.
— On dirait que vous voulez rivaliser avec les oiseaux du jardin, dit Félicie en riant.
— Ah! ils chantent mieux que moi. Quand je serai grande, j'apprendrai à chanter, maman me l'a promis, mais eux savent chanter sans leçons. Qui sait, pourtant?… Peut-être qu'ils s'en donnent entre eux. Les jeunes apprennent des vieux… Ce serait drôle d'assister à une leçon d'oiseaux. Je voudrais bien savoir s'ils sont sévères, les professeurs… Monsieur le Merle et madame la Fauvette doivent donner d'excellentes leçons, mais elles sont trop chères pour les moineaux. Voilà pourquoi ils ne savent rien, les pauvres petits.
Ainsi babillait l'heureuse petite fille, pendant que Félicie l'habillait. Comme celle-ci lui mettait ses bottines et allait les boutonner, Edith s'aperçut qu'elle était très-pâle et paraissait souffrir.
— Qu'avez-vous? lui demanda-t-elle.
— Oh! rien. Un peu mal à la tête seulement.
— Je ne veux pas que vous vous baissiez ainsi pour me mettre mes bottines, je suis sûre que cela vous fait très mal. Donnez-moi le crochet, je saurai bien les boutonner moi-même.
— Oh! Mademoiselle Edith, dit la pauvre fille étonnée, car elle n'avait point été accoutumée à tant d'égards, madame serait peut-être fâchée si elle vous voyait vous chausser vous-même.
— Maman! oh! non, soyez tranquille.
Après ce petit incident, Félicie déclara à qui voulait l'entendre qu'elle n'avait jamais vu une petite demoiselle aussi aimable. Ce n'est vraiment pas difficile de gagner les coeurs.
Lorsque la mère et la fille sortirent ensemble il faisait un temps radieux. Edith était joyeuse et avait peine à marcher raisonnablement. Il lui eût été plus facile de sauter et de courir, mais il fallait obéir à l'étiquette; dans une rue de Paris il n'est pas admis que des jeunes demoiselles, même de dix ans seulement, se livrent à leurs ébats comme les chevreaux dans les prairies, aussi Edith suppliait sa mère de la mener bientôt à la campagne où elle pourrait sauter et s'amuser en liberté.
Au milieu d'un plan charmant pour le jour suivant, elle s'arrêta tout à coup, le regard fixé sur un point encore éloigné. Sa mère en suivit la direction pour voir ce qui la préoccupait si fortement, mais elle n'aperçut qu'un petit garçon debout, appuyé contre un mur.
— Qu'est-ce que tu regardes donc? demanda-t-elle.
— Maman, c'est… Oui, je crois que c'est le petit garçon qui était avec Fleurette, du moins il lui ressemble beaucoup, et puis, vois-tu? il est juste à la même place où ils étaient quand je leur ai parlé. Mais pourquoi est-il tout seul?
— Comment peux-tu le reconnaître?
— Oh! je le reconnais parfaitement. Il a une tête toute frisée et une bonne petite figure toute ronde. Maman, je veux lui parler…
— Pourquoi, ma fille? tu ne peux pas parler à tous les petits gamins de la rue.
— Non, mais celui-là était avec Fleurette. Permets-le-moi, je t'en prie!
— Eh bien! j'irai avec toi.
Elles s'avancèrent vers le petit garçon qui les regarda d'abord d'un air étonné, mais bientôt sa figure s'illumina car il avait reconnu "la petite dame".
— N'est-ce pas toi qui étais ici il y a huit jours avec
Fleurette? demanda Edith en le regardant attentivement.
— Non, j'étais avec Petite mère.
En entendant cette réponse, Edith parut fort désappointée, mais elle reprit:
— C'est pourtant bien toi, je te reconnais. Ne t'en souviens-tu pas? Je t'ai rencontré ici avec elle.
— Je m'en souviens bien. Nous étions à nous deux, Petite mère et moi, et vous lui avez donné une belle pièce de cinquante centimes en or.
— C'est cela!… cria joyeusement Edith, mais comment donc s'appelle la petite fille qui était avec toi?
— Elle s'appelle Petite mère. C'est ma soeur.
— Petite mère!… répéta Edith avec surprise, et où est-elle aujourd'hui?
— Elle est malade, bien malade. Ils disent que c'est parce qu'elle a eu tant de chagrin à cause de la pièce de cinquante centimes.
— Comment, tant de chagrin? Que veux-tu dire?…
— On a dit qu'elle avait volé la croix d'or, et elle pleurait, Petite mère, et elle disait: Je n'ai pas pris la croix d'or. Mais personne ne voulait la croire. Alors elle a été triste, triste… et elle est devenue bien malade… et à présent elle ne peut pas même manger de chocolat…
Ce récit n'était pas très intelligible.
— Qu'est-ce qu'il veut dire, maman? demanda Edith d'un air de détresse profonde.
— Je n'en sais rien, ma fille. Qu'est-ce que c'est que cette croix d'or?
— C'est la croix d'or à Sylvanie, répondit Charlot. Ils disent que Petite mère l'a prise, mais ce n'est pas vrai, elle ne l'a pas prise!… Petite mère m'a dit que la croix d'or est au cou de la chèvre, et elle m'a dit aussi que le chat le sait bien, qu'elle ne l'a pas prise. Et le bon Dieu aussi le sait, mais il ne veut pas le dire. Et alors tout le monde croit qu'elle est une voleuse, et elle a tant de chagrin!…
C'était de plus en plus incompréhensible. Madame Grandville eut un instant l'idée de laisser déraisonner le petit garçon, sans plus s'inquiéter de son histoire impossible, et d'emmener Edith à son cours, mais celle-ci résista.
— Maman, te rappelles-tu que tu m'as dit que je lui aurais peut-être fait beaucoup de mal en lui donnant ma pièce d'or? Si c'était vrai?…
Ce mot fut comme un trait de lumière pour madame Grandville.
— Tu as raison, ma fille, et si tu as fait du mal sans le vouloir, nous devons tâcher de le réparer. Mais nous ne pouvons nous arrêter plus longtemps maintenant. Ecoute, petit, veux-tu me promettre d'être ici dans deux heures?… tu nous attendras à cette place où nous sommes,. Sauras-tu y revenir?…
— Je vais rester, répondit l'enfant en s'asseyant sur une marche d'escalier.
— Mais ce sera long, tu t'ennuieras…
— Non. Petite mère est malade, on me défend d'entrer dans la chambre, j'aime autant être ici. On m'avait dit d'aller à l'hôpital, mais je n'ose pas entrer dans cette grande maison.
— Qui est-ce qui est à l'hôpital?
— Le père.
— Et ta maman?
— Je n'ai pas de maman, répondit l'enfant de ce ton indigné qu'il prenait lorsqu'on lui faisait une question qui lui semblait oiseuse. Elle est morte, et Petite mère prend soin de moi, mais maintenant qu'elle est malade elle me laisse seul et je m'ennuie…
— Eh bien, nous te trouverons ici, reprit madame Grandville. Je vais t'acheter un petit pain pour t'aider à attendre.
— Il est évident, se disait la mère d'Edith, qu'il y a là quelque chose que nous ne pouvons comprendre. Cette accusation de vol pourrait bien avoir eu pour cause le don imprudent de ma petite fille; mais ce qui est singulier, c'est qu'il soit question d'une croix d'or.
— Maman, demanda Edith, qu'est-ce qu'il a donc pu vouloir dire avec cette croix d'or qui est au cou d'une chèvre?
— C'est une histoire tout à fait absurde. Le pauvre petit ne sait ce qu'il dit. Il est tout jeune d'ailleurs.
— Il disait encore: Le chat le sait bien et le bon Dieu aussi, mais il ne veut pas le dire.
Malgré son souci pour Fleurette, Edith ne pouvait s'empêcher de rire au souvenir de cette phrase.
Charlot fut fidèle au rendez-vous. Madame Grandville et sa fille le virent de loin à la place même où elles l'avaient laissé. Si Petite mère avait été avec lui elle lui aurait dit qu'il devait, en les reconnaissant, se lever et venir au devant d'elles, mais Charlot avait peu de politesse naturelle, et sa soeur n'était pas encore parvenue à lui en inculquer beaucoup.
Il resta donc tranquillement assis, attendant qu'on fût près de lui et même alors il se contenta de regarder les deux dames d'un air de connaissance.
— Comment t'appelles-tu? lui demanda madame Grandville.
— Je m'appelle Charlot.
— Eh bien, Charlot, dis-moi où tu demeures.
Madame Grandville avait un agenda de poche et bien qu'elle ne connût pas la rue qu'il nommait, elle s'assura qu'elle n'était qu'à une petite distance.
— Nous allons, dit-elle, prendre une voiture. Je te ramènerai à la maison, Edith, et j'irai avec Charlot voir sa soeur.
— Oh! maman, s'écria Edith consternée, et pourquoi pas moi aussi?
— Ma chérie, tu vas le comprendre. Cette petite est malade, nous ne savons pas ce qu'elle a; c'est peut-être une maladie contagieuse. Je ne voudrais pour rien au monde t'exposer à un pareil danger.
— Mais, maman, je n'ai pas du tout peur de prendre la maladie.
Je t'en supplie, maman, emmène-moi!
Mais madame Grandville fut inflexible, il fallut se soumettre; Edith fut ramenée à la maison et le fiacre repartit aussitôt emmenant sa mère et Charlot. Celui-ci, pour la seconde fois de sa vie, allait en voiture et il en jouissait silencieusement, regardant de tous ses yeux les maisons et les boutiques qui passaient si rapidement devant lui.
Plus d'une figure curieuse se montra à la fenêtre lorsque la voiture s'arrêta devant la pauvre maison; plus d'un regard étonné suivit Charlot lorsqu'il en descendit accompagné d'une dame élégante; plus d'un commentaire fut échangé entre voisines sur cet événement extraordinaire.
Pendant ce temps madame Grandville entrait dans la loge où elle ne trouvait que le cordonnier, car madame Perlet venait de monter auprès de la petite malade. Lorsqu'il fut bien établi par les renseignements que donna le concierge que tout ce qu'avait dit Charlot sur sa famille était exactement vrai, madame Grandville ajouta:
— Pouvez-vous m'expliquer, Monsieur, ce que veut dire l'histoire de vol que ce petit garçon nous a faite d'une manière tout à fait incompréhensible.
— Voilà ce que c'est, madame. La petite fille, qui est malade maintenant, a rapporté il y a huit jours une pièce de dix francs en disant qu'on la lui avait donnée dans la rue. Il s'est trouvé qu'en même temps une croix d'or avait disparu dans une maison où elle avait été la veille. Vous devinez ce qui en est résulté. Personne dans la maison n'a douté qu'elle ne fût la voleuse, si ce n'est moi pourtant. Je suis persuadé que cette affaire s'expliquera. Les apparences sont contre elle, pauvre petite!… mais elle n'est pas coupable, j'en ai la conviction.
— Et vous avez raison, dit madame Grandville, car c'est ma petite fille qui lui a donné, il y a huit jours, la pièce de dix francs.
— Oh! Madame, s'écria le brave homme, vous m'ôtez un poids de dessus le coeur, car je craignais qu'elle ne pût jamais se justifier aux yeux des autres, la pauvre enfant!
Alors il raconta à madame Grandville l'histoire de Petite mère; il lui dit combien elle était dévouée à son petit frère, douce, serviable, bonne pour tous, courageuse et endurante.
— Elle est tombée malade de chagrin, ajouta-t-il, c'est une chose certaine. Elle répète sans cesse dans son délire: "Le bon Dieu sait bien que je ne l'ai pas prise, mais il ne veut pas le leur dire." Et maintenant lorsqu'elle comprendra que son innocence est prouvée, elle se guérira sans doute.
— Je voudrais la voir, dit madame Grandville qui avait les yeux pleins de larmes.
— Montez au quatrième, Madame, c'est la première porte à droite.
Ma femme y est justement.
En gravissant l'étroit escalier, la mère d'Edith se disait:
— Je lui avais bien dit, à ma pauvre petite chérie, que son imprudente générosité avait pu faire du mal, mais j'étais loin de me douter qu'elle causerait un mal aussi terrible. Ma pauvre Edith, quel chagrin elle en aura!