XIX

Madame Grandville avait rarement vu une aussi pauvre demeure que cette chambre où elle entra. Sauf le lit avec sa mince paillasse et sa couverture déchirée, il n'y avait que la petite table de sapin, la chaise sans dossier, une petite caisse qui servait de siége aux enfants quand le père était là, le vieux panier dont nous avons déjà parlé, et un tout petit poële en fonte dont le tuyau passait par la cheminée. Sur une planche on voyait un ou deux ustensiles de ménage, deux assiettes, une tasse ébréchée. Deux clous plantés au mur tenaient lieu d'armoire; le pantalon du dimanche et quelques vieux vêtements des enfants y étaient accrochés. C'était vraiment la misère profonde.

Madame Charles avait apporté de sa chambre une chaise pour s'asseoir, et madame Perlet se tenait debout près du lit regardant la petite malade qui respirait péniblement. Toutes deux restèrent immobiles d'étonnement en voyant entrer la visiteuse. Celle-ci s'approcha.

— Je suis la mère de la petite fille qui a donné à cette pauvre enfant une pièce de dix francs, dit-elle.

Ce mot expliquait tout.

— Ah! Dieu soit loué! s'écria madame Perlet. C'était donc bien vrai. Depuis cette nuit que je l'ai veillée, la pauvre petite, je le croyais… mais maintenant il faudra bien que tout le monde le croie. Pauvre petit ange! comme elle serait heureuse si elle pouvait vous entendre… Mais, voyez, depuis ce matin, elle n'a pas bougé plus que ça… Elle est très mal.

— Quelle est sa maladie? demanda madame Grandville.

— Je ne sais pas bien: le médecin n'a rien dit. Elle n'a plus beaucoup de fièvre, mais c'est la faiblesse qui la tient. Elle n'a pas pour deux sous de vie dans son pauvre petit corps.

— Est-ce qu'elle prend des fortifiants?

— Oui, une voisine a apporté un peu de bouillon, je lui en fais avaler des cuillerées… Le médecin a parlé de bon vin, mais où le prendre?… Notre vin est trop aigre, et même en le payant vingt sous le litre nous n'en aurions pas d'assez bon.

— Prend-elle volontiers ce qu'on lui donne?

— Elle fait tout ce qu'on veut… C'est un petit ange du bon Dieu… Croiriez-vous, Madame, que cette nuit, quand je pensais qu'elle était assoupie, elle m'a demandé tout à coup si je n'étais pas trop fatiguée, et comme je lui disais: Non, ma fille, ne t'inquiète pas de moi, elle me dit: "Merci, vous êtes bonne." Si ça ne vous fait pas venir les larmes aux yeux!… C'est bien ça qui m'inquiète… Elle est trop bonne, cette enfant, elle ne peut pas vivre.

— Dieu ne reprend pas tous les enfants doux et aimants, heureusement!…. dit madame Grandville.

— Ah! répondit madame Perlet en secouant la tête, j'ai toujours vu que les meilleurs s'en vont.

Les trois femmes groupées près du lit regardaient ce petit visage pâle et immobile. Elles ne s'étaient jamais vues avant ce moment-là, mais elles ne se sentaient pas étrangères les unes aux autres. Un même sentiment de pitié attendrie les pénétrait.

Madame Perlet, la plus expansive, reprit après un moment de silence:

— Je m'en veux de l'avoir soupçonnée. Mon mari me le disait bien, pourtant, qu'elle n'avait rien fait de mal… mais je ne voulais pas le croire.

— Tant qu'à moi, dit madame Charles, du moment que mon chat avait confiance en elle j'étais bien tranquille. On trompe les gens, mais on ne trompe pas les bêtes. Si vous voyez qu'un animal se trouve bien auprès de quelqu'un, homme ou enfant, et qu'il recherche ses caresses, vous pouvez être sûr que c'est de la bonne espèce. Minet y voit plus clair que moi, je vous en réponds. Vous m'aviez dit de me méfier, madame Perlet, mais je l'ai écouté plutôt que vous, et vous voyez que j'ai eu raison.

Ces paroles expliquaient à madame Grandville une des mystérieuses phrases de Charlot: "Elle dit que le chat le sait bien." Elle ne put s'empêcher de sourire et passa sa main sur le front moite de l'enfant.

Pauvre petite! Quel contraste entre sa vie de misère et l'heureuse vie d'Edith! Elles avaient le même âge, l'une si frêle, si chétive, l'autre si fraîche, si élancée, si brillante de santé… Quelle différence! et pourtant au fond toutes deux vivaient de la même vie, celle de l'amour.

Madame Grandville s'éloigna en promettant de revenir bientôt. Elle s'en alla le coeur plus ému qu'elle ne l'avait peut-être jamais eu en présence d'une misère, et non-seulement plein de compassion pour la petite malade, mais aussi d'admiration pour ces deux pauvres femmes qui donnaient leur temps, leurs forces, leur sommeil à une étrangère, sans avoir l'air d'y attacher la moindre importance.

— C'est la vraie charité, cela, se disait-elle, celle qui donne non le superflu, mais le nécessaire, celle dont Jésus a dit: "Celle-ci a donné de sa disette."

Edith attendait sa mère avec une impatience fiévreuse. Elle lui fit tout raconter et répéta dix fois les mêmes questions tant elle était avide de détails. Lorsque madame Grandville lui décrivit la chambre où elle avait trouvé Fleurette, sa figure s'attrista; elle n'avait jamais rien supposé de pareil.

— Et son lit? demanda-t-elle.

— C'est une paillasse sur les planches d'un vieux bois de lit. La pauvre enfant doit être aussi mal couchée que possible, mais elle n'est pas gâtée car, avant l'accident de son père, elle couchait sur un tas de paille dans un recoin sombre.

— Oh! maman, c'est affreux!…

Quand madame Grandville en vint à Petite mère elle-même et qu'elle décrivit cette petite figure immobile, ces grands yeux fermés et tout cernés de noir, ces traits pâlis et contractés par la souffrance, Edith éclata en sanglots.

Madame Grandville s'arrêta. Elle s'était laissé entraîner par sa propre sympathie et avait oublié sa crainte d'exposer sa fille à des impressions tristes. Voulant la distraire de son chagrin elle lui proposa de lui aider à préparer ce qui pourrait être utile à la petite malade.

— Oh! oui, maman! Qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir?…

— Nous voulons d'abord chercher ce qui peut lui faire du bien, et si nous parvenons à lui rendre un peu de force, alors on pourra songer à lui faire plaisir. Pour le moment ce serait bien inutile. Va demander à Félicie un panier et apporte-le-moi à la salle à manger.

Edith s'empressa d'obéir.

— Maintenant, maman, qu'allons-nous y mettre?

— La seule chose qu'elle puisse prendre dans l'état où elle est, c'est un peu de bouillon et de bon vin. Demande pour moi à la cuisinière un demi-litre de son bouillon. Il était excellent aujourd'hui. Pour demain nous lui ferons un consommé.

Toute joyeuse de s'employer pour Fleurette, Edith courut à la cuisine. Il fallut expliquer à la cuisinière pourquoi on lui demandait du bouillon. Lorsqu'elle eut entendu l'histoire un peu confuse que lui fit la petite fille, elle fut tout empressement pour la servir de son mieux.

— Maintenant, dit madame Grandville, nous allons encore mettre dans le panier quelque chose pour les deux gardes-malades: du café et du sucre. Puisqu'elles veillent c'est sans doute ce qui leur conviendra le mieux. Je vais y joindre une couverture chaude et légère pour la malade, et nous leur enverrons cela tout de suite. Félicie le portera sans doute volontiers, ce n'est pas bien loin…

— Ne pourrais-je pas aller avec elle?

— Non, mon enfant, tu iras voir la petite fille lorsqu'elle sera en convalescence, mais avant c'est inutile de me le demander.

Ce soir-là, M. Grandville devait rester à la maison après le dîner. Edith était bien joyeuse car son père avait tant d'occupations que c'était une fête chaque fois qu'il annonçait une soirée de famille. Et ce jour-là cette perspective était d'autant plus délicieuse qu'elle avait étudié pour lui un morceau de piano, et qu'elle avait à lui raconter tant de choses qu'il lui eût semblé impossible d'attendre un jour de plus.

Après le dîner M. Grandville s'assit dans son grand fauteuil, celui que sa petite fille appelait "le fauteuil de joie" parce qu'il s'y installait lorsqu'il avait une bonne heure à donner à la vie de famille.

— Papa, demanda Edith, as-tu beaucoup de temps ce soir?

— Pourquoi me demandes-tu cela puisque je t'ai dit que je ne sors pas?

— Oui, mais tu ne vas pas tout de suite prendre ton journal, ou bien ton gros livre. Je demande si tu as beaucoup de temps pour moi.

— Je te donne tout mon temps jusqu'à ce que tu ailles te coucher. Pour aujourd'hui le journal te cède la place… Es-tu contente?

— Quel bonheur! J'ai tant de choses à te dire, papa.

— Vraiment? Je croyais que tu avais un morceau de piano à me jouer.

— Oui, mais cela, ce n'est rien; ce sera bien vite fait. J'ai énormément de choses à te raconter.

— Eh bien, je suis prêt à recevoir cette avalanche. Qu'est-ce que c'est donc que cette multitude de choses que tu as à me dire?…

— Tu verras…

— Sont-elles gaies ou tristes?

— Je crois qu'elles sont tristes, répondit Edith, après un instant de réflexion.

— Tant pis. J'aime mieux que ma petite fille me dise des choses gaies.

— Il y en a peut-être qui te feront rire, papa, répliqua Edith, qui pensait à Charlot et à ses drôles de propos, mais pourtant c'est plutôt triste que gai. J'ai beaucoup à te raconter et aussi beaucoup à te demander.

— Des questions profondes qui mettront ma science en défaut, comme lorsque tu voulais savoir, quand tu étais petite, si les anges mettent leurs bonnets de nuit pour dormir…

— Oh! non, non, papa. Je ne suis plus si sotte à présent.

— Eh bien, dit la mère, si tu commençais par la musique?…
Ensuite vous pourrez causer tout à votre aise.

Le morceau de piano était joli et le père en fut enchanté.

— Je veux te faire un petit cadeau pour le plaisir que tu m'as fait, dit-il. Que voudrais-tu avoir? Reste dans les limites d'une sage modération; j'ai dit un petit cadeau, tu sais.

Edith réfléchit, puis elle répondit:

— Mais, papa, je n'ai envie de rien.

— Vraiment? Penses-y bien encore.

Tout à coup, relevant la tête et laissant voir ses yeux brillants, elle s'écria:

— Papa, ce que je voudrais, c'est de l'argent.

— De l'argent! répéta le père un peu étonné. Qu'est-ce qu'une petite fille comme toi peut faire avec de l'argent?

— Des cadeaux.

— C'est vrai; c'est une bonne réponse. Mais tu en as déjà de l'argent. Tu as reçu l'autre jour dix francs.

— Ah! voilà, papa, c'est justement l'histoire que j'ai à te raconter. Mets-toi bien au fond de ton fauteuil et écoute-moi.

— As-tu donc envie que je dorme?

— Non, pas du tout, mais je veux que tu sois bien afin que tu ne t'impatientes pas, parce que mon histoire est très longue.

On avait apporté la lampe et madame Grandville avait pris son ouvrage. Edith se percha sur les genoux de son père et commença.

Elle raconta très en détail ce que nous savons déjà, sa première rencontre avec Fleurette et tout ce qui en était résulté. Lorsqu'elle en arriva à la seconde partie de son récit, c'est-à-dire à ce qui s'était passé le jour même, madame Grandville lui vint en aide une ou deux fois pour le compléter. Le père écouta avec un intérêt qui ne laissait rien à désirer. Il rit des drôles de propos de Charlot, il s'attendrit sur la pauvre petite malade, il approuva l'envoi qu'on lui avait fait, il promit même de donner deux bouteilles d'un vin vieux qui lui ferait beaucoup de bien, et il exprima l'espoir qu'elle serait bientôt rétablie.

— Et à présent, papa, demanda Edith en finissant, devines-tu ce que je voudrais?

— Je n'ai pas besoin de le deviner puisque tu me l'as dit. Je te donne vingt francs.

— Est-ce assez pour acheter un lit avec un sommier, un matelas, un oreiller? demanda la petite fille.

— Non, certainement, ma fille, mais tu as bien de l'ambition.

— Pense, papa, que Fleurette est couchée sur une mauvaise paillasse. Il lui faut un lit. Si tu veux me donner de quoi l'acheter tu ne me feras pas de cadeau au jour de l'an.

— Petite rusée! tu sais bien que j'en serais le premier puni. Je me trouverais trop malheureux de ne pas te voir contente.

— Mais je serai contente. Je me souviendrai que tu m'as fait un beau cadeau.

Monsieur Grandville consulta du regard sa femme qui lui répondit:

— Ce serait certainement de l'argent bien placé.

— Allons, dit-il, je voulais t'en donner vingt, tu m'en prends cent… Je suis volé comme dans un bois. Combien me devras-tu de baisers pour cela?

— Cent, papa! cent baisers!… Je vais te les payer tout de suite.

— Non, non, ce serait trop. Nous nous en lasserions tous les deux. Donne-moi un à-compte.

Elle lui en donna bien cinquante avant qu'il criât grâce. Après quoi Edith alla se coucher heureuse de sa journée et plus heureuse encore du lendemain.

A côté de son assiette, au déjeuner, elle trouva cinq belles pièces d'or. Son père était déjà sorti.

— C'est beaucoup pour une petite fille comme toi, dit madame Grandville, et tu ne dois pas t'attendre à obtenir toujours tout ce que tu demanderas… Mais cette fois-ci je suis heureuse que la générosité de ton père te permette de faire un bien réel à notre pauvre petite malade.

Edith sortit toute joyeuse avec sa mère. Elle tâtait souvent sa poche pour s'assurer que le porte-monnaie si bien garni était en sûreté. Madame Grandville lui laissa le plaisir de payer elle-même la literie. Lorsque tout fut choisi et expédié, il restait encore une petite somme qui fut employée à acheter l'étoffe pour une paire de draps, et ce paquet-là fut envoyé chez madame Grandville.

Edith ne se possédait plus de joie en pensant que non seulement elle avait pu procurer un bon lit à la petite malade, mais encore qu'elle travaillerait pour elle. Dès que l'étoffe fut arrivée, Félicie dut l'aider à tailler les draps. Jamais broderie d'or et de soie ne fut commencée avec un plus grand ravissement.

Et il faut rendre à Edith ce témoignage que, bien que les surjets et les ourlets fussent un peu longs, et même lui semblassent interminables, elle ne se relâcha pas de son zèle et ne permit pas qu'aucune autre main que la sienne y fît un seul point.