XX

Petite mère fut transportée dans son beau lit neuf sans presque en avoir conscience. Etait-ce le résultat de ce bien-être tout nouveau pour elle, ou celui du traitement, ou bien encore le triomphe de sa bonne constitution? Personne n'aurait pu le dire, mais à partir de ce moment il y eut dans son état un changement visible, et le médecin parla de guérison. Le progrès lent continua au travers de quelques retours de fièvre. Elle commença bientôt à faire attention à ce qui se passait autour d'elle, à écouter ce qui se disait. Elle avait aussi des moments de vrai sommeil et prenait avec plaisir le vin et le bouillon que madame Grandville lui envoyait. Un jour celle-ci vint elle-même; Petite mère la regarda attentivement, mais elle ne dit rien qui pût faire deviner qu'elle l'avait reconnue. Le médecin avait si fortement recommandé qu'on lui épargnât tout ce qui pouvait l'émouvoir et surtout lui rappeler les impressions pénibles qu'elle avait eues avant sa maladie, qu'on n'osa lui faire aucune question; mais on vit bien qu'elle paraissait faire un effort pour réfléchir et se rappeler. Le lendemain elle demanda qui était la dame qu'elle avait vue.

Le nom de madame Grandville ne lui apprenait rien, mais elle se tut et ne demanda rien de plus.

Une après-midi, Charlot, qui s'ennuyait cruellement de sa soeur, se glissa dans la chambre que madame Charles venait de quitter pour rentrer un moment dans la sienne. Petite mère était toute tranquille dans son petit lit, les yeux ouverts et le regard naturel. Il s'approcha d'elle plus doucement qu'il n'avait coutume de faire, car il commençait à comprendre qu'elle avait besoin de ménagements. Elle voulut avancer sa main pour lui faire une caresse, mais elle n'en eut pas la force, la petite main retomba.

— Embrasse-moi, Charlot, dit-elle.

Il lui donna un baiser.

— Veux-tu rester un peu avec moi?

— Je veux bien, mais on me grondera. Ils disent toujours qu'il faut te laisser tranquille… Je m'ennuie tant, Petite mère!…

Les lèvres pâles de la malade s'entr'ouvrirent pour répondre, mais elle ne dit rien et regarda Charlot d'un air de compassion.

Ils restèrent un moment silencieux. Charlot se balançait d'un pied sur l'autre, incapable qu'il était de se tenir tranquille malgré sa bonne volonté. Petite mère, qui sentait que ce mouvement faisait tourner sa tête si faible, fermait les yeux pour ne pas le voir.

Au bout de deux minutes qui avaient paru bien longues à Charlot, elle lui dit:

— Qui m'a donné ce beau lit, le sais-tu?

— Mais oui, cria Charlot joyeusement, c'est elle, la "petite dame". — Elle a envoyé le lit et du vin, et du bouillon, et sa maman est venue te voir, et madame Perlet a dit que c'étaient des personnes bien comme il faut.

— La petite dame!… répéta la malade de sa voix faible.

Encore un silence, puis elle reprit:

— Charlot, est-ce qu'elle a dit?…

Elle ne put s'expliquer mieux, mais Charlot comprit.

— Elle a dit, répondit-il, qu'elle t'avait donné la pièce de cinquante centimes en or.

Petite mère referma les yeux. C'était une joie si intense de savoir qu'elle n'était plus accusée de vol que, si elle l'avait sentie dans sa plénitude, elle n'aurait pas pu la supporter.

Las du silence qui avait recommencé et n'osant pourtant le rompre, Charlot quitta la chambre. Lorsque madame Charles entra, la petite malade était paisiblement endormie, les mains sur sa poitrine, les lèvres entr'ouvertes par un demi-sourire. Elle avait une apparence de calme et de bien-être si complet que la vieille dame se dit en la regardant:

— Comme elle paraît mieux! Voilà la première fois que je la vois dormir d'un aussi bon sommeil.

Le lendemain madame Perlet était dans cette loge qu'elle devait bientôt quitter, lorsqu'une figure jeune et souriante lui apparut.

— Est-ce ici que demeure une petite fille qu'on appelle Petite mère?

— Oui, sans doute, mais que lui voulez-vous? La pauvre enfant est bien malade.

— Bien malade!… répéta Sylvanie, car c'était elle, on l'a deviné, — mais pas dangereusement pourtant?…

— Si dangereusement que ce n'est que d'aujourd'hui qu'on espère la sauver. Que lui voulez-vous?…

— Pauvre petite! qu'est-ce qui l'a rendue malade?

— J'ai idée que c'est le chagrin… On l'a accusée de vol… La pauvre enfant a trop souffert. L'injustice fait tant de mal!…

Madame Perlet parlait avec une certaine âpreté, oubliant qu'elle avait eu sa part dans cette injustice.

Sylvanie avait pâli et regardait la concierge d'un air consterné.

— Pauvre Petite mère! dit-elle. Comment avons-nous pu la soupçonner!… La croix est retrouvée de ce matin. Je suis venue le dire sans perdre une minute.

— Ah! dit madame Perlet en regardant attentivement la jeune fille, c'est donc vous, Sylvanie… Vous auriez bien pu prendre la peine de retrouver votre croix un peu plus tôt. Ca nous aurait épargné bien des tracas, et à cette pauvre enfant une maladie qui n'a pas encore dit son dernier mot.

Sylvanie aurait volontiers pleuré en écoutant ces paroles, et pourtant il n'y avait pas eu de sa faute dans tout cela; elle ne pouvait se faire de reproches.

— Ecoutez, Madame, dit-elle, je vais vous raconter comment les choses se sont passées. Lorsque je revins à la maison après avoir confié les deux enfants à madame Nanette pour les ramener, je m'aperçus que je n'avais plus ma croix d'or. Il me semblait bien être sûre que je ne l'avais pas revue depuis le moment où je la leur avais montrée la veille, mais je voulais pourtant espérer qu'elle s'était perdue en chemin, ou peut-être dans la cour de la ferme lorsque j'avais mis les enfants sur la charrette. En dépit de ma grand'mère, qui soutenait que c'étaient eux qui l'avaient prise, j'ai refait le chemin en cherchant partout et je suis allée demander à la ferme si personne ne l'avait vue. Nous avons encore cherché tout le jour sans rien trouver, et il m'a bien fallu croire que les autres avaient raison. Madame Nanette a dit qu'elle retrouverait les petits voleurs et qu'elle me rapporterait ma croix si elle était encore entre leurs mains. Vous comprenez que lorsque le lendemain elle est venue nous dire qu'ils l'avaient vendue pour une pièce de dix francs nous n'avons plus eu aucun doute; j'ai regardé ma croix comme entièrement perdue, et je n'ai plus fait de recherches. Je n'y pensais plus guère, car on se console assez vite de ces malheurs-là, quand tout à coup, ce matin, en nettoyant l'étable de ma chèvre, je vois briller quelque chose, je le ramasse… c'était ma croix d'or à moitié couverte de terre. Je ne savais comment m'expliquer cela, mais je me suis souvenue tout à coup que j'avais pris une brassée de foin, qui avait servi de lit aux enfants, pour l'apporter à Brunette; sans doute la croix y était tombée, et comme elle était légère elle s'y est perdue et n'a été retrouvée que lorsque le foin a été mangé. Heureusement encore que ma chèvre ne l'a pas avalée avec sa provende… Mais que cette pauvre petite en ait tant souffert, voilà ce qui fait mal!…

Le récit de la jeune fille avait adouci madame Perlet. Dans de telles circonstances il eût été vraiment impossible que Petite mère ne fût pas soupçonnée, surtout par des personnes qui ne savaient rien d'elle. Elle offrit une chaise à Sylvanie et lui donna quelques détails sur la maladie de l'enfant.

— Elle est mieux aujourd'hui; elle reconnaît tout le monde et parle même un peu. Peut-être que ça lui fera plaisir de vous voir, car elle nous a parlé de vous et de votre jolie chèvre, mais il ne faut pas la faire causer, elle est encore trop faible.

— Vous pouvez compter sur moi, répondit la jeune fille.

Elles montèrent ensemble. Madame Perlet n'avait pas revu la malade depuis que, au lever du soleil, elle l'avait laissée assoupie pour aller faire son ouvrage. Elle trouva un grand changement. Madame Charles l'avait lavée, lui avait mis du linge propre, sa tête était soulevée par un oreiller; elle avait vraiment l'air en convalescence.

Elle sourit et ses joues se colorèrent faiblement lorsqu'elle aperçut Sylvanie qu'elle reconnut aussitôt. Celle-ci s'approcha pour l'embrasser. Elle était tout émue en voyant à quel point quelques jours de maladie avaient changé cette petite figure déjà si chétive.

Petite mère fixa sur elle ses grands yeux sérieux.

— Je n'ai pas pris la croix d'or, dit-elle.

— Je le sais, je le sais, ma petite. La croix d'or est retrouvée depuis ce matin. Je sais maintenant que c'est moi qui l'avais perdue.

Petite mère se laissa retomber comme lorsqu'elle avait appris que la "petite dame" était retrouvée. Il semblait que la joie fût toujours trop forte pour elle, et qu'elle pût moins bien la supporter que le chagrin.

Alors Sylvanie s'assit auprès d'elle et, prenant sa main dans la sienne, elle commença à lui parler doucement, très doucement et très tranquillement, de la chèvre, du jardin, des fleurs des prés et de tout ce qui pouvait l'intéresser sans l'agiter. Charlot était entré et avait pris place sur les genoux de la visiteuse.

— Vous ne savez pas, dit-il tout à coup. Petite mère a dit que la croix d'or est au cou de la chèvre.

On rit de cette idée. Petite mère ne se rappelait pas l'avoir dit, mais on lui expliqua que c'était un de ses rêves de fièvre, et elle sourit aussi. Sylvanie raconta de nouveau à Charlot où elle avait retrouvé la croix.

— Tu vois, dit-elle, que si elle n'était pas au cou de la chèvre elle était au moins bien près d'elle.

— Alors nous ne l'avions pas volée!… s'écria le petit garçon.

On rit encore, mais toujours sans bruit pour ménager la malade; puis Sylvanie se leva en disant qu'elle devait s'en aller de peur de lui faire du mal; mais avant cela elle se pencha vers elle pour lui dire quelques mots tout bas, et la petite figure pâle s'illumina joyeusement.

Qu'étaient-ce donc que ces paroles que personne n'avaient entendues, sinon Petite mère?

— Quand tu seras plus forte, avait dit Sylvanie, je reviendrai et je t'emmènerai avec moi, afin que tu puisses boire du lait de ma chèvre et respirer le bon air des bois.

Quelle joie avait brillé dans les yeux de l'enfant! mais une inquiétude vint bien vite la troubler.

— Et Charlot?… demanda-t-elle.

— Il viendra aussi, naturellement. Je sais bien que sans lui tu ne pourrais pas être heureuse.

Après cette visite, Petite mère dormit profondément pendant plusieurs heures. Lorsqu'elle se réveilla il faisait presque nuit; elle crut d'abord qu'il n'y avait personne auprès d'elle, mais elle s'aperçut bientôt que Charlot dormait aussi, la tête appuyée sur son lit. Elle se souleva pour le regarder et vit qu'il avait sur ses joues deux grosses larmes à demi-séchées et que sa respiration était précipitée comme lorsqu'on a pleuré.

— Pauvre Charlot! pensa-t-elle, madame Perlet est bien bonne pour lui, mais je lui manque… Il s'ennuie de moi…

Et elle se mit à le caresser doucement.

Le contact de cette main familière réveilla le petit dormeur; il regarda autour de lui d'un air étonné, puis s'écria joyeusement:

— Petite mère, es-tu guérie?

— Je suis beaucoup mieux, mon chéri.

— Ah! je suis bien content! Maintenant je pourrai rester avec toi… on ne me chassera plus toujours. Je serai bien sage, Petite mère, je ne veux pas te faire de peine, je veux te soigner… Si tu savais comme je prendrai soin de toi quand je serai grand!… Je te porterai quand tu seras fatiguée, et je te donnerai tout ce que j'aurai…

— Tu es gentil, dit Petite mère plus touchée qu'elle ne pouvait l'exprimer.

— J'étais bien triste sans toi… Je voulais toujours monter, mais on disait: Non, non, tu lui ferais du mal. Et j'ai entendu la vieille dame qui disait qu'il ne fallait pas me laisser venir près de toi parce que j'étais égoïste… Est-ce vrai, Petite mère, que je suis égoïste?…

Elle ne pouvait pas dire non, elle ne voulait pas dire oui…
Elle répondit donc:

— Tu ne le seras plus, Charlot.

— Qu'est-ce que c'est que d'être égoïste?

Petite mère réfléchit. Elle n'avait là-dessus qu'une idée très-confuse.

— Je ne sais pas bien, dit-elle, mais ce n'est pas joli.

— C'est peut-être quand on prend tout pour soi? reprit le petite garçon éclairé par sa conscience.

— Oui, peut-être…

— Je n'ai pourtant pas été égoïste quand je t'ai apporté mon chocolat, tu sais?… le premier jour que tu étais malade. Et tu n'as pas voulu le manger!… C'était vilain, Petite mère.

— Je ne me rappelle pas, Charlot.

— Oh! que si… tu fermais la bouche, comme ça!… Et pourtant tu savais bien que ça me ferait plaisir si tu le mangeais…

Petite mère ne trouva rien à dire pour sa défense; elle ne se souvenait pas de ce vilain trait dont on l'accusait, mais elle était toute disposée à reconnaître qu'elle aurait dû consentir à quoi que ce fût pour faire plaisir à Charlot.

La conversation commençait à la fatiguer, le petite garçon lui-même s'en aperçut.

— Ecoute, dit-il, je vais te donner de ton bon vin. Madame Perlet dit que ça te fait tant de bien. Où est la bouteille? Ah! la voilà… Tiens, j'en verse un plein verre… Bois-le…

— Non, non, Charlot, on ne m'en donne que le fond du verre, une cuillerée seulement à la fois. Je ne pourrais pas en boire tant que ça. Oh! je t'en prie!…

Il n'écoutait rien, et approchant le verre plein des lèvres de sa soeur, il menaçait de le lui verser dans le gosier si elle ne voulait pas l'avaler de bonne grâce. C'était ainsi que Charlot entendait tenir sa promesse de la soigner si bien. Heureusement madame Charles survint au moment où la pauvre petite allait céder, ne pouvant plus lutter, même d'une manière passive, en tenant les lèvres serrées. Charlot fut grondé, renvoyé, et alla pleurer à sa place favorite sur l'escalier. Il avait beaucoup fatigué sa soeur qui eut une moins bonne nuit. Malgré cela elle était mieux le lendemain et elle demanda instamment qu'on permît à Charlot de venir s'asseoir auprès d'elle. Madame Charles se fit prier. Elle ne pouvait comprendre quel plaisir Petite mère trouvait à la société de ce méchant garçon, et lui offrit à la place celle de son chat qui, au moins; ne la fatiguerait pas.

— Je veux bien qu'il vienne sur mon lit, répondit Petite mère, mais je veux aussi Charlot.

— Non, dit la vieille dame avec décision, je n'exposerai pas cette pauvre bête à la méchanceté de ce petit drôle. Il faut choisir… l'un ou l'autre, mais pas tous les deux.

— Alors, je veux mon Charlot. Il est si triste sans moi! ajouta-t-elle d'un air suppliant.

Madame Charles, un peu scandalisée de ce choix, alla appeler Charlot et se retira dans sa chambre avec son chat. Les deux enfants se retrouvèrent avec joie. Petite mère était bien plus en train de causer que la veille; elle questionna Charlot sur tout ce qui s'était passé depuis sa maladie, en particulier sur les visites de la maman de la "jolie petite dame".

— Ah! dit-elle, lorsque Charlot lui eut raconté tout ce qu'il savait, maintenant je sais que le bon Dieu nous entend quand nous prions. Tu vois, Charlot, il leur a dit à tous que je n'avais pas pris la croix d'or…

— C'est vrai… dit le petit garçon d'un air réfléchi. Je voudrais bien savoir où il demeure.

— Il paraît qu'il nous connaît bien, lui, puisqu'il nous entend… Je voudrais savoir s'il sait mon nom et le tien, Charlot, et s'il connaît nos figures…

— C'est bien sûr qu'il sait nos noms, répondit Charlot, sans ça comment aurait-il pu dire aux gens: Petite mère n'a pas volé la croix d'or?

— C'est vrai… Eh bien, maintenant, je vais lui demander que le père soit guéri et qu'il revienne.

— Madame Perlet a dit qu'elle irait le voir, avec moi, dimanche, reprit Charlot. Mais j'aimerais mieux y aller avec toi, Petite mère.

— Peut-être que je ne serais pas encore assez forte, Charlot. Je ne crois pas que je pourrais marcher très loin.

— Je te porterai quand je serai grand, tu sais…

— Oui, mais dimanche tu ne seras pas encore grand.

— Je suis pourtant un peu grand, répliqua le petit garçon, se levant et se tenant droit comme un fusil. Tu verras, tu verras, Petite mère, comme nous serons heureux quand je serai tout à fait grand. Tu ne sais pas comme je serai gentil!…

— Tu es déjà bien gentil à présent, mon Charlot.

Et là-dessus ils s'embrassèrent.