XXI
Quelque jours s'étaient écoulés et un grand changement avait eu lieu dans la pauvre maison. La famille Perlet avait quitté la loge et s'était installée dans une maison voisine. Le cordonnier avait retrouvé un peu de travail et sa femme faisait un petit ménage; ils avaient emmené Charlot dans leur nouvelle demeure et partageaient avec lui le peu d'air respirable et le morceau de pain qu'ils possédaient.
— Là où il y a assez pour six, il y a assez pour sept, disait le père.
Cette maxime a cours parmi les pauvres, mais, si elle y est souvent mise en pratique, ce n'est pas sans qu'il en résulte des privations. Pour faire la part du septième il faut bien rogner un peu celles des six autres, et chacun sait que, dans une famille, ce n'est pas aux plus petits que l'on ôte volontiers le pain de la bouche.
Vous avez souvent vu, en peinture du moins, un nid où tous les oisillons tendent à la fois leur bec affamé au père qui leur apporte la nourriture. La table qui rassemblait trois fois par jour la famille du cordonnier ressemblait beaucoup à ce tableau classique… Les oisillons étaient très affamés et le père, hélas! ne rapportait qu'un bien petit vermisseau; mais la bonne humeur et la confiance en Dieu assaisonnaient le chétif morceau de pain, et personne ne se plaignait. La mère elle-même faisait taire ses soucis. Ne savaient-ils pas tous que des temps meilleurs viendraient?… Personne ne songeait à trouver que Charlot fût de trop. On l'aimait bien d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas toujours aimable, et madame Perlet avait pour lui plus d'indulgence que pour ses propres enfants. "Pauvre petit, il n'a pas eu de mère," disait-elle lorsqu'il faisait quelque sottise. Quant à Petite mère, depuis qu'elle l'avait soignée et lui avait sacrifié plus d'une nuit de sommeil, elle l'aimait comme la prunelle de ses yeux.
Les nouveaux occupants de la loge n'étaient nullement aimables. Ils étaient de la race des concierges hargneux et rageurs, de vrais chiens de garde. Lorsque Charlot passait pour aller auprès de sa soeur on trouvait toujours moyen de lui dire quelque chose de désagréable; tantôt il apportait de la boue à ses souliers, tantôt il se mettait dans le chemin de la concierge qui balayait; jamais un mot amical, ou tout au moins bienveillant. Le pauvre petit passait aussi vite que possible, tâchant de ne pas être aperçu. L'absence des Perlet avait bien changé la maison, surtout pour ceux des locataires à qui le souci du loyer pesait le plus lourdement. Si Charlot avait moins que tout autre trouvé grâce devant leurs yeux, c'est qu'ils savaient bien que son père était à l'hôpital et le paiement du terme de juillet n'était rien moins qu'assuré.
Ces terribles concierges avaient, en outre, un grand défaut: ils n'aimaient pas les chats plus que les enfants. Le Charlot à queue était aussi malmené que le Charlot à deux jambes. Il avait reçu maints coups de balai, et même une fois tout un seau d'eau sale sur sa belle fourrure fauve. Je vous laisse à penser si madame Charles avait trouvé le procédé de son goût.
Il régnait dans toute la maison un esprit de mécontentement et d'hostilité contre les nouveaux occupants de la loge.
Un matin Charlot entendit en passant des miaulements aigus. Il voulait se hâter de monter sans être aperçu, mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux le retint cloué à sa place. Son ennemi, le chat bien-aimé de la vieille dame, était pendu par les pieds de derrière à une ficelle et le neveu de la concierge, un garçon de quatorze ans qui venait l'aider le matin, frappait à tour de bras avec une baguette le pauvre animal qui miaulait à fendre le coeur et se tordait convulsivement… Oh! si sa maîtresse avait pu le voir!…
Charlot, n'écoutant que son indignation, se précipita sur le jeune garçon, et l'empoignant tout à coup par les jambes, au moment où il s'y attendait le moins, il le fit tomber tout de son long. Alors, voyant bien qu'il ne pouvait rien de plus contre un adversaire beaucoup plus grand et plus fort que lui, il s'enfuit en criant de toutes ses forces. Le méchant garçon s'était relevé et le poursuivait dans l'escalier. Le pauvre chat était resté suspendu; il ne recevait plus de coups, mais sa position n'en était pas moins très pénible pour un animal accoutumé à ses aises.
Charlot courait toujours et lorsque, arrivé au milieu du second étage, il se vit sur le point d'être atteint par le gamin furieux, il cria de tout son gosier:
— Madame Charles, ils tuent votre chat!
La porte de la bonne dame se trouvait ouverte. Elle entendit ces paroles sinistres et se hâta d'accourir. Plusieurs personnes sortirent de leurs chambres attirées par les cris, et arrachèrent le pauvre Charlot des mains du méchant gamin qui le frappait impitoyablement.
— Où est-il? où est-il?… criait la vieille dame toute bouleversée.
— Dans la loge, répondit Charlot, pendu à une ficelle.
Il n'y avait pas rhumatisme qui pût empêcher madame Charles de descendre avec une rapidité dont elle-même ne se croyait plus capable. Arrivée à la loge elle trouva son chat pendu, comme Charlot le lui avait dit. Heureusement c'était par les pieds, en sorte qu'il ne courait aucun danger pour sa vie. Mais comme il miaulait et comme il tremblait!… D'une main aussi tremblante que l'était la pauvre bête elle-même, sa maîtresse essayait vainement de la détacher, lorsque la concierge rentra. Sa vue redoubla l'indignation de la vieille dame qui, étant parvenue à défaire le noeud, prit son chat dans ses bras, et se retournant vers la nouvelle venue:
— Votre loge est donc un coupe-gorge?… lui dit-elle, on y tue les pauvres bêtes sans défense!…
— Voilà bien du bruit pour rien, répliqua la concierge. Quel mal ça lui faisait-il à cet animal? D'ailleurs ce n'est pas moi qui l'avais attaché là.
— Non, mais votre neveu ne le ferait pas sans votre permission.
C'est odieux, Madame; je me plaindrai au propriétaire, Madame…
Vous haussez les épaules… Eh bien, je vous citerai en police
correctionnelle, Madame.
— Comme il vous plaira, Madame. Un procès parce qu'un petit garçon a fouetté un chat, ce sera du nouveau.
— Mais c'est mon chat, Madame, et personne n'a le droit de le toucher…
— Alors gardez-le dans votre chambre, Madame, et personne ne le touchera.
Toute la maison était rassemblée sur l'escalier et l'on riait de bon coeur de cette scène, mais au fond tout le monde était pour madame Charles, car personne n'aimait la nouvelle concierge et son polisson de neveu.
Bientôt le calme se rétablit, chacun rentra chez soi. Madame Charles emporta Minet toujours tremblant dans ses bras, et la concierge, restée seule avec son neveu, lui administra une paire de soufflets pour le remercier de lui avoir attiré des ennuis. Charlot s'était réfugié auprès de sa soeur.
Lorsque madame Charles eut fait prendre un peu de lait à son chat, lorsqu'elle l'eut vu, tout à fait calmé, s'endormir sur son édredon, elle se souvint de sa petite malade.
— Oh! madame Charles, s'écria Petite mère en la voyant entrer, voyez comme il saigne, mon pauvre Charlot!
Et en effet il avait reçu un coup de poing qui lui avait mis la figure dans un lamentable état.
Alors madame Charles se souvint que c'était Charlot qui l'avait appelée au secours de son chat, et que c'était pour ce précieux animal qu'il avait été battu. Son coeur se réchauffa et s'attendrit pour lui; elle le lava avec de l'eau fraîche, elle mit une compresse sur le nez malade… et elle alla lui chercher… devinez-vous?… une tasse de lait!…
Alors Charlot, bien restauré, raconta en détail son aventure. Il n'était pas peu fier du rôle qu'il avait joué dans cette affaire, et Petite mère l'admirait de tout son pouvoir.
— N'est-ce pas qu'il a été courageux? demanda-t-elle à madame Charles. Ce grand garçon… il est beaucoup plus fort que Charlot… il aurait pu lui faire beaucoup de mal. Et puis vous voyez bien maintenant, madame Charles, qu'il n'est pas méchant pour les bêtes.
— Non, j'aime beaucoup le chat maintenant, dit Charlot qui avait un sentiment très vif de ses vertus nouvellement acquises. Quand je serai grand je lui donnerai du lait. A présent je n'ai plus besoin de compresse, mon nez ne me fait presque plus mal… Ah! quand je serai grand, comme je le rosserai, ce vilain garçon!
— Ecoute, Charlot, quand tu passeras devant la loge, tâche qu'il ne te voie pas… il te battrait encore.
— Non, non, il n'oserait pas! s'écria le petit héros.
Ce jour-là Charlot avait grandi de dix pieds à ses propres yeux, et Petite mère le trouvait digne de toute son admiration. A partir de ce moment madame Charles le traita toujours avec égards et lui permit de rester dans la chambre tant qu'il voulait.
Tels étaient les incidents qui venaient distraire Petite mère pendant la première partie de sa convalescence. Le dimanche qui suivit l'aventure du chat elle eut une visite qui lui fit un bien grand plaisir. Céline, le petite fille aux tresses blondes et au grand tablier de cotonnade, était venue voir sa marraine et avait demandé en passant des nouvelles de sa petite protégée. Lorsqu'elle apprit que Petite mère était malade, elle alla demander à sa marraine, qui avait un jardin, un joli bouquet et elle le lui apporta. Céline était toujours gaie, toujours contente. Elle avait une robe neuve qui lui avait été donnée par une dame pour qui elle travaillait: sa grand'mère la lui avait taillée et elle se l'était cousue. Elle la portait ce jour-là pour la première fois, et sa marraine lui avait acheté une paire de bottines neuves.
Mais elle ne pouvait rester longtemps, elle demeurait si loin!… Lorsqu'elle fut partie la petite malade se sentait égayée par son joyeux babil et ses frais éclats de rire.
Et ce même jour, pour comble de bonheur, Charlot apporta de bonnes nouvelles du père. Il était beaucoup mieux; on espérait que dans deux semaines il pourrait revenir à la maison. Charlot avait beaucoup à raconter au retour de l'hôpital.
— Pense, Petite mère, dit-il, nous avons acheté une belle orange pour le père, pas à l'hôpital parce qu'elles sont plus cher, mais dans une boutique. Madame Perlet a dit comme ça: "Je ne suis pas bien riche, mais on n'aime pas à venir les mains vides." Et alors nous sommes allés dans la grande salle, et le père nous a parlé, et il a tout de suite demandé: "Où est Petite mère?" Madame Perlet a dit comme ça: "Elle est un peu malade, mais ça ne sera rien." Alors moi j'ai dit: "Non, elle est très malade… mais elle ne mourra pas, parce que, à présent, elle peut boire du bon vin et du bouillon." Alors madame Perlet m'a pincé le bras et elle a dit: "Laisse-moi donc parler, petit nigaud, qu'as-tu besoin d'inquiéter ton père?" Alors le père a dit: "Il faut me dire la vérité, madame Perlet: quand j'ai vu que personne ne venait me voir dimanche, j'ai bien pensé qu'il y avait un malheur." Alors on lui a raconté que tu avais eu tant de chagrins et que tu étais tombée malade… Et le père a dit… Attends, je veux bien me rappeler ce qu'il a dit…
Charlot, qui n'avait de sa vie fait un aussi long discours, reprit après un instant de réflexion:
— Il a dit comme ça: "Alors elle n'avait pas volé!…"
— Il le croyait!… dit Petite mère à demi-voix, mais avec un accent de tristesse profonde.
Au moment même où Charlot faisait à sa soeur son récit, madame Perlet racontait aussi à son mari ce qui s'était passé. Arrivée aux paroles qui avaient tant ému Petite mère, elle continua ainsi:
— Oh! Seigneur, que je lui ai répondu, la pauvre enfant! est-ce qu'elle serait capable de ça, elle qui n'a pas sa pareille dans ce monde pour le coeur et la bonne conduite. — Alors il a dit tout bas: "Ma pauvre Petite mère, ma pauvre Petite mère… moi qui l'ai soupçonnée! Je ne me le pardonnerai jamais. Ai-je été assez malheureux pendant ces quinze jours! Je ne le croyais pourtant pas tout à fait, mais j'avais peur. C'est si dur d'avoir faim, et puis je savais bien comme la petite aime ce gamin-là, et je me disais que peut-être pour lui… Ah! je m'en veux à présent d'avoir eu de pareilles idée!"
— Après ça, continua madame Perlet, je lui ai raconté la maladie de la petite, et il m'a remerciée de ce que nous avons pris soin d'elle et de Charlot. C'est un homme bien doux et bien comme il faut, mais il a encore l'air très-malade. C'est malheureux que nous ne soyons plus concierges de la maison, car nous aurions patienté pour son terme, tandis que, maintenant, on ne tiendra compte de rien… Comment est-ce qu'ils veulent, ces gens-là, qu'un homme qui est à l'hôpital depuis des semaines puisse payer son terme? Ce n'est pas raisonnable, en vérité… Enfin, nous lui nourrirons son petit jusqu'à ce qu'il puisse de nouveau travailler. Nous ne pouvons pas faire plus, n'est-ce pas?
— Non, dit le cordonnier, malheureusement.
— Il le rendra peut-être un jour à nos enfants.
— Si ce n'est pas lui, ce sera un autre; les braves gens ne sont pas rares en ce monde, ajouta M. Perlet.
— Il y en a aussi de très mauvais, reprit sa femme. Ces nouveaux concierges, par exemple… On dit…
— Allons! allons! Madame Perlet, je ne me soucie pas d'en rien savoir. On croit nous faire plaisir en disant du mal d'eux, comme si nous étions meilleurs parce qu'ils sont méchants! Ne nous mêlons pas de ce qui se passe dans cette loge, cela ne nous regarde plus. Nous avons bien de quoi nous occuper à notre propre besogne.
Madame Perlet se tut, comme elle faisait toujours quand son mari lui donnait une leçon, et elle commença à préparer la soupe du soir. Peu à peu tous les enfants rentrèrent. Charlot revint de chez sa soeur et la famille se rassembla autour de la table.
— M. Perlet, dit tout à coup Charlot en regardant autour de lui, c'est encore plus petit ici que dans la loge.
— A peu près la même chose. Pourquoi dis-tu cela, mon garçon?
— Pourquoi n'avez-vous pas pris une grande maison? demanda encore Charlot au lieu de répondre.
— C'est que, vois-tu, mon garçon, plus une maison est grande, plus on paie cher, et nous ne sommes pas bien riches, répondit le cordonnier en riant.
— Eh bien, dit Charlot avec sérieux, quand je serai grand je vous donnerai beaucoup d'argent.
— Merci, mon petit homme, et où le prendras-tu?
— Je ne sais pas, mais le bon Dieu a donné à Petite mère ce qu'elle lui a demandé, et moi je lui demanderai beaucoup d'argent.
— Ah! dit M. Perlet, cette prière-là, je ne te promets pas qu'elle sera exaucée.