I
Kiow, Smolensk, Moscou, Kazan (villes).
Voici d'abord comment l'auteur raconte son arrivée à Kiow, ville autrefois polonaise, où il fut transporté quelques jours après la malheureuse bataille de Maciciowice, livrée le 10 octobre 1794.
On me sépara sur-le-champ de mes compatriotes, et on m'enferma dans un bâtiment vieux et humide. Le factionnaire ne devait me parler sous aucun prétexte. L'officier à qui était confiée ma surveillance m'amena sa femme en me disant qu'elle me vendrait un bonnet fourré pour me garantir du froid; je me privai du dernier argent qui me restait pour faire cet achat.
Le sixième jour de ma captivité, on m'éveilla à minuit pour me jeter dans une kibitka (voiture) grande comme un coffre, garnie au dehors avec des peaux de bœuf, et au dedans avec du fer. Cette kibitka avait une petite ouverture qui servait à faire passer la nourriture qu'on me donnait. On me traitait avec une cruauté toute spéciale, on me regardait comme un grand criminel, et les horreurs du secret n'étaient pas suffisantes pour moi; je n'eus plus de nom, et on me désigna seulement par un numéro!
Je voyageai sept jours et sept nuits dans cette kibitka; mes blessures étaient encore saignantes, et je n'avais qu'un peu de paille pour reposer ma tête. A Smolensk, le peuple se pressait en foule pour voir ce qu'on avait pu renfermer dans ce coffre au-dessus duquel étaient assis deux soldats armés jusqu'aux dents; je fus déposé dans une grande chambre d'où j'entendais des gémissements et le bruit des armes. Après avoir franchi un long corridor, je fus poussé dans une espèce de niche, faiblement éclairée par une lampe, et gardée par plusieurs soldats. Le jour n'arrivait jamais jusqu'à moi, et les soldats ne proféraient pas une parole. Le sommeil m'abandonna complétement, et je vécus ainsi quatre semaines. Le quinzième jour, le commandant de la prison vint me visiter; ce commandant était un tigre à face humaine, et on l'avait chargé du martyre des Polonais; il me fit sortir de ma niche et me força à parcourir avec lui plusieurs rues de la ville; j'avais des vertiges, je marchais au hasard, je ne voyais rien, je pensais qu'on me conduisait à la mort. Enfin nous arrivâmes devant un grand bâtiment, et le commandant me dit que c'était le palais de la tzarine et que j'allais m'y divertir. On m'introduisit dans une salle où se tenaient des juges autour d'une table. On me fit asseoir, et on commença à m'interroger sur ma naissance, ma religion et les circonstances de ma vie. Voici les questions qu'on me fit, ainsi que mes réponses.
«Avez-vous prêté serment?
—Pendant vingt ans que j'ai été au service j'ai prêté serment plusieurs fois.
—Mais quel a été le dernier serment que vous avez prêté?
—Le dernier, le plus important, c'est celui où j'ai promis de donner à ma patrie jusqu'à la dernière goutte de mon sang, et où j'ai promis de supporter avec courage tous les tourments.
—Mais il ne s'agit point de cela. Dites-nous si vous avez prêté serment de fidélité à l'impératrice notre auguste souveraine?
—Le serment a été arraché par la force et la violence.
—Et vous n'attachez aucune importance à ce serment?
—L'amour de ma patrie me commande de l'oublier.»
A ces mots les juges se levèrent de leurs siéges et me firent ramener dans ma prison. Trois jours après je reparus devant les juges, qui m'adressèrent les questions suivantes:
«Qui vous a annoncé le mouvement révolutionnaire de Cracovie? Quels hommes étaient de connivence avec vous? et de qui avez-vous reçu des secours?
—Je ne puis répondre à ces questions; mais ce que je puis dire, c'est qu'aucun citoyen n'était de connivence avec moi, et que personne ne m'a donné de secours, car j'étais peu connu. En rejoignant mes compatriotes j'ai été guidé par l'amour de ma patrie; je suis militaire, j'ai fait mon devoir; je suis blessé, j'ai été fait prisonnier, et on me traite comme un criminel!»
On me fit écrire tout ce que j'avais dit, et on me transporta dans une vaste salle éclairée par quarante croisées et munie de quatre poêles. Le froid me saisit, et je tombai dangereusement malade; je demandai un confesseur, on me le refusa: je pensais que j'allais mourir sans me réconcilier avec Dieu, mais je n'étais qu'au commencement de mes épreuves!
Ma maladie fit en quelques jours des progrès si rapides qu'on eut enfin pitié de moi, et qu'on me transporta dans une chambre plus petite et plus chaude. Ma croisée, qui donnait sur le cimetière, était grillée, et de mon lit de douleur je voyais des enterrements et j'entendais le chant des popes (prêtres schismatiques).
Quoique mes jours fussent en péril, on me traitait avec la même rigueur. Pendant ma maladie, on amena plus de trois mille prisonniers polonais; la cruauté, les mauvais traitements qu'on exerça sur eux en firent périr la moitié. Le commandant, croyant que ma fin approchait, me dit que Szmigielski, mon ancien valet de chambre, se trouvait à Smolensk depuis trois mois.
Ce bon serviteur, après la bataille de Maciciowice, obtint un passeport de Souvaroff, général russe, réunit quatre cents ducats (ayant chacun onze francs de valeur), et se mit à parcourir le pays pour me chercher. Arrivé à Smolensk, il fut instruit de mon sort; il s'adressa au commandant, qui, après s'être fait payer son obligeance, lui permit de me voir. Notre joie fut au comble. Szmigielski n'avait dépensé que cent ducats dans ses voyages, et le reste servit à rendre ma position plus supportable. Après quatre mois de séjour à Smolensk, un ordre de Catherine II vint disperser les Polonais sur différents points. On me réservait, à moi, le plus rude châtiment, et l'on m'envoya au fond du Kamtchatka. Il fallut me séparer de mon brave valet de chambre, on m'y contraignit, et depuis lors je n'ai pu savoir ce qu'il était devenu.
Je partis la nuit dans une kibitka; un officier, quatre sous-officiers et quelques soldats m'escortaient. Nous voyageâmes cinq jours et cinq nuits sans nous arrêter.
On me fit traverser Moscou sans voir la ville, puis on me conduisit à Kasan, et de là à Irkoutsk (Sibérie). Dans le trajet de Smolensk à Irkoutsk, trois soldats de l'escorte moururent, et en voici la cause: comme ils étaient presque toujours dans un état complet d'ivresse, ils tombaient du haut de la kibitka où ils étaient assis; ces chutes donnaient des secousses affreuses à ma triste voiture, et sans mon sac de paille j'aurais eu la tête brisée.
Pendant mon séjour à Kasan, on me mit dans une chambre dont la croisée donnait sur la rue; je vis passer plusieurs de mes compatriotes, qui m'instruisirent des événements que ma captivité me laissait ignorer. Malheureusement on surprit bientôt mes intelligences avec le dehors, et l'on cloua des planches devant ma croisée. A travers la petite ouverture qui était pratiquée dans ma kibitka, je vis, sur la route de Kasan à Tobolsk, une grande quantité d'hommes marqués au front et à qui on avait coupé le nez.
Un jour, je me sentis tellement malade que je demandai à l'officier de nous arrêter pendant quelques heures; il me répondit que si je mourais il porterait mon cadavre à sa destination, et que si l'escorte était arrêtée par des brigands pour me délivrer, il avait ordre de me tuer avant qu'on s'emparât de moi.