II
Nijni-Oudinsk (ville).—Irkoutsk (ville).—Kiringa (colonie).—Yakoutsk et Okhotsk (villes).—Générosité d'un marchand.—Embarquement.—Naufrages.—Iles Kouriles.
J'arrivai à Nijni-Oudinsk dans un état de souffrance impossible à décrire. Après avoir pris un peu de repos, nous nous remîmes en route, et nous arrivâmes à une colonie distante de 300 werstes (60 lieues) de Irkoutsk. Là on joignit à notre convoi cinq Polonais, dont l'un était le dominicain de Minsk (religieux), et les quatre autres, de pauvres gentilshommes des environs d'Oszmiana, ville de Lithuanie. Ces derniers étaient innocents de tous délits politiques; mais comme ils portaient le nom de riches magnats, qui avaient été arrêtés et qui s'étaient rachetés, on avait pris les pauvres en compensation.
La nuit suivante, au moment où tout était prêt pour le départ, l'officier fit semblant d'avoir des attaques de nerfs; il avait été volé, disait-il; on lui avait pris son portefeuille avec tout l'argent destiné pour notre voyage; ces sommes lui étaient confiées par le gouvernement, et il pleurait, il se roulait et s'agitait comme un possédé. L'officier, avant la nuit, avait enfoui le portefeuille sous terre, et pour qu'on n'eût aucun soupçon, il joua la comédie que je viens de rapporter. Mais, non content des attaques de nerfs, il alla faire sa déposition aux autorités; il exigea qu'on visitât ses effets et les nôtres; on ne trouva rien, bien entendu; seulement l'un des juges-instructeurs vola une montre au pauvre dominicain. L'officier se fit donner des certificats par les marchands de la ville, qui constataient que ce genre d'accident était très-fréquent. Le gouvernement renvoya de l'argent, et nous voyageâmes plus vite pour regagner le temps perdu.
Après cinq mois de voyage, nous arrivâmes à Irkoutsk; cette ville est baignée par le fleuve d'Angora, qui prend sa source dans les montagnes de la Chine. Le commandant de la ville vint au-devant de nous, et à l'instant tous les prisonniers furent séparés. On me logea chez un marchand, et je me serais cru en paradis si je n'avais été prisonnier.
Le commandant était plein de compassion; chaque jour il m'envoyait des mets de sa table. Un médecin vint me voir; il me saigna et me donna quelques médicaments en me recommandant de les ménager, car plus loin, disait-il, je ne trouverais ni médecin ni médicaments. Il me demanda ce que je prenais le matin. Je lui dis qu'autrefois je prenais du café, mais que j'en avais oublié le goût, tant il y avait longtemps que je n'en avais pris. Au moment de mon départ, il m'envoya un grand sac de cuir, bien attaché, en disant que je pourrais me servir des plantes médicinales qu'il contenait. Quelle fut ma surprise lorsque, plus tard, en ouvrant le sac, j'y trouvai du café moulu et un pain de sucre! Ces deux denrées coûtent très-cher à Irkoutsk.
De son côté, le commandant vint me souhaiter un bon voyage, et m'offrit une belle fourrure de cerf, qui fut mise dans ma kibitka; je lui témoignais mon étonnement, car la saison était chaude et le froid semblait éloigné; mais il me dit que dans les contrées que j'allais parcourir, l'atmosphère était toute différente, et qu'après quelques jours de route je sentirais le froid. En effet, cette fourrure me fut de la plus grande utilité.
Après avoir traversé des déserts, nous arrivâmes à une colonie appelée Kiringa. On me donna une chambre assez commode, dont les fenêtres, au lieu de vitres, avaient du mica aussi transparent que du verre. En examinant cette fenêtre, je vis des vers écrits en russe, et tracés par la main de la princesse Menzikoff, qui avait accompagné son mari dans son exil, et qui mourut de désespoir, vers le milieu du XVIIIe siècle.
Plus tard, on me conduisit à Yakoutsk; je passai l'hiver et le printemps dans cette ville, où je trouvai le colonel S..., connu par ses atrocités. Après avoir commis bien des crimes en Pologne, il obtint de se faire nommer commandant de Yakoutsk.
Je rencontrai un jour à dîner, chez le commandant, plusieurs de mes compatriotes; mais dès que la saison le permit, on nous sépara pour nous envoyer dans différentes directions.
Notre convoi se composait de quatre mille chevaux; on m'en donna quatre pour mon usage. Le trajet que nous devions parcourir de Yakoutsk à Okhotsk était de 3,000 werstes (650 lieues de France), et cependant là n'était pas le terme de notre voyage. Il n'y avait aucune route tracée; tout l'espace était coupé par des vallées, par des côtes escarpées ou par quelques ruisseaux bien rares. Des ossements de chevaux qui avaient été dévorés par les ours, servaient de signes de parcours. Le prince Mischinskoï, qui venait d'être nommé commandant d'Okhotsk, faisait partie de notre convoi, ainsi que plusieurs marchands; nous avions aussi des militaires. Le prince, qui était dur et impertinent avec tout le monde et qui manqua à plusieurs des nôtres, se vit tout à coup abandonné de tous; force lui fut de faire des excuses; car en voyageant seul il aurait pu être dévoré par les ours.
Sur les bords de l'Aldon se trouvait un cimetière où nous remarquâmes plusieurs tombes dont les inscriptions portaient le nom d'un voyageur ou d'un exilé. En côtoyant la mer, nous nous approchâmes d'Okhotsk.
Le commandant prit à l'instant possession de sa nouvelle autorité, et les habitants se prosternèrent devant lui comme devant une divinité. J'espérais, d'après ce qu'il m'avait dit, être traité avec quelque douceur; mais on me mit dans une cabane de matelots, et sous leur surveillance.
Okhotsk est bâti sur un banc de sable, entre la rivière d'Okhota et la mer. Cette ville se compose, en tout, d'une soixantaine de maisons habitées par des courtiers, des marchands, des employés du gouvernement, et quelques matelots qui construisent les bâtiments. Il y a une église schismatique et un pope. Quand la mer refoule les eaux de l'Okhota, les maisons sont submergées.
Le commandant me permit de me promener souvent au bord de la mer, pour que je m'habituasse à l'air humide.
Un jour, dans une de mes promenades solitaires, je m'assis sur un tronc d'arbre renversé, et je me mis à contempler cette majestueuse nature. Tout à coup j'aperçus un jeune homme, beau, élégamment vêtu, qui venait dans ma direction. Sa vue produisit sur moi une si étrange impression, que je crus un moment qu'il sortait du fond des eaux. Cet homme, en m'approchant, me demanda à quelle nation j'appartenais. «A la plus malheureuse, répondis-je.—Vous êtes donc Polonais,» me dit-il. Puis il ajouta: «Je connais la Pologne; je m'intéresse à sa cause... Je suis marchand et envoyé par la chambre de commerce d'Irkoutsk pour expédier des marchandises par l'Océan; ensuite je reviendrai en Russie. Si vous avez une famille et des amis, écrivez-leur, et je vous promets que vos lettres leur parviendront. En vous faisant cette offre, je ne me dissimule pas les dangers auxquels je m'expose; mais le profond intérêt que vous m'inspirez l'emporte sur tout. En rentrant chez vous, vous trouverez tout ce qu'il faut pour écrire; vos gardiens seront payés par moi, ainsi ils ne vous trahiront pas.» Il me fit plusieurs questions, puis il me dit: «Ne faisiez-vous pas partie d'un complot contre la vie de Catherine II? jamais on n'a envoyé de prisonniers dans ce pays.» Je répondis que non, et que tout mon crime était d'avoir été plus zélé et plus dévoué que beaucoup d'autres. A mon tour, je lui demandai s'il connaissait le sort qu'on me réservait. «Non, me dit-il, car la terre finit ici; cependant comme il existe une presqu'île qu'on appelle le Kamtchatka, il serait possible que vous fussiez envoyé jusque-là. Peut-être la Providence vous délivrera-t-elle un jour; mais que d'incertitudes!»
Ce brave marchand me donna un sac de tabac à fumer, ce qui est très-précieux dans ces contrées; puis un sac de biscuits et quelques bijoux de peu de valeur. Il me conseilla d'acheter des bijoux le plus que je pourrais, me disant que l'argent ici n'était rien, et que les objets fabriqués étaient tout. Il prit mes lettres, qui parvinrent en Pologne. J'avais adressé, par cette précieuse occasion, une pétition à Catherine II; ce fut Paul Ier qui la reçut, car Catherine n'était plus. Cette pétition me rendit à la liberté; mais je n'en reçus la nouvelle qu'un an après.
Avant de partir pour le Kamtchatka, car c'était là le lieu de ma destination, j'achetai une quantité de petits bijoux; mes deux années de solde de prisonnier, que je venais de toucher, m'avaient mis à même de faire ces achats. Hélas! tout fut perdu dans un naufrage.
Le moment de partir était venu: deux vaisseaux quittèrent d'abord la rade, l'un pour la Nouvelle-Hollande, et l'autre pour l'île Saint-Élie.
La matinée était belle et sereine; le soleil éclairait l'horizon; le vent soufflait de terre, tout semblait favoriser la sortie du port. Mais à peine les embarcations avaient-elles fait deux milles, qu'un orage s'éleva; deux chaloupes furent submergées, quinze hommes périrent et quinze autres se sauvèrent à l'aide des cordes qu'on leur avait jetées d'un bâtiment. Le lendemain, les flots rapportèrent les cadavres.
Quel triste augure pour moi, qui regardais ce spectacle, et qui allais m'embarquer dans quelques heures!
Le bâtiment qui devait m'emmener mit à la voile, et je partis. Ce bâtiment, qui appartenait à la compagnie d'Irkoutsk, allait à la découverte de nouveaux pays, et devait faire un grand achat de fourrures. Notre équipage se composait de quatre-vingts hommes. Un matelot était commis à ma garde. Cet homme avait été capitaine; mais on l'avait dégradé parce qu'il avait perdu une chaloupe dans la guerre de Suède. Je lui abandonnais, chaque jour, ma portion de viande et de poisson, car je dînais avec les marchands; mes procédés l'attachèrent à moi, et c'est à lui que je dus mon salut.
Au moment où les voiles déployées poussaient au large, le vaisseau rencontra un fragment de rocher; le choc fut si violent, que plusieurs passagers furent renversés, et d'autres seraient tombés à la mer, s'ils ne s'étaient cramponnés aux cordes. Nous passâmes un jour et une nuit, tantôt avançant, tantôt reculant; enfin, après huit jours d'incertitude, nous perdîmes de vue le port. Il m'était impossible de dormir, et je souffrais cruellement de cette insomnie, quand mon matelot eut l'idée de me faire donner un hamac; je me mis dedans, et je parvins à trouver le sommeil.
Deux Kamtchadales moururent le même jour, et on leur fit les cérémonies en usage sur mer. Le pope lut les prières; puis les morts furent placés dans des sacs de cuir remplis de pierres, et on les jeta dans la mer l'un après l'autre. Le temps était redevenu si calme à ce moment, que le vaisseau était presque immobile. Nos yeux plongeaient dans l'abîme, et nous pûmes voir les animaux marins qui se disputaient les deux sacs et les deux cadavres. Pendant trois heures le vaisseau resta dans la même position. Quelques passagers nous dirent que ce calme plat annonçait que Dieu jugeait les morts.
Après le coucher du soleil, une brise légère enfla les voiles. Nous vîmes aussitôt la mer couverte de poissons: c'est un signe d'orage, dirent les matelots. A peine avaient-ils prononcé ces mots, qu'une vague nous frappa avec violence et renversa plusieurs des nôtres; puis les matelots virent un oiseau de terre qui s'était perché sur le mât. Nous commençâmes à nous alarmer sérieusement, parce que nous nous étions crus loin de terre. Un matelot grimpa au mât, s'empara adroitement de l'oiseau et lui cassa une aile; comme l'oiseau criait de toutes ses forces, les autres matelots prirent des cordes et en appliquèrent vingt coups à leur camarade, en disant que les divinités maritimes se vengeraient d'une cruauté inutile.
Les vagues enflaient d'une minute à l'autre; on hissa les voiles. Le capitaine ne pouvait prendre aucune direction; les vagues couvrirent bientôt le pont du vaisseau. On ne pouvait plus faire de feu, et nous étions mouillés, transis de froid et exténués de fatigue. Le capitaine pensa que nous étions près des îles Kouriles.
Nous restions depuis quarante-huit heures dans la même position, quand, au lever du jour, nous aperçûmes des rochers et des animaux de différentes espèces. Les vagues étaient moins furieuses; les matelots grimpèrent aux mâts sans savoir quel était le pays dont nous nous approchions.
Ce que nous craignions, c'était d'aborder dans une des îles du Japon, où tant de vaisseaux avaient péri. Le capitaine ordonna le sondage; le sondeur cria qu'il y avait quatre-vingts toises; un quart d'heure après, il n'y en avait que quarante. Le bâtiment allait donc inévitablement échouer; mais par bonheur les bords étaient sablonneux, et nous échouâmes sans trop d'avaries.
Le capitaine ordonna de jeter l'ancre; mais il était trop tard: le vaisseau échoua; les cordes se rompirent et les mâts se brisèrent. L'eau entra dans le bâtiment; bientôt nous allions être submergés! Plusieurs des nôtres se jetèrent à la mer pour essayer de se sauver, les femmes et les enfants périrent. Mon matelot, qui était fort et vigoureux, se saisit de deux pieux en fer, longs de six pieds; il m'en donna un, garda l'autre en me disant que nous leur devrions notre salut; puis il m'entraîna dans le magasin où l'on mettait les cordes et le goudron. Il se goudronna depuis les pieds jusqu'à la tête; il me fit la même opération, et je me laissai faire, confiant en son expérience. «Maintenant, me dit mon matelot, sortons d'ici et suivez-moi, et surtout obéissez-moi.» Il s'approcha d'un mât renversé, se mit à cheval dessus, me dit d'en faire autant et de ne pas lâcher le pieu qu'il m'avait donné. «A présent, ajouta-t-il, tenez-vous bien ferme: nous allons nous jeter à la mer.» Il n'y avait que trois pieds d'eau; mais nous aurions eu la plus grande peine à nous en tirer, parce que nos jambes entraient dans le sable; cependant il nous restait plus de mille pas à faire pour gagner la terre que nous voyions devant nous. Nos forces étaient tellement épuisées, que nous fûmes forcés de nous arrêter un instant. Nous regardâmes derrière nous, et nous vîmes que les vagues furieuses ébranlaient le vaisseau et arrivaient sur nous. Mon matelot, aussi expérimenté que courageux, enfonça mon pieu dans le sable, en fit autant avec le sien, et me dit de me cramponner à lui et de mettre un genou par terre. La vague passa par-dessus nos têtes, alla se briser sur le bord, et revint encore aussi impétueuse au-dessus de nos têtes. Je fus tellement étourdi, que je faillis abandonner mon pieu. «Le plus grand danger est passé, me dit mon matelot; il viendra bien encore une vague, mais celle-ci ne sera rien.» Tout se passa comme il l'avait prédit, et nous fûmes sauvés.
Je sentis enfin la terre sous mes pieds, et je m'assis, ou plutôt je me couchai, exténué de fatigue. La tête me tournait; j'étais dans un état de stupeur incroyable. Quand j'eus repris mes sens, mes yeux purent contempler le triste spectacle de notre naufrage! Notre bâtiment avait échoué sur le sable, et le capitaine, dans une attitude désespérée, était encore sur le pont avec son monde. Sur ces entrefaites, nous vîmes des habitants de l'île qui venaient dans notre direction. Notre premier sentiment fut de l'effroi; car nous ne savions à qui appartenait cette race d'hommes. Le capitaine fit chercher tout ce qui restait d'armes, et l'on se mit en garde, après avoir envoyé quelques matelots bien armés au-devant des habitants. On ne tarda pas à s'entendre, et nous apprîmes que nous étions dans les îles Kouriles, qui avaient déjà quelques relations avec la Russie.
Plus tard, le capitaine, trente hommes armés et moi, nous allâmes plus avant dans les terres; nous traversâmes de petites rivières sur des barques de cuir, et nous arrivâmes dans une colonie dont plusieurs maisons sont recouvertes en peaux de cerf, et bariolées de différentes couleurs. Les habitants préparent leurs repas dans des vases en fer, que les Russes leur avaient procurés. Leurs mets se composaient de graisse de chien marin, de cheval et de grenouilles. La vue de ces mets nous rebutait; mais, pour ne point irriter ces sauvages, nous mangions en leur présence des limaçons rôtis, chose assez friande, et qui nous dispensait de goûter à leur affreux mélange. Nous les invitâmes à venir sur le bâtiment, et nous leur fîmes manger des produits européens, car nous n'avions pas tout perdu dans le naufrage.
Ce procédé les rendit très-reconnaissants, et ils nous aidèrent puissamment à réparer les avaries du vaisseau.
Bientôt nous pûmes nous remettre en mer, et, après quelques jours de navigation, nous abordâmes les côtes du Kamtchatka.