CHANT ONZIÈME.
Souvent l'illusion produite en nos théâtres,
En promenant nos yeux sur les ondes bleuâtres,
Les amuse à l'aspect des écueils menaçants,
De la vague qui roule en bouillons blanchissants,
Et de l'humide plaine, empire des orages,
Où les vaisseaux guerriers conjurent leurs naufrages;
Jusqu'ici nul tableau de l'abyme des mers
N'a plongé nos regards au sein des flots amers,
Et dans leur nuit verdâtre, à demi-transparente,
Montré le fond du gouffre et son eau dévorante
Rongeant avec lenteur ces rochers écumants,
Du grand corps de la terre antiques ossements,
Appuis long-temps creusés par des masses liquides,
Où flottent en suspens ses entrailles avides,
Et qui, brisés, fondus, en ses flancs sulfureux
Entraînent des cités et des états nombreux.
C'est donc là, c'est au fond du maritime empire,
Qu'un nouvel intérêt agit, marche, et respire.
La Méditerranée, en un palais d'azur,
Tapissé de rubis, et de nacre, et d'or pur,
Fille de l'Océan, épouse du Bosphore,
Dont l'hymen l'enrichit des tributs de l'aurore,
Inquiète, voit fuir tout son peuple nageant.
Ses poissons, revêtus d'émeraude et d'argent,
Soufflent de leurs nazeaux l'onde élevée en gerbes:
Les uns, en déployant leurs avirons superbes,
Imbus des feux du jour qui frappe leur émail,
Éclairaient les berceaux de l'algue et du corail;
Les autres serpentaient sous des torrents de fange
Dont cent fleuves troublés versent l'affreux mélange,
Et de leur lit obscur sondant la profondeur,
D'une croupe luisante éteignaient la splendeur:
Mille autres se plongeaient dans les plus noires urnes
Que recèlent des mers les cavernes nocturnes.
Poursuivi d'un requin, un phoque monstrueux,
Lui-même épouvanté, portait l'horreur entre eux.
LA MÉDITERRANÉE, LE PHOQUE, LE REQUIN ET L'ESQUINÉIS.
LA MÉDITERRANÉE.
Pourquoi viens-tu troubler les peuples de mon onde,
Phoque étranger? où tend ta course vagabonde?
Nul enfant de ta race, aussi grand que tu l'es,
N'avait encor touché le seuil de mes palais.
LE PHOQUE.
Je suis né sous le pôle, où d'éternelles glaces
Couvrent des mers du nord les immobiles faces:
Mais la guerre, la faim, les harpons des pêcheurs,
De ma froide patrie ont accru les rigueurs:
J'ai fui, j'ai traversé la région humide,
De l'onde hyperborée à l'onde où l'Atlantide,
Terre qui nourrissait des animaux humains,
Sur ses écroulements nous fraya des chemins.
Je ne te dirai pas, secourable déesse,
Quels périls en nageant m'ont attaqué sans cesse,
De quels dragons hideux l'essaim vint m'assiéger,
Comment de gouffre en gouffre il m'a fallu plonger,
Et traversant des eaux l'abyme sans mesure,
Fuir la dent ennemie, ou chercher ma pâture.
Allais-je, quand les vents brisaient les flots moins clairs
Jouïr sur quelque bord de l'aspect des éclairs,
M'échauffer au soleil qui dorait un rivage;
Bientôt l'homme, accourant, me chassait de la plage.
Tu sais de leur compagne, et de leurs jeunes fils,
Combien tous mes pareils sont tendrement épris:
La mienne me suivait: un tourbillon avide
Tous deux nous saisissant d'une force rapide,
L'a jettée au plus bas de ces lits souterrains
Où grondent les volcans sous les gouffres marins,
Où des monstres, rampant sous la vague profonde,
Dorment appesantis au sein caché du monde.
Moi, dans les grands déserts de l'humide séjour,
Seul, errant, je tentais mille écueils chaque jour.
J'abordai ces grands rocs, jadis impénétrables,
Que rompit l'Océan de ses pieds redoutables,
Lorsque de ton royaume il ouvrit les sentiers,
Et divisa d'un choc les continents entiers,
Portes de l'occident, ton antique passage:
Là, heurté d'un requin, affamé, plein de rage,
J'ai vu se présenter la mort entre ses dents....
Il me suit.... le voilà qui fend les flots grondants!
Déesse! sauve-moi dans tes grottes obscures.
L'ESQUINÉÏS.
Ce phoque aura trouvé quelques retraites sûres;
Croyez en votre guide: allons, seigneur Requin,
Chercher quelque autre proie, et nous repaître enfin.
LE REQUIN.
O chétif animal! ta fausse clairvoyance
A par trop de détours lassé ma patience,
Et la proie échappée à nos empressements
De mon ample estomac irrite les tourments.
L'immensité des mers est-elle dépeuplée?
Toi-même crains ma gueule à six rangs dentelée.
L'ESQUINÉÏS.
Près de votre grandeur sous qui tremblent les eaux,
Seigneur Requin, je suis au rang des vermisseaux:
Mais j'éclaire pour vous les routes de l'abyme:
Si votre abord les trouble, est-ce donc là mon crime?
Quand de son grand œil creux ce phoque vous a vu,
Il a fui le trépas qu'il a soudain prévu:
Ses rames et ses pieds ont triplé de vîtesse.
La force est votre lot; le mien est la souplesse;
Et vous vous perdriez, mon puissant protecteur,
En arrachant la vie à votre conducteur.
Aux aveugles transports de vos besoins voraces
Je sers d'avant-coureur dans ces vastes espaces,
Où brillent devant vous, en fanal radieux,
Mon dos rayé d'azur, et l'iris de mes yeux.
LE REQUIN.
Tais-toi, flatteur; et plonge. On ne voit que reptiles
S'unir aux grands poissons, et se prétendre utiles.
Fille de l'Océan, j'implore tes secours!
Mes entrailles à jeûn grondent depuis deux jours.
LA MÉDITERRANÉE.
Colosse dévorant, si tes larges nageoires,
Si le vaste museau recouvrant tes mâchoires,
Si ta masse pesante, en flottant avec bruit,
N'annonçaient pas la mort à tout ce qui te fuit,
Insatiable au fond des eaux que tu traverses,
Tu détruirais des mers les familles diverses.
Mais cours où tes pareils sont déja réunis,
Tourne tes yeux ardents vers Alger et Tunis,
Des bipèdes guerriers, rois, empereurs, corsaires,
Terrestres animaux, l'un de l'autre adversaires,
En foule sous mes eaux se jettent demi-morts.
LE REQUIN.
Allons boire leur sang! Allons manger leurs corps!
LA MÉDITERRANÉE.
Tiens! reconnais la route à ces sanglantes marques....
Revois déja ton phoque alentour de ces barques:
Nourris-toi: laisse-lui sa part à ces festins.
L'homme combat là-haut; paix à vos intestins.
En achevant ces mots, la sombre Mer le pousse
Aux bords où les rameurs du fameux Barberousse,
Opposés aux rameurs du puissant Charles-Quint,
Préparaient un repas au grand peuple requin.
LE REQUIN, L'ESQUINEIS, et le PHOQUE.
L'ESQUINÉÏS.
Ici, par-là, Seigneur!... fondez sur ce navire
Qui, plein d'hommes vivants, sur les écueils chavire.
Avalez ces gens-ci qui, déployant leurs bras,
Droit en votre gosier nagent la tête en bas.
LE REQUIN.
Mes frères, les Requins! souffrez, ne vous déplaise,
Que j'assiste au banquet, et les gobe à mon aise.
Ceux qui sont chauds et nus sont plus appétissants;
Les autres, vrais poissons écailleux en tous sens,
Sous leurs lames d'airain, d'acier qui s'entrechoque,
Résistent en passant à la dent qui les croque.
LE PHOQUE.
Oh! quel amas de chair! je me sens étouffer.
LE REQUIN.
Descendez en nos flancs: nous digérons le fer.
Cependant, au milieu des débris du carnage,
De morses, des dauphins la multitude nage:
Ces monstres comme nous se déchirent enfin,
Voyant d'un œil jaloux la part de leur voisin.
Mais tandis que la proie en leurs gueules arrive,
La Mer, la triste Mer, pousse une voix plaintive;
Hélas! sur tous ses bords, jusqu'au dernier des jours,
Un lamentable ennui l'agitera toujours;
Et des destructions se demandant la cause,
Elle gémit; et parle à la Métempsycose.
LA MÉTEMPSYCOSE et la MÉDITERRANÉE.
LA MÉDITERRANÉE.
D'où vient que dans mes eaux à jamais abymés,
Se dévorent ainsi tant d'êtres animés,
Que mon lit est sans cesse enrichi de naufrages,
Et que mes flots rongeurs, creusant tous les rivages,
Vers l'occident poussés d'un éternel penchant,
Menacent pas à pas tout le globe en marchant?
La vie est fugitive en tout ce qui respire,
Comme le cours de l'onde en mon sein qui soupire,
Où chaque vague, enflée au gré de mes reflux,
Semble dire, je suis! tombe, et déja n'est plus.
Quoi? des créations, si tout est périssable,
Le néant fut-il donc le but inévitable?
LA MÉTEMPSYCOSE.
Contemple l'univers dont le double ressort,
Principe de durée, est la vie et la mort,
Il n'est point de néant; rien ne périt; tout change.
Tous les êtres, dans l'ordre où leur chaîne les range,
Objets des mêmes soins en leurs instants divers,
Aux yeux de la Nature également sont chers.
Elle fait circuler le feu dont elle est pleine
Du ver à l'éléphant, de l'huître à la baleine;
Et l'animal, nourri des sucs du végétal,
A la plante à son tour rend l'aliment vital.
Ainsi se variant, l'ame, ni la matière,
Ne consument jamais leur essence première.
Du fond de l'Océan au centre du soleil,
L'une, au gré d'un pouvoir à sa masse pareil,
S'attire, se transforme et ne peut se détruire:
L'autre, enflammant les corps prompts à se reproduire,
Prodigue sa vertu, dans les airs, sous les eaux,
Du dernier des poissons au premier des oiseaux,
De l'humble insecte à l'homme; et ce constant miracle
D'un cercle sans repos présente le spectacle.
Comme en tous temps les nuits succéderont aux jours,
Sur le globe amenés par les mêmes retours;
Comme on voit les saisons, qui s'entraînent sans cesse,
A la terre enlever et rendre sa jeunesse,
Et le même flambeau, qui mesure le temps,
Distribuer l'ardeur de ses rayons constants;
On voit la même flamme, abondante, infinie,
Source d'intelligence à la matière unie,
Passer aux animaux, qui passent à jamais,
Images de leur race immortelle en ses traits,
Et prêter la chaleur aux organes sensibles
Des êtres expirés moules indestructibles.
Ces immuables lois des atômes mouvants
Font naître de la mort tous les germes vivants:
Voilà comment toujours, et semblable, et nouvelle,
Ne s'épuisant jamais, la Nature éternelle,
Dévorante à toute heure, et féconde en tout lieu,
Attestera sans fin la puissance d'un Dieu!
Le plus sublime esprit qu'ait vu le monde encore,
Qui le croirait? un homme; oui, jadis Pythagore,
Réfléchit, révéla ces pures vérités:
Mais les fables, les temps ont voilé ses clartés;
Et la transmission de l'ame universelle
Ne parut qu'un vain rêve au préjugé rebelle.
Sans doute qu'arrêtant les regards indiscrets,
Le divin Créateur veut cacher ses secrets,
Et soulève l'erreur contre la créature
Dont l'œil hardi se plonge au sein de la Nature.
Ce discours élevé, peu fait pour nos esprits,
Des démons, nés savants, fut clairement compris;
Et l'applaudissement couvrant la scène entière
De ce brillant systême accueillit la lumière.
Cependant le théâtre, image de nos jours,
En spectacles changeants si varié toujours,
Reproduit aux regards Rome jadis sanglante,
Où du grand Charles-Quint la pompe triomphante
Fournit un intermède au drame suspendu
Dont au gré des démons le fil est détendu.
Au bruit de la trompette et de la mousquetade,
Paraît de Charles-Quint la noble cavalcade.
Des temples jour et nuit passant dans les palais,
Des bords siciliens porté de dais en dais,
Il revient, orgueilleux du nombre de victimes
Dont sa flotte engraissa les monstres des abymes,
Faire admirer à tous sa magnanimité
En héros de la paix et de l'humanité.
La foule à rangs épais s'étend sur son passage,
Où des arcs triomphaux l'immense échafaudage
Élève jusqu'aux cieux mille emblêmes flatteurs
Arrachés aux cerveaux des Apollons menteurs.
Les géants terrassés par le dieu des tempêtes,
Les Alcides, les Mars, les aigles à deux têtes,
Thémis assise encor sur le trône des lois,
L'Afrique dans les fers pleurant sur son carquois,
Proserpine et Cérès apportant leurs offrandes,
L'abondance et les ris couronnés de guirlandes,
Et les distiques vains par les muses tracés,
Sont les lâches tributs des arts intéressés.
Eux, chargeant de festons des planches et des toiles,
Y peignirent l'olympe, et mille et mille étoiles,
Qui ne trompaient pas mieux que les inscriptions
Où l'empereur se dit l'amour des nations,
L'honneur du monde entier, son soleil, et sa gloire,
Et le premier des dieux consacrés par l'histoire;
Épuisant tous les noms que pourront obtenir
Tous les héros futurs des flatteurs à venir,
Et condamnant ainsi la foule adulatrice
A n'être en les louant que basse imitatrice.
En ordre se suivaient les troupeaux de guerriers,
Blêmes, et las du faix de leurs poudreux lauriers;
Les traits secs et bronzés de leur mâle visage
Attestaient les travaux subis par leur courage;
Et ces tigres, ces ours, nés pour tout ravager,
S'avançaient en moutons soumis à leur berger.
Les chefs, sur des coursiers les plus beaux de la troupe,
Argentés au poitrail, argentés à la croupe,
Caracolaient entre eux, s'admirant plus que tous,
Et fiers de leurs plumets comme les paons jaloux.
Chacun, se rappelant quelques hameaux en cendre,
Croyait sur Bucéphale être un autre Alexandre;
Et de loin leur orgueil saluait d'un souris
Les balcons où venaient s'offrir leurs Thalestris.
Des nombreux fantassins les phalanges plus lentes
Portaient de vingt pays les enseignes sanglantes:
Leurs pas se mesuraient au bruit de leurs tambours.
De la cérémonie augmentant le concours,
Les captifs africains, sous leurs habits mauresques,
Relevaient ces aspects rendus plus pittoresques.
Derrière eux, cheminaient les esclaves chrétiens,
Dont avec trop d'éclat on brisa les liens:
Des veuves saintement portant des croix, des cierges,
Et des filles de Dieu, que l'homme croyait vierges,
Bénissant le vainqueur, s'unissaient pour chanter
Ses modestes vertus qui se laissaient vanter.
Sur des chars qui traînaient d'élégantes altesses,
Squillace, la plus belle au milieu des princesses,
Montrait les lys d'un sein de joie épanoui,
Trésor dont l'empereur avait, dit-on, joui.
Un brillant équipage attirait après elle
L'aimable Bisignan, trahie, et non moins belle;
Épouse d'un vieux prince, elle sut galamment
De son jeune empereur faire un heureux amant:
Mais de lui négligée, et refusant d'y croire,
Du rang de sa rivale elle affecte la gloire,
Et, sur ses diamants, dans ses amples velours,
Semble éclater le prix de ses libres amours.
Un cortége empressé qui suit la favorite
Précède avec splendeur celui de Marguerite,
Fille de Charles-Quint, fruit des baisers secrets
Qui d'une mère pauvre ont souillé les attraits;
L'orpheline Vangest, belle et dans l'indigence,
Chez un comte flamand cachait son innocence:
Son bienfaiteur pervers, courtisan assidu,
Se voulut enrichir aux frais de sa vertu:
Charles-Quint sur ses pas la vit dans une fête,
Et charmé, la voulut revoir en tête-à-tête:
Marguerite naquit de leur lit clandestin,
Et l'illustre empereur illustra son destin:
Mille bouches aussi répétaient à la ronde;
«Hommage à la vertu de ce maître du monde!»
Alarçon et Dugast, de leurs crimes honteux,
Révélaient le salaire en leur luxe pompeux.
Le prince Bisignan, plein d'orgueil en son ame,
Marchait, levant un front rehaussé par sa femme;
Et son génie actif n'attribuait qu'à soi
Tant de gouvernements qu'il obtint de son roi.
Les grands, les chanceliers, les chambellans dociles,
Portaient le globe d'or, le pain, les clés des villes.
Apôtres du seigneur, confessez qu'en ce lieu
Vous rendiez à César ce qu'on ne doit qu'à Dieu:
Marchiez-vous sous le lin, humbles de contenance?
Non, sous des chapes d'or, fiers de votre opulence;
Crossés et mitrés d'or, vous guidiez pesamment
Votre grave empereur comme un Saint-Sacrement.
Les princes de l'état, vos rivaux hypocrites,
Étalaient sous les yeux deux couronnes bénites;
L'une de fer, jadis l'orgueil des rois lombards;
L'autre d'argent, non moins respectable aux regards,
Bandeau que d'âge en âge un vieux glaive accompagne,
Et qu'autrefois, dans Aix, consacra Charlemagne.
Une couronne d'or les suit; mais sa splendeur
Du front de Charles-Quint décore la grandeur.
Sous le damas et l'or d'un haut dais magnifique,
Charles, sur un coursier, fils bouillant de l'Afrique,
Dont le col, et le frein, et les pieds brillants d'or,
Rélèvent une housse où l'or éclate encor,
Tenant un sceptre, enflé de pourpre impériale,
Affectait dans son port la clémence royale.
Il marchait entouré de nobles chevaliers
Que de la toison d'or surchargeaient les colliers,
Et qui, du riche dais soutenant l'étalage,
Formaient sous le harnois son superbe attelage.
Quatre seigneurs tenaient la bride et l'étrier:
Le sot peuple en chacun voit un palefrenier:
Trop vil, des nobles rangs sait-il quelle est la marque,
Que plus les grands sont bas, plus grand est le monarque,
Et que ces nobles, fiers de leur servilité,
Pour s'arracher la bride avaient deux mois lutté?
Le vulgaire, ébloui du train des équipages,
Confondait en passant les valets et les pages,
Adonis galonnés, que les dames de cour
Pour le même service épuisaient tour-à-tour.
Vingt prêtres sur leur mule, ô quel pieux exemple!
Conduisent Charles-Quint jusqu'aux parvis du temple:
Il entre; et mille feux, jaillissant en éclats,
Sur les arcs triomphaux croulants avec fracas,
Se consument dans l'air en astres phosphoriques,
Et ne laissent, au lieu de ces marbres antiques,
Fondement des palais érigés autrefois,
Que des amas poudreux de cartons et de bois,
Reste décoloré de ces vains artifices
Pour qui sont des Titus tombés les édifices.
Un voile, se roulant devant les spectateurs,
Du sanctuaire enfin découvre les acteurs.
Au son des instruments déja les voix unies
Remplissent tout le chœur de saintes harmonies:
Et lorsque l'empereur, courbé sur un coussin,
Du pape couronné sur un trône voisin
Eut, en baisant son pied, scellé les impostures,
On vit, en s'embrassant, rire ces grands augures.
PASQUIN ET MARPHORIUS.
PASQUIN.
Entends ce Te Deum; conviens, Marphorius,
Qu'il vaudrait mieux chanter Diabolum laudamus!
MARPHORIUS.
Pasquin, es-tu surpris que l'église de Rome
Brûle un encens divin au plus infernal homme,
Et qu'un servile amour pour ce tyran fêté,
Fasse braire son peuple, âne qu'il a bâté?
PASQUIN.
Non, je sais trop qu'aux yeux de la foule éblouie
La splendeur des pétards efface un incendie;
Et que sur nos pavés la poussière des chars
Couvre bientôt le sang versé par nos Césars:
C'est pourquoi je voudrais que l'Église équitable
Ne rendît pas à Dieu l'honneur qu'on doit au diable.
MARPHORIUS.
C'est l'œuvre du démon le plus docte en ce lieu
De consacrer toujours le mal au nom de Dieu.
PASQUIN.
Afin qu'au temps futur la véridique histoire
Offre les imposteurs en modèles de gloire.
MARPHORIUS.
A quoi bon te fâcher de ce que les humains
Vendent aux conquérants leurs langues et leurs mains?
Pourquoi, leur enviant des suffrages, qu'ils paient,
Et les soumissions des villes, qu'ils effraient,
Verser, comme un pédant, ton humeur en grands mots
Sur l'appareil plâtré qui masque les héros?
PASQUIN.
Non, rions-en plutôt: et que mes pasquinades
Soient l'éternel effroi de ces charlequinades.
En achevant ces mots, déja sont disparus
Les masques de Pasquin et de Marphorius:
Et, poursuivant son fil, l'intérêt de la scène
Passe des bords du Tibre aux rives de la Seine,
Entre ces verds coteaux dont les antiques bois
Du hameau de Meudon couvraient les premiers toits;
Lieux reculés, charmants, asyle solitaire
D'un grand magicien, hôte d'un presbytère,
D'où ses yeux dominaient sur les vallons fleuris
Qui s'étendaient au loin jusqu'aux murs de Paris.
Cet enchanteur fameux n'a point l'ame noircie
Des apparitions de la nécromancie;
Mais, pour frapper gaîment tous les cerveaux émus,
Le rire lui prêta la verge de Momus.
Un bonnet doctoral ombrage sa tonsure;
Habile en tous métiers, il en sait l'imposture:
Père de l'enjouement, Rabelais est son nom.
Chez lui, sous des grelots, apparaît la Raison.
RABELAIS, ET LA RAISON.
RABELAIS.
Oh! oh! que te voilà plaisamment habillée,
Ma vieille amie! Oh! oh! qui t'a donc dépouillée
De la toge à longs plis, des lourds manteaux flottants
Qui te paraient aux yeux des sages du vieux temps?
LA RAISON.
Moi-même: lasse enfin que mon grave étalage
Ne m'attirât par-tout qu'affronts et persifflage,
Voyant que la Folie, un bandeau sur les yeux,
A guider les humains réussissait bien mieux,
Au moment quelle entrait chez Erasme, que j'aime,
Et qui raille les fous par son éloge même,
Pour animer ici tes joyeux entretiens,
J'empruntai ses dehors en lui prêtant les miens,
Et lui laissant ma robe et mon ton pédantesque,
Me voici, Rabelais, sous son habit grotesque.
RABELAIS.
Ma naïve compagne! égayons-nous céans;
Arrive qui pourra de nos petits géants!
Foin des papes, des rois, et de qui les conseille!
Faisons mousser la verve!... Haut le cul, la bouteille!
Trousse ta jupe immense, incommode attirail!
Trémousse cette queue ouverte en éventail!
Redresse ta couronne en crête enorgueillie!
Sonnez grelots, clinquant, huppes de la Folie!
Sautez, sceptres! craquez, rubans et parchemins!
Raison, amusons-nous à ces drelin, din, dins!
Ah! ah! ah! quoi l'orgueil s'enflamme, s'évertue,
Pour ces colifichets dont tu t'es revêtue!
Oh! oh! oh! j'en ris tant que je me sens peter
La cervelle... Oui, voilà de quoi me dérater.
LA RAISON.
De grace, en tes propos un peu plus de réserve...
RABELAIS.
Ouais! ferais-tu la prude? allons, gai, ma Minerve!
Le peuple est attristé des refrains du Missel,
Mais savoure à plaisir les bons mots à gros sel:
Et mes joyeux rébus, que tout bas on répète,
Poussent même à la cour le bons sens en cachette.
LA RAISON.
Certes, le plus grand mal est par tout l'univers,
De voir les faits honteux de décence couverts;
Et des fausses grandeurs on détruirait les causes,
Si tout franc par leurs noms on appelait les choses.
Çà, dis-moi, qu'as-tu fait dans tes libres instants?
RABELAIS.
De magiques miroirs aux princes de nos temps:
Là, se verra mon siècle; et gaîment, après boire,
Pour les rieurs futurs j'en écrirai l'histoire.
Vois-tu ces ogres-là s'ébattre et festoyer?
LA RAISON.
Oui.
RABELAIS.
C'est Gargantua, sorti de Grand-Gousier;
Race en gloutonnerie opérant des merveilles:
Leurs larges avaloirs, leurs dents jusqu'aux oreilles,
Mangeant hommes vivants, bœufs, et porcs, et moutons,
Dépeuplant l'air d'oiseaux et la mer de poissons;
Leur généalogie, aux yeux d'un docte juge,
Où remonte si haut, au mépris du déluge,
Un aïeul, enjambé sur l'arche de Noé;
Beau titre, qu'un Cyrus n'eut pas désavoué;
Les arpents de velours, de soie, et d'aiguillettes,
Étoffant, galonnant leur chausse et leurs braguettes:
Leurs flancs entripaillés, leurs chefs dodelinants,
Et leurs vents intestins toujours barytonnants,
Doivent, en ces miroirs, te faire reconnaître
D'insatiables rois que l'on ne peut repaître.
LA RAISON.
Quelle haute jument monte Gargantua?
RABELAIS.
C'est la dame d'Heilly: vois quel amble elle va;
Et que sur son chemin elle a, de lieue en lieue,
Jeté bois et maisons sous les coups de sa queue.
LA RAISON.
C'est bien frayer sa route en maîtresse de rois,
Que d'abattre en passant les forêts et les toits.
Mais tourne ce miroir par-devant la justice.
RABELAIS.
Grippeminaud s'y peint, monstre nourri d'épice;
Et ses gros chats, fourrés de diverse toison,
Miaulant près de lui, flairent la venaison:
Leurs griffes et leur gueule, instruments de leurs crimes,
Sur leur table de marbre écorchent leurs victimes.
LA RAISON.
Je reconnais sans peine, à ces vils animaux,
Juges, clercs, et greffiers, pères de tous les maux.
RABELAIS.
Vois-tu ces Chicanoux? vois-tu ce vieux Bride-oie,
Magistrat ingénu, qui vit en paix, en joie,
Et qui, ses dés en mains, au bout des longs procès,
Tire pour jugement le sort de ses cornets?
LA RAISON.
Quel est ce long corps sec qui se géantifie?
RABELAIS.
C'est Carême-prenant, que l'orgueil mortifie:
Son peuple, ichtyophage, efflanqué, vaporeux,
A l'oreille qui tinte et l'esprit rêve-creux.
Envisage non loin ces zélés Papimanes,
Qui, sur l'amour divin, sont plus forts que des ânes,
Et qui, béats fervents, engraissés de tous biens,
Rôtissent mainte andouille et maints luthériens.
Ris de la nation des moines gastrolâtres:
Aperçois-tu le dieu dont ils sont idolâtres?
Ce colosse arrondi, grondant, sourd, et sans yeux,
Premier auteur des arts cultivés sous les cieux,
Seul roi des volontés, tyran des consciences,
Et maître ingénieux de toutes les sciences,
C'est le ventre! le ventre! Oui, messire gaster
Des hommes de tout temps fut le grand magister,
Et toujours se vautra la canaille insensée
Pour ce dieu, dont le trône est la selle percée.
J'en pleure et ris ensemble; et tour-à-tour je croi
Retrouver Héraclite et Démocrite en moi.
Hu! hu! dis-je en pleurant, quoi? ce dieu qui digère;
Quoi! tant d'effets si beaux, le ventre les opère!
Hu! hu! lamentons-nous! hu! quels honteux destins,
De nous tant agiter pour nos seuls intestins!
Hu! hu! hu! de l'esprit quel pitoyable centre!
L'homme en tous ses travaux a donc pour but le ventre!
Mais tel que Grand-Gousier pleurant sur Badebec,
Se tournant vers son fils sent ses larmes à sec;
Hi! hi! dis-je en riant, hi! hi! hi! quel prodige!
Qu'ainsi depuis Adam le ventre nous oblige
A labourer, semer, moissonner, vendanger,
Bâtir, chasser, pêcher, combattre, naviger,
Peindre, chanter, danser, forger, filer et coudre,
Alambiquer, peser les riens, l'air et la poudre,
Etre prédicateurs, poëtes, avocats,
Titrer, mitrer, bénir, couronner des Midas,
Nous lier à leur cour comme à l'unique centre,
Hi! hi! tout cela, tout, hi! hi! hi! pour le ventre!
LA RAISON.
Il est d'autres objets où tend l'humanité.
RABELAIS.
Qui peut nous en instruire, hélas!
LA RAISON.
La vérité.
RABELAIS.
Mon Panurge, qui court en lui tendant l'oreille,
La cherche sous la terre au fond d'une bouteille;
La bouteille divine, oracle du caveau,
Épanouit les sens, dilate le cerveau,
Purge le cœur de fiel, désopile la rate,
Aiguillonne les flancs, émeut, chatouille, gratte,
Redresse ... quoi? l'esprit. C'est assez: buvons frais,
Et, s'il se peut, allons en riant, ad patres!
Du parterre aussitôt la malice avisée
Fit à ces mots bouffons éclater sa risée.
De menus farfadets en blâmaient l'impudeur:
Mais les diables ardents, goûtant peu la fadeur,
Sentaient que pour le peuple, accroupi sous les trônes,
Les propos du curé valaient la fleur des prônes,
Et que ses quolibets, par leur obscénité,
Salissaient mieux des rangs la fausse dignité.
Tandis que l'enchanteur tient son joyeux langage,
S'efface tout-à-coup son vineux hermitage.