SCENE DERNIERE.
TOUS LES ACTEURS.
SPHERANTE, continuë.
Regarde ses attraits,
Et juge si l'on peut en éviter les traits,
Voy cette Majesté, contemple cette grace,
Et sçachant mes deffaulx admire mon audace.
L'AMBASSADEUR.
Voyant tant de beautez je doute si ce lieu
Est l'Auguste Palais d'un Monarque ou d'un Dieu.
LE ROY.
Ma soeur approchez-vous, cette heureuse journée,
Vous doit faire passer sous les loix d'Hymenée;
Et pour rendre aujourd'huy vostre destin plus doux,
Je veux que vous fassiez le choix de vostre espoux,
Le Prince de Tolede a pour vous dans son ame,
Les plus vives ardeurs de l'amoureuse flame,
Et les perfections dont il est revestu,
Feroient mesme à l'envie admirer sa vertu,
D'autre costé Rodrigue est si considerable,
Qu'à peine est-il quelqu'un qui luy soit comparable;
On ne peut trop loüer ses rares qualitez,
Et tous deux valent plus que vous ne meritez:
Toutesfois puis qu'amour vous rend si bon office,
Et que ces deux Amans vous offrent leur service,
Vous pouvez librement par vostre eslection
Nous declarer l'objet de vostre affection.
L'INFANTE.
Je ne croy pas Monsieur estre assez fortunée
Pour avoir l'un des deux par les loix d'Hymenée;
Mais quand je les verrois soubsmis à mon desir,
Estant tous deux égaux, je ne sçaurois choisir.
LE ROY.
Ils t'adorent tous deux, & sur cette asseurance
Tu peux de leur amour faire la difference.
L'INFANTE.
Ils m'adorent. J'en doute.
LE ROY.
Ah si tu ne le crois,
Je vay t'en asseurer, & de leur propre voix.
SPHERANTE.
Oüy, divine Beauté, je vous parle sans feinte,
Vous causez les ardeurs dont mon ame est attainte,
Et perdant mon espoir je veux perdre le jour.
LE ROY.
Hé bien douterez-vous encor de son amour?
Rodrigue asseurément vous parlera de mesme.
LE CID.
Il est certain grand Roy que tout le monde l'aime,
Et que sur tous les coeurs elle a tant de pouvoir,
Que pour ne l'aimer point il ne faut point la voir.
Mais, Sire, mon amour a cette difference,
Qu'on l'aime avec espoir, & moy sans esperance.
LE ROY.
Et qui te l'oste?
LE CID.
Amour.
LE ROY.
Parle plus clairement:
Rodrigue par l'effet ton discours se dément,
T'osteroit-il l'espoir, si c'est luy qui le donne?
LE CID.
Quand j'aime c'est alors que l'espoir m'abandonne:
LE ROY.
Apres l'avoir ravy ce cruel te le rend,
LE CID.
Et me l'ayant rendu ce Dieu me le deffend.
LE ROY.
Ces termes sont obscurs, je ne les puis comprendre.
LE CID.
Ma constance & le temps vous les pourront apprendre.
LE ROY.
Ouy, mais c'est à present que je le veux sçavoir.
LE CID.
Consultez les effets que vous en allez voir.
LE ROY.
Quels effets?
LE CID.
Mon trespas.
LE ROY.
Qui t'y porte!
LE CID.
Chimene.
LE ROY.
Ne m'as-tu pas cedé cette belle inhumaine?
LE CID.
Sire, vos volontez m'ont prescript cette loy:
Je suis vostre sujet, & vous estes mon Roy.
LE ROY.
Ouy, mais pour ce sujet si ton ame est atteinte
De ces grands desplaisirs que donne la contrainte,
Je n'ay pas le dessein de te faire ce tort,
Que d'entrer par ta perte aux delices du port,
Tu sçais assez combien ta personne m'est chere,
Et que de ta valeur ma soeur est le salaire:
Luy refuseras-tu ton inclination?
LE CID.
J'ay pour ce haut dessein trop peu d'ambition:
Sire, ne prenez point de souci de ma peine,
Laissez-moy dans mes fers, & possedez Chymene,
Qu'elle étouffe pour vous l'amour qu'elle a pour moy;
Je ne suis qu'un sujet, & vous estes un Roy.
LE ROY.
Refuse mes honneurs, moy j'accepte Chymene,
Et puis que cette Infante est pour toy sans appas,
Et qu'une autre Venus ne te toucheroit pas.
Ce dessein aujourd'huy desgage ma promesse,
Et je vay maintenant t'oster cette Princesse.
A quoy te resous-tu?
LE CID.
Sire, à ce que je doy:
Je suis vostre sujet, & vous estes mon Roy.
LE ROY.
Spherante si ma soeur est encor vostre attente,
Pourveu qu'à vostre choix vostre pere consente,
Je l'accorde à vos voeux.
SPHERANTE.
Vous serez satisfait,
Sire, & dans peu de jours vous en verrez l'effet.
Ah qu'il sera content du bien que je possede,
Et du noeud qui va joindre & Sevile & Tolede:
Mais que je suis ravi de cet extreme honneur,
Oserai-je, Madame, esperer ce bon-heur?
L'INFANTE.
Monsieur, le Roy vous fait arbitre de ma vie,
Et ce choix bien-heureux respond à mon envie.
LE ROY.
Et bien tu vois Rodrigue, à la fin s'en est fait.
LE CID.
Elle ne pouvoit prendre un Prince plus parfait,
Ny luy plus esperer.
LE ROY.
Et vous belle Chymene
Ne consentés-vous pas à la fin de ma peine?
Resistez-vous encor aux voeux de vostre Roy?
CHYMENE.
Sire, vous sçavez bien que j'ay donné ma foy,
Je fus à ce lien par vous-mesme contrainte,
Et la mort seulement en doit rompre l'estreinte.
LE ROY.
Ma constance vaincra vostre obstination,
Je cognois le sujet de cette aversion,
C'est qu'il vous reste encor quelque foible esperance
De posseder le Cid, mais c'est sans apparence:
Luy-mesme de sa bouche a destruit cét espoir,
Et l'amour dans son coeur peut moins que le devoir.
Parlez, parlez Rodrigue, asseurez cette ingratte,
Qu'elle attend vainement le bonheur qui la flatte,
Ou si vous regrettez de m'avoir obligé,
Dites-moy librement que vous estes changé,
Que malgré ses rigueurs sa constance vous touche.
LE CID.
Grand Prince mon devoir me ferme icy la bouche,
C'est assez desormais que vous sçachiez de moy,
Estant vostre sujet, que vous estes mon Roy.
LE ROY.
Oüy, mais pour estre Roy je ne veux pas contraindre
Un subjet à souffrir pour avoir voulu feindre.
LE CID.
Ah, Sire, rejettez ces tristes sentimens,
Qui retardent le cours de vos contentemens,
Quand il s'agist du bien d'un Monarque adorable,
La mort d'un mal-heureux n'est pas considerable,
Ce sera pour mon bras un honorable employ,
De punir un subjet importun à son Roy.
LE ROY.
Apres tant de respects & tant de bons offices,
Il faut, Rodrigue, il faut mieux payer tes services,
Ton extréme vertu m'impose cette loy,
Ta generosité sert d'exemple à ton Roy.
Ouy, trop parfait Amant je te rens ta Chymene,
Mon amour est fini, finis aussi ta peine.
Consentez-y, Madame, & rendez vostre coeur
A la fidelité de ce noble vainqueur;
Quoi que vous aiez creu de ce noble courage,
Tousjours malgré mes voeux il vous a fait hommage:
Il vous aime tousjours, & vous avez pû voir
Comme enfin son amour triomphe du devoir.
Ne differez donc plus, recevez-le, Madame,
Et cedez aux ardeurs d'une si belle flâme,
Dont vous bruslez le coeur du plus grand des guerriers,
Adjoutez aujourd'hui le myrthe à ses lauriers,
Et confirmant la foy que vous avez donnee,
Consentez aux effets d'un heureux Hymenee.
CHYMENE.
A quoi me resoudrai-je?
LE CID.
A me priver du jour,
Si vous me refusez le prix de mon amour.
Cet espoir seulement me conserve la vie,
Voyez si vous voulés qu'elle me soit ravie:
Je ne sçaurois finir plus glorieusement,
Et je meurs satisfait si je meurs vostre Amant.
CHYMENE.
Rodrigue levez-vous.
LE CID.
Souffrez belle inhumaine,
CHYMENE.
Levés-vous, c'est assés, je suis tousjours Chymene:
Vous estes mon Rodrigue, & je suis tout à vous.
LE CID.
Apres tant de tourmens que cet arrest m'est doux.
LE ROY.
Vivez heureux Amans, & goustés les delices
Que vous avés acquis au prix de vos services,
Quittés tous vos soucis, celebrés ce beau jour,
Faites de mon Palais un Empire d'amour,
Et puis que sa bonté va finir vostre peine,
Soyés tousjours Rodrigue, & vous tousjours Chymene.
FIN.
——————————— NOTES DU TRANSCRIPTEUR
L'orthographe et la ponctuation sont conformes à l'original, y compris les nombreuses variantes (Chimene/Chymene, etc.); on a cependant corrigé quelques erreurs d'impression manifestes, et différencié i/j et u/v selon l'usage moderne.
On a conservé le pied en trop dans le vers:
Et que par cette raison il n'est pas ton vainqueur.
Enfin dans le vers: Mais [CELIMANT.] Quoy mais? [SPHERANTE.] Il faut perdre le jour, auquel il manque un pied, l'original comporte un espace vide de la taille d'un mot après "Mais" et avant la verticale du mot "Quoy".