SCENE PREMIERE.

LE ROY, CELIMANT, D. SANCHE.
LE ROY.

Ouy brave Celimant je ferois conscience
De vous priver des droits deuz à vostre naissance,
Malgré mes interests vostre rare vertu
M'oblige à relever vostre trône abatu:
Je veux rompre les fers que le malheur vous donne,
Rendre à ces mains le sceptre, à ce front la couronne,
Changer vostre destin vous le faire oublier,
Et ce sont là les noeuds dont je veux vous lier.

CELIMANT.

Voulez vous esprouver, Monarque incomparable,
Si quelque vanité flatte un Roy miserable?
Ou bien si dans l'estat où m'a reduit le sort,
Je puis encor avoir l'esperance du port?
Ah! joignez librement Cordouë à vostre Empire,
Ce n'est pas à ce bien que Celimant aspire,
Il ne se repaist pas de desirs superflus,
Et le trône est un lieu qu'il ne regarde plus.

LE ROY.

Quittez cher Celimant ces funestes pensees,
Oubliez pour jamais vos traverses passees,
Et songez qu'aujourd'huy vous pouvez remonter,
Au trône d'où le sort, a voulu vous oster,
Pourveu que vous vouliez contenter mon envie.

CELIMANT.

Vous estes, grand Monarque, arbitre de ma vie,
Ainsi que sans pouvoir, je suis sans volonté,
Et vous pouvez user de vostre authorité,
Commandez, me voila disposé de vous plaire.

LE ROY.

Et je suis Celimant, prest à vous satisfaire
En ce que j'ay promis, pourveu que vostre soeur
Puisse esperer de vous une mesme douceur,
Qu'elle esprouve aujourd'huy, quelle est vostre clemence
Le pardon est souvent une haute vengeance:
Et quand un coeur est grand, une adroitte pitié
Le punit quelquesfois mieux que l'inimitié.

CELIMANT.

Apres sa lâcheté, son crime, & son audace,
Grand Prince, je ne puis consentir à sa grace:
Et si je luy faisois un favorable accueil,
Ce seroit par deux fois heurter un mesme Ecueil,
En vain vostre bonté me rendroit mon Empire,
Avec elle, grand Roy, mon destin seroit pire,
Que celuy que j'espreuve en ma captivité,
Qui me fait justement craindre ma liberté.
En vain je reprendrois le sceptre & la couronne,
Mon estat, et les biens que je vous abandonne:
Et sur le trône en vain je me verrois remis,
Si je le recevois avec mes ennemis.

LE ROY.

Non Celimant quittez cette inutile crainte,
Et le ressentiment dont vostre ame est atteinte,
Je remettray Cheriffe aux termes du devoir,
Et vous aurez sur elle un absolu pouvoir.
Mais pour vous exempter de toute deffiance,
Il faut pour quelque temps, vous oster sa presence:
Et puisque son amour causa sa trahison,
La condamner aux fers & la mettre en prison,
Je veux doresnavant, qu'elle sente les flames,
Dont les vives ardeurs bruslent les belles ames,
Et qu'amour & l'hymen ces aymables tyrans
Soient les executeurs de l'arrest que je rens.

CELIMANT.

Grand Roy, sa trahison, jointe à son arrogance,
Ne luy permettent plus, cette heureuse esperance,
Apres mille mespris indignement souffers,
Celuy qu'elle avoit pris est sorty de ses fers,
Et je croirois un Prince estre bien miserable,
A qui ce lasche objet seroit considerable.

LE ROY.

Vostre ressentiment vous fait parler ainsi,
Mais brave Celimant, laissez m'en le soucy,
J'en veux prendre le soin, & je vous la demande,
Un seigneur de ma Cour dont la naissance est grande,
Mais de qui la vertu passe la qualité,
Ayme avec passion cette jeune beauté:
Il est vray qu'à sa flame, il mesle un peu d'audace,
Et qu'il n'a point de Rois pour autheur de sa race,
Mais si par le merite on peut tout esperer,
Ce genereux amant n'a rien à desirer.
C'est don Sanche en un mot qu'à ses voeux je destine.

CELIMANT.

Souvenez vous grand Roy, quelle est son origine,
Don Sanche vaut beaucoup, mais sa condition,
Ne s'esleva jamais à tant d'ambition;
Quelle que soit Cheriffe, ingratte ou deloyale,
Elle n'en est pas moins de naissance Royale:
Et ce rang veut qu'elle ayt un Prince pour mary.

LE ROY.

Monsieur, Don Sanche est tout, estant mon favory,
Et je veux luy donner un si grand advantage
Que Cheriffe auroit tort d'esperer davantage,
Mesme si vous sçaviez avec quelle ferveur
Il a pour vostre bien employé sa faveur,
Vous ne sçauriez sans blasme & sans ingratitude
Refuser ce salaire à son inquietude;
Mais si cette raison ne touche point vos sens,
Si tous deux ils ne font que des voeux impuissans,
Pour le moins escoutez un Roy qui vous conjure,
De cherir vostre soeur, d'oublier son injure,
Et de souffrir qu'elle ayt de ma main un espoux,
Qui doit rendre son sort & le vostre plus doux?
Despoüillez Celimant cette haine obstinée,
Et ne differez point cét heureux hymenée?
Si vous considerez les prieres d'un Roy,

CELIMANT.

Vous m'imposez, Monsieur, une trop juste loy,
Et puis que cét hymen a l'honneur de vous plaire,
Don Sanche en Celimant peut rencontrer un frere,
Et Cheriffe en faveur de ce parfait Amant,
S'asseurer de l'oubly de mon ressentiment.

LE ROY.

Ah que vous m'obligez, & que cette clemence,
Prouve bien aujourd'huy vostre illustre naissance,
Que je cheris en vous cette rare douceur,
Qui sçait si bien traitter une coupable soeur,
Et faire succeder tant d'amour à la haine,
Mais la voicy qui vient, & Don Sanche l'ameine,
J'attens de cét abord de bien-heureux effets,

CELIMANT.

Je rendray sur ce point vos desirs satisfaits.