SCENE DEUSIESME.

LE ROY, CELIMANT, D. SANCHE, CHERIFFE.
LE ROY.

Madame dissipez cette morne tristesse
Qui messied sur le front d'une grande Princesse:
Rendez à vostre teint, cét éclat glorieux,
Que par fois vostre grace emprunte de vos yeux:
Et ne permettez pas que la melancolie,
Dans ces noires horreurs vous tienne ensevelie:
Vous devez respirer sous un ciel plus serain,
Et d'un destin plus doux, le pouvoir souverain:
Contre vostre espérance, a calmé la tempeste,
Qui sembloit cy devant menasser vostre teste:
Embrassez vostre frere il vous pardonne tout,
Et mesme à vous aymer sa bonté se resoult,
Rendez vous desormais digne de cette grace.

CHERIFFE.

Dieux la dois-je esperer?

CELIMANT.

Ouy vien que je t'embrasse.
Chere soeur, les effets te seront les tesmoins,
Que je te cheris plus quand tu l'esperes moins.

CHERIFFE.

Cher frere! ah ce bon-heur me rend toute confuse,
Mais aussi n'est-ce pas un songe qui m'abuse?
Non, je veille, & je vois mon frere devant moy,
Et je ne puis douter des parolles d'un Roy.

LE ROY.

N'en doutez pas, Madame, & pour comble de joye,
Recevez cét Amant que le Ciel vous envoye,
Favorisez les feux que son ame ressent.

CELIMANT.

Si Don Sanche le veut, Celimant y consent.

D. SANCHE.

Surpris, ravy, confus, je ne sçay que respondre,
A cét offre charmant, dont je me sens confondre:
Et mon esprit troublé s'efforce vainement,
D'obliger mon devoir de quelque compliment:
Les vulguaires bon-heurs font de belles harangues,
Mais la nature aux grands n'a point donné de langues
Excusez donc, Seigneur, si l'admiration
Sert de remerciement à mon affection
Et si pour satisfaire à vostre bien-vueillance,
J'use de mon respect, plustost que d'eloquence,
L'honneur que je vous dois ne se peut exprimer,
Mais je vous feray voir que je sçay bien aymer,
Et si l'occasion respond à mon envie,
M'acquitter d'un bien-fait aux despens de ma vie.

CELIMANT.

Treve à ces complimens par là vous pouvez voir
Combien un bon office a sur moy de pouvoir,
Sçachant vostre vertu je ne sçaurois moins faire,
Et mon affection veut vous traitter en frere.

D. SANCHE.

Et je proteste icy que vous aurez de moy
Ce que demande un frere & que merite un Roy.

CHERIFFE.

Agreable propos favorable promesse
Sermens qui dissipez ma cause & ma tristesse!
Que dessus mes esprits vos charmes sont puissans,
Et qu'agreablement vous ravissez mes sens.

LE ROY.

Celimant soyez libre, & reprenez l'Empire
D'un peuple dont l'audace a pensé vous destruire:
Je vous rends vostre sceptre avecque vos estats,

CELIMANT.

Grand Roy bien que le sceptre ayt de puissans appas,
Ils ne me touchent point; permettez, que j'aduoüe,
Qu'à regret je remonte au trosne de Cordouë,
Et que de ce bon-heur je me sens moins ravir,
Que du desir que j'ay de vous pouvoir servir:
Toutesfois puis qu'il plaist au plus grand des Monarques
De me rendre mes biens & ces illustres marques,
Que la rigueur du sort a mise en son pouvoir
Avecque son adveu je les veux recevoir,
Protestant devant vous de les mettre en usage,
Pour rendre à cét Estat un eternel hommage;
Mais grand Roy s'il vous plaist d'achever mon bon-heur,
Joignez à vos bien-faicts encore une faveur,
Je ne vous feray pas une priere injuste.

LE ROY.

Pour estre refusé vous estes trop auguste,
Demandez Celimant, & soyez asseuré,
Qu'à vous rendre content je suis tout preparé.

CELIMANT.

De cét heureux espoir que mon ame est ravie,
Spherante

LE ROY.

C'est assez, je cognois vostre envie,
Et sans vous escouter je la veux prevenir,
Ouy la captivité du Prince va finir;
Et comme un mesme coup a fait vostre fortune,
La franchise à tous deux doit estre aussi commune;
Si Tolede luy rend ce sejour ennuyeux,
Il peut en liberté quitter ces tristes lieux,
Et revoir les estats où son pere commande.

CELIMANT.

Ah! grand Roy ce n'est pas ce que je vous demande,
Et ce genereux prince ayme tant cette cour,
Qu'il craint sa liberté bien plus que son retour:
Il demande des fers,

LE ROY.

Quelle est cette demande?

CELIMANT.

Elle est juste, Monsieur, autant comme elle est grande,
Il demande des fers, mais des fers glorieux,
Et dignes d'enchaisner & des Rois & des Dieux.

LE ROY.

Chymene asseurément est aussy son attente.

CELIMANT.

Non, Monsieur,

LE ROY.

Et qui donc?

CELIMANT.

Il adore l'Infante.

LE ROY.

Je sçay que cette Infante autrefois l'a charmé,
Mais il ne l'ayme plus, n'en estant pas aymé.

CELIMANT.

Je vous parle, Monsieur, de celle de Seville.

LE ROY.

Il oblige beaucoup toute nostre famille,
Et je serois ravy qu'il en receut la foy,
S'il demandoit un bien qui fust encore à moy:
Mais comme vous sçavez, elle est desja promise,
Au Cid dont la valeur l'a justement acquise:
L'affaire toutesfois n'est pas encore au point,
Que ce noble rival, doive n'esperer point:
Quelquesfois un moment change l'ordre des choses,
Sans qu'on en ayt preveu, les raisons, ny les causes,
Celimant je vairray mon conseil là dessus.

CELIMANT.

Faitte Dieux immortels, que ses voeux soient receus,