AQUILLIN.

Rends le calme à tes sens, & bannis cette crainte
Dont icy sans sujet ta belle ame est atteinte:
Ce que j'ay veu, Cesar, me touche au dernier point,
Mais ce triste accident ne te regarde point,
Si la compassion peut estre ne t'engage
À plaindre comme moy ceux qu'un excez de rage
Dans le Tibre à mes yeux vient de faire perir,
Sans que jamais aucun les ait pû secourir.
Apres avoir conduit Pamphilie à la place
Où son trespas devoit expier son audace,
Je retournois icy quand j'ay veu devant moy
Un spectacle d'horreur, de tendresse & d'effroy.
De quelque desplaisir Luciane blessée
S'est du plus haut du pont dans le Tybre eslancée,
Où son corps quelques temps roulant au gré des flots,
A fait quoy que tout mort naistre d'autres complots,
Aristide voyant par un malheur extréme,
Perir ce qu'il aymoit à l'esgal de luy-mesme,
Veut suivre son destin, & par un mesme effort,
Cherche dessoubs les eaux une pareille mort.
Anthenor qui prevoit un projet si funeste,
Oppose à sa fureur la vigueur qui luy reste,
Mais comme elle est plus forte en un corps furieux,
Le desespoir d'un seul les emporte touts deux,
Attachez l'un à l'autre ils tombent soubs les ondes,
Leur cheute fait ouvrir leurs entrailles profondes,
Qui les ayant trois fois & rendus & repris,
Pour jamais à la fin estouffent leurs esprits,
Voila ce que j'ay veu, juge s'il est possible
De voir un tel malheur & paroistre insensible,
Non, Cesar, & quiconque a du coeur & des yeux,
Ne void point sans pitié ces coups prodigieux.