SCENE PREMIERE.
HONORIUS, EUPHEMIEN, ALEXIS, SOSIMENE, ARISTANDRE, OLYMPIE, & suitte.
HONORIUS dans le Trône.
Demande, Euphemien, ouy demande, & de plus
N'apprehende de nous, ny froideur, ny refus:
Je sçay ce que tes soins ont fait pour cet Empire,
Je sçay que c'est par toy que mon peuple respire,
Et que par tes conseils & ta fidelité,
Rome est au plus haut poinct qu'elle ait jamais esté.
Fay toy-mesme ton prix, regne dans ses Provinces,
Fay toy, si tu le veux, des sujets de mes Princes,
Partage mes Grandeurs, prens le tiltre de Roy,
Ayant tout fait pour nous, je feray tout pour toy.
EUPHEMIEN.
Seigneur, quand un sujet vertueux & fidele
Sert son Prince & l'Estat avec beaucoup de zele,
Quelques nobles effets que son coeur fasse voir
Il ne fait qu'obeir aux loix de son devoir,
Et sa fidelité rencontre son salaire
Dans l'honneur qu'il reçoit, ayant l'heur de vous plaire.
Aussi quand je demande à vostre Majesté,
Je n'attends rien de moy, mais tout de sa bonté.
Ouy j'espere, Seigneur de vos mains liberales
Un bon-heur sans pareil, & des faveurs royales;
Mais ne presumez pas en cette occasion
Qu'un Sceptre soit l'objet de mon ambition,
Je donne à mes desirs de plus justes limites,
Et j'ajuste mes voeux à mon peu de merites.
Je demande… ah grand Prince! ozeray-je parler?
HONORIUS.
Ouy parle, je le veux,
EUPHEMIEN.
Mes jours vont s'écouler
Des-jà l'âge à mon sang communique sa glace,
Et vous voyez icy tout l'espoir de ma race.
C'est ce cher Alexis que le Ciel m'a donné,
Et pour vostre service à l'instant destiné:
Je vous le viens offrir, recevez cet hommage,
Vous avez veû mes soins, vous verrez son courage
Mais s'il vous plaist, Seigneur, agreez qu'aujourd'huy
J'implore à vos genoux une grace pour luy.
Olympie… ah Seigneur, perdez un temeraire,
Je voy bien dans vos yeux que j'ay pû vous deplaire,
Et je connois assez que ma presomption
A produit d'un seul mot leur alteration.
HONORIUS.
Olympie… achevez…
EUPHEMIEN.
Ah ma faute est trop grande!
Un pardon maintenant est ce que je demande,
L'obtiendray-je Seigneur?
HONORIUS.
Quoy?
EUPHEMIEN.
Le bien que j'ay dit.
HONORIUS.
Olympie?
EUPHEMIEN.
Ah c'est trop!
HONORIUS.
Que je suis interdit!
Parle, ouy si je puis, je tiendray ma Promesse,
Mais Olympie est libre, Olympie est maistresse,
Et celuy dont tu viens implorer le secours
N'est rien que son Esclave.
OLYMPIE.
Ah changez de discours,
Magnanime Empereur, je me sçay mieux connoistre,
Je sçay qu'Honorius est mon Prince & mon maistre,
Et je tiendray tousjours à bon-heur de me voir
Soubsmise aux sainctes loix d'un si juste pouvoir.
HONORIUS.
Mais vous mesme cessez, belle & sage Olympie,
De tenir un discours contraire à mon envie;
Si le Sort en naissant vous soubsmit à mes loix,
Vostre rare beauté qui triomphe des Rois
Vous dispense aujourd'huy de cette obeïssance
Que toute autre que vous devroit à ma puissance,
Et par ces doux attraits qui sçavent tout ravir,
Inspire aux plus grands coeurs l'ardeur de vous servir.
Cette necessité qui n'espargne personne
Me fait mettre à vos pieds mon Sceptre & ma Couronne,
Et mes sens devenus vos plus chers partisans
Ont adjoûté mon coeur à ces nobles presens:
Recevez, Olympie, & Sceptre & Diadéme,
Recevez pour Espoux un Prince qui vous aime,
Et par un peu d'amour respondant à ses voeux,
Vous payrez ses bien-faits, & le rendrez heureux.
OLYMPIE.
Je pourrois écouter l'offre que vous me faites,
Si je pouvois, Seigneur, ignorer qui vous estes,
Mais cet auguste front qui se fait reverer
Me dit trop, grand Monarque, où je dois aspirer,
Et qu'un peu de beauté que je treuve imparfaite
Ne me dispense pas du devoir de sujette:
Dans cette connoissance étouffant mon orgueil,
Le Thrône est à mes yeux un dangereux écueil,
Où les ambitieux & superbes courages
Pensans trouver un port rencontrent leurs naufrages.
Ne me parlez donc plus de ces rares presens,
Ces illustres fardeaux sont pour moy trop pesans,
Et vous devez donner à ce coeur adorable
Un objet plus parfait & plus considerable:
Pour moy je ne veux rien de vostre Majesté,
Sinon que mon repos ne me soit pas osté;
Si j'obtiens ce bon-heur, mon ame est satisfaite,
Et mon esprit content à tout ce qu'il souhaite.
HONORIUS.
Par cette humilité vous me rendez confus,
Mais cet abaissement n'est qu'un adroit refus,
Et quand vous aurez mieux reconnû mon hommage
Vous changerez peut-estre un si triste langage.
Souvenez vous enfin qu'il est beau de regner.
OLYMPIE.
Le sort d'Athenaïs a pû me l'enseigner.
HONORIUS.
Je suis Honorius, & non pas Theodose.
OLYMPIE.
Vos desirs sont pareils, & pourroient mesme chose.
HONORIUS.
Athenaïs & vous differez en ce poinct
Qu'elle eût une Rivale, & vous n'en avez point.
OLYMPIE.
En un autre, Seigneur, nous differons encore,
Elle ayma les grandeurs, & moy je les abhorre.
HONORIUS.
Hé bien, puis que mon rang fait vostre aversion,
Je ne forceray point vostre inclination,
Mais je conjureray vostre rigueur extréme
De se rendre en faveur de cet autre moy-mesme,
De ce cher Alexis, de qui les qualitez
Ont beaucoup de raport avecque vos beautez:
Il est jeune; il est noble, adroit, & magnanime,
Et (si vous me croyez) digne de vostre estime.
Acceptez, Olympie, acceptez cet Espoux,
Vous l'aimez, je le sçais; pourquoy rougissez vous?
En un si juste choix vous n'estes point blâmable,
Alexis vous cherit, Alexis est aimable,
Et le ciel fait en vous des accords trop charmans
Pour separer jamais deux si parfaits Amans.
OLYMPIE.
Ouy, Seigneur, je l'advoue, Alexis a des charmes
Contre qui ma rigueur n'a que de foibles armes,
Mon coeur contre ses traits a long-temps combatu,
Mais enfin il se rend, & cede à sa vertu,
Et pour luy mon amour est tellement entiere
Qu'elle sera ma flâme, & premiere & derniere;
J'eus pour luy cet instinc presque dés le berceau,
Et je l'emporteray jusque dans le tombeau,
Où mesme le destin unissant nos deux ames
Souz nos cendres encor fera vivre nos flâmes.
ALEXIS.
Trop heureux Alexis! hé bien que feras-tu?
Coeur ingrat cede enfin, cede à tant de vertu.
Ouy, cedons… Mais helas! qu'est-ce que je vay faire?
Dois-je icy, grand Monarque, ou parler, ou me taire?
L'excez de mon bon-heur me dérobe la voix
Donne moy, juste Ciel, moins de biens à la fois.
Ah mon Prince! ah Madame! ô mon coeur! ô ma langue!
À qui s'adressera ma premiere harangue?
Quelle voix, quels discours, quels termes si charmans
Exprimeront mes voeux, & mes remercimens?
Pour de si grands bien-faits il n'est point d'eloquence
Qui ne dise bien moins que ne fait mon silence,
Et vous voyez assez dans ma confusion,
Et mes profonds respects, & mon affection.
Contentez vous, Seigneur, de ce muët langage,
Et vous, chere Olympie, agreez mon servage,
Puis que le Ciel le veut, mon amour, & mon Roy,
Avec mon coeur icy je vous donne ma foy.
HONORIUS.
Sus donc puis que le Ciel l'a pour vous destinée,
Celebrons aujourd'huy cet illustre Hymenée,
Allez vous preparer.
OLYMPIE.
Heureux commandement!
ALEXIS.
Allons, obeissons.
EUPHEMIEN.
Dans mon ravissement,
Je ne sçaurois, Seigneur, vous respondre autre chose,
Sinon que je connois le sang de Theodose,
Et qu'avecque son rang vous avez herité
De ce coeur si remply de generosité,
Qui pouvant par le fer dompter la terre et l'onde;
Par ses seules bontez s'acquerroit tout le monde.
HONORIUS.
Allez Euphemien, vous connoistrez encor
Que mon coeur vous cedent un si rare tresor,
Je n'ay pas fait pour vous tout ce que je medite:
Je veux joindre aujourd'huy la fortune au merite,
Et donner en faveur d'Olympie et de vous,
À mon heureux rival, un prix digne de nous.