II

Quelle fête charmante et superbe à la fois! c'est le propre des pompes de l'Église catholique de charmer le regard en touchant le cœur.

L'âme, se sentant apaisée, reposée, s'épanouit au souffle de la foi et de l'amour, c'est si bon de croire à la grande et longue vie de l'éternité.

C'est pendant ce mois de juin, radieux et ensoleillé, que l'Église célèbre la Fête-Dieu. Tout ce qui chante et sourit, tout ce qui brille et embaume dans la nature semblent s'unira l'homme pour rendre hommage au Maître Souverain. La piété embaume les âmes comme les fleurs parfument les airs.

Est-il plus beau spectacle que celui de la créature, faisant escorte à son Créateur, du chrétien suivant son Dieu, qui traverse les rues et les places au milieu de son peuple assemblé qu'il vient bénir?

Les villes et les hameaux sont en liesse et préparent avec ardeur la grande solennité. Les bourgs ont les arches de verdure et les rustiques autels, les jonchées de feuillage et de fleurs champêtres embellissant les chemins. Les villes ont les riches tentures aux crépines d'or enguirlandant les maisons, les tapis de mousse et de fleurs recouvrant les rues, les envolées de roses effeuillées se mêlant aux flots d'encens qui montent devant le Saint-Sacrement. Les cloches carillonnent à travers l'espace, rappelant à tous que c'est le bon Dieu qui vient répandre ses grâces. Les musiques se font entendre et alternent avec les pieux cantiques que chantent de leurs voix fraîches et pures les longues théories des jeunes garçonnets en habits du dimanche et les jeunes filles en blanches toilettes. Le suisse apparaît à son tour avec son habit chamarré de broderies, sa hallebarde, son tricorne et ses mollets des fêtes carillonnées…

Les bannières rutilantes des saints et les reliques précieuses sont portées avec respect par les hommes, la statue et les images de la Vierge, par les jeunes filles. Toutes les oriflammes sont déployées et les effets de lumière dans ce fouillis, où le métal chatoie dans le velours et le satin, éblouissent le regard.

Enfin, le Très Saint-Sacrement paraît dans son ostensoir d'or, ruisselant de pierreries, porté sous un dais de drap d'or, empanaché de plumes blanches, et qu'accompagnent de gros cierges lumineux, tenus par les membres de la fabrique.

Les angelots, couronnés de roses, vêtus de soie et de dentelle, les enfants de chœur en soutanes violettes et rouges revêtues d'aubes transparentes et brodées, les diacres en dalmatiques et le clergé dans ses chapes d'apparat, les magistrats en robes rouges, fourrées d'hermine, les facultés dans leurs costumes chamarrés, l'armée avec ses uniformes galonnés présentent un imposant cortège[10].

Le peuple recueilli suit en foule pendant que toutes les fenêtres ouvertes se remplissent de fidèles respectueux, agenouillés, jetant aussi des fleurs pour prendre part à cette grande manifestation en l'honneur du Christ.

Oui, on peut le dire, les rues pavoisées, enguirlandées, plantées d'arbres verts et de colonnes de mousseline blanche, se sont métamorphosées en voies triomphales.

Les reposoirs sont là, attendant la divine Eucharistie. En général ils sont faits avec beaucoup de goût, pieuse concurrence bien permise, n'est-ce pas? et de tous ces beaux autels élevés par la piété, on ne sait auquel donner la préférence. Ils sont attrayants puisque tous sont appelés à recevoir pendant quelques instants le Dieu d'amour qui veut bien résider parmi nous.

C'est un éblouissement, c'est une fête pour les yeux que ces cortèges, que ces autels où dominent la pourpre et l'or.

«L'or qui est la lumière…
La pourpre qui est le sang et la vie!»

La Religion n'a-t-elle pas été à tous les âges la grande inspiratrice du beau.

Ici, ce sont des temples de verdure et de fleurs, des autels richement décorés de vases magnifiques, de candélabres dorés, d'anges adorateurs inclinés sur les degrés de l'autel éblouissant de lumières, Là, le décor est plus simple et peut-être plus grandiose, c'est un amoncellement de rochers qui s'escaladent les uns les autres, étoiles de la sombre verdure des sapins recouvrant une modeste grotte, comme celle de Bethléem, où le Seigneur s'arrêtera un instant.

Je revois encore dans ma pensée un reposoir qui m'avait vivement frappée; sévère dans ses grandes lignes, il évoquait le passé païen, évanoui sous la main toute puissante du Christ, et la croix sainte s'élevant à la place des idoles. Il représentait un coin aride des landes bretonnes; des pierres debout ou couchées sur la bruyère éternelle, la croix plantée sur des rocs sauvages; et l'autel, s'élevant sur cette terre druidique, avait quelque chose de saisissant. De chaque côté, trois grands menhirs se dressaient comme les gardiens du sanctuaire, précédé d'un grand dolmen très réussi.

Chateaubriand dépeint ainsi la belle cérémonie de la Fête-Dieu:

«Quel chrétien ne s'est surpris un jour à contempler comme dans un rêve le beau et consolant spectacle d'une procession se déroulant lentement solennellement à travers les rues enguirlandées et fleuries?

Où va-t il, ce Dieu dont les puissances de la terre proclament ainsi la majesté?

Il va reposer sous des tentes de lin, sous des arches de feuillages, sur des autels de fleurs qui lui représentent, comme aux jours de l'ancienne alliance, des temples innocents et des retraites champêtres.»

La Bretagne, toujours croyante, tient à ses processions qu'elle nomme encore «la fête du Sacre», et pour cette fête elle déploie toute la magnificence du culte catholique, dans l'exaltation suprême d'une Toute-Puissance voilée par l'immensité du mystère qui fait rêver, sourire ou pleurer.

«Rêve, pour l'esprit humain qui se heurte devant l'incompréhensible, tant la sublimité nous frappe tant l'inconnu nous étreint.

«Pleurs, pour le croyant, pour celui que saisit un attendrissement immense, souffle venu de l'invisible, quand, au milieu d'un profond silence, une bénédiction descend d'en haut dans le geste auguste de la croix, tracé par l'ostensoir d'or.

«Sourire… pour l'incrédule et pour l'impie qui ne veulent admettre que ce que saisit la pauvre raison humaine dans son étroitesse de vue et de jugement.

«Enlever le mystère à l'homme, c'est mettre des bornes à ce qu'il a de plus noble et de plus beau: l'âme.

«La Fête-Dieu, c'est l'apothéose, d'une religion immuable et forte dans son éternelle sécurité.»

Les athées et les ennemis du Christ, les sans-Dieu n'arriveront pas à détruire l'usage déclaré par le saint Concile de Trente «tout-à-fait conforme à la piété» de porter avec une religieuse solennité la divine Hostie dans les rues et les places publiques.

Depuis deux mille ans bientôt, ils ont usé leurs dents et leurs ongles sans entamer le bois sacré de la croix, et ceux qui les suivront dans cette triste besogne ne réussiront pas davantage!