III

NOTES SUR LES PROCESSIONS

Les modernes athées et francs-maçons sont plus intransigeants que les révolutionnaires du siècle dernier: voici à ce sujet quelques détails curieux. On verra que les ancêtres, dont se réclament les jacobins contemporains, n'avaient pas osé braver les justes revendications des catholiques parisiens, qui, en pleine Révolution, s'autorisaient des maximes de liberté religieuse inscrite dans les Droits de l'homme pour affirmer leur foi.

Ces notes, exhumées naguère des archives de la police secrète de Paris (Archives Nationales de la Seine F. I. C.), ont été rédigées par le citoyen Dutard, avocat, et adressées au célèbre Garat, ministre de l'Intérieur de mars à août 1793. Ce Dutard était un partisan résolu du nouveau régime, mais son exaltation révolutionnaire ne lui avait pas enlevé une certaine probité politique, et il était intelligent.

Dès le 25 mai, Dutard écrivait au ministre: «La Fête-Dieu approche. Rappelez-vous, citoyen ministre, qu'à cette époque, l'an passé, Pethion, le dieu du peuple, fut accueilli à coups de pierres par les sans-culottes de la section des Arcs pour avoir déclaré dans une ordonnance (Pethion était en 1792 maire de Paris), qu'on serait libre de travailler ou de ne pas travailler… Rappelez-vous que ce jour-là, des hommes qui, par opiniâtreté ou irréligion n'avaient pas tapissé leurs maisons, reçurent de bons coups de bâton… Je ne sais si ce n'est pas une infamie stupide et aveugle de la part des représentants de ce même peuple qui contrarient absolument tous les goûts et les penchants dont cent années de révolution ne sauraient le délivrer.»

Les processions dont le citoyen Dutard, agent principal de la police secrète, se faisait le défenseur, eurent, donc lieu dans la plupart des paroisses sans trouble aucun, ni sans manifestations hostiles, et cela le jeudi 30 mai, ne l'oublions pas, la veille même de la terrible insurrection du 31 mai 1793, qui faillit anéantir la Convention sous les canons du fameux Henriot, commandant de la garde nationale et des sections.

Le 31 mai, le citoyen Dutard adressait à Garat le rapport suivant dont le style ne vise certes pas à l'élégance, mais qui du moins laisse entrevoir une parfaite sincérité:

«Mes premiers regards se sont portés, en ce jour de la Fête-Dieu, vers les processions et cérémonies de ce jour. Dans plusieurs églises j'ai vu beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes. On avait la procession intra muros. Mais, ailleurs, la cérémonie se fit comme de coutume au dehors.

«J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry; j'entends un tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession.

«J'accourus au-devant; tout y était modeste. Une douzaine de prêtres à la tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le rayon sous le dais[11]. Un suisse de bonne mine précédait le cortège; une force armée de douze volontaires à peu près, sur deux rangs, devant et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement.

«Tout le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsqu'on a passé devant le poste de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les armes.

«Quand le tambour qui précédait et les gens qui suivaient ont annoncé la procession, quel a été l'embarras de nos citoyennes de la halle! Elles se sont concertées à l'instant pour voir s'il n'y avait pas moyen de tapisser avant que la procession passât. Une partie se sont prosternées d'avance à genoux, et enfin, lorsque le bon Dieu a passé, toutes, à peu près, se sont prosternées. Les hommes ont fait de même. Des marchands ont tiré des coups de fusil en l'air. Plus de cent coups ont été tirés. Tout le monde approuvait la cérémonie et aucun que j'ai entendu ne l'a désapprouvée.

«C'est un tableau bien frappant que celui-là. J'ai vu dans des physionomies les images parlantes des impressions qui se sont fait si vivement sentir au fond de l'âme des assistants. J'y ai vu le repentir, le parallèle que chacun fait forcément de l'état actuel des choses avec celui d'autrefois. J'ai vu la privation qu'éprouvait le peuple par l'abolition d'une cérémonie qui fut jadis la plus belle de l'Église. J'y ai vu aussi les regrets sur la perte des profits que cette fête et autres valaient à des milliers d'ouvriers. Quelques personnes avaient les larmes aux yeux. Les prêtres et le cortège m'ont paru fort contents de l'accueil qu'on leur a fait partout.

«J'espère, citoyen ministre, que vous ne laisserez pas cet article sur votre cheminée.»

Les gens de la Révolution avaient si bien compris les magnificences du culte catholique et l'attachement des foules pour cette mise en scène des pompes chrétiennes qu'ils s'ingéniaient à les imiter sous forme de «fêtes civiques», dont ils confiaient à David le soin de dessiner l'ordonnance, et à Méhul, celui de composer la musique.

Qu'étaient-ce ces promenades de la déesse Raison à travers Paris—avec hymnes, bannières, thuriféraires, enfants semant des roses, «jeunes vierges» drapées de blanc,—sinon de véritables processions laïques, avec stations sur des reposoirs qui s'appelaient l'autel de la Nature, l'autel de la Patrie, ou l'autel de la Liberté? Postiches honteux des esprits dévoyés d'alors.

Le philosophe Diderot, l'ami des d'Alembert, des Jean-Jacques Rousseau et des Voltaire qui par leurs théories mensongères et désolantes préparèrent en sourdine la Révolution, Diderot disait: «Je n'ai jamais vu cette longue file de prêtres en habits sacerdotaux, ces jeunes acolytes vêtus de leurs aubes blanches, ceints de leurs larges ceintures bleues et jetant des fleurs devant le Saint-Sacrement, cette foule qui les précède et qui les suit dans un silence religieux, tant d'hommes le front prosterné contre terre, je n'ai jamais entendu ce chant grave et pathétique entonné par les prêtres et répondu affectueusement par une infinité de voix d'hommes, de femmes, de jeunes filles et d'enfants sans que mes entrailles en aient été émues, en aient tressailli et que les larmes m'en soient venues aux yeux.»

Napoléon Ier, lui aussi, savait ce qu'il faisait quand il rétablissait les processions de la Fête-Dieu, et qu'il décidait que l'armée y figurerait dans une large mesure.

Certes, ce ne devait pas être un spectacle ordinaire que celui de ces grognards, escortant le Bon Dieu—comme ils disaient—avec leurs lourds shakos à grands plumets, avec leurs vieilles moustaches roussies au feu des batailles, leur teint qu'avait bronzé le hâle des marches du Caire à Berlin, leurs glorieux uniformes «troués, usés par la victoire». Voici ce que le journal le Moniteur imprimait le 15 juin 1805:

«Hier, pour la première fois depuis la Révolution, a eu lieu la procession de la Fête-Dieu, avec le concours d'une partie de la garnison de Paris et la présence de représentants de tous les corps constitués et de toutes les administrations de l'État.

«On évalue à plus de trois cent mille le nombre des curieux qui se sont pressés sur son passage.

«Aucun désordre ne s'est produit.

«Partout régnaient un recueillement et une joie universels.»

Charles X se faisait un devoir et un honneur, entouré des princes du sang, des officiers de sa maison, des ministres et de tous les dignitaires de la cour en grande tenue, en frac écrasé de broderies de suivre à pied et tête nue, le très Saint-Sacrement pendant toute la durée de la procession. Cet exemple du souverain et de la famille royale, suivi par tout le peuple, donnait à cette imposante manifestation de la Foi un éclat ignoré de nos jours.

Et lorsque, du haut d'un reposoir le Benedicat vos omnipotens Deus! tombait des lèvres du prêtre sur les soldats qui présentaient les armes et sur la foule agenouillée, un doux frémissement agitait tous les cœurs, et la Foi remplissait les âmes, courbées sous la bénédiction du Ciel.

Les personnes qui assistèrent jadis à ces fêtes magnifiques n'en ont jamais perdu le souvenir.

On n'en est plus là actuellement! hélas! cette guerre à la Religion est insensée et misérable.

Depuis qu'on a arraché le Christ des écoles, des hôpitaux et des prétoires, on a trouvé aussi que la sortie du Très Saint-Sacrement à travers les rues, même une seule fois par an, gênait la circulation et que le Bon Dieu n'avait plus qu'une chose à faire, c'était de se renfermer dans ses églises comme dans une prison et de n'en plus sortir.

Oui, c'est en temps de République, c'est-à-dire de Liberté, d'Égalité et de Fraternité, qu'on défend de suivre Celui qui est venu inaugurer ici-bas le règne des petits et des pauvres, et apprendre à tous les hommes la fraternité évangélique, la seule possible.

Des pygmées s'insurgeant contre leur Créateur! Quelle satanique démence! Aujourd'hui il faut aller chez les Musulmans et même chez les sauvages pour voir la Fête-Dieu et se réconforter le cœur.

Dans les villes turques où se trouve un grand établissement catholique tel que sœurs religieuses hospitalières, sœurs de Saint Vincent de Paul, école des Frères, la procession a le droit de sortir et le peuple musulman la respecte. À Brousse, la Fête Dieu s'appelle Gul-Baïram, la Fête des Roses et les Broussiottes s'empressent, sinon de la suivre, du moins de la contempler avec admiration.

Ce qui les frappe surtout, ce sont les couronnes de roses que portent les jeunes filles de l'école des Sœurs de Saint-Vincent de Paul et la profusion de fleurs qu'elles jettent sur le parcours de la procession, d'où le nom de fête des roses: Gul-Baïram.

Un missionnaire, qui enseigne la religion du Christ chez les peuples lointains, racontait ainsi la dernière Fête-Dieu à laquelle il a assisté. «J'ai dit qu'on ne voit rien de précieux à cette procession, la simple nature y prête toutes ses beautés, car sur les fleurs et les branches des arbres qui composent les arcs de triomphe sous lesquels le Saint-Sacrement passe, on voit voltiger des oiseaux de toutes couleurs, attachés par les pattes à des fils si longs qu'ils paraissent avoir toute leur liberté et être venus d'eux-mêmes pour mêler leur gazouillement aux chants des musiciens et de tout le peuple.

D'espace en espace, on voit des tigres et des lions enchaînés, afin qu'ils ne troublent point la fête et de très beaux poissons qui se jouent dans de grands bassins remplis d'eau; en un mot toutes les espèces de créatures vivantes y assistent comme par députation pour y rendre hommage à l'Homme-Dieu dans son auguste Sacrement.

On fait aussi entrer dans cette décoration les choses dont on se régale dans les grandes réjouissances, les prémices de toutes les récoltes pour les offrir au Seigneur et le grain qu'on doit semer afin qu'il lui donne sa bénédiction. Le chant des oiseaux, le rugissement des lions, le frémissement des tigres, tout s'y fait entendre sans confusion et forme un concert unique…

Dès que le Saint Sacrement est rentré dans l'église, on présente aux missionnaires les choses comestibles qui ont été exposées. Ils en font porter aux malades ce qu'il y a de meilleur, le reste est partagé à tous les habitants de la bourgade…

Ces simples apprêts plaisent au divin Maître aussi bien que les magnificences déployées dans nos contrées civilisées, parce que c'est la même foi, le même amour, qui inspirent les uns et les autres.