L'EMPIRE (1804-1815)

Napoléon Ier.—Les complots sans cesse renaissants favorisèrent d'ailleurs l'ambition du Premier Consul. Déjà nommé consul à vie, il obtint le rétablissement de la monarchie déclarée héréditaire dans sa famille, et le Sénat renouvela pour lui le titre romain d'empereur (18 mai 1804). Le général Bonaparte était devenu Napoléon Ier.

Napoléon cependant, pour attaquer l'Angleterre, rassemble une armée à Boulogne et prépare tous les moyens de la transporter en quelques heures au delà de la Manche. Pour être maître de la mer pendant quelques heures, il fallait l'arrivée d'une flotte supérieure à celle des Anglais. Napoléon apprit bientôt que sa flotte était retardée. De plus l'Angleterre détourna le péril en soulevant de nouveau le confinent et en déterminant l'Autriche et la Russie à former une coalition. Obligé d'abandonner son projet, Napoléon se retourna avec l'ardeur de la colère contre les ennemis qu'il pouvait saisir. Il frappa des coups décisifs.

Tandis que notre flotte essuyait un désastre sur les côtes d'Espagne près du cap Trafalgar, l'empereur transportait avec une rapidité merveilleuse sa grande armée du camp de Boulogne en Allemagne. Il marcha sur Vienne où il entra sans résistance. L'armée autrichienne s'était retirée en Moravie pour se joindre à l'armée russe.

Bataille d'Austerlitz.—Napoléon, sans perdre de temps, était allé au-devant des deux armées russe et autrichienne. Il se dirigea sur Brünn et arriva en face de l'ennemi, non loin du village d'Austerlitz. Ses forces étaient inférieures à celles des deux empereurs d'Autriche et de Russie qui cherchaient à lui couper la retraite. Napoléon devinait leur plan comme s'il eût assisté à leurs conseils. Il les encouragea, en feignant d'avoir peur, à poursuivre les mouvements qu'ils avaient ordonnés de manière à amener leurs troupes sur le champ de bataille qu'il avait choisi.

Le 1er décembre 1805, au soir, voyant les Russes quitter en masses serrées les hauteurs dont lui-même convoitait la possession, il ne put s'empêcher de s'écrier: «Cette armée est à moi!» Comme il parcourait son camp, les soldats allumèrent des milliers de torches, le saluant de leurs vivats et lui promettant pour le lendemain, anniversaire de son couronnement, une belle victoire. Ils tinrent parole.

Le 2 décembre, un soleil brillant qui avait dissipé les brouillards du matin, éclaira un terrain affermi par la gelée. La bataille s'engagea et ne fut qu'une série de manœuvres précises par lesquelles l'armée alliée fut coupée en plusieurs tronçons. Les Français s'établirent en maîtres sur les hauteurs que les Russes avaient abandonnées et plusieurs divisions russes se trouvèrent enveloppées dans une étroite vallée que fermaient des étangs. Les Russes cherchèrent à s'échapper par ces étangs recouverts de glace: les boulets brisèrent la glace et un grand nombre de fuyards périrent. Les armées russe et autrichienne étaient tellement défaites que l'empereur d'Autriche se hâta de demander une entrevue au vainquer, aux avant-postes.

Un armistice fut conclu; l'armée russe eut la liberté de se retirer et la paix de Presbourg termina la guerre (26 décembre 1805).

Guerre contre la Prusse et la Russie.—La Prusse qui n'avait pas osé se joindre aux coalisés, engagea seule, l'année suivante, la lutte contre Napoléon. Tandis que les Prussiens se dirigeaient vers le Rhin, l'empereur, les trompant, se dirigea vers l'Elbe pour leur couper la retraite. L'armée prussienne revint en toute hâte sur ses pas, divisée en deux corps. Napoléon écrasa un de ces corps d'armée à la fameuse journée d'Iéna (14 octobre 1806), tandis que l'autre corps d'armée était défait, le même jour par le maréchal Davout, près du village d'Auerstaedt. L'armée prussienne, complètement dispersée, n'existait plus. Cependant les Russes arrivaient au secours des Prussiens. Napoléon alla au-devant d'eux. Les Russes voulurent le surprendre pendant l'hiver; il les repoussa et leur livra dans un pays couvert de neige (8 février 1807) la sanglante bataille d'Eylau. Un de nos corps d'armée s'égara, aveuglé par la neige qui tombait en abondance et se fit écraser, ce qui causa un moment un grand désordre et faillit compromettre le succès.

La campagne d'été fut courte et brillante. Les Russes avaient reformé une nouvelle armée et revenaient conduits par l'empereur Alexandre lui-même. Ils furent écrasés à Friedland (14 juin 1807).

Alexandre, bien vaincu cette fois, demanda la paix et l'obtint à l'entrevue de Tilsitt sur un radeau construit au milieu du Niémen. Il renonçait à une partie de la Pologne et s'engageait à fermer ses ports aux Anglais. Napoléon rendit au roi de Prusse son royaume, mais mutilé. Des provinces du Rhin, il forma pour son frère Jérôme le royaume de Westphalie. Un des frères de l'empereur, Joseph, occupait déjà le trône de Naples; les autres membres de sa famille avaient des principautés et il en donnait à ses plus habiles ministres, formant ainsi à l'Empire une ceinture de monarchies vassales.

L'Empire s'agrandit encore de la Hollande, qu'un des frères de Napoléon, Louis, gouvernait en qualité de roi, mais où il refusait d'appliquer des mesures rigoureuses qui ruinaient le commerce du pays. L'empereur ne souffrait plus d'obstacle à sa volonté: il réunit la Hollande à la France (juillet 1810). L'empire français compta alors 130 départements. Un des maréchaux de Napoléon, Bernadotte, était désigné comme prince héritier de la Suède. La Prusse, mutilée, n'existait que parce qu'il l'avait bien voulu; il s'attachait l'Autriche par une alliance de famille.

Mariage de Napoléon avec Marie-Louise d'Autriche.—De son mariage avec Joséphine de Beauharnais, Napoléon n'avait pas d'enfant; malgré son affection pour Eugène Beauharnais, qu'il avait adopté et créé vice-roi d'Italie, il ne voulait pas le déclarer son héritier. Il fit annuler son mariage avec Joséphine, divorce qu'on n'approuva point et qui parut un divorce avec le bonheur. Il demanda à l'empereur d'Autriche la main de l'archiduchesse Marie-Louise (1810) et fit asseoir sur son trône, à ses côtés, une fille des Césars. Un fils lui étant né le 20 mars 1811, l'empereur le décora du nom de roi de Rome.

Napoléon était alors à l'apogée de la puissance et de la gloire. Rien ne résistait plus à ses volontés. Les grands corps de l'État restaient muets ou ne parlaient que pour applaudir aux vastes projets du maître et exalter ses succès. L'empereur s'efforçait de se faire pardonner ce gouvernement arbitraire en développant toutes les ressources de la prospérité publique. Il perfectionnait le système financier, la Banque de France, promulguait le Code de Commerce.

Il entreprenait de grands travaux d'art ou d'utilité générale en France et dans les pays annexés: la colonne Vendôme, l'arc de triomphe de l'Étoile, l'achèvement du Louvre et des Tuileries, des fontaines, des canaux, des routes, etc. Il encouragea aussi l'industrie et créa le Conseil général des fabriques et manufactures. Le blocus continental, qui écartait du continent les produits de l'industrie anglaise, fit naître des industries nouvelles. Par un décret du 15 janvier 1812, Napoléon destina cent mille hectares de terrain à la culture des betteraves, pour la fabrication du sucre indigène, qui devait remplacer le sucre des colonies.

Napoléon favorisa surtout l'application des sciences utiles à l'industrie. Il honora et récompensa les savants aussi bien que les manufacturiers.

On vit naître deux sciences nouvelles: la géologie, ou histoire naturelle de la terre, et la paléontologie, science qui traite d'animaux et végétaux disparus, dont les débris sont enfouis dans la terre. La littérature et les arts pourtant, ne brillèrent pas du même éclat à cette époque.

Campagne de Russie.—La France, malgré cette prospérité, avait besoin de repos et d'un gouvernement moins despotique. Mais Napoléon, résolu à dominer l'Europe entière, rompit avec la Russie et voulut aller à Moscou. Cette témérité le perdit.

La Russie n'exécutait qu'à moitié le blocus ordonné contre les Anglais. Napoléon lui déclara la guerre tandis que ses meilleurs soldats étaient encore occupés à soumettre l'Espagne. Il marcha vers le Niémen à la tête de six cent quarante mille hommes de toute nation: il entraînait pour ainsi dire toute l'Europe à sa suite (1812).

Il franchit le Niémen, le 24 juin, entra à Wilna, où il s'arrêta trop longtemps, s'empara de Smolensk, après un combat acharné (17 août).

Les Russes reculaient toujours, dévastant le pays. Cependant le général Kutusoff décida à livrer une bataille sur les bords de la Moskowa, à Borodino (7 septembre 1812). Ce fut un des plus terribles chocs des temps modernes. L'action dura toute la journée, mais les Russes se retirèrent horriblement maltraités.

Les Français à Moscou.—Cette victoire, bien qu'elle eût coûté cher, ouvrait la route de Moscou; l'armée se dirigea vers cette fameuse capitale. Le 14 septembre elle dépassa la dernière hauteur qui lui dérobait la vieille cité russe. Les soldats, émus au spectacle grandiose qui se déroulait devant leurs yeux, s'arrêtèrent en criant: «Moscou! Moscou!» Moitié européenne, moitié asiatique, demi-orientale et demi-grecque, Moscou, ville immense, sur la limite de la civilisation et de la barbarie, offrait le mélange le plus singulier de palais, d'églises, de dômes dorés étincelant aux rayons d'un soleil d'automne, de jardins, de bosquets, de maisons aux toits brillant de couleurs variées, et de pauvres cabanes tartares. Bien des soldats avaient vu le Caire, les Pyramides, Milan, Vienne, Berlin, Madrid: Moscou surprenait ces hommes déshabitués de l'étonnement. L'armée défila, ivre d'enthousiasme, et entra dans la cité sainte des Russes.

La joie fut courte. La ville était déserte et morne: toute la population avait fui à la suite de l'armée russe. Dans la nuit du 15 au 16 septembre, un immense incendie éclata, allumé par les bandits qu'avait laissés le gouverneur Rostopchine. Un vent furieux vint aider les incendiaires, et, changeant presque chaque jour, porta tour à tour les flammes dans les différents quartiers de la ville. Trois jours et trois nuits, Moscou présenta l'aspect d'un horrible brasier, dont l'armée eut beaucoup de peine à sortir; les flammes ne s'arrêtèrent qu'après avoir dévoré les quatre cinquièmes de cette opulente cité où les soldats espéraient trouver, sinon la paix, du moins le repos pendant l'hiver. Cet acte sauvage indiquait assez à quelle nation on faisait la guerre. Napoléon néanmoins engagea des négociations. Il perdit un temps précieux, croyant toujours que l'empereur Alexandre traiterait. Mais Alexandre ne pensait qu'à le jouer, comptant pour nous chasser sur son allié favori, l'hiver.

La retraite de Russie.—Cet allié fut plus fidèle encore qu'à l'ordinaire et plus énergique. Napoléon se décida enfin à partir le 15 octobre. Dès le 23 le mauvais temps commença. Le 9 novembre le ciel, sur lequel on avait tant compté, se déclara contre nous. La neige tomba. Tout alors est confondu et méconnaissable; on marche sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but; les flocons de neige, poussés par le tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités; la surface cache des profondeurs inconnues qui s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y restent souvent ensevelis. L'hiver russe attaque les soldats de toutes parts; il pénètre au travers de leurs légers vêtements et de leur chaussure déchirée; leurs habits mouillés se gèlent sur eux; devant eux, autour d'eux, tout est neige; c'est comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée! Les seuls objets qui se voient, ce sont de sombres sapins avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité de leurs tiges noires, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.

A Smolensk, on ne trouva ni les vivres ni les secours espérés. Tout était pillé. On ne put s'y arrêter. Il fallut poursuivre cette retraite, de plus en plus désastreuse à mesure que le froid devenait plus rigoureux et que l'ennemi se rapprochait. Il fallait acheter par des combats une route couverte de neige. Ney à l'arrière-garde protégeait de son solide courage toute l'armée. Des lignes de cadavres marquaient les bivouacs. Depuis longtemps on laissait les canons faute de chevaux, et, ce qui est plus triste, les blessés. Presque toute la cavalerie était à pied. Les rangs étaient abandonnés, et une foule désarmée, souffrante, suivait les régiments qui conservaient encore quelque organisation et quelque discipline. Ce fut cette foule accrue des marchands et des vivandiers qui occasionna l'encombrement des ponts au passage de la Bérésina, et fut en partie sacrifiée pour le salut de l'armée, car on se vit obligé de rompre les ponts à l'arrivée de l'ennemi. Des scènes douloureuses se produisirent alors (28 novembre) et sont restées célèbres sous le titre de passage de la Bérésina.

A Smorgoni, Napoléon quitta l'armée pour prévenir à Paris la nouvelle de son désastre. Il traversa l'Allemagne incognito et arriva aux Tuileries, lorsqu'on commençait seulement à connaître quelque chose de l'horrible vérité. Après son départ, la retraite devint plus désastreuse. Le froid redoubla. Le 9 décembre on arriva à Wilna, mais sans pouvoir s'y arrêter. Il fallut reculer jusqu'au Niémen, et c'est à peine si une poignée de soldats, débris d'une armée de 400,000 hommes, repassa ce fleuve.

Campagnes d'Allemagne et de France.—Ce désastre porta un coup mortel à la puissance de Napoléon. Dès qu'on vit son armée détruite par le froid, les défections commencèrent. La Prusse d'abord se souleva. Même le prince de Suède, un maréchal de l'Empire, Bernadotte, entra dans la coalition. Napoléon, cependant, réussit à recomposer une armée de deux cent mille hommes avec les troupes laissées en Allemagne et les conscrits de France.

Trois armées, prussienne, russe, autrichienne, se dirigent sur Dresde. Napoléon leur fait face. Le 26 et le 27 août, il livre une grande bataille à Dresde et remporte une sanglante victoire. Mais les lieutenants de Napoléon se laissent battre, et bientôt l'empereur voit trois cent mille coalisés se réunir contre lui près de Leipzig. Pendant trois jours Napoléon arrête, tour à tour, chacune des armées ennemies. Malgré l'héroïsme de ses soldats il ne peut continuer cette lutte inégale. Il fallut reculer encore et reculer jusqu'en France.

La France à son tour fut envahie. Trois masses énormes formant un total de quatre cent mille hommes arrivent par la Hollande et la Belgique, par la Moselle, par la Bourgogne, et convergent vers Paris. Devant ce danger Napoléon retrouve son activité d'Italie: il déploie dans cette lutte suprême un génie qui excite l'admiration. Avec une poignée de soldats aguerris, trois mois il tient tête à la coalition et frappe des coups énergiques. Les alliés négocient; mais ils n'offrent à l'empereur que les limites de 1789. Napoléon s'indigne: «Voulez-vous que j'abandonne les conquêtes qui ont été faites avant moi, s'écrie-t-il, que je laisse la France plus petite que je l'ai trouvée! jamais!» Nouveaux combats et nouveaux succès, mais les armées alliées se réunissent toujours et, après la bataille indécise d'Arcis-sur-Aube (20 et 21 mars), marchent sur la capitale. D'héroïques soldats résistent, autant qu'ils peuvent, aux 180,000 hommes qui les attaquent; ils sont écrasés par le nombre. Paris capitule (31 mars), et on demanda à l'empereur son abdication. Abandonné de ses généraux, il la signa enfin, plein de douleur (6 avril). Un traité lui assurait la souveraineté dérisoire de l'île d'Elbe. Avant de partir, Napoléon composa un bataillon d'hommes et d'officiers de différents corps de la garde, bataillon qui devait l'accompagner; puis, dans la cour du palais de Fontainebleau, il fit aux régiments qui demeuraient de touchants adieux. Puis il partit, accompagné de quelques serviteurs fidèles, pour un exil qui, dans sa pensée, n'était point définitif.

Première restauration des Bourbons.—Les Bourbons revinrent dans cette France entièrement renouvelée à laquelle ils parurent des étrangers. Louis XVIII regardait comme nul tout ce qui s'était fait en son absence et appelait 1814 la dix-neuvième année de son règne. L'arrogance des émigrés, leur prétention de détruire toutes les conquêtes de 1789, excitèrent de vifs mécontentements. On regarda du côté de l'île d'Elbe, où avait été relégué le puissant empereur. Napoléon comprit qu'on l'appelait. Il arriva.

Échappant à la vigilance des croisières anglaises, il débarque le 1er mars 1815 avec son bataillon de grenadiers de la garde, au golfe Jouan, près de Cannes, et arrive à Grenoble, où le colonel Labédoyère se rallia à lui. Il poursuivit sa marche triomphale de Grenoble à Lyon, de Lyon à Paris. Le 20 mars 1815 Napoléon rentrait aux Tuileries, que Louis XVIII avait quittées pour s'enfuir en Belgique.

Instruit par le malheur, Napoléon déclara qu'il allait satisfaire les désirs de liberté qu'il avait trop méconnus. Mais Napoléon remontant sur le trône fut un sujet d'effroi pour l'Europe. Les souverains resserrèrent leur alliance et mirent en mouvement leurs armées.

Bataille de Waterloo.—Napoléon, en quelques mois, avait aussi réorganisé son armée et entra en Belgique, à la tête de cent trente mille hommes. Il battit les Prussiens à Fleurus et à Ligny (16 juin). Mais il fallait aussi arrêter les Anglais. Il les attaqua le 18 juin 1815 au plateau du Mont-Saint-Jean, près du village de Waterloo. Le maréchal Grouchy était chargé de poursuivre les Prussiens et de les empêcher de secourir les Anglais. Ney entraîna par son ardeur la cavalerie, qui exécuta des charges répétées. Ce furent des scènes grandioses, telles qu'on n'en avait point vu. Les cuirassiers surtout firent des prodiges. Napoléon se préparait à soutenir ces belles charges par son infanterie, lorsque les Prussiens arrivèrent. Bülow débouchait sur la droite avec 30,000 ennemis, quand, à sa place, on espérait Grouchy avec 30,000 Français. Il fallut leur faire face.

Toutefois le combat se soutenait, les Prussiens furent refoulés. Ney entraîne une seconde fois toute la cavalerie sur le plateau du Mont-Saint-Jean, que Wellington a repris et qu'il veut défendre jusqu'à la dernière extrémité; il sait qu'il sera secouru. Dix mille cavaliers se précipitent avec furie sur les bataillons anglais formés en carrés, les entament, les ouvrent, s'emparent des canons. Déjà les Anglais se débandent, et Wellington inquiet ne sait si les Prussiens auront le temps de paraître. Il est sept heures du soir. Ney demande toujours de l'infanterie; «De l'infanterie! Où voulez-vous que j'en prenne? Voulez-vous que j'en fasse?» répond Napoléon obligé de tenir tête aux Prussiens. Toutefois, ceux-ci avaient décidément reculé. Napoléon forme une colonne de bataillons de la garde, destinée à enfoncer le centre des Anglais. Elle est à peine organisée que le reste de l'armée prussienne avec Blücher se montre sur l'extrême droite: et Grouchy ne vient point! Napoléon ordonne d'attaquer avec quatre bataillons seulement. Peut-être aura-t-il le temps de percer les Anglais. Tout cède devant les redoutables bataillons que Ney dirige avec l'entrain du désespoir. On entoure Wellington, on lui demande ses instructions, s'il est tué. «Mes instructions, répond-il, c'est de tenir ici jusqu'au dernier homme.» Il mérita bien, ce jour-là, par sa froide ténacité, le surnom de Duc de fer. Des soldats de réserve, couchés dans les blés, se lèvent tout à coup, et leur feu subit, meurtrier, met le désordre dans les rangs des Français, qui plient.

Il est huit heures. On pourrait renouveler l'attaque avec les huit bataillons qui restent, mais Blücher arrive et tourne notre aile droite. La vieille garde n'a plus qu'une mission à remplir: c'est de jeter sur cet immense désastre un peu de gloire, par son sublime héroïsme. Elle protège la déroute de l'armée, qui s'enfuit, vivement poursuivie. Décimés, les bataillons de vétérans se sacrifient pour le salut de tous. Ils se forment en carrés qui rétrogradent en combattant: plusieurs sont détruits. «La garde meurt et ne se rend pas,» noble parole qui fut réellement prononcée et admirablement tenue. Napoléon, entouré par les débris de sa garde, fut entraîné, la mort dans l'âme, loin de ce funeste champ de bataille de Waterloo où venait de s'abîmer sa merveilleuse carrière.

Napoléon se hâta d'accourir à Paris, croyant y trouver un appui. Se voyant abandonné, il abdiqua en faveur de son fils. Mais les alliés arrivèrent, rappelèrent Louis XVIII et n'accordèrent la paix qu'aux conditions les plus onéreuses. Les traités de 1815 ramenèrent la France, au nord et à l'est, en deçà des limites de 1789. Elle perdait non seulement les conquêtes de l'Empire, mais encore toutes celles de la République et même quelques-unes de l'ancienne monarchie.

Hors du continent, la France renonçait à la plupart des colonies que l'Angleterre avait prises pendant la guerre. L'Angleterre restait la plus grande puissance maritime. La Russie obtenait presque toute la Pologne. L'Autriche dominait l'Italie. La Prusse recouvrait ses anciennes provinces et recevait la rive gauche du Rhin. La Belgique, réunie à la Hollande, formait un royaume des Pays-Bas, destiné à servir de barrière contre la France. Partout les alliés de la France, les faibles, étaient écrasés.

Napoléon à Sainte-Hélène.—Napoléon avait demandé à l'Angleterre l'hospitalité et était passé librement sur un vaisseau anglais: on le déclara prisonnier et on l'envoya sur un îlot de l'océan Atlantique, à Sainte-Hélène, dans la zone torride. Là encore on sembla vouloir le tuer lentement. Au lieu de lui abandonner le château du gouverneur, situé dans une fraîche vallée, on choisit pour sa demeure un plateau brûlé par le soleil et désolé par les vents. Une limite fut tracée aux promenades de celui qui avait l'habitude de parcourir l'Europe. Hors de ces limites, Napoléon ne pouvait aller à cheval sans être suivi. Aussi, pour éviter cette gêne odieuse, se livrait-il le moins possible à l'exercice du cheval, nécessaire à sa santé. Les généraux Bertrand, Gourgaud et Montholon avec leurs familles faisaient tous leurs efforts pour adoucir ses peines; ils n'y parvenaient pas. Ne voulant plus monter à cheval, il se livra à l'exercice du jardinage et éleva des épaulements en terre pour protéger sa demeure contre les vents. En costume de planteur, on le voyait avec ses compagnons surveiller la culture de son jardin, et combattre encore la nature de ce roc stérile sur lequel on ne lui épargnait pas les humiliations.

En 1821, dans les premiers jours de mai, une maladie qui faisait souffrir Napoléon depuis plusieurs années et que le climat avait développée, fit des progrès alarmants. Le 3, le délire commença, et à travers ses paroles entrecoupées on saisit ces mots: «Mon fils... l'armée... Desaix...» On eût dit, à une certaine agitation, qu'il avait une dernière vision de la bataille de Marengo regagnée par Desaix. Le 4, l'agonie dura sans interruption. Le temps était horrible; un ouragan des tropiques déchaînait sa fureur sur l'île et y déracinait quelques-uns des grands arbres. Enfin, le 5 mai on ne douta plus que le dernier jour de cette existence extraordinaire ne fût arrivé. Tous les serviteurs de Napoléon, agenouillés autour de son lit, épiaient les dernières lueurs de la vie. Ce jour-là, le temps était redevenu calme et serein. Vers cinq heures quarante-cinq minutes, juste au moment où le soleil se couchait dans des flots de lumière et où le canon anglais donnait le signal de la retraite, les nombreux témoins qui observaient le mourant s'aperçurent qu'il ne respirait plus, et s'écrièrent qu'il était mort.

Napoléon avait alors cinquante-deux ans. On l'enterra dans l'île, près d'une fontaine qu'il affectionnait. Il avait, dans son testament, exprimé le désir d'être enterré «sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé.» Ce dernier vœu fut réalisé en 1840, et les restes de Napoléon reposent maintenant dans l'Hôtel des Invalides à Paris.


[CHAPITRE XX]