ÉPILOGUE DE LA PREMIÈRE PARTIE.
Nous allons ouvrir l'histoire, pour lui demander un dernier mot sur les principaux personnages de cette première époque de notre récit.
Charles-Quint épousa l'infante Élisabeth de Portugal, mais il ne pardonna pas à Marguerite de Valois de s'être soustraite au guet-apens dressé pour la retenir en Espagne. Ne pouvant s'en venger directement sur elle, il ne voulut plus entendre parler des négociations pendantes et présenta pour la libération de son captif des exigences judaïques.
Il fallait qu'elles fussent bien inacceptables, puisque le roi, auquel les soins et les visites de sa sœur avaient rendu la vigueur et la santé, prit la résolution d'abdiquer plutôt que de s'y soumettre. Il écrivit à sa mère et au conseil de ne plus le regarder que comme une personne privée. A l'appui de cette déclaration, il envoya le pouvoir de remettre la couronne au dauphin Henri, et l'ordre de le faire sacrer au plus tard dans deux mois.
Charles comprit alors seulement qu'il n'avait rien à gagner par la violence. Il rabattit quelque chose de ses conditions, et François Ier put enfin quitter ses fers.
Louise de Savoie se vit alors dépouiller de la régente. C'était la peine méritée par ses crimes. Mais la colère du roi ne dura guère; grâce à son aversion pour les affaires, à son besoin de plaisirs, il ne tarda pas à la lui rendre.
Elle connaissait la destruction des pièces accusatrices, et ne craignant plus rien de ce côté, elle recommença à nier toute participation à l'affaire de Semblançay. Il fallut que le ciel intervînt pour faire jaillir la vérité de ce drame odieux.
Oui, ce fut comme un miracle! La peste régnait à Paris, on était en 1532; la duchesse d'Angoulême se retira à Fontainebleau pour fuir la contagion; mais celle-ci gagnant la contrée, elle prit la route de Romorantin, et, atteinte du mal, elle fut forcée de s'arrêter dans le village de Grez en Gâtinais. On espérait la sauver, lorsque survint une circonstance inouïe. S'étant éveillée pendant la nuit, il lui sembla voir sa chambre tout en feu. C'était une comète qui jetait cette clarté.
En proie comme elle était à des croyances superstitieuses, cette apparition l'affecta si vivement, qu'elle s'écria aussitôt:
—Voilà un signe qui n'apparaît pas pour une personne de basse qualité! Dieu le réserve pour nous autres grands et grandes de la terre. Fermez ces rideaux, je ne veux plus le voir... C'est une comète qui annonce l'heure de mon agonie; c'est aussi celle des aveux et du repentir (Voyez les Mémoires des Reines de France).
Elle envoya chercher son confesseur, et quoique les médecins s'efforçassent de la tranquilliser:
—C'est vrai, leur dit-elle, je ne me sens pas faible ni souffrante comme on doit l'être à l'approche de la mort, et si je n'avais vu le signe de la mienne, je n'y croirais pas; mais, je vous le répète, mon heure est venue.
Et trois jours après elle succomba à cet effroi, comme devait succomber, trois ans plus tard, Charles-Quint à la vue d'une autre comète. Mais avant de mourir, et seulement alors, elle avoua sa conduite criminelle dans l'affaire Semblançay, et justifia la mémoire de l'infortuné surintendant.
Et témoignant son irritation à sa mère, François Ier comptait briser Antoine Duprat. Mais il arriva qu'il fallait payer la rançon à Charles-Quint et remonter sur un pied fastueux la maison royale. Or, de grosses sommes étaient indispensables, et le trésor était à sec. Où donc puiser? Un seul homme pouvait résoudre ce problème,—Duprat inventa un nouvel impôt, celui de la gabelle.—Comment disgracier un génie si précieux?
Il est juste de dire, d'ailleurs, qu'il ne devint pas pape, comme il s'en était flatté. Le trône de Saint-Pierre demeura intact de cette affliction. Seulement, on le créa cardinal.
Puis, vieilli avant l'âge par les suites de ses excès, étant devenu morose, et comprenant l'énormité des persécutions exercées à l'abri de son indolence et de ses faiblesses pour ses favoris, François Ier prit en détestation le plus coupable d'entre eux, et disgracia enfin cet infâme Duprat.
Triboulet, protégé par Marguerite de Valois, arriva, en revanche, au comble de la faveur.
Quant à cette princesse, son frère lui tint parole. Il la laissa pleurer suffisamment l'ami qu'elle avait perdu, et un beau jour, revenant à son idée fixe:
—Mignonne, lui dit-il, ton dévouement à mes intérêts t'a fait manquer la couronne d'impératrice. Je sais que tu ne l'as pas regrettée; mais je t'ai donné ma foi de t'en assurer une autre. Le moment est venu de m'acquitter.
—Me remarier! Y pensez-vous, sire! Ne connaissez-vous pas les désenchantements qui ont desséché mon cœur!
Mais François Ier ne croyait pas à la perpétuité des douleurs de ce genre. Il insista, et pour lui être agréable, bien plus que par une ambition qui n'était pas en elle, elle consentit à épouser Henri d'Albret, roi de Navarre.
Tout entière alors à ses devoirs, elle devint le modèle des souveraines; aucun soin important n'échappa à sa haute sagesse. Elle fit fleurir l'agriculture, encouragea les arts, protégea les savants, embellit ses villes et les fortifia. Son nom est demeuré immortel par ses grandes œuvres, par ses productions littéraires, et aussi par la gloire qu'elle eut de donner le jour à Jeanne d'Albret, l'illustre mère de Henri IV.
La mémoire de Jean Poncher fut réhabilitée, comme celle de Semblançay, par des actes authentiques.
Voilà, si nous ne nous trompons, nos comptes réglés avec tous nos principaux personnages.
Nous eussions voulu ajouter quelques renseignements sur les opérations astrologiques du vieux Jean de Pavanes; mais sa disparition subite, qui ne fut jamais expliquée à Louise de Savoie, laissa cette princesse indécise sur l'envoûtement de son ennemi Antoine Duprat, les pratiques jugées indispensables au succès de cette entreprise n'ayant pu être menées à terme par l'alchimiste.
Si le progrès des lumières nous a élevés au-dessus de ces croyances superstitieuses, nous n'avons cependant pas le droit de mépriser de même les idées philosophiques du vieux savant.
Il se pourrait donc que toute trace de nos héros ne fût pas perdue avec le dénouement fatal et historique de cette première partie de notre récit, et que celle qui va suivre présentât à nos lecteurs quelque trace de ces âmes si pleines de foi en l'avenir.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.