DEUXIÈME PARTIE
I
LES SOUCIS DE LA POURPRE.
Un siècle s'est passé depuis que François Ier, voulant recevoir avec splendeur son ancien ennemi Charles-Quint, détruisit la grosse tour féodale qui obstruait la cour carrée du Louvre. Henri II, son fils, François II, Charles IX, Henri III, ont successivement habité l'antique palais, en y apportant quelques appropriations destinées à le rendre plus logeable ou plus commode pour leur service, mais sans en modifier d'une manière sensible l'aspect principal.
Nous voici sous le règne de Louis XIII, nous allions écrire sous celui du cardinal de Richelieu.
Le roi qui affectionnait le séjour de Fontainebleau, avait dû momentanément quitter cette résidence, envahie par les charpentiers et les maçons. Suivant un désir du monarque, on élevait alors la façade du milieu du palais, vers la cour du Cheval-Blanc, et son architecte, Lemercier, construisait la rampe de doubles degrés connue sous le nom de fer-à-cheval.
La cour habitait le Louvre d'une manière plus sédentaire que d'habitude.
La reine mère en occupait une aile presque entière, par les mêmes motifs qui chassaient la cour de Fontainebleau, c'est-à-dire à cause des constructions considérables qui s'élevaient par ses ordres à sa résidence du Luxembourg, pour l'agrandir et la compléter.
Richelieu n'avait pu encore achever le Palais-Royal, qu'il se destinait, et qui devait suffire, après lui, au logement des rois. Il se contentait, pour le moment, d'un appartement au Louvre, où le roi avait souhaité l'avoir sous la main, et où il se trouvait au milieu des manœuvres de la cour, comme l'araignée au milieu de sa toile.
Ce matin-là, un beau matin de printemps, sur ma foi! il s'était levé fort maussade, ainsi qu'avait pu le constater son fidèle valet de chambre Desnoyers, l'unique serviteur en qui il eût à peu près confiance.
Dans ces jours nébuleux, le cardinal refusait de voir personne au moment de son lever; il descendait d'un air taciturne à la chapelle du Louvre, et se faisait servir la messe, sans témoin, par Desnoyers.
A la manière dont il prononçait le Dominus vobiscum et l'Ite missa est, Desnoyers savait à quoi s'en tenir sur le reste de la journée. Quand ces trois derniers mots: «Allez-vous-en, la messe est dite,» avaient été lancés d'un ton brusque, saccadé,—si le rusé laquais voyait apparaître dans l'antichambre quelque solliciteur auquel il voulût du bien, il se gardait de l'introduire.
Solliciter, en pareil cas, c'était courir au-devant d'un refus net sinon d'une belle et bonne disgrâce. La chose était si bien connue des familiers du château, que les plus intimes, en rencontrant Desnoyers, l'interrogaient du coin de l'œil, et se sauvaient sans insister, s'il leur répondait seulement ces trois mots cabalistiques:
—Ite missa est...
—Je me sauve, la messe est dite! répondaient les plus résolus, en accompagnant leur fuite d'un remerciement doré à l'adresser du serviteur intelligent.
Quel profond philosophe que celui qui a écrit: «Il n'y a pas de grand homme pour son valet de chambre!»
Desnoyers connaissait son maître par cœur, et doué d'une sagacité remarquable, tout en lui demeurant sincèrement attaché, il savait fort bien discerner en lui le bon et le mauvais, le fort et le faible.
Les qualités, les capacités éminentes, les hautes conceptions, étaient incontestables en ce personnage que la nature avait créé homme de guerre et de lutte, et que les destinées avaient couvert d'une robe rouge.
Mais ces mérites avaient une terrible et funeste contre-partie, une ambition immense, un orgueil implacable, une ténacité féroce.
Comme ses vues n'étaient pas droites, ses moyens irréprochables, ses actes exempts d'arbitraire, il éprouvait le châtiment de sa mauvaise conscience. Une méfiance constante envers et contre tous l'accompagnait, attachée à lui comme son mauvais génie. Il faisait couler trop de larmes,—et trop de sang! pour ne pas se sentir entouré de haines, de rivalités et d'embûches.
Ce sentiment de méfiance était toujours celui qui se peignait avant tout autre dans son regard lorsqu'il voyait quelqu'un pour la première fois. C'était là un des traits de sa politiques et de sa philosophie, tant il croyait difficilement au bien.
Puis, l'homme qu'il avait considéré de la sorte était-il devenu son obligé, il se gardait bien encore de s'ouvrir à lui sur-le-champ, ni de l'investir de missions de confiance,—il avait lui-même si largement professé l'ingratitude pour ceux qui l'avaient porté au faîte du pouvoir, qu'il ne craignait rien tant que les ingrats.
Congédie-les lestement.
Desnoyers, grâce à l'assiduité de son dévouement, était donc parvenu, par une faveur exceptionnelle, à obtenir une part dans cette confiance, qu'un seul homme pouvait se flatter de posséder entière,—et encore...
Ce personnage était le père Joseph, la doublure du cardinal, et que son attachement pour celui-ci faisait nommer l'Éminence grise.
Le père Joseph est demeuré pour les historiens et les auteurs de mémoires les plus profonds et les plus indiscrets, à l'état d'énigme. Nous ne chercherons pas à montrer plus de sagacité qu'eux, nous bornant à tirer quelques-unes des conséquences des incidents formant notre récit.
Ce matin donc où le cardinal avait si brusquement récité les versets de l'office, le père Joseph, qui savait d'ailleurs entrer chez lui par plus d'une porte, se présenta tout simplement par celle de l'antichambre ordinaire, où il avisa Desnoyers en train de tambouriner en chantonnant d'un air moqueur la diane sur les vitres d'une croisée.
Il y avait là, sur des banquettes de cuir à clous dorés, un cercle de solliciteurs attendant qu'il plût au maître de leur accorder audience. C'étaient de ces gens peu considérables ou peu sympathiques, auxquels le valet de chambre ne se souciait pas de donner un bon conseil, et auxquels s'adressait probablement la goguenardise de ses allures.
Le franciscain vit tout cela d'un coup d'œil. Il promena sa prunelle cauteleuse sur cette assistance, et n'y distinguant aucun visage bien intéressant, il joignit mons. Desnoyers dans son embrasure.
—Eh bien, Son Éminence?... demanda-t-il.
Le valet secoua la tête d'une façon significative.
—Il ne s'est pas même déridé, hier soir, pour aller au jeu du roi.
—Comme avant-hier, comme les jours précédents... et cela depuis des semaines!...
Pour toute réponse, Desnoyers se contenta d'un regard soucieux et d'un soupir.
Le père Joseph demeura pensif un instant; puis, de ce coup d'œil inquisitorial qu'il savait employer pour tirer aux gens le fond de leurs pensées:
—Rien de madame de Chevreuse? fit-il.
Ceci était un détail intime. Richelieu s'était laissé prendre d'une grande passion pour cette dame, qui se montrait fort éloignée d'y répondre.
—Rien, répondit Desnoyers; monseigneur paraît avoir oublié la duchesse.
Un vague et silencieux sourire du capucin fit comprendre qu'il ne croyait pas à ce prétendu oubli; aussi le valet, qui n'y croyait pas davantage, se hâta d'ajouter:
—Du moins n'en a-t-il pas parlé tous ces derniers temps.
—Et tu n'as aucun indice sur les causes de cette humeur noire? recommença le père Joseph en scrutant toujours sa pensée.
—Pas le moindre, je m'y perds; mais pour sûr, si cela continue, il en fera une maladie.
—Aide-moi, seconde-moi, il faudra bien que nous réussissions à le distraire. Ah! si cette damnée coquette de duchesse voulait y mettre un peu du sien!...
—Oui, mais elle est intraitable.
—Il faudra pourtant qu'elle s'humanise! murmura entre ses dents le franciscain, dont les sourcils se contractèrent quasi à l'instar de son maître.
—Espérons-le, fit benoîtement le valet.
—Çà, reprit le père Joseph en désignant le cercle de solliciteurs rangés à l'autre bout de la vaste pièce, et qui n'osaient même souffler, tant son froc leur causait de respect, tu ne vas pas rebattre les oreilles de Son Éminence des noms et des requêtes de tous ces gens-là. Congédie-les, et lestement.
Sur ce, il se dirigea vers la porte accédant au cabinet du ministre, et comme il l'ouvrait sans façon, il entendit Desnoyers signifier aux solliciteurs qu'il tenait depuis deux heures et plus cloués sur leur banc d'angoisses, cet arrêt souverain et sans appel:
—Messieurs, Son Éminence ne recevra pas aujourd'hui.
Ce fut comme un coup de tam-tam. Ils se levèrent avec stupeur, et les plus opiniâtres ne s'éloignèrent qu'après avoir tenté d'intéresser ou d'attendrir l'inflexible cerbère.
Le cardinal n'était pas dans le cabinet, ou plutôt dans le salon de travail voisin de l'antichambre, et où il donnait ses audiences ordinaires.
L'abbé Desroches, qui possédait le titre de secrétaire intime, mais qui en fait de secrets et d'intimité en savait beaucoup moins que le franciscain et le valet de chambre, était assis à un bureau, répondant à une masse de lettres et de suppliques.
Il quitta sa place dès qu'il aperçut le confident par excellence, et vint le saluer avec une déférence empressée.
—De grâce, mon cher abbé, fit celui-ci, qui affectait en toute occasion une humilité monacale, ne prenez pas garde à moi; demeurez au travail, vous n'en manquez pas, d'ailleurs, si j'en juge par cette montagne d'épîtres décachetées.
—Ne m'en parlez pas, mon père, on croirait que la race des solliciteurs pullule en France, comme les grains de sable; chaque matin c'est une averse de placets plus volumineuse que la veille. Il y en a en vers, en prose, en latin, et jusqu'en grec et en hébreu.
—Et vous répondez en bon français?...
—Vous connaissez la formule habituelle.
—Eau bénite de cour.
—Sauf quelques exceptions fort rares. Comme Son Éminence entend avoir grosso modo l'indication de toutes ces requêtes, je lui signale particulièrement les plus bizarres pour l'égayer, ou les plus agréables...
—Pour la flatter.
—Et dans un cas ou dans l'autre, les originaux et les poètes se ressentent de sa générosité.
—Le moyen ne manque pas d'adresse; je vous en fais compliment, mon cher abbé, car Son Éminence a besoin de distractions, et si j'en crois mes renseignements, vous aurez eu de la peine à la faire sourire ce matin.
—Je n'ai pas même essayé, Révérence. Monseigneur a un gros nuage sur le front; les plaisantins seraient mal venus aujourd'hui, se nommassent-ils Boisrobert, Beautru ou Raconis. Je ne conseillerais pas à tout autre qu'à Votre Révérence de s'y frotter.
—C'est bien, j'ai fait congédier tous les demandeurs d'audience: veillez à ce que personne ne nous dérange. J'ai des affaires sérieuses à traiter avec Son Éminence!
—Je m'installe à demeure ici, pour arrêter les plus entreprenants.
—Oh! de l'humeur dont on sait le premier ministre, les plus entreprenants n'auront garde d'insister. Au revoir, mon cher abbé.
Le père Joseph disparut sous la tenture et pénétra dans la pièce voisine, le sanctuaire du maître.
Les portières en étaient rouges, les rideaux rouges, les tapis du parquet et des tables rouges, les meubles rouges.
C'était le cabinet cardinal par excellence.
L'ameublement était somptueux. Le marbre le plus rare, l'ébène sculpté avec profusion, l'ivoire, le bronze, l'or s'y rencontraient sous les formes les plus élégantes, jusque dans les objets les moins en évidence. Le chiffre de Richelieu se détachait en filigranes dorés sur toutes les étoffes, et son chapeau à torsades, cimier de ses armoiries, se reproduisait dans la sculpture des dossiers des fauteuils et des lambris. Il y avait encore deux objets de rigueur et de pur luxe: un portrait du roi dans un cadre splendide, sur le plus beau panneau, et un prie-Dieu monumental, au pied d'un christ d'ivoire, de Germain Pilon.
Un grand bureau à incrustations merveilleuses occupait le centre de ce cabinet, qui laissait bien loin, sous son faste et son confort, celui du roi.
Mais ce faste, ce n'était pas le bonheur.
Le ministre absolu, plus roi que le roi, auquel il ne restait pas de désir à former, avec qui les souverains traitaient de puissance à puissance; l'homme qui se considérait comme la France et ne craignait pas de dire, un jour d'épanchement et de conviction: «La royauté, c'est moi!» était là, affaissé sur lui-même, dans les coussins de son fauteuil couronné, pareil à un trône, l'œil fixe et morne, les traits ravagés, si pâle et si défait, que les reflets des draperies empourprées, au lieu de rehausser son teint, lui donnaient un aspect plus livide.
A quoi pensait-il? D'où venaient ses soucis? des affaires de l'État ou des siennes propres? Sa clairvoyance de lynx avait-elle surpris dans l'air quelque trame destinée à jeter de nouveaux obstacles sur sa voie, si énergiquement déblayée naguère? Voyait-il poindre à l'horizon des orages politiques et religieux? Les menées de Monsieur, frère du roi, les rancunes de la reine mère menaçaient-elles de se rallumer?
Les cachots du Louvre, de Bagneux, de Rueil, le donjon de Vincennes, les cellules de la Bastille contenaient-ils encore quelque prisonnier de conséquence dont il fallut ajouter le sang déjà versé entre leurs discrètes et sinistres murailles?
Desnoyers avait assuré que la duchesse de Chevreuse n'était pour rien dans ce marasme, ce n'était donc pas l'amour qu'il fallait interroger; mais de ces autres causes, laquelle était la vraie?
Le franciscain se le demandait, et se répondait sans hésitation: aucune!
Ces accès n'étaient pas nouveaux pour son maître. Ils se présentaient en quelque sorte périodiquement, et de tous ses secrets, c'était peut-être le seul qu'il ne connut pas.
Le père Joseph, dans quelque disposition que fût le cardinal, était toujours le bienvenu. On disait à la cour que c'était son âme damnée, et le mot n'avait rien d'exagéré. Pour le mal comme le bien, dans les mesures les plus violentes, à travers les crises les plus scabreuses, les péripéties les plus critiques, le franciscain était là, imperturbable dans son dévouement, et ce fut souvent lui qui, plus fort que Richelieu, releva son moral abattu et remit à flot sa barque chavirée.
Il avait d'ailleurs une manière de procéder dans leurs entretiens et leurs conseils, qui séduisait l'Éminence. Sous ses formes humbles et admiratives, il ne l'abordait pas par interrogations, mais par affirmations. Doué d'une perspicacité et d'un tact prodigieux, il ne demandait pas: Cela est-il? il ne disait même pas dubitablement: Si cela était? Il arrivait sûr de lui, et entrant du premier mot au vif de la question: Cela est, disait-il.
Et Richelieu, auquel cette forme évitait les circonlocutions, les ambages, les confidences gênantes, le prenait également pour intermédiaire de ses affaires de galanterie, et pour agent de sa politique.
Comment se faisait-il donc qu'il ignorât le sujet de sa tristesse présente?
Le cardinal, placé vis-à-vis d'une grande glace de Venise, cadeau ducal du doge de la république, le vit entrer, humble et modeste comme il était dans ses allures.
A cette vue, il poussa un soupir de soulagement, et pour se ranimer:
—Enfin, c'est toi, fit-il en le tutoyant amicalement, comme il se plaisait à le faire dans l'intimité.
—Avec une annonce satisfaisante, monseigneur.
—Satisfaisante?... répéta-t-il avec un air de doute et de découragement.
—Je la crois telle, du moins, Éminence, car l'homme que vous avez souhaité voir est là.
—Personne ne l'a aperçu? demanda-t-il vivement.
—Personne ne sait son arrivée à Paris?
—Personne. A sa descente du coche, une voiture sans armoiries, l'a pris et amené jusqu'au poteau du midi, où je l'ai reçu et d'où je l'ai conduit à mon oratoire.
—S'il allait s'aviser d'en sortir?
—Voici la clef; il est sous double tour.
—Et quel homme est-ce?
—Vous allez le voir vous-même. Boisenval, qui l'a été quérir et a fait le voyage avec lui, sans le perdre de vue une seconde, dit que c'est un fou ou un profond intriguant.
—Pourquoi Boisenval?... demanda Richelieu, revenant sur ce nom.
—Comme l'un de nos serviteurs les plus éprouvés. Une mission ne pouvant être abandonnée au premier venu.
—Sans doute; mais souviens-toi que pour ce motif même il faut ménager nos rapports avec lui. C'est un affidé précieux; il vaut mieux qu'il nous serve sous le manteau qu'au grand jour.
—C'était assez clairement dire qu'il fallait réserver le sieur de Boisenval pour le rôle d'espion ou d'agent provocateur. Le franciscain n'eut garde de blâmer cette honnête tactique, et promit au contraire de s'y conformer avec zèle.
—Plus qu'un mot: cet homme sait-il où il est et pourquoi on le mande?
—Boisenval s'est présenté, muni de la lettre que j'écrivais confidentiellement au supérieur de la communauté, à Amiens, pour le prier de m'envoyer ce jeune frère. Le supérieur, avec une déférence dont nous lui tiendrons compte, et sans élever une objection, l'a fait venir et lui a donné l'ordre de suivre ce gentilhomme partout où il lui plairait de le conduire. Il s'est incliné, a demandé la bénédiction de son chef, et s'est remis à la discrétion de notre messager avec une docilité évangélique.
—C'est étrange... murmura Richelieu, qui semblait se consulter lui-même.
Puis ayant vaincu une mystérieuse réticence:
—Allons, conduis-moi! dit-il en indiquant la petite porte d'un escalier dérobé, qui plongeait jusqu'aux souterrains du Louvre à travers tous les étages.
II
LE VISIONNAIRE.
Le cardinal et le franciscain descendirent jusqu'aux salles basses du palais. C'étaient des locaux qui, dans l'origine, formaient le rez-de-chaussée. Les remblais et l'exhaussement successif du sol de la cour carrée et des jardins intérieurs, d'une part, la construction de quais et de défenses contre les débordements de la rivière, de l'autre, les avaient réduits à l'état de souterrains.
Au-dessous, cependant, régnaient encore les anciens caveaux, grottes obscures, disposés en compartiments sinistres, à la suite de la destruction de la Grosse-Tour, pour en remplacer les cachots et les fosses.
C'était donc dans cet espèce de sous-sol, désigné sous le nom de salles basses, et en partie consacré au service du palais, cuisines, offices, celliers, que le père Joseph, fidèle à son rôle d'humilité, s'était choisi, au fond de la galerie la moins fréquentée, une cellule et un oratoire.
Ces deux petites pièces donnaient l'une dans l'autre. A moitié enfouies sous terre, comme on vient de l'expliquer, elles recevaient chacune le jour par une croisée carrée, soupirail garni de barres de fer, et plus pareil à des huis de prison qu'aux fenêtres d'un hôtel libre.
Ces croisées se trouvaient presque au niveau du sol du côté de la cour; mais en dedans, elles joignaient le plafond, et l'on ne pouvait y mettre l'œil qu'en montant sur une chaise.
La cellule ne possédait qu'une couchette de cénobite: un matelas sur des planches, deux ou trois sièges de bois, une petite table munie des objets nécessaires pour écrire, et, dans un casier, une demi-douzaine de bouquins mystiques.
L'oratoire était plus pauvre encore: un prie-Dieu sans coussins, sous une grande croix de bois noir; un livre de prières, un bénitier de grès et un bouquet d'anciens rameaux.
C'est là que se retirait le père Joseph, lorsque les intérêts ou les travaux de son patron ne lui permettaient pas de se recueillir dans la chère cellule de son couvent de la rue Saint-Honoré, son asile de prédilection.
Le père Joseph avait alors une cinquantaine d'années; de ses passions, qui avaient été brûlantes, une seule semblait survivre, celle de l'intrigue, et, à ce titre, il ne pouvait trouver un meilleur chef de file que le cardinal.
Il était de grande naissance; son père, Jean Leclerc, seigneur du Tremblay, avait été président des requêtes du palais. Sous le nom de Mastèce, le jeune du Tremblay avait abordé avec gloire la carrière des armes; puis tout à coup, au moment où ses talents donnaient le plus d'espérances, il avait quitté le monde, l'armée et jusqu'à son nom, pour revêtir le froc de capucin, sous lequel son mérite ne tarda point cependant à percer encore. Il atteignit rapidement aux premières fonctions de son ordre.
Ce fut alors que Richelieu le distingua, le manda près de lui, et que s'établit cette alliance pareille à un pacte, qui, de part et d'autre, se perpétua si longtemps.
Lorsqu'ils arrivèrent à la cellule, le franciscain fit tourner la clef dans la serrure, fermée à double tour, ainsi qu'il l'avait dit, et invita silencieusement le cardinal à entrer.
La porte de l'oratoire était ouverte; sur le prie-Dieu, qui faisait face, ils aperçurent celui qu'ils cherchaient, agenouillé, le coup tendu vers la croix de bois, immobile, dans l'attitude de l'extase.
Il ne les avait pas entendus venir.
Richelieu observait d'un air pensif, sans remarquer que son compagnon attendait ses ordres pour agir ou parler.
Évidemment, chose étrange et sans exemple peut-être, il éprouvait certains scrupules, certaine hésitation, une sorte de respect humain probablement dans la démarche à laquelle il se livrait.
Mais il n'était pas homme à balancer longtemps.
—Holà! commanda-t-il de son ton sec et impérieux, monsieur, on souhaite vous entretenir un instant.
L'inconnu ne donna aucun signe d'attention.
Richelieu laissa poindre un geste d'impatience, que le père Joseph réprima d'un autre signe respectueux, mais imposant à la fois.
S'approchant à petits pas de ce singulier personnage:
—Frère Jean, lui dit-il, vous reprendrez votre méditation tantôt; pour l'heure, on a besoin de vous.
Celui auquel il s'adressait quitta enfin la croix du regard, exécuta les mouvements d'un homme qui sort du sommeil, se leva lentement, et se tournant vers ses visiteurs, les salua d'une inclination profonde.
Richelieu se souvint du mot de Boisenval: «C'est un fou ou un intriguant.»
Il avait sa façon d'étudier la physionomie des gens, non pas, comme le père Joseph, d'un regard mêlé d'astuce et de méfiance, mais d'un véritable coup d'œil d'aigle. Ce premier jugement était d'ailleurs sûr et irrévocable.
Il considéra donc l'inconnu de cet air calme et froid qui lui était propre, et sous lequel les plus forts rentraient en eux-mêmes intimidés.
—Mais cette fois, celui qu'il observait demeura impassible, et l'étonna lui-même par l'expression singulière de sa prunelle d'un azur pareil à l'outremer, claire et profonde à la fois.
C'était un tout jeune homme, que son absence de barbe rajeunissait encore. Il était mince et élancé, d'une pâleur étrange, presque transparente, sous laquelle on sentait une organisation nerveuse d'une mobilité et d'une expression extrêmes. Ses cheveux blonds et soyeux tombaient sans art jusque sur ses épaules.
Son costume était d'une grande simplicité et noir dans toutes ses parties.
—Frère Jean, lui dit le père Joseph, savez-vous devant qui vous êtes?
—Devant de puissants personnages, sans doute, mais moins grands que Dieu, devant qui j'étais tout à l'heure.
Richelieu observait toujours; le maintien de ce jeune homme, son organe clair et pénétrant n'étaient pas ceux d'un insensé; la simplicité et l'accent convaincu de sa réponse n'indiquaient pas non plus un intriguant ni un ambitieux; et le cardinal formula son opinion par ces mots adressés au franciscain, qui seul pouvait les comprendre:
Elle paraissait trop pensive pour les avoir remarqués.
—Boisenval est un sot.
—C'est bien possible, répondit par un geste silencieux le père Joseph; mais alors, sembla-t-il ajouter, que faut-il croire?
—Monsieur, dit le cardinal au jeune homme, vous vous nommez Labadie?
—Soit! frère Jean, puisque tel est le nom que vous avez voulu adopter en entrant aux Jésuites de Bordeaux, que vous quittâtes pour ceux d'Amiens. Votre père était un des archers de la citadelle de Bourg en Guienne. Vous n'avez encore reçu que les premiers ordres, et vous vous disposez à faire profession, votre âge s'étant opposé à ce que vous prononciez vos vœux plus tôt.
—Tout est exact, monseigneur, et vous êtes aussi bien renseigné sur mon compte que je le suis moi-même. Daignerez-vous me dire à quoi je suis redevable de cet honneur?
—Il faut d'abord que vous sachiez qui nous sommes: le père Joseph, supérieur des capucins de l'ordre de Saint-François, et...
—Et monseigneur le cardinal de Richelieu, acheva le jeune homme, devinant le titre de son interlocuteur et le saluant de nouveau.
Mais cet acte de respect vis-à-vis d'un prince de l'Église était accompli sans servilité et sans hypocrisie.
—Que Votre Éminence parle, j'obéirai.
—Je suis ennemi des novateurs, monsieur, mais je le suis tout autant des superstitions.
—C'est le propre de la vraie religion de se tenir dans un sage milieu.
—Or, poursuivit le cardinal sans relever cette réflexion, je tiens pour superstitieuses toutes pratiques tendant à violer l'ordre naturel et logique des choses constituées par le Créateur, et à amener des résultats contraires à ses lois.
—Votre Éminence a raison de proscrire les pratiques de nécromancie et d'astrologie, qui sont pactes démoniaques; mais elle appartient à l'Église, dont la foi repose sur des miracles, et elle ne nie pas les miracles, qui sont manifestations divines, mais surnaturelles aussi.
Richelieu échangea un regard singulier avec le père Joseph, en présence de cette logique embarrassante.
—Je m'incline devant les miracles, répondit-il, mais je suis homme à faire brûler les faux prophètes.
Cette terrible parole devait se réaliser un peu plus tard, par le supplice d'Urbain Grandier.
—Tout imposteur mérite châtiment, prononça sans s'émouvoir le jeune homme.
—Je suis charmé de vous trouver de cet avis. Conservez la même franchise, dites-moi pourquoi les Pères de la compagnie de Jésus d'Amiens vous appellent le Visionnaire.
—En raison, monseigneur, de l'influence et des pratiques qui m'ont été révélées par des voix inconnues.
—Et si ces voix émanaient de l'esprit des ténèbres?
—Elles émanent du ciel, monseigneur, car elles ne m'ont jamais conseillé que le bien. Elles m'ont enseigné que je posséderais la vertu de dominer certaines intelligences, et d'en obtenir, une fois soumises à ma volonté, des révélations surhumaines.
Le cardinal éprouva comme un frémissement involontaire et ne répondit pas de suite.
Ce jeune homme se trompait peut-être, mais à coup sûr il avait la foi. La réputation qui l'avait précédé et indiqué à Richelieu était étrange et fort accréditée. On lui attribuait des prodiges, et des témoins respectables s'en portaient garants.
Il ne procédait pas par les moyens ténébreux des nécromans; il prétendait tirer toute sa puissance de l'effet de son simple regard et de sa persistance de volonté. Une émanation était en lui, disait-il, qui domptait les résistances et provoquait l'extase et la révélation.
Aujourd'hui que cette influence a pris un nom et s'est constituée en école sous le nom de mesmérisme, nous nous rendons un compte plus exact des courants magnétiques. Sous Louis XIII, on ne connaissait encore que les sorciers.
On avait même perdu, à cette époque, la notion de certains cas fort éclatants de magnétisme, tels que ceux de l'infortuné curé des Accoules, de Marseille, Gaufridy, brûlé pour avoir retrouvé une science oubliée depuis les temps païens, qui la connaissaient et la pratiquaient comme chose divine.
Richelieu, en dépit de la profession de foi qu'il venait de faire à Labadie, était enclin à croire aux œuvres surnaturelles. Autrement, eût-il condamné à l'autodafé Urbain Grandier, dont nous parlions tout à l'heure, coupable absolument du même crime de magnétisme que frère Jean, mandé par le cardinal avec tant de précautions du fond de la communauté d'Amiens?
Labadie n'est donc point un personnage imaginaire; c'est l'histoire qui nous transmet les détails de son existence, et qui ne permet aucun doute sur l'intérêt et l'attention que lui porta le tout-puissant ministre de Louis XIII.
Ce jeune homme mena, dès qu'il eut l'âge de raison, une vie singulière, exceptionnelle, insubstantielle en quelque façon. Il ne mangea jamais de viande ni d'aliments condimentés, les fruits et les herbes composaient toute sa subsistance, et il est permis de croire que ce régime contribua aux phénomènes qui lui valurent son nom de Visionnaire et qui l'assimilèrent aux Pères du désert, sur les traces desquels il prétendait marcher.
Mais sans devancer les événements, nous le voyons ici au début de sa carrière, et c'est là que nous devons provisoirement nous arrêter.
Richelieu, en proie à ces accès de misanthropie que nous avons signalés, poursuivi par une idée fixe pleine d'amertume, avait voulu le consulter.
L'interrogatoire préalable qu'il lui imposait avait pour but de s'assurer qu'il n'allait pas au-devant d'une mystification, et que la réputation de frère Jean reposait sur des circonstances au moins plausibles.
—Ainsi, monsieur, reprit-il, vous prétendez, grâce à une seconde vue, renouer le fil des événements passés, évoquer les mystères les plus ignorés, saisir la trame de ceux qui s'agitent, tenir en un mot, en votre main, la clef du passé, du présent et de l'avenir?
—Pardonnez-moi, monseigneur, vous exagérez ma puissance. L'avenir n'appartient qu'à Dieu. Mais il accorde, en effet, à certains hommes, et j'en suis un, le pouvoir de descendre au fond des ténèbres du passé et de l'actuel.
Soit que cet accent eût gagné Richelieu, soit que, comme tous les humains, il crût volontiers à ce qu'il souhaitait, son œil jeta une flamme soudaine.
—Maître du présent!... murmura-t-il, ce serait assez...
Il pensait à la force qu'il aurait, si un agent sûr lui dévoilait, à mesure qu'elles surgiraient, les trames de ses ennemis.
Le franciscain, habitué à lire dans sa pensée, se pencha vers lui.
—Ce serait trop beau!... lui dit-il.
Mais son imagination était lancée.
—C'est le présent que je veux connaître... Parlez, et pour peu que votre art s'exerce avec le moindre bonheur, frère Jean, vous n'aurez qu'à souhaiter; formés par vous, tous les désirs qu'un roi pourrait satisfaire seront satisfaits.
—Ma vie est d'humilité et d'abnégation, répondit le jeune homme; ma cellule pour prier, une chaire pour faire entendre la parole de Dieu, voilà mon ambition. Mais je me suis mis à votre discrétion, monseigneur, et je veux vous obéir.
—Nous vous écoutons.
—Oh! fit le visionnaire, je ne saurais procéder ainsi et avec mes seules ressources!
—Que vous faut-il donc?
—Une personne autant que possible en âge d'adolescence, une jeune fille préférablement, avec laquelle j'entre en communication, par la seule force de la pensée, que je réduise à mon gré en état d'extase, et de qui j'obtienne, par la seconde vue, la révélation souhaitée.
—Je ne comprends pas très bien.
—Que Votre Éminence daigne me mettre en présence de plusieurs jeunes filles, je lui indiquerai la plus propre à recevoir l'impression extatique, et les faits expliqueront ce que mes paroles peuvent avoir d'obscur.
—Une jeune fille? répéta Richelieu; mais on n'en manque pas dans ce palais. Chacune des deux reines en a un essaim autour d'elle. Il s'agit seulement de vous faire choisir la mieux disposée pour votre expérience.
—Rien de plus aisé, intervint le père Joseph; que Votre Éminence et frère Jean veuillent bien m'accompagner.
—Conduisez-nous, dit Richelieu, qui s'appliquait à ne pas trahir l'importance qu'il attachait à cette épreuve.
Et il se mit à marcher après le franciscain, suivi lui-même par frère Jean.
Parvenus au premier étage du palais, le père Joseph ouvrit un petit salon voisin de la grande galerie, et, comme elle, désert en ce moment.
La croisée donnait sur le parterre de la reine-mère; jardinet assez modeste, mais que les limites forcées du Louvre ne permettaient pas d'agrandir d'un pouce, et dont le bon entretien rachetait l'exiguïté.
Deux jeunes filles se promenaient, amicalement enlacées, dans l'allée principale.
C'était un tableau ravissant. L'aînée n'avait pas vingt ans; elle était svelte, châtain et rose. Son costume, plus gracieux que recherché, dessinait ses formes virginales, et, dans son abandon même, laissait pressentir d'adorables trésors.
Sa compagne, un peu plus petite et un peu plus jeune encore, était mise avec une égale simplicité. Elle était blonde comme un épis de blé à peine mûr, blanche comme une de ces belles roses dont un incarnat diaphane irise les pétales.
Elles allaient donc à travers l'allée, sur le sable que leurs pieds mignons ne foulaient guère, et s'entretenaient avec grande ardeur de quelqu'un de ces riens mystérieux si importants à cet âge.
Le soleil s'était mis de la fête, il rayonnait sur le parterre, où chaque plante, épanouie par sa chaleur, s'empressait de le saluer. C'était le printemps, et de tels rayons étaient rares au fond de ce Louvre, échafaudé de cinq grands étages.
Cependant, nos trois observateurs ne paraissaient pas même se douter du charme de cette scène, de l'influence radieuse de ce beau ciel. Hors de leur idée, ils ne connaissaient rien.
Le père Joseph observait les traits de son patron, il se demandait si enfin il allait être initié à la pensée secrète qui exerçait sur cette haute et robuste intelligence une pression si grande et si fâcheuse.
Le cardinal, retombé dans ses réflexions, s'appliquait à modérer son impatience.
Le visionnaire considérait attentivement les deux jeunes filles.
—Eh bien, frère Jean, demanda le franciscain, l'une de ces demoiselles peut-elle convenir à vos expériences?
—Celle-ci, répondit-il en désignant la plus blonde.
—Henriette Duchesne? fit le cardinal.
—Je ne sais pas son nom, il importe peu. Mais avec celle-ci, je m'engage, monseigneur, à vous faire connaître le secret que vous poursuivez.
A ce ton affirmatif, l'œil de Richelieu scintilla comme l'éclair, mais il se voila bien vite sous sa paupière prudente, évitant de s'enthousiasmer à l'avance.
—En ce cas, répliqua-t-il, venez, monsieur, descendons au jardin de madame la reine-mère, et disposez de cette jeune fille.
III
L'ÉVOCATEUR.
Le Louvre était fort calme ce jour-là, car, profitant de la clémence de la température, le roi, la jeune reine, Anne d'Autriche, et Marie de Médicis étaient allés, en compagnie d'une partie de la cour, visiter les travaux de Fontainebleau.
Lorsque Richelieu et ses deux compagnons atteignirent le petit pont qui, des appartements de la reine-mère, conduisait au jardin, ils se trouvèrent à la rencontre de l'aînée des deux jeunes filles qu'ils avaient observées du salon supérieur.
Celle-ci éprouva un léger embarras en reconnaissant le cardinal et le franciscain, mais le premier la salua avec un empressement gracieux, et se hâta de lui adresser la parole en jouant à merveille la surprise:
—Mademoiselle de Lafayette ici!...
—Vous voyez, monseigneur, répondit-elle.
—Comment se fait-il, quand le roi est à Fontainebleau?...
Cette remarque était une belle méchanceté de Son Éminence; mais si mademoiselle de Lafayette avait paru contrariée de le rencontrer, ce n'était pas précisément par timidité ni par crainte. Elle vivait depuis assez d'années déjà à la cour, et avait assez l'usage du monde officiel pour ne pas se laisser confondre comme une pensionnaire.
De plus, c'était une intelligence remarquable et un cœur d'or. Elle repartit donc, rendant coup pour coup:
—Le roi est à Fontainebleau, comme le dit Votre Éminence, mais c'est de la reine, ce me semble, que je suis demoiselle d'honneur.
Richelieu eut un de ces sourires énigmatiques qui, sur sa physionomie, exprimaient souvent tant de choses, et insistant sur ce qu'il avait dit:
—Je n'ai jamais ouï prétendre le contraire; mais la reine n'est-elle pas elle-même à Fontainebleau?
—Certes, monseigneur, riposta la jeune fille en aiguisant gentiment son babil, et cependant vous n'y êtes pas plus que moi.
Cette parole avait remué le dard dans la plaie, et s'il se fût trouvé là quelques oreilles moins discrètes que celles du père Joseph, ou moins indifférentes que celles du frère Jean, il en fût bien certainement résulté un ample chapitre pour la chronique scandaleuse, ou deux ou trois épigrammes et chansons telles que les ennemis du cardinal se plaisaient à en inonder Paris et la province.
C'était bien fait, après tout, il avait voulu reprocher à mademoiselle de Lafayette les égards tout particuliers que Louis XIII lui témoignait depuis quelques temps; mademoiselle de Lafayette lui reprochait les rapports un peu trop affectueux qu'on l'accusait d'avoir entretenus avec la reine.
Mais ce qui prouvait en faveur de l'innocence des relations de la demoiselle d'honneur et du roi, c'est que celle-ci avait parfaitement reçu le trait, tandis que le cardinal avait serré les lèvres et froncé le sourcil au seul nom de la reine.
—Je craignais, reprit-il, que vous ne fussiez restée par cause fâcheuse, mais je constate avec plaisir que vous n'avez ni le visage, ni surtout la parole d'une malade; vous possédez toute votre beauté et tout votre esprit.
—Puisque Votre Éminence daigne s'intéresser à ce point à ce qui me concerne, je lui répondrai que je vais bien maintenant, mais que ce matin j'éprouvais comme une indisposition qui m'a empêchée d'accompagner la reine, laquelle a, du reste, auprès d'elle notre chère duchesse de Chevreuse.
Elle appuya sur ce dernier mot; mais Richelieu ne jugea pas à propos de relever cette nouvelle attaque. On sait que ses préoccupations actuelles l'emportaient même sur la passion que lui inspirait la duchesse.
—L'air et le soleil vous ont soulagée, dit-il, et vraiment je plains la cour de ne pas vous admirer, jolie comme vous voici.
—Prenez garde, monseigneur, fit-elle en riant, ces compliments-là pourraient vous coûter cher, si je les répétais à cette personne absente, dont je vous parlais tout à l'heure.
Et elle se sauva pour en finir.
A mesure qu'elle s'éloignait, les traits du cardinal reprenaient leur gravité, et s'adressant au père Joseph:
—Cette jeune fille peut devenir un embarras, prononça-t-il sourdement. Il est encore temps, il faut la briser.
—Laissez faire, monseigneur, répondit à demi-voix avec un sourire étrange le capucin, elle se brisera toute seule.
—N'importe, ayez l'œil sur elle.
—Il y a plus de six mois que je ne fais pas autre chose, répondit toujours sur le même ton et du même air le confident.
—Alors, tout va bien... Maintenant, à l'autre.
Frère Jean se tenait sur le petit pont, examinant avec une grande attention un certain endroit du parterre.
Ce pont était celui qu'on avait détruit naguère, durant la disgrâce de la reine-mère qui précéda son exil à Blois. Comme il accédait au jardin, sa suppression avait changé en une prison absolue les appartements de Marie de Médicis, dont les issues étaient gardées. On l'avait rétabli depuis la réconciliation du jeune roi et de sa mère, réconciliation qui durait toujours et gênait fort le premier ministre en restreignant son influence.
La jeune fille restée seule dans le jardin, était allée s'asseoir sous un berceau de clématites et de chèvrefeuilles, dont l'épaisseur lui masquait les arrivants.
Elle paraissait d'ailleurs trop pensive pour les remarquer ni les entendre.
A peine son amie l'avait-elle quittée, qu'elle venait s'asseoir sur le banc de la salle verte, où ses doigts effeuillaient machinalement un bouquet de belles roses printanières, cueillies tout à l'heure avec grand soin.
Si, au lieu d'un capucin et d'un illuminé, le cardinal eût été en compagnie de quelqu'un des poètes qu'il aimait à traîner à sa suite, celui-ci n'eût pas manqué d'improviser un triolet ou un madrigal dans le goût du jour, c'est-à-dire où Cypris et les nymphes eussent figuré avec honneur à côté d'Adonis ou de Cupidon.
Et certes, il y avait bien de quoi inspirer leur muse! Rien de suave, d'idéal, comme cette enfant si blonde et si blanche. Le vent ondulait les longues boucles de sa chevelure, et découvrait son front harmonieux comme une mélodie éolienne. On voyait courir ses veines azurées sous la transparence de sa peau au reflet virginal.
La nature s'était complue à cette œuvre charmante, elle avait mis son plus profond azur dans ses grands yeux limpides, et pour en rehausser la grâce, elle avait orné ses paupières de longs cils châtains, et découpé ses sourcils dans un arc irréprochable.
Elle avait toute la souplesse de la puberté, sans la ténuité excessive qui l'accompagne souvent et la dépare. Ses épaules étaient voluptueusement arrondies; on devinait sous son jeune corsage la naissance de formes exquises; son poignet avait de délicieuses fossettes, et ses lèvres purpurines encadraient un double collier de perles.
Sous ces grâces vaporeuses et séraphiques, cette jeune fille respirait une candeur si merveilleuse, que son atmosphère en était imprégnée. Ce n'étaient pas les sens, c'était l'âme qui volait vers elle; on eût éprouvé une sorte de honte à lui adresser un désir de convoitise matérielle.
Elle demeurait donc toute songeuse, affaissée avec abandon sur son banc, arrachant une à une les feuilles de ses roses, qui s'abattaient sur le sable, et formaient à ses pieds une natte vermeille et odorante, telle que les sentiers destinés aux archanges doivent être là-haut.
Des oisillons gazouillaient dans la charmille prochaine, et voltigeaient çà et là jusqu'au berceau, où parfois même ils se posaient sans crainte.
Mais, nous l'avons dit, ce spectacle n'était pas de ceux que comprennent des esprits en proie aux passions fiévreuses de nos trois observateurs.
Frère Jean seul, peut-être, dont les études spirituelles avaient développé la sensibilité, eût pu s'y complaire.
Son regard ne se détachait point du bosquet, et c'était lui maintenant qui conduisait l'Éminence et le père Joseph.
Il était arrivé auprès d'elle.
A mesure qu'il s'approchait du but, sa physionomie pâle et morbide se transfigurait.
Sa taille fluette se redressait nerveusement, sa démarche prenait de la solennité et de l'autorité, ses joues se coloraient d'une flamme ardente, et son œil, cet œil verdâtre, qui avait impressionné désagréablement le cardinal, s'inondait de reflets mouvants, tour à tour sombres comme la plus noire ébène et luisants comme des charbons rougis.
Ses mains avaient des titillations fébriles, sous lesquelles ses longs doigts osseux se crispaient jusqu'à pénétrer dans sa chair, pour se détendre ensuite par saccades, au point de se renverser en arrière, à angle droit.
Le bosquet n'était plus qu'à une douzaine de pas.
Tout à coup, il étendit ses bras, pour arrêter par cette barrière silencieuse ses compagnons, au milieu desquels il marchait.
Ce geste fut compris, et le cardinal, qui s'était borné à regarder la tonnelle, ramena machinalement sa vue sur l'illuminé; son expression inspirée l'avait frappé; il se sentait gagné par un vague respect ou une appréhension indéfinie.
Il voulut consulter du regard le père Joseph, mais le père Joseph était tout entier au magnétiseur.
Celui-ci s'approchait seul de la salle verte, le regard flamboyant, les narines enflées, la poitrine haletante, les bras étendus en avant, et les mains agitées d'un frisson surnaturel.
Il parut à ses deux observateurs, sous ce regard et sous ce geste, tenir la jeune fille assouplie et vaincue, comme l'aigle qui fascine le roitelet.
Celle-ci se présentait de trois quarts, il décrivit un léger cercle et se dirigea entièrement derrière elle.
A mesure qu'il se rapprochait, sa marche devenait plus lente et plus accentuée; il n'allait qu'à très petits pas, et son front, sous la violence de ses efforts, était inondé de sueur.
La jeune fille ne l'entendait pas, quoique le sable criât sous ses pieds; de rêveuse qu'elle était, elle devenait somnolente.
Le premier symptôme de cette transition se trahit par son bouquet, dont les brindilles lui échappèrent sans qu'elle tentât de les retenir.
Puis, l'illuminé s'étant approché encore, elle porta mollement la main à son front, où se produisait une torpeur inattendue, mais sa main retomba doucement sur ses genoux, et sa tête elle-même vint s'appuyer lentement sur le dossier du siège, et ses paupières demeurèrent closes, tandis que sa petite bouche grenadine entr'ouverte laissait entrevoir l'émail de ses dents.
Frère Jean était alors arrivé auprès d'elle; il pénétra dans le berceau, et resta encore plusieurs minutes les mains imposées et les yeux fixés sur elle.
Il lui prit doucement le bras, sans qu'elle fît aucun mouvement pour s'en défendre, et convaincu par sa morbidesse que l'expérience était arrivée à son point, il se retourna vers les deux spectateurs et les invita à s'approcher.
—C'est le calme, leur dit-il, la transition de la vie à l'extase.—Encore quelques secondes, celle-ci arrivera.
—Et l'extase?... demanda Richelieu.
—L'extase, c'est la révélation.
—Ce sommeil est bien réel?... insista le premier ministre, toujours sur ses gardes.
—Vous pouvez vous en assurer par vous-même, monseigneur.
Le cardinal pénétra à son tour dans le berceau, à l'entrée duquel il s'était tenu jusque-là, et vint prendre la main de la jeune fille, dont il supputa méthodiquement les pulsations et dont il observa la respiration.
Il allait quitter et reposer cette main, convaincu de la réalité de cet état comateux, étrange, quand il la sentit se crisper violemment, comme pour se soustraire à son contact.
Il la retint alors plus fortement, mais la jeune fille, les yeux toujours fermés et toujours appuyée sur le dossier du banc, exhala une plainte déchirante, dont l'accent semblait plutôt appartenir à une évocation, à un fantôme, qu'à une poitrine vivante.
Frère Jean porta soudain son regard de feu sur le cardinal, qui avait machinalement lâché la main de la jeune fille, mais s'apprêtait à la reprendre.
—Laissez, monseigneur, lui dit-il de cette voix imposante dont il parlait depuis un moment; cette enfant souffre.
Il se pencha vers elle et lui souffla trois fois sur le front; à cette simple sensation elle se calma, ses nerfs se détendirent, elle retomba dans son premier état plein d'abandon.
—Ne m'avez-vous pas dit, demanda frère Jean, qu'elle s'appelait Henriette?
—Oui, Henriette Duchesne.
Il s'approcha, et s'emparant de sa main qu'elle lui abandonna comme au début, avec une passivité bien différente de sa résistance au toucher du cardinal:
—Henriette, lui dit-il, m'entendez-vous?
De l'accent singulier qui avait tout à l'heure produit son cri d'effroi:
—Je vous entends, fit-elle.
—Me voyez-vous?
—Je vous vois.
Cependant, ses paupières étaient toujours abaissées.
Le père Joseph continuait son rôle d'observateur à l'entrée du berceau; le cardinal se tenait à deux pas derrière l'évocateur.
—Henriette, reprit celui-ci, vous êtes en ma puissance...
—Je le sais, répondit-elle.
—Il faut m'obéir et faire ce que je vous ordonnerai.
—Parlez.
—Pour commencer, vous allez répondre à tout ce que vous demandera la personne que voici.
Et démasquant le cardinal, il le poussa vers elle.
Mais alors, étendant vers lui ses deux bras contractés et roidis:
—Non! non! s'écria-t-elle, pas à lui!... pas à lui!...
Richelieu persista néanmoins; mais la poitrine de la jeune fille se souleva par soubresauts, de grosses gouttes de sueur roulèrent le long de ses tempes; en proie à une violence terrible et comme étreinte dans un cercle d'airain, elle se prit à des sanglots inarticulés, et une légère écume teinte de sang monta à l'angle de ses lèvres.
—Au nom du ciel, éloignez-vous, monseigneur! s'écria le jeune inspiré éperdu.
Et, la tête en feu, il repoussa de nouveau son terrible compagnon.
—Que veut dire cela? demanda ce dernier, pâle d'émotion et de dépit.
—Ceci veut dire, monseigneur, que dans l'extase où est plongée cette jeune fille, elle éprouve pour vous une terreur insurmontable; vous lui faites peur, comme si elle entrevoyait un malheur entre elle et vous.
Le franciscain, auquel personne ne songeait, était tout oreilles et tout yeux; le cardinal serra dédaigneusement les lèvres.
Quant à frère Jean, il se pencha encore sur la jeune fille, et par son souffle lui rendit le calme.
—Henriette, demanda-t-il gravement, pourquoi repoussez-vous monseigneur?
—J'ai peur de lui, murmura-t-elle.
—Que craignez-vous?
Elle porta la main à son sein et poussa un grand soupir.
—Répondez clairement, je le veux!
—Oh! mon cœur!... mon pauvre cœur!...
—Cette petite fille est folle, fit dédaigneusement Richelieu.
—Non, monseigneur, répondit le jeune illuminé tout soucieux; cette enfant a la clairvoyance, mais il ne m'est pas donné d'en savoir plus sur ce point. Essayons d'une autre manière. Henriette, savez-vous ce que souhaite monseigneur?
—Je le sais... murmura-t-elle péniblement.
—Voulez-vous le dire?
—Non!
—C'est bizarre, murmura frère Jean, de plus en plus pensif.
—N'avez-vous donc aucun moyen de la contraindre? demanda l'Éminence.
—Elle est à ma discrétion, monseigneur, mais cette résistance m'effraye.
—Si vous voulez que j'ajoute foi à vos pratiques, et que je ne vous tienne pas pour un imposteur, elle parlera!
—Mais savez-vous, monseigneur, que ceci n'est pas sans péril? Toutes ses facultés intellectuelles sont tendues et comprimées avec une énergie suprême sur un seul point... Elle est sur les limites qui séparent la vie de la mort... Si j'allais la tuer?
—Qu'elle parle! ordonna froidement le cardinal.
L'évocateur, frémissant, se décida, non sans peine, et s'adressant à cet inflexible despote:
—Au moins, laissez-moi lui transmettre vos questions?
—Soit.
—Que désirez-vous savoir, monseigneur?
—Demandez-lui quel est l'objet de mes préoccupations actuelles, et quel est le secret dont je poursuis la découverte depuis des années...
—Henriette, dit le jeune homme, interprétant cette question, répondez, il le faut, il le faut absolument: Quel mystère obsède l'âme de monseigneur, et quel but poursuit-il?
Elle se leva droite et rigide, tout d'une pièce comme un spectre, dont elle avait l'apparence et la pâleur glacée; un geste galvanique ramena son bras gauche sur sa poitrine étouffée, et tendant le doigt vers le cardinal, elle laissa tomber trois mots, ou plutôt un seul mot répété trois fois:
—Philippe!... Philippe!... Philippe!.
IV
SECRET D'AMOUR OU SECRET D'ÉTAT.
Ce triple cri arraché du fond de ses entrailles, la jeune fille retomba inerte sur son siège, dont elle heurta sourdement le dossier, sans que la commotion parvînt à la réveiller, ni à lui tirer un signe de douleur.
Sa tête s'inclina sur sa poitrine; de grosses larmes, glissant à travers ses paupières fermées, perlèrent au bord de ses longs cils bruns.
L'évocateur ne paraissait ni moins abattu, ni moins troublé. Tout son intérêt était concentré vers elle, il ne songeait plus aux témoins qui l'observaient.
—Philippe?... répétait Richelieu, que signifie ce nom? que veut dire cet émoi?
Ce fut le père Joseph qui se chargea de la réponse.
Il n'avait perdu aucun des détails de cette scène, et lorsque son patron avait émis son vœu, son œil pénétrant s'était avidement dirigé sur la visionnaire.
Au cri sorti trois fois de sa poitrine, il avait tressailli comme il n'était pas dans les habitudes d'un homme aussi complètement maître de ses impressions; et, comme s'il eût appréhendé que l'interrogatoire ne fût poussé plus avant, il s'était élancé vers Richelieu, qui cherchait à se rendre compte de cette nouvelle énigme.
La physionomie vraiment inspirée de l'évocateur, l'extase, le sommeil nerveux de la jeune fille, une influence secrète et prestigieuse, répandue dans l'air, tout éloignait le soupçon de charlatanisme ou de fourberie.
Il y avait là quelque chose d'innommé, d'indéfinissable, mais de réel, qui échappait à l'analyse et confondait la raison; et le ministre répétait à part lui:
—Que veut dire cela? pourquoi ce nom, et quel est ce Philippe?
—Allons, monseigneur, intervint le père Joseph avec son sourire énigmatique, tout ceci n'est pas sérieux.
Richelieu secoua la tête.
—Cette extase?...
—Oui, il est possible, cette enfant obéit à je ne sais quelle influence fâcheuse; elle dort comme dorment les somnambules, et elle rêve comme rêvent les fillettes de son âge.
—Plaît-il?
—Sans doute; nous voulons connaître un secret d'État, car c'est bien d'un secret d'État qu'il s'agit, n'est-il pas vrai?...
Le franciscain insista singulièrement par son accent de bonhomie sur ce mot.
—Eh bien? fit Richelieu, sans y répondre.
—Eh bien, c'est un secret d'amour que nous découvrons.
—Comment cela?
—De quoi rêvent les jeunes filles, je vous prie, sinon de leur grande, de leur unique affaire,—de leur amoureux?
—Au fait, c'est vraisemblable! Et l'amoureux d'Henriette?
—L'amoureux de mademoiselle Henriette Duchesne est messire Philippe, ce petit barbouilleur qui étudie la peinture sous son père, le maître peintre de la reine-mère.
Frère Jean, immobile et étranger à ce dialogue, considérait toujours la jeune fille endormie.
Richelieu songeait.
Le franciscain, l'observant avec soin, et tenant sans doute à lever toute indécision de son esprit, ajouta en riant plus fort:
—Voilà une pauvrette qui serait bien honteuse si elle venait à apprendre qu'elle nous a mis dans la confidence de ses amours.
—Au fait, dit le cardinal, s'arrachant de vive force à sa préoccupation et frappant un petit coup amical sur l'épaule du capucin, tu as raison, frère Joseph, il n'y a, sur mon salut! que toi de sensé ici.
La sincérité de son maître fit rayonner le visage du confident.
—Çà, monsieur, dit le ministre au jeune homme, que sa voix brève tira de ses réflexions, c'est là tout votre pouvoir?
—Tout, monseigneur.
—Je crois, pour le coup, murmura celui-ci à l'oreille du capucin, que la première supposition de Boisenval était la meilleure: c'est un fou.
—Je reviendrais assez à cet avis, répondit le confident.
—C'est bien, monsieur, reprit le cardinal en tendant avec une sorte de compassion dédaigneuse une bourse assez ronde à l'évocateur.
Celui-ci la reçut froidement et remercia à peine; il avait tout l'air de n'accepter que pour ne pas achever de se mettre en disgrâce avec son terrible client.
—Vous allez, ajouta Richelieu, regagner le cellule où vous étiez tout à l'heure, et le père Joseph pourvoira à votre retour dans votre communauté d'Amiens.
Labadie se souvint alors qu'il avait le premier pied dans les ordres religieux, et qu'il se trouvait devant un prince de l'Église. Il fléchit un genou, et lui dit de son air glacé:
—Je suis venu pour obéir à mes supérieurs, Éminence; ils m'ont enseigné le respect qui vous est dû, et m'ont chargé de réclamer pour eux vos bénédictions.
—Je crois que c'est un bon exorcisme qu'il lui faudrait plutôt, fit le cardinal en riant à l'oreille du franciscain.
—Ce serait du bien perdu, monseigneur, riposta celui-ci sur le même ton; le diable qui le possède est un pauvre diable.
Comme le jeune homme demeurait imperturbablement dans son humble position, le cardinal se décida, et, étendant la main sur lui:
—Que le bon Dieu vous éclaire, dit-il, vous et vos révérends Pères d'Amiens.
—Venez, frère Jean, dit alors le franciscain.
Mais Labadie lui montra Henriette plongée dans un sommeil léthargique.
—Rien qu'une minute, mon Père, le temps de tirer cette jeune fille de ce sommeil, qui serait dangereux s'il se prolongeait davantage.
—C'est vrai, murmura à part lui le confident de Richelieu, elle dort toujours...
Il se garda pourtant de communiquer cette réflexion à son maître, qu'il entraîna lentement dans l'allée, en l'entretenant d'objets propres à élaguer ses idées de ce qui venait de se passer.
Richelieu n'en parlait plus, en effet, mais sa préoccupation l'avait repris; il ne répondait que par monosyllabes, ou même ne répondait pas du tout aux observations les plus directes.
Puis, revenant tout d'un coup sur une particularité de l'interrogatoire d'Henriette:
—Pourquoi diable! fit-il, cette petite Duchesne a-t-elle si grand peur de moi, qui ne lui ai pas adressé quatre mots en ma vie?
—Comédie! enfantillage!...
—Non, non! Ce n'était pas ici un coup monté. Elle ne nous attendait pas. Si elle avait eu conscience d'elle-même, elle eût fait comme tant d'autres, elle m'eût souri.
—Votre Éminence a raison, insinua le franciscain, et je tiens le mot. Cette petite n'est-elle pas l'amie de mademoiselle de Lafayette, qui ne vous idolâtre pas? C'est pour le compte de sa compagne que celle-ci a peur de vous.
—C'est cela! exclama le cardinal, saisissant cette supposition. Tu le vois, je te disais bien qu'il faut se défier de ce serpent aux doux regards... Elle me crée des ennemis...
—Soyez sans crainte, monseigneur, je vous répète qu'elle s'en crée de plus redoutables à elle-même, et s'il ne faut qu'y aider un peu, on y aidera.
L'œil de Richelieu se voila d'un nuage.
—Quelle vie!... quelle vie!...
—Une glorieuse vie, monseigneur; vous êtes le maître!
—Le maître!... répéta-t-il avec un sourire amer; oui, je dispose de l'existence, de la fortune, du bonheur des autres,—dérision! je ne puis rien pour moi!... Je connais tous les secrets des souverains, je ne peux pas même découvrir le mien...
Alors, emporté par un de ces orages intérieurs qui lui étaient familiers, il commença à marcher à grands pas, et atteignit en quelques enjambées le pont de la galerie.
Le père Joseph le laissa s'éloigner seul, et revint pensif vers la tourelle.
Il faut dire que, tout en marchant et en conversant, il n'avait pas perdu de vue ce qui s'y passait.
Frère Jean s'était d'abord tenu dans une contemplation immobile et profonde. Le rayonnement de ses prunelles inspirées enveloppait la jeune fille, comme si sa pensée prétendait pénétrer au fond de ce front si candide et si pur.
Sur ces traits, éclairés de nouveau par le feu inspirateur, apparaissaient tour à tour la bienveillance et l'appréhension.
La docilité avec laquelle elle s'était remise à son influence extatique, le flattait et le sollicitait en sa faveur.
Il s'intéressait instinctivement à elle, et il avait lu de la haine pour elle et pour lui dans le mécompte du cardinal. Cette haine seule eût suffi pour les rapprocher.
Avant de la rappeler au sentiment des choses réelles, il était tenté de profiter encore de son état, pour l'interroger sur les périls qu'elle avait paru craindre.
Mais le temps lui manquait, il s'aperçut que le cardinal et son compagnon allaient se séparer. Il ne restait plus qu'un expédient, fort spécieux, pour témoigner de sa bienveillance envers cette enfant, compromise par lui, malgré lui, aux yeux du soupçonneux despote.
Il se pencha vers elle et souffla doucement par petites bouffées, sur son front et sur chacune de ses tempes.
Elle agita, d'abord, insensiblement sa tête, puis sa respiration, à peine saisissable, devint plus forte, ses paupières se soulevèrent peu à peu, comme une rose qui éclôt, et son regard, encore incertain, rencontra celui de l'évocateur.
Le peintre en cet état, est comme le poète absorbé.
Son premier mouvement fut une surprise craintive, que dissipa le geste respectueux et le sourire du jeune homme.
A mesure qu'elle revenait à elle, il avait perdu l'ardeur de son regard, mais une expression particulière, peu commune, se montrait toujours sur son pâle et mélancolique visage.
—Pardon, monsieur, dit-elle en se levant; mais je ne sais, il me semblait...
Il y avait à la fois de la confiance dans son esprit et de la lassitude dans tous ses membres.
—N'ayez pas peur, mademoiselle, lui dit-il. Je suis de vos amis.
—De mes amis?... Oui, j'ai dû vous voir quelque part...
A mesure que le sommeil extatique s'éloignait, elle perdait la mémoire de la vision, mais la sympathie magnétique résistait.
Un regard vers le palais montra au jeune homme le père Joseph et le cardinal se quittant.
Il n'y avait plus une minute à perdre.
—Mademoiselle, lui dit-il vivement, assez bas pour être entendu d'elle seule, vous avez des ennemis...
—Moi!... fit-elle étonnée.
—Un, du moins, qu'il faut redouter.
—Mais, monsieur...
—Je le sais, et vous l'ignorez. Or, je veux vous aider autant qu'il est en mon pouvoir. Si nous ne nous revoyons pas, vous aurez un gage de mon appui et de mon influence.
Il prit sous son pourpoint un petit médaillon en cristal:
—Acceptez ceci, et conservez-le précieusement; c'est en apparence un objet sans valeur. Pour vous, c'est un talisman efficace.
—Mais qu'en ferai-je?... balbutia-t-elle toute émue et gagnée par le ton convaincu dont il parlait.
—Lorsqu'il vous arrivera un grand chagrin, un ennui cuisant, l'appréhension d'un malheur, vous irez trouver la personne en qui vous aurez confiance, une confiance assez grande pour mettre tous les mystères de votre âme à sa discrétion.
«Vous poserez ce cristal sur votre front, et vous direz à cette personne de vous interroger.
Le père Joseph affectait de revenir très lentement et jouait l'indifférence, mais il ne perdait pas un de leurs mouvements et cherchait à deviner leurs discours.
—Gardez-vous d'oublier une seule de mes paroles, poursuivit le jeune homme, il y va de votre bonheur... et peut-être plus encore.
—Mais la vertu de ce médaillon...
—Est infaillible pour vous. Il possède la puissance attractive et lumineuse qui produisait jadis les augures et les prophètes. Son contact vous procurera le sommeil de l'extase, et dans ce sommeil lucide vous lirez à livre ouvert dans le passé et dans le présent, et si vous ne pénétrez pas dans l'avenir, vous en aurez du moins l'intuition.
—Oh! dit-elle en lui tendant le cristal pour le lui rendre, ce médaillon me fait peur... gardez-le... je n'en veux pas. Que ma destinée s'accomplisse... je ne veux pas tenter Dieu!
—Il est à vous, et vous serez toujours libre de n'en pas faire usage. Moi, j'accomplis un devoir en vous l'abandonnant...
Et comme le franciscain arrivait à la porte verdoyante du berceau:
—Silence!... fit-il en posant d'un air impératif son doigt sur ses lèvres.
—Qui donc êtes-vous et de quel nom vous appelle-t-on? ajouta-t-elle, cependant, en glissant l'amulette dans son corsage.
—Frère Jean, murmura le père Joseph d'un ton traînard, je vous attends.
—Frère Jean!... répéta tout bas Henriette.
—Me voici, mon père, tout à vos ordres.
Le franciscain les enveloppa tous les deux de son regard inquisitorial, et suivant le mouvement de la jeune fille pour cacher le médaillon.
—Vous souvenez-vous de ce qui vient de se passer? lui demanda-t-il.
Elle le regarda avec une surprise trop sincère pour ne pas le convaincre.
—Que s'est-il passé?...
—Avec le sommeil on perd la mémoire, dit l'évocateur au père Joseph; de même que le somnambule ne se rappelle ni ses actes, ni ses paroles, de même le visionnaire, sorti de son extase, ne garde aucune connaissance de ce qu'il a vu.
—Que parlez-vous d'extase et de vision, messieurs? fit la jeune fille avec anxiété. S'agit-il de moi?... Je me suis endormie sous ce berceau je ne sais comment; je croyais mademoiselle de Lafayette auprès de moi, et c'est vous que j'y aperçois... Ai-je donc parlé dans mon sommeil? Qu'ai-je pu dire?
—Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, intervint de sa parole posée, mais pénétrante, Labadie; votre sommeil était celui de l'innocence, et si vous ne vous rappelez rien, nous non plus n'avons rien entendu.
—Rien! insista d'un ton étrange le franciscain.
Mais Henriette éprouvait en elle un trouble, une perturbation exceptionnelle; elle se sentait circonvenue par un mystère. L'expression diabolique des traits du capucin, la gravité attristée du jeune homme, le contact de cette amulette glissée dans son corsage, lui causaient des éblouissements, des secousses vertigineuses, bien naturelles en un jeune cerveau de dix-sept ans, soumis à une épreuve de ce genre.
Le père Joseph hésitait à s'éloigner, il y avait en lui un désir secret de renouveler, en l'absence de son maître, l'expérience d'illuminisme. Mais, possesseur de lui-même, il refréna ce souhait indiscret, dangereux peut-être en ce moment.
Il adressa à Henriette un sourire aussi aimable qu'il le put.
—Ma belle enfant, lui dit-il, nous sommes au désespoir d'avoir troublé votre repos dans notre promenade aventureuse. Excusez-nous.
Puis, prenant le bras de Labadie:
—Frère Jean, c'est l'heure de nous rendre à l'oratoire.
Celui-ci se détourna une dernière fois vers la jeune fille, pour lui adresser un signe de discrétion.
Elle les regarda s'éloigner, gagner le petit parc, disparaître dans le palais, et s'étant assurée qu'elle était bien seule, elle tira avec une curiosité craintive le médaillon, qu'elle tourna et retourna dans ses doigts, toute songeuse.
—Ce morceau de cristal est un talisman, murmura-t-elle. Il l'a dit... et une voix secrète m'assure que cet homme mérite confiance... Avec ceci, je puis pénétrer l'intention la plus cachée, lire dans le cœur le plus fermé... discerner ce qu'on pense de ce qu'on dit...
Elle revint s'asseoir à la place où l'extase l'avait surprise, et demeura longtemps l'œil arrêté sur les roses effeuillées à ses pieds. Elle poursuivait une idée fixe, une aspiration naissante qui soulevait sa jeune poitrine et donnait de vagues contemplations à son œil d'azur.
Mais en elle tout était trouble et sensibilité excessive, ses idées ne se reliaient pas et elle avait peur de les approfondir. On lui avait parlé d'ennemis, de dangers, de songes révélateurs, à elle qui ne haïssait personne, qui vivait heureuse et innocente comme les libellules dont les essaims se miraient dans la pièce d'eau voisine.
Reportant alors son attention sur le morceau de cristal:
—Ainsi, reprit-elle en lui parlant, avec toi je peux connaître si l'on me hait... et si l'on m'aime!...
Elle articula ce dernier mot si bas, si bas, que le talisman même ne dût pas l'entendre.
—Ah! si j'osais!... soupira-t-elle.
V
L'ATELIER DU LOUVRE.
Nous avons expliqué par suite de quelles circonstances la reine-mère habitait alors le Louvre avec le reste de la cour, de préférence à ses autres hôtels ou palais. Celui-ci obtint, du reste, toujours une bienveillance signalée de sa part, et malgré les épreuves cruelles qu'elle eut à y subir, elle contribua puissamment à en déterminer la splendeur, puisque le nom de Marie de Médicis est devenu indispensable du souvenir de ses embellissements.
Installée d'une manière considérable dans l'aile joignant la galerie des peintres ou des tableaux, elle avait autour d'elle toute sa maison, fort importante encore à cette époque; c'est-à-dire, non seulement ses dames et demoiselles d'honneur, les femmes et les gens de son service, mais cet entourage de lettrés et d'artistes qu'elle aimait à soutenir.
Entre ceux-ci, le plus favorisé était son peintre en titre, Duchesne, artiste médiocre cependant, mais qui jouissait alors d'une vogue dont le temps a fait bonne et complète justice.
Non seulement elle l'avait chargé en chef de la décoration de son palais du Luxembourg, où elle lui avait accordé un logement, mais elle avait voulu qu'il eût un atelier près d'elle, dans le Louvre, et les combles de l'aile qu'elle habitait avaient été largement disposés pour cette destination.
Enfin, accumulant faveur sur faveur, elle avait adopté sa fille Henriette, l'avait attachée à sa personne, et la traitait avec une tendresse maternelle.
C'est dans cet atelier du Louvre que nous allons nous transporter.
Le maître peintre, retenu au Luxembourg, n'y était pas venu ce jour-là. Il ne s'y trouvait pour l'heure qu'un de ses élèves.
Une vraie et belle physionomie d'artiste: vingt-quatre ans, la taille haute et pleine, les cheveux et les yeux noirs; les uns soyeux et bouclés sans art, les derniers doux parfois, intelligents toujours, brillants d'inspiration à l'occasion.
Son maintien sérieux indiquait une gravité précoce; sur son front élargi, on lisait une conscience droite, et dans ses contours harmonieux une invariable bienveillance et la modestie du talent.
Nous ne faisons pas un portrait de fantaisie; l'image de ce jeune homme, qui va devenir le héros principal de notre récit, se trouve dans nos musées, et nous nous bornons, quant à ses qualités physiques et morales, à copier le chroniqueur Félibien.
Ami de Poussin, qui entrait comme lui dans la carrière, il était le premier, le plus habile élève de Duchesne, sous lequel il travaillait depuis bientôt cinq ans.
Il était né dans les Flandres, à Bruxelles, et après avoir eu pour maître Feuquières, le paysagiste, il était venu, vers l'âge de dix-neuf ans, se perfectionner en France, où, sans abandonner entièrement la spécialité de son premier professeur, il se livrait volontiers à l'histoire et au portrait.
Son premier protecteur avait été messire Maugis, abbé de Saint-Ambroise, intendant des bâtiments de Marie de Médicis, homme capable, et qui avait, dans les ébauches de l'élève, deviné le grand artiste.
Son œuvre actuelle était une nymphe commandée pour le Luxembourg.
L'ébauche était finie, les détails commencés. Les mains et les pieds se détachaient déjà avec une perfection rare, car ce devait être un des premiers mérites de ce maître à venir.
Cependant, au moment d'achever la main droite, négligemment posée sur une branche d'arbre, tandis que la gauche retenait les plis d'une écharpe emportée par le vent, il s'était arrêté pris d'embarras et d'hésitation.
Quittant son siège, la palette et les brosses d'une main, se faisant un garde-vue de l'autre, il s'était reculé de plusieurs pas, étudiant ses effets et cherchant les lignes qui manquaient à son idéal.
Le peintre, en cet état, est comme le poète absorbé à la poursuite d'une inspiration, isolé de ce qui l'entoure, hommes ou choses.
Le nôtre ne s'aperçut pas que quelqu'un entrait et furetait autour de lui.
Cet atelier, d'ailleurs, était une sorte de lieu de rendez-vous, un salon banal où les beaux seigneurs et les belles dames de la cour venaient volontiers passer quelques instants.
Les tableaux, les statues, les curiosités que Duchesne et ses élèves aimaient à y entasser, en faisaient une exposition permanente. Et puis les princes, le cardinal même, montrant un goût particulier pour l'art de la peinture, il était du meilleur ton de se régler sur eux.
Il était encore très matin, et les visites commençaient d'habitude plus tard.
Il était convenu, d'ailleurs, d'une manière tacite, tout au moins, que les artistes ne devaient jamais se déranger pour ces amateurs; tout au plus quittaient-ils leurs sièges pour recevoir le roi, qui, comme on sait, estimait assez leur métier pour tenter parfois de manier lui-même les pinceaux.
Certes, il serait curieux d'installer aujourd'hui, dans le musée des souverains, le portrait qu'il fit de son premier ministre Richelieu, dans un de ses accès d'affection pour celui-ci; mais, si nous ne nous trompons, les archéologues les plus opiniâtres ont perdu la trace de cette curiosité.
Cette digression à la seule fin de faire bien comprendre les immunités accordées aux peintres dans le Louvre du commencement du dix-septième siècle.
Le visiteur matinal paraissait moins attiré par le désir de voir les tableaux que le personnel de l'atelier.
Son attention se dirigea uniquement sur le jeune artiste, dont il se rapprocha à pas comptés.
Arrivé tout à côté de lui, il profita de sa préoccupation pour le regarder avec une expression singulière, moitié doucereuse, moitié inquiète.
Puis entamant l'entretien:
—Déjà à l'ouvrage, monsieur Philippe? lui dit-il.
—Sa révérence le père Joseph!... fit celui-ci, tiré de sa méditation. Excusez-moi, mon père, je ne vous avais pas entendu venir, et je ne vous voyais pas.
—Il n'y a pas de mal; ce serait à moi de m'excuser plutôt de vous troubler si matin... Il est six heures à peine.
—En voici deux que je travaille, répondit avec simplicité l'artiste.
—Vous irez loin, si vous continuez cette vie active.
—Mon Dieu, je ne sais, mon père; mais c'est une règle que je me suis imposée de me mettre à la besogne chaque jour dès quatre heures.
—Ah! le dimanche excepté.
—Excellentes dispositions, mon jeune ami; je n'en obtiens pas plus de mes capucins de la rue Saint-Honoré. Si vous n'étiez déjà un habile peintre, vous auriez pu faire un excellent moine.
Le franciscain poussa un petit éclat de rire, peu familier à sa nature, mais le jeune homme répondit avec une gravité singulière:
—Qui sait? je le deviendrai peut-être.
Et il se rapprocha de sa toile, sur laquelle il affecta d'appliquer quelques touches importantes, pour dissimuler le nuage qui venait de monter sur son beau front.
Le franciscain l'observait trop bien, pour être dupe de cet expédient.
Il laissa passer une minute de silence, et se rapprochant du chevalet par un mouvement calculé comme toutes ses allures:
—Voici une figure qui ne témoigne pas d'une grande vocation mystique, reprit-il avec un sourire, à moins qu'il ne faille traverser l'Olympe pour atteindre au paradis...
L'habit que portait l'auteur de cette légère critique l'expliquait sans doute, cependant le jeune homme en éprouva quelque embarras, dont il s'aperçut.
—Eh quoi! reprit-il, vous formaliseriez-vous pour si peu! Oh! je le sais, les amours-propres d'artistes, chose sensible! Mais rassurez-vous, ce n'est pas un blâme que je vous adresse. Je suis, au contraire, un des appréciateurs de votre talent, et je me plais à reconnaître que vous donnez un remarquable aspect de chasteté aux sujets les plus profanes: témoin cette nymphe...
—Mon talent!... mon père! le talent d'un élève, d'un écolier!... c'est un trop beau mot pour une si mince affaire.
—Non pas, non pas, fit-il, patelin et insinuant; encore quelques efforts, et vous figurerez au rang des maîtres...
—Vous allez me rendre honteux de mon insuffisance.
—Mon jeune ami, l'excès de modestie est un mal aussi dangereux que l'excès de vanité; vous n'êtes pas entaché de celui-ci, mais défiez-vous de celui-là. Je ne suis qu'un humble capucin, peu expert en beaux-arts, mais la voix publique, qui s'y connaît davantage, s'exprime avec éloge sur votre compte. J'ai admiré ce paysage que vous donnâtes dernièrement à votre ami Nicolas Poussin, et j'ai entendu, à ce propos, quelqu'un dire, à mes oreilles, qu'il ne vous manquait pour vous perfectionner qu'un séjour de quelques années en Italie.
Le paysage offert par l'artiste à son collègue le Poussin était, en effet, une œuvre si remarquable, qu'elle est restée célèbre, et figure parmi les événements de sa carrière, quoiqu'il fût bien jeune lorsqu'il l'exécuta.
Que cette toile eût été distinguée par les connaisseurs, il n'y avait là rien que de naturel; ce qui l'était moins, c'était cette longue conférence du conseiller intime de Richelieu avec ce pauvre petit peintre auquel il n'avait daigné adresser, en toute sa vie le quart des phrases élogieuses qu'il lui prodiguait en ce moment.
Le jeune homme, avec sa franchise innée, ne put s'empêcher de lui en témoigner sa surprise:
—Vous me rendez confus, mon père, et de la part d'une personne telle que vous, occupée d'intérêts si hauts, conseiller d'un premier ministre et d'un roi, cette bienveillance...
—Vous étonne?
—C'est vrai; je crains qu'étant venu ici pour rencontrer maître Duchesne, vous ne songiez à passer le temps...
—En me raillant de son élève!... Non, certes, fit très gravement le capucin. C'était bien vous, monsieur Philippe de Champaigne, que je tenais à voir.
—En ce cas, mon père, daignez m'expliquer le motif...
—Je viens de vous en toucher un mot. Je ne suis que le dernier des serviteurs de Son Éminence, et mon devoir est de me conformer en tout à ses intentions...
—Son Éminence me connaît!... exclama l'artiste avec plus d'anxiété que de désir.
Il est présumable qu'élève du peintre de Marie de Médicis, accueilli par la bonté de cette princesse, appartenant par ce côté à sa maison, le jeune Philippe de Champaigne partageait jusqu'à un certain point les idées de sa protectrice pour le cardinal, et craignait tout ce qui venait de lui, fût-ce l'apparence d'un bienfait.
Le franciscain, diplomate incarné, possédait surtout le talent de rendre sa physionomie muette, ou de ne lui faire dire que ce qu'il voulait. La gêne et la méfiance de son interlocuteur n'y produisirent aucune altération.
—Je n'ai pas dit précisément, répondit-il, que monseigneur vous connût, mais que son intention étant de protéger les jeunes talents, je tiens à m'y conformer, en vous aidant en une entreprise chère à tous ceux de votre art.
—Le voyage d'Italie?... fit le jeune homme en le considérant avec une sorte d'émoi.
Le rusé franciscain affecta de se méprendre sur ce sentiment, et de son sourire le plus paternel:
—Vous l'avez dit, le voyage d'Italie!
—Mon Dieu, pardonnez-moi, je m'abuse sans doute, je comprends mal.
—Vous comprenez fort bien, au contraire. Je souhaite vous faciliter les moyens d'un voyage et d'un séjour de quelques années dans la patrie des beaux-arts et des grands peintres.
L'artiste pâlit à ces mots, et considéra, sans oser répondre, son interlocuteur, dont le sourire, loin de le rassurer, accroissait son tourment.
"Ainsi, ce n'est pas de l'amour? fit-elle....
De telles paroles dans sa bouche équivalaient à une éclatante faveur ou à un ordre d'exil.
Mais la physionomie de cet homme était celle d'un sphynx, sur laquelle un observateur de profession, tel qu'était le jeune peintre, parvenait même rarement à lire.
Dans cette cour soupçonneuse, comme toutes celles où le pouvoir tombe aux mains d'un intrigant ambitieux, les esprits les plus droits, les consciences les plus fermes, ne sont jamais sûres du lendemain. Les manœuvres les enlacent sans qu'ils s'en doutent; on interprète leur abstention, on soupçonne la haine sous leur silence; pour peu qu'ils aient des ennemis,—et le mérite n'en manque pas,—ils ne sauraient se soustraire au sort commun.
Cependant Philippe était bien fort de sa conscience, et comme la paix, ou du moins l'armistice continuait de régner entre le premier ministre et la reine-mère, il ne croyait pas possible qu'on interprétât à mal sa reconnaissance pour cette princesse.
—Mon père, répondit-il, avec cette douceur un peu triste qui était le fond de son caractère, je ne vous ai rien fait. Je suis un humble apprenti en peinture, étranger à toute question de palais ou politique. J'honore la personne et le rang de monseigneur le cardinal, et si les bienfaits de Sa Majesté la reine-mère m'attachent à son service, chacun sait avec quel soin je me suis toujours tenu en dehors de toute intrigue.
—Rassurez-vous, je sais tout cela, et je n'ai rien dit, ce me semble, qui motive une si chaude justification.
—C'est vrai; mais je suis timide, un peu sauvage, si vous voulez; j'ai peur de l'inconnu. L'éloignement m'alarme. Je vis solitaire, inaperçu dans ce Louvre. Sans vous, je n'aurais pas soupçonné que monseigneur le cardinal connût seulement mon nom obscur.
«Mon père, vous êtes tout-puissant, eh bien, reportez sur quelqu'un de plus digne la faveur que vous m'offrez; quant à moi, faites seulement qu'on ne s'aperçoive pas de ma présence ici.
«Vos paroles et votre regard expriment l'intérêt; ne me refusez pas cela; vous ne sauriez être mon ennemi, enfin?»
—Votre ennemi! non certes, je ne le suis pas.
Ici la voix du franciscain prit une inflexion plus nette et plus imposante.
—Vous vous méprenez sur mes desseins comme sur mon influence. Mon jeune maître, n'oubliez jamais ceci: Si un jour quelque danger suprême vous menaçait, je serais là, au-dessus du cardinal, au-dessus du roi, pour vous protéger peut-être.
L'artiste le regarda avec une stupeur extrême, car cette fois il n'y avait pas à mettre en doute sa sincérité; le moine patelin avait disparu pour une minute.
—Oui, poursuivit-il, frappant un dernier coup pour déterminer la confiance de son interlocuteur,—moi qui ne suis, qui ne peux rien, en cette unique circonstance j'aurais quelque crédit peut-être... Eh bien! par cette protection que je vous atteste, croyez-moi, partez pour l'Italie... ce sol ne vaut rien pour vous.
—Je crois à votre intérêt, à votre sincérité, mon père, et cependant l'obéissance m'est difficile, impossible!
—Ceci est un des intimes secrets de mon âme. Lorsque mourut ma mère, elle m'attira vers elle sur le lit d'agonie, où ses forces épuisées lui permettaient à peine d'articuler quelques mots, et je n'oublierai pas les derniers qu'elle prononça:
«Va, me dit-elle, va, mon fils, vers la France... Toutes les douleurs, tous les regrets de ta mère sont là... Si Dieu est juste, c'est là aussi qu'il te tiendra compte de ce triste héritage, et qu'il te paiera en bonheur et en gloire...»
—Que voulait dire votre mère, par ces mots pleins de réticences? demanda le père Joseph, en interrogeant le jeune peintre.
—Je ne pus le savoir; comme elle achevait cette confidence, un dernier hoquet contracta sa poitrine, ses lèvres s'agitèrent sans articuler aucun son, son regard s'éteignit... elle était morte!
A ce souvenir, Philippe couvrit son visage de ses mains; mais, chose étrange, l'œil du franciscain lança un éclair, et sa poitrine poussa un soupir de soulagement.
—Remettez-vous de ces impressions pénibles... fit-il, revenant par nature à son ton cauteleux et insinuant.
—Vous voyez bien qu'il faut que je reste en France, reprit l'artiste; c'est un devoir... Ma mère ne peut pas avoir menti; car ma mère était une sainte...
Et tirant de son pourpoint un médaillon, il le baisa avec ferveur.
La prunelle du franciscain acheva de s'allumer sous ses sourcils grisonnants.
—Ce médaillon, prononça-t-il, c'est un portrait?
—Le sien.
—Son portrait!... Eh bien, écoutez, j'y consens, vous resterez, je vous protégerai; mais ce médaillon, il me le faut.
Philippe le pressa dans sa main, comme si l'on tentait de lui enlever un trésor.
—Le portrait de ma mère!
—Il me le faut, vous dis-je!
—Jamais!
—Enfant, prenez garde!... Ne me croyez-vous plus votre ami?
—Si vous êtes mon ami, laissez-moi mon bien! Qu'en feriez-vous, d'ailleurs?
Le père Joseph hésita avant que de répondre; puis, d'un ton d'aigreur qui eût troublé l'âme d'un familier de la cour plus au fait que l'artiste de son influence et de son esprit de rancune:
—Soit! répondit-il, conservez-le, c'est d'un bon fils; mais, sur votre tête, prenez garde qu'il tombe jamais sous les yeux d'un autre que moi!
VI
LES AMOUREUSES.
Le petit peintre des combles du Louvre, l'élève du médiocre maître Duchesne, se nommait donc bien Philippe de Champaigne; il devait être une des illustrations de l'école française, qui le revendique avec raison, puisque, né en Flandre, il ne passa dans ce pays que ses premières années et y fit seulement ses études élémentaires.
Le lecteur se rappelle ce nom de Philippe! proféré trois fois, comme un cri désespéré, par la jeune fille extatique du jardin de la reine-mère, et l'explication fournie si précipitamment par le père Joseph, pour détourner l'attention du cardinal de ce même nom.
Philippe!—Était-ce bien seulement un secret d'amour, comme il le disait, que renfermaient ces trois syllabes? Sa démarche, au moins bizarre, près de celui qui s'appelait ainsi, pourrait nous en faire douter. Mais les événements seuls seront en droit de nous éclairer sur tout ceci, et l'heure de la lumière n'est pas venue.
Fort troublé par cet entretien, peu rassuré sur les bonnes intentions du séide de Richelieu, notre héros ne s'était remis qu'avec peine au travail.
Mais soudain, son front se rasséréna, un sourire radieux illumina tous ses traits; le pinceau prit sous ses doigts une assurance nouvelle, et les couleurs de sa palette se fondirent avec une ardeur inspirée.
Qu'était-ce donc? Quel bon génie avait dissipé l'influence laissée dans l'air par le capucin?
C'était une visite d'un autre genre, annoncée dès la porte de l'atelier par une voix argentine et rieuse.
Il ne se retourna pas; nous avons expliqué comment les artistes étaient chez eux en cet endroit, mais une vive rougeur succéda aux teintes livides qui couvraient tout à l'heure ses traits, et il laissa approcher les survenants avant de les saluer.
Ils étaient trois, un homme jeune encore et deux jeunes femmes; l'une de vingt-six ans,—c'était l'aînée,—l'autre de dix-huit.
Elles se donnaient le bras; leur compagnon marchait à côté de la première, vers laquelle il se penchait à chaque mot et qu'il dévorait de regards plus passionnés encore que son maintien.
—En vérité, ma chère Marie, disait la plus jeune, c'est indiscret à nous de venir si souvent déranger les élèves de maître Duchesne, et faire perquisition dans ses domaines.
—Petite dissimulée! répliqua à demi-voix son amie, en la menaçant doucement du doigt, prenez garde que je ne me mette à lire au fond de vos cachotteries!
Elles arrivaient près du chevalet, disposé sous le jour d'une large croisée; l'artiste s'empressa alors de les recevoir.
—Madame la Duchesse de Chevreuse, mademoiselle Louise de Lafayette!...
—Et M. de Châteauneuf, acheva la duchesse.
—Maître Duchesne n'est pas là, dit Philippe, il regrettera d'avoir perdu l'honneur d'une si heureuse visite.
—Oh! nous ne cherchons pas après lui! fit la duchesse de ce fin sourire qui était son triomphe,—n'est-ce pas, chère Louise?
—Moi, je suis venue pour vous accompagner, répondit avec hésitation la malicieuse jeune fille.
—Évidemment, reprit la duchesse.
—Et moi, j'accompagne ces dames, que j'ai rencontrées par hasard, ajouta Châteauneuf.
—Un hasard heureux; cela se voit, fit l'artiste mêlant son sourire au sourire général; et puisque je suis seul pour recevoir si noble société, permettez, mesdames, que je vous fasse les honneurs de notre musée.
—Pas du tout, ordonna la duchesse, nous le connaissons suffisamment pour nous diriger nous-mêmes; je vous défends de quitter la palette... d'autant que vous en faites, en ce moment surtout, un usage admirable.
—Merveilleux, appuya Châteauneuf, qui n'avait même pas jeté les yeux sur la toile, absorbé qu'il était à considérer sa chère Marie.
—Cette nymphe est déjà un chef-d'œuvre, dit mademoiselle de Lafayette, se rapprochant du peintre et du tableau.
Philippe balbutia quelques remerciements confus, et, pour obéir, il reprit sa besogne, interrompue cette fois si agréablement.
Châteauneuf et la belle duchesse s'éloignaient peu à peu, sous prétexte d'examiner les objets qui ornaient le vaste atelier, causant à voix basse; tandis que mademoiselle de Lafayette demeurait près du jeune peintre, prenant, à lui voir manier la brosse, un plaisir extrême.
On pouvait dire que tout l'esprit, toute la grâce, toute la beauté de la cour de Louis XIII étaient en ce moment dans l'atelier du peintre de la reine-mère.
Marie de Rohan de Montbazon, devenue veuve à dix-sept ans du duc de Chevreuse, était la favorite de la reine Anne d'Autriche, dont sa verve, ses saillies, son enjouement charmaient les soucis conjugaux, sous l'empire de ce roi dévot et sombre, jaloux de lui-même et mécontent de tout le monde.
Mademoiselle de Lafayette, fille d'honneur de cette même jeune reine, a été déjà entrevue par nous dans le jardin de Marie de Médicis, se promenant au bras de son amie Henriette Duchesne. C'était d'elle que le cardinal, avec sa précision terrible, avait dit:
—Cette fille peut devenir un obstacle!
Un obstacle à lui le grand ministre, cette enfant de rose et de satin? On l'eût fort étonnée si on le lui eût dit. Mais le lynx en robe rouge avait remarqué bien plus qu'elle-même la façon singulière dont le roi, depuis un certain temps, la regardait et lui parlait.
Richelieu était jaloux des sourires du monarque; s'il était parvenu à l'éloigner même de la reine Anne d'Autriche et de sa mère, ce n'était pas pour le laisser tomber aux filets d'une favorite.
En sorte que de ces deux jeunes femmes, l'une, la duchesse de Chevreuse, était pour lui l'objet d'une vive passion, jusqu'ici fort déçue; l'autre, la fille d'honneur, le sujet d'une appréhension sérieuse.
Quant à Châteauneuf, son emploi de garde des sceaux ne tenait plus à rien, et son crédit était très ébranlé. C'était un gentilhomme plein de cœur et de noblesse; mais il était le type de l'élégance et du bon goût, et comme tel fort recherché des dames, ce qui n'eût été rien si, entre toutes, la duchesse de Chevreuse ne lui eût témoigné un intérêt bien tendre.
La duchesse! précisément celle que Richelieu poursuivait de son amour redoutable et ridicule.
Elle avait feint le plus longtemps possible de ne pas comprendre les déclarations de l'Éminence. Mais celles-ci étaient devenues si nettes qu'il n'y avait plus à équivoquer, mais à se défendre.
Or, se défendre de cet homme, auquel la reine elle-même avait, disait-on, cédé, par crainte sans doute plus que par tendresse, ce n'était pas chose aisée. Il possédait de terribles moyens de se faire aimer,—les maris ou les amants des femmes qu'il lui plaisait de distinguer en savaient quelque chose.
Pour lui avoir résisté si longtemps, sans faire briser le garde des sceaux, son rival, il fallait être la duchesse de Chevreuse, la femme politique la plus étonnante de son époque, en même temps que la physionomie la plus naïvement galante et la plus sincère dans ses amours.
Tout en se promenant à travers la galerie et en causant avec son favori, elle donnait çà et là un regard à sa jeune amie et à l'artiste, qu'elle avait, par le fait, laissés en tête-à-tête dans un coin.
Par un fait du hasard, mademoiselle de Lafayette posait négligemment une de ses mains sur le dossier d'un grand fauteuil artistique, tandis que de l'autre elle retenait les longs plis de sa robe, qui eussent balayé l'atelier sans cette précaution.
Or, dans cette pose, elle représentait exactement celle de la nymphe que Philippe de Champaigne était en train de peindre, et ce qui en faisait le mérite et le naturel, c'est qu'elle ne s'en doutait pas.
Elle admirait la peinture et l'habileté de chacune de ces touches du jeune artiste, qui toutes, les plus légères comme les plus accentuées, modifiaient d'instant en instant l'aspect de la toile, vivifiaient l'esquisse, imprimaient l'illusion, et faisaient circuler le sentiment dans les traits de l'image.
Mais son doux et limpide regard s'attachait bien plus longuement sur la physionomie sympathique du peintre que sur la peinture.
Ils échangeaient peu de paroles, d'ailleurs; mais il y a de telles minutes où ce ne sont pas les mots qui servent le plus éloquemment au langage, et lorsque leurs yeux se croisaient, par exemple, avec leurs rayons de la vingtième année, ils en disaient bien plus long que tous les vocabulaires du monde.
—Maître Duchesne doit être fier d'un élève tel que vous, monsieur Philippe, disait la demoiselle d'honneur dans son langage parlé.
—Vous êtes indulgente, mademoiselle, et je ne sais s'il a lieu de l'être autant; pour moi, plus je travaille, plus je m'effraye de voir combien il me reste à travailler pour arriver, non pas à la perfection, mais simplement au bien.
—C'est trop de modestie aussi, et laissez-moi vous assurer que tous ceux qui vous connaissent, vos confrères eux-mêmes, ont meilleure opinion de votre savoir-faire.
—Remerciez-en pour moi ces amis généreux, et recevez-en vous-même l'assurance de ma gratitude. S'il faut vous avouer la vérité, c'est là mon faible, comme celui de bien d'autres; les encouragements me soutiennent, m'élèvent, m'animent,—mais les encouragements ne sont pas ce que maître Duchesne me prodigue le plus.
—Oh! ceci n'a rien qui m'étonne; sa réputation est établie, ses confrères ne sont pas comme les vôtres, des amis, des camarades; il n'a jamais vu en eux que des rivaux.
—Si la chose est exacte, fit doucement Philippe sans la démentir, il faut le plaindre; l'amour-propre poussé à ce point est plus qu'un défaut, c'est un malheur pour celui-là même qui en est obsédé.
—En ce cas, je vous le garantis, maître Duchesne doit être fort malheureux. D'excellents connaisseurs mettent son mérite en doute, et, dans sa propre famille, on apprécie mieux qu'il ne le fait certains peintres dont il cherche à rabaisser les qualités.
—Vous m'excuserez, mademoiselle, fit en souriant le jeune homme, maître Duchesne est mon professeur; ce n'est pas à moi à partager les griefs de ses adversaires, surtout au moment où je me verrai peut-être forcé de renoncer à ses leçons.
—Certes, vous pouvez vous en passer.
—Ce n'est pas là ce que je veux dire; j'aurai longtemps encore besoin de maîtres, mais il est possible que j'aille les chercher en Italie.
—Un voyage qui ne me souriait guère, je l'avoue, mais qui peut devenir indispensable.
—Vous partiriez!... Rien ne vous attache donc à la France? L'art exerce-t-il sur vous une influence si impérieuse?
—L'art est partout, mademoiselle, mais le bonheur?
—Le bonheur!... Vous n'êtes pas heureux, monsieur Philippe?
Elle se rapprocha de lui par une impulsion irréfléchie, et son regard affectueux se mira dans celui de l'artiste, qu'il interrogeait avec une sollicitude touchante.
Mais, rougissant aussitôt à l'éclair qui anima la prunelle noire et passionnée du jeune homme, elle abaissa ses longs cils et voulut se reculer.
—Oh! non, s'écria-t-il, restez, restez ainsi, je ne vous vis jamais si belle!
—Y pensez-vous!... murmura-t-elle toute troublée, en se retirant en quelque sorte sur elle-même avec un pudique émoi.
—J'ai une faveur à vous demander, reprit-il.
—A moi? oh! de grand cœur!
—Mon âme est pleine d'incertitudes et de combats; je ne sais si je partirai...
—Encore ce mot!
—Mais si cela doit être, je voudrais auparavant faire votre portrait.
—Vous appelez cela une faveur! Mais elle sera pour moi, et je compte bien de plus que vous nous resterez.
Un soupir répondit seul à ce vœu.
—Et puis, dit-elle, j'ai quelque chose à vous demander aussi, moi.
—Oh! parlez.
—Vous me ferez vos confidences.
—Mes confidences!
—Oui, sur ce grand chagrin qui vous fait rêver de l'Italie.
—Je n'ai pas dit que ce fût un chagrin.
—Et moi je le soupçonne... Voyons, mettez-y de la franchise. N'êtes-vous point amoureux d'une de nos dames?
—Oh! si cela était, fit-il d'un accent pénétré, si j'étais assez fou, pauvre barbouilleur sans fortune, pour m'éprendre d'une de ces orgueilleuses beautés, je ne me l'avouerais pas même à moi-même.
—Ainsi, ce n'est pas de l'amour?... fit-elle à demi-voix, d'un ton de regret fort sensible.
Elevée au sein de cette cour d'intrigues et de galanteries, poursuivie par les plus séduisantes déclarations, elle pouvait, sans surprendre son interlocuteur, laisser tomber cette interjection.
Anne d'Autriche.
—Sur mon âme, je vous l'atteste; non, ce n'est pas l'amour qui me force à m'éloigner... Pour aimer, il faut être deux, et personne ne songe à moi...
—Qu'en savez-vous?...
Et pour la seconde fois, elle détourna les yeux.
—Hein! s'écria-t-il, quel mot avez-vous dit?... De grâce...
Mais elle refusait obstinément de le regarder en face, et il fallut qu'il s'emparât de sa main pour la retenir près du chevalet par une douce violence.
—N'allez pas croire au moins... murmura-t-elle.
—Hélas! je ne crois rien... sinon qu'il serait dangereux de prendre mes illusions pour la réalité.
—Allons, fit-elle en souriant, bannissez cet air triste; on nous observe... Quand vous mettrez-vous à mon portrait?
—Demain, si vous voulez.
—Demain, c'est dit.
Ils étaient si absorbés, dans cet entretien où la jeune fille, par un privilège spécial aux grandes dames, avait usurpé sur les attributions du jeune homme, qu'ils n'avaient pas remarqué l'entrée d'un nouveau visiteur.
C'était un gentilhomme d'une trentaine d'années, de fort belle tournure et de fort bonne mine; son costume était élégant, mais seulement par la coupe et par l'étoffe, car il était entièrement noir, sauf les rubans violets qui l'agrémentaient çà et là et les crevés blancs qui zébraient les manches de son pourpoint.
Il avait au cou un ordre de chevalerie, et à la ceinture une belle et vaillante épée, dont il caressait volontiers la coquille, en homme habitué à dégainer sans peine.
Quant au surplus, l'œil vif, le sourire railleur, l'allure insouciante, les traits à la fois énergiques et francs.
—Par là, mordieu! dit-il en joignant la duchesse et son cavalier, je vous saisis enfin, et toujours ensemble!
—C'est que nous nous y trouvons bien, sans doute, cher chevalier.
—Sangdieu! la chose est évidente.
—Alors, de quoi vous plaignez-vous?
—Je me plains de ces tête-à-tête perpétuels.
—En seriez-vous jaloux? fit la duchesse en souriant de son plus malin sourire.
—Il y aurait bien de quoi! Mais ce n'est pas ma jalousie qu'il faut craindre, mes imprudents tourtereaux, vous le savez bien.
—Bon, vous allez encore nous parler de l'Éminence!
—Eh bien, oui! et je vous en parlerai jusqu'à ce que je vous aie rendus sages.
—Prenez garde! fit la coquette aux blanches dents, cela pourrait vous mener loin.
—Voyons, chevalier, que veux-tu? demanda Châteauneuf.
—Vous dire que si vous ne vous méfiez pas de l'Éminence rouge, l'Éminence grise est sur votre piste.
—Le père Joseph?
—Je viens de l'apercevoir rôdant aux alentours de cet escalier.
—Ce brave capucin! dit la duchesse, il quête pour son ordre. Eh bien! s'il vient nous relancer, nous lui dirons que nous ne pouvons rien lui faire.
—Bien parlé, duchesse, applaudit Châteauneuf.
—Oui, bien parlé, gronda le chevalier, bien parlé comme des étourdis.
—Chevalier de Jars, dit la duchesse en lui administrant un petit coup d'éventail sur la joue, vous n'êtes pas aimable, aujourd'hui.
—Frappez, dit-il, mais écoutez! Les humeurs noires de l'Éminence rouge ne font que s'assombrir depuis quelques jours; la cour en est fort troublée; l'Éminence grise est taciturne à l'égal de son patron; il règne entre eux de longs colloques mystérieux... On parle d'une pluie de lettres de cachet. Les plus sûrs d'eux-mêmes ont des transes mortelles... et je vous admire tous les deux, faisant tranquillement l'amour, quand vous devriez mettre un monde entre vous.
—Ah! vous devenez insupportable! fit la duchesse. Est-ce ma faute, à moi, si j'ai eu le malheur de plaire à un premier ministre, quand la simplicité de mes goûts s'accommodait d'un garde des sceaux?
—Adorable! murmura Châteauneuf.
Le chevalier se pencha à l'oreille de madame de Chevreuse:
—Duchesse, lui dit-il tout bas, vous affolez mon pauvre ami; prenez garde, c'est plus dangereux que vous ne croyez... pour lui surtout.
—Vous dites!... fit-elle sur le même ton, gagnée par la gravité peu habituelle de son langage.
—J'ai peur que le cardinal ne se mette la jalousie en tête.
—Que marmottez-vous là, à ma barbe? intervint Châteauneuf.
—Rien qui vous concerne, mon beau gentilhomme, répéta la duchesse. Le chevalier m'apprend que le cardinal, qui sommeillait depuis quelque temps, fait mine de se réveiller... Cela va nous rendre une activité dont nous avions besoin; nous allons nous remettre en campagne, et je veux, si vous me secondez, devenir l'âme d'une jolie comédie que nous intitulerons: «A trompeur, trompeur et demi!»
—Prenez garde, chère Marie, fit le gentilhomme, à quoi bon vous lancer dans ces intrigues périlleuses?
La duchesse regarda le chevalier de Jars.
—Il le demande!... Et se retournant vers son amant: A quoi bon? dit-elle en l'incendiant d'un de ses irrésistibles regards,—à combattre, à perdre, s'il est possible, ceux qui sont envieux du bonheur!
—Un nouveau complot contre l'Éminence? demanda de Jars. En ma qualité de chevalier de Malte, j'en suis.
—Et les fédérés ne nous manqueront pas! appuya Châteauneuf.
—J'y compte bien, répliqua-t-elle.
Puis, toujours rieuse, au milieu des entreprises les plus redoutables, et comme si l'idée de la lutte à outrance dont elle venait de planter le germe n'eût été qu'un jeu comme un autre:
—Eh mais! fit-elle en montrant du doigt l'artiste et la fille d'honneur absorbés dans leur tête-à-tête, voyez donc de quel air cette belle demoiselle considère ce beau garçon... Ah! je connais quelqu'un dont j'étais regardée ainsi naguère.
—Coquette! murmura Châteauneuf.
—Décidément, dit-elle en ramenant du coin éloigné où ils étaient ses deux cavaliers vers le chevalet, le petit peintre est amoureux d'elle. N'est-ce pas votre avis, chevalier?
—Les mains, dit-il en baissant la voix, sont de mademoiselle de Lafayette, mais les yeux ne sont pas encore marqués, et je ne répondrai à votre question qu'après les avoir vus. C'est là que messieurs les peintres trahissent d'ordinaire leurs secrets.
—Bon! intervint la duchesse, ces peintres, cela prend son bien partout.
—Alors, fit galamment Châteauneuf, celui-ci prendra chez vous la grâce et l'esprit.
Elle allait riposter par quelque saillie nouvelle, lorsque la portière, se soulevant, montra, pareil à la tête de Méduse, le chef grisonnant du père Joseph.
Le rire s'arrêta sur toutes les lèvres.
Mademoiselle de Lafayette saisit le bras de la duchesse, de Jars, celui de son ami, et tous quatre commencèrent à s'éloigner, à mesure que le franciscain s'avançait; en sorte qu'ils se croisèrent avec lui vers le milieu du chemin, échangèrent un salut glacial, et achevèrent de gagner la porte pendant qu'il arrivait près du jeune peintre.
—Hum! fit-il, voilà de belles dames et de beaux seigneurs bien silencieux cejourd'hui... Que vous en semble, mon cher peintre?
—Ces dames et ces messieurs étaient venus pour voir maître Duchesne...
—Et ils l'ont attendu longtemps? ricana-t-il sournoisement...
Philippe ne répondit pas.
—Mon jeune ami, reprit-il en posant son doigt jauni sur son épaule, vous étiez là en pleine conspiration.
—Moi, mon père?...
—Mauvaise compagnie, qui compromettrait les plus innocents.
—Ne le croyez pas; ces dames parlaient...
—Je ne vous interroge pas, et ne veux pas vous confondre avec eux... Je vous ai promis mon appui, et je vous dis, plus que jamais: Il faut partir!
Sur ce mot, et sans attendre sa réponse, il croisa les bras dans les larges manches de son froc, et s'en alla à petits pas comme il était venu.
Philippe de Champaigne entendit la porte retomber derrière lui; et baisant avec ferveur le portrait qu'il avait tenté de lui ravir:
—Ma mère, murmura-t-il plein de trouble et de crainte, inspire-moi. Pourquoi cet homme combat-il tes dernières volontés? Dois-je, sur son ordre, quitter la France, où je suis venu t'obéir?...
VII
LA CHASSE ROYALE.
Il y avait chasse à Fontainebleau.
Le cardinal permettait de temps en temps cette distraction à son royal esclave, quand il le voyait trop fatigué de l'isolement et de la continence où il le tenait à sa merci, à l'abri des ambitieux, ses rivaux, et des favorites, bien plus dangereuses encore.
Louis XIII n'était ni sot ni méchant par nature. Les vices calculés de sa première éducation, et la timidité causée par une infirmité physique, en firent un pauvre homme et un mauvais roi.
Sa mère et ses premiers courtisans vicièrent son éducation, et le maintinrent dans l'aversion de l'étude, qui élève et fortifie l'âme, afin de le soumettre plus sûrement à leurs caprices et d'exercer le pouvoir en son lieu et place.
Un bégayement insupportable, qui ne lui permettait pas d'achever une phrase de trois mots sans de grotesques efforts, le rendit ridicule à ses propres yeux, lui inspira l'antipathie de la société, lui fit prendre en horreur la conversation, à laquelle il ne pouvait se mêler sans trahir son côté le plus disgracieux.
Comme c'était surtout les railleries des femmes qu'il appréhendait, il devint envers le beau sexe d'une timidité invincible, précisément en dehors de son désir malheureux d'aimer et d'être aimé.
Il avait, dans les premiers temps de son mariage, témoigné beaucoup d'affection pour sa femme, Anne d'Autriche; mais l'influence de sa mère d'une part, les manœuvres de Richelieu sur la jeune reine de l'autre, avaient amené l'interruption à peu près complète des relations intimes des deux époux.
Le pauvre jeune roi, car, par une coïncidence singulière, tous les principaux personnages de ce récit étaient nés dans la première ou les premières années de leur siècle, le roi était condamné par son favori à une vie vraiment monacale.
Il l'entourait de confesseurs stylés qui le plongeaient dans les entreprises mystiques, et ne lui créait lui-même que des occupations de cette nature, dont les plus graves étaient des fondations et des vœux.
Pourtant, lorsque l'arc était trop tendu, la compression trop prolongée, il montait à ce cerveau, dans la force de l'âge et qui avait ses heures de bravoure, ainsi que le prouvent les entreprises belliqueuses de sa première jeunesse, des pesanteurs mortelles, de noirs ennuis, des aspirations de révolte.
Pour ces graves circonstances, le cardinal tenait en réserve quelques immunités qui, loin de diminuer son pouvoir, contribuaient à l'affermir, en rendant le roi convaincu de sa soumission et de son zèle pour lui être agréable.
Les chasses à Saint-Germain, à Compiègne et à Fontainebleau étaient une de ces ressources. On les prolongeait suivant l'intensité de l'humeur fâcheuse du malade.
Richelieu s'arrangeait d'ailleurs pour assister à ces parties, soit en voiture, soit plus souvent à cheval, quitte a revêtir un costume séculier et mondain, pour lequel il délaissait volontiers la soutane.
Ses derniers accès d'humeur noire, en ricochant sur le reste de la cour, avaient gagné le roi, et le remède accoutumé était devenu nécessaire.
Dans sa période taciturne, le cardinal avait fait de nouveaux mécontents; il en était revenu quelque chose aux oreilles du monarque. Le petit coucher, ce dernier quart d'heure du jour où se réglaient les affaires, avait été difficile.
—Il y a des soirs, disait-il quelquefois à ses confidents, où le petit coucher du roi me donne plus de tracas que toutes les affaires de l'Europe.
Il s'en dédommageait bien, il est vrai, par son despotisme et ses exigences sur le roi lui-même, et par le luxe dont il savait s'entourer, tandis que le prince restait dans la simplicité et la négligence.
Les gardes de l'Éminence entraient jusqu'à la porte de la chambre quand il allait chez son maître. Il avait pris partout le pas sur les princes du sang, forcés de s'incliner sous son orgueil.
Une si grande position ne lui donnait pourtant qu'un bonheur relatif, mais encore sa conservation valait-elle bien quelques sacrifices.
Les chasses de Fontainebleau en étaient un.
Comme il s'était contenté cette fois d'une place dans la voiture de la reine, qui ne pouvait suivre que les allées principales du bois, il vit tout à coup glisser comme un tourbillon un groupe de cavaliers et d'amazones, entre lesquels il reconnut la duchesse de Chevreuse, mademoiselle de Lafayette, le chevalier de Jars et son rival détesté Châteauneuf.
De longs éclats de rire, partant de cette compagnie brillante et joyeuse, vinrent frapper son oreille comme un sarcasme.
Mais ce fut bien pis, à une seconde de là; un autre cavalier courait après les premiers, faisant rage pour les joindre, sans se soucier des gentilshommes qui venaient derrière lui à bride abattue, et ce cavalier, qui passa sans tourner la tête du côté de la reine ni du ministre, c'était le roi.
Le cardinal regarda en pâlissant Anne d'Autriche, peu soucieuse de cette négligence de son royal époux, et ne trouva plus la fin de la phrase qu'il était en train de lui adresser.
—Sa Majesté, dit-il, va d'un train effrayant.
—Qu'elle aille, dit tranquillement la reine; ne trouvez-vous pas comme moi qu'elle est plus gaie de loin que de trop près?
—Tout le monde n'est peut-être pas de votre avis, madame; et les personnes après qui le roi court n'en sont probablement pas fâchées.
—La bonne folie! fit la princesse en riant d'un émoi dont elle comprenait parfaitement l'objet, tout en feignant de donner le change. C'est donc vrai que vous êtes amoureux de ma chère duchesse.
—Que dites-vous, madame?
—Eh bien! ne vous agitez point pour si peu; c'est le secret de toute la cour, et votre inquiétude, en voyant le roi courir après elle, en dit bien plus long... Ah! vous êtes jaloux?...
—Ne le croyez pas, balbutia-t-il, au supplice entre les railleries d'une femme qu'il avait aimée et l'indifférence de celle qu'il aimait.
—Aussi, quelle imprévoyance de votre part! Au lieu de venir en voiture avec moi, il fallait aller à cheval avec les gentilshommes du palais.
—Votre Majesté se moque, reprit-il, et cependant c'est pour elle et pour sa dignité que j'éprouve cette émotion.
—Sur l'honneur?
—Je l'affirme. La duchesse est une femme charmante, mais fort coquette, à laquelle je pense peu.
—Ce n'est pas ce qu'on assure.
—C'est vrai pourtant; quand on a été assez heureux pour obtenir un instant l'attention d'une divinité, on ne songe guère à descendre jusqu'aux mortelles.
C'était un compliment assez adroit, dans le goût mythologique du jour; mais la divinité à laquelle il s'adressait ne répondit pas, elle savait à quoi s'en tenir sur sa sincérité. La duchesse de Chevreuse était son amie sincère, elle la tenait au courant de toutes les tentatives galantes de l'Éminence vis-à-vis d'elle, et toutes deux ne se gênaient pas pour en faire des gorges chaudes.
Le cardinal reprit:
—Vous ne me croyez pas, madame?... Votre Majesté n'a-t-elle donc point remarqué la façon dont le roi regarde, depuis quelque temps, certaine de ses filles d'honneur?
—Allons donc! répondit-elle en riant de bon cœur; est-ce que c'est moi que vous espérez rendre jalouse à présent?
—Cependant, si le roi allait vraiment s'éprendre de cette petite Louise?
—Lui?... hélas!...
Et elle bâilla le plus spirituellement du monde, pour exprimer ce qu'elle pensait de la galanterie et des frasques supposées de son triste mari.
Richelieu, dépité de cette indifférence dont il pouvait s'accuser intérieurement, riposta avec assez de vivacité:
—Et si j'assurais à Votre Majesté que des indices certains me prouvent qu'il en est amoureux?
—Le grand malheur!... Eh! mon cher cardinal, vous oubliez qu'il a bien été autrement épris de moi!... Allez, ses passions ne sont pas dangereuses.
—On ne peut savoir... Cette petite Lafayette est d'une coquetterie pire que celle de la duchesse, dont elle suit d'ailleurs les leçons...
—Elle, la pauvre enfant!
Il comprit qu'il ferait fausse route en cherchant une alliée de ce côté; la reine connaissait trop le roi pour en être jalouse, et on l'avait trop tenue en dehors du pouvoir pour qu'elle s'intéressât en quelles mains il pourrait tomber.
Sentant bien qu'il ne fallait plus compter que sur lui-même, il affecta de donner, malgré sa préoccupation, un autre tour à l'entretien.
En son âme et conscience, il eût bien voulu en être encore à la faculté de choisir, comme le lui disait Anne d'Autriche, entre son équipage, même partagé avec une reine, et un cheval même de médiocre allure.
Mais impossible de revenir sur ce qui était fait; il était dans l'équipage, il fallait y souffrir, et renoncer à pénétrer à travers les sentiers étroits où la cavalcade railleuse s'était perdue à ses regards.
Il comprit même que l'inquiétude dont la reine lisait la preuve dans sa parole saccadée, dans ses yeux tourmentés, dans l'agitation de son maintien, égayait les rancunes que cette princesse entretenait discrètement contre lui.
Un de ses officieux, animé pourtant des meilleures intentions, vint lui donner le coup de grâce.
Au milieu du mouvement des piqueurs, de la course des équipages et des cavaliers, des menées et des aboiements de la meute, des fanfares et des appels du cor, on entendit tout à coup au loin, vers un des massifs les plus épais, un bruit de voix et de cris confus, suivi bientôt d'un moment de silence absolu.
Qu'était-ce? un des incidents de la chasse; mais de quelle nature? Sur qui ou sur quoi portait-il?
La reine et le premier ministre échangeaient ces questions, lorsque celui-ci aperçut un gentilhomme débouchant à toutes brides dans la grande avenue où leur voiture était consignée, et s'avançant vers eux.
—Dieu soit loué! s'écria-t-il, voici Boisenval qui va nous donner des nouvelles!
En un pareil moment, ce personnage apparaissait comme un messie au cardinal, pour lequel il exerçait à la cour, le lecteur s'en souvient peut-être, un rôle d'une honorabilité suspecte.
Rempli de vices, insatiable d'argent pour les satisfaire, il trouvait toujours ouvert le coffre-fort du ministre, dont il affectait de se montrer le détracteur auprès de ses ennemis, et pour lequel il exerçait sans scrupule le métier d'agent provocateur et d'espion.
Aussi, quoique ce fût bien lui qu'il cherchât, et à lui qu'il adressât ses renseignements, eut-il soin de ne parler qu'à la reine.
Personnages illustres du XVIIe siècle.
—Approchez, monsieur de Boisenval, lui dit celle-ci, et dites-nous: qu'est-il donc arrivé là-bas?
—Votre Majesté veut parler de ces cris?...
—Précisément.
—Qu'elle se rassure, l'accident n'aura pas de suites... de suites fâcheuses, du moins, se reprit-il en clignant de l'œil vers le cardinal.
—Un accident?
—Oui, madame. Votre Majesté a peut-être aperçu un tourbillon de chasseurs où se trouvaient madame la duchesse de Chevreuse, M. de Châteauneuf, leur inséparable ami le chevalier de Jars et mademoiselle de Lafayette?
—En effet... j'ai même vu le roi prendre la même direction.
—Une cavalcade échevelée, désordonnée, dont j'ai voulu être, et qui a failli rendre tous nos chevaux fourbus... La duchesse et Châteauneuf étaient surtout emportés par deux bêtes intrépides, qui les entraînaient côte à côte en avant, à travers buissons et halliers, si bien que nous les perdions de vue la moitié du temps.
Cette révélation fit froncer le sourcil haineux et jaloux du cardinal, et amena un sourire imperceptible aux lèvres de la reine.
Boisenval feignit de ne rien apercevoir.
—Ce fut dans un de ces instants que le roi apparut au milieu de nous, bondissant par longs élans, comme le plus fort écuyer du royaume... Ah! Sa Majesté était magnifique à voir... insinua l'hypocrite; l'œil animé, le teint coloré, le maintien plein d'ardeur, telle qu'elle devait être à la bataille de Royan, où elle affronta trois fois les boulets ennemis.
—Nous connaissons l'histoire, dit avec un peu d'ironie Anne d'Autriche.
—C'est pour expliquer à Votre Majesté, reprit le narrateur, qui avait son but, que l'on eût juré que le roi allait livrer un nouvel assaut à une place très forte... J'abrège, puisque Votre Majesté le désire. Sa cavale vint s'arrêter juste auprès de celle de mademoiselle de Lafayette... et chacun d'applaudir à la précision de cet arrêt, au milieu d'un pareil élan. «Le roi était radieux.»
—Vous l'avez déjà dit, fit observer la reine.
—Il adressa un sourire plein de grâce à la belle amazone, un peu intimidée par cette surprise flatteuse, et s'étonna de ne pas trouver la duchesse près d'elle. En apprenant qu'elle venait de disparaître derrière un taillis.—«Eh bien, mademoiselle, dit-il, allons la rejoindre.»
«Et sur ce mot, le voilà reprenant son temps de galop, mais en compagnie de la jeune écuyère, avec laquelle il ne tarda pas à se dérober à nous, absolument comme la duchesse et Châteauneuf.»
—C'est d'une inconvenance... gronda sourdement le cardinal.
Mais il n'acheva pas, il venait de remarquer le sourire provoqué par son dépit sur les traits de la reine.
—Ils filaient d'un tel train, poursuivit Boisenval que personne ne s'avisa de les suivre; d'ailleurs, ils ne nous en avaient pas priés.
—Un tête-à-tête! murmura très bas le cardinal.
—Mais tout à coup un grand cri nous arrive; nous faisons halte, et nous pénétrons dans une allée inextricable, un vrai labyrinthe, où nous trouvons le roi qui avait mis pied à terre, soutenant mademoiselle de Lafayette, qu'un faux pas de son cheval avait jetée sur le talus.
—Contusionnée à peine... fit le narrateur avec son sourire à deux tranchants.
—Ah! soupira la reine comme soulagée d'une grande appréhension; cette pauvre Louise!... vous m'avez fait une peur!...
—Que Votre Majesté se rassure; le roi est si bon, si bienveillant! Il en a eu soin comme un frère. Il n'a pas voulu remonter à cheval; voyant qu'elle boitait légèrement, il a exigé qu'elle s'appuyât sur son bras, et c'est lui qui la ramène ainsi, doucement, très doucement, vers cette avenue, où il compte trouver une voiture pour la mettre...
—Eh mais, il a raison, et voici la mienne. A la chasse, l'étiquette perd ses droits, n'est-il pas vrai, Éminence?
Richelieu s'inclina avec une grimace que la reine feignit de prendre pour un assentiment.
Il fallut qu'il en passât par là, et partageât sa place dans le carrosse royal avec celle qu'il regardait déjà comme sa rivale dans la faveur du maître.
La position était rude pour un homme de sa trempe; les ambitieux croient aisément les autres travaillés de leur mal.
On juge comment il acheva la promenade, et de quelle façon il passa le reste de cette maudite journée, qui avait, à sa barbe, rapproché Châteauneuf de la duchesse, et le roi de Louise.
Il rentra le lendemain au Louvre la tête perdue, et faillit se fâcher contre son fidèle conseiller, le père Joseph, qui prenait cette confidence avec un calme imperturbable, sinon même un peu sardonique.
—Quoi! s'écria-t-il, toi aussi, tu me trahis!...
—Vous n'en pensez rien, répliqua avec assurance le franciscain; je m'étonne simplement qu'un grand esprit comme le vôtre se tourmente si fort pour une petite fille.
—Une petite fille qui peut devenir notre tyran à tous.
—Je n'en crois rien.
—Si le roi l'aime, enfin!... et il l'aime!...
—C'est possible, mais elle, aime-t-elle le roi?
—On aime toujours un roi!...
—Oh! oh! c'est selon; les ministres, oui; les courtisans, sans aucun doute; les grandes dames blasées, c'est certain; mais une fillette de dix-huit ans, qui se plaît à rêver aux étoiles...
—Aimerait-elle ailleurs, enfin?
—Peut-être oui, peut-être non!... Qui sait ce que pense la plus naïve?
—Tu me fais mourir, avec tes énigmes!
Il se leva brusquement de son siège et se mit à arpenter à grands pas sa chambre, se parlant tout haut à lui-même, comme il lui arrivait dans ses heures de perplexité.
—Quelle situation!... quel tracas!... Partout des ennemis; partout des pièges!... Cette duchesse qui me brave avec son amour!... cette petite coquette dont le roi s'amourache... ce tourment intime que je porte en moi... Ah! c'est pour l'heure que j'aurais besoin des lumières d'un prophète!...
—Le prophète est là... lui dit froidement le père Joseph, saisissant cette parole au vol.
—Tu dis?
—Ce visionnaire...
—Il n'est pas reparti?
—Monseigneur, j'ai beaucoup observé ce jeune homme. Inspiré, adepte d'une science inconnue, ou faux prophète, il porte avec lui une autorité qui impose... Quand on tient de tels hommes, on ne les lâche pas.
—Ah! je te reconnais là, mon fidèle! lui dit le cardinal avec admiration; mais pour que tu aies agi ainsi, il faut que cet homme vaille mieux et puisse plus que je n'avais pensé... Je veux le consulter une seconde fois... Qu'on l'amène!
VIII
UN ROMAN COMPLIQUÉ.
Lorsque le père Joseph revint avec frère Jean Labadie, la chambre du cardinal était déserte; sa barrette rouge, abandonnée sur sa table, indiquait son absence.
Le pâle jeune homme se laissa conduire sans interroger.
Il promena lentement son regard verdâtre autour de cette pièce somptueuse, et le ramena sur la barrette, où il s'arrêta pensif.
—Nous sommes arrivés, frère Jean, lui dit son guide, dont l'œil soupçonneux saisissait tous ses mouvements.
—Que veut-on de moi, mon père? demanda-t-il sans détacher son attention de la coiffure habituelle du cardinal.
—L'autre fois, c'est monseigneur qui vous a consulté; aujourd'hui, c'est moi qui souhaite user de vos lumières.
—A quoi bon, puisque vous n'y croyez pas?
—Qu'en savez-vous?
—Au fait, depuis une semaine vous me retenez prisonnier dans cette cellule, dont vous vous êtes constitué le gardien... dans quel but, si vous me considérez comme un insensé ou un menteur?
—Votre première épreuve n'a pas convaincu le cardinal, mais peut-être, plus faible d'esprit que lui, j'en ai été ébranlé. Rien n'est impossible à Dieu, et je souhaite m'assurer qu'il vous inspire, comme disent ceux qui vous connaissent.
—Et vous commencez par m'emprisonner? prononça froidement le jeune homme.
—Une prison bien douce, convenez-en, auprès de celle que la Chambre ardente et le Parlement imposent aux nécromans, aux astrologues sacrilèges et aux démoniaques.
Une sorte de sourire, pâle comme son visage, mystérieux comme l'étrange reflet de ses prunelles, glissa sur ses lèvres.
—J'accomplis une mission, dit-il, et je sais qu'à l'heure où celui qui m'envoie l'ordonnera ainsi, ni les tortures, ni les bûchers ne m'atteindront, car les portes de vos cachots les plus sûrs s'ouvriront d'elles-mêmes, comme s'ouvrirent jadis les souterrains de Rome à la voix de l'archange qui délivra l'apôtre.
«Mais à cette heure, je suis en votre pouvoir par la volonté des chefs auxquels j'ai promis soumission. Ils m'ont ordonné de vous obéir comme à eux-mêmes: commandez.»
Et, sans s'émouvoir, il s'assit dans le fauteuil qu'occupait d'ordinaire le ministre, et parut attendre.
Le confident sans foi ni loi, l'âme damnée de Richelieu, sentait en lui un trouble indéfinissable en présence de cette gravité et de cette parole solennelle dans son calme.
Il comprenait que ce n'était point là le maintien ni le ton d'un homme vulgaire, et il s'expliquait l'influence exercée par lui, même sur les intelligences austères de ses supérieurs.
C'était un faux apôtre, sans doute, mais c'était un apôtre; et le père Joseph se demanda un instant, comme devaient le faire plus tard les docteurs sévères, imbus des traditions et des disputations théologiques en vogue alors, si ce novateur n'était pas l'Antechrist.
Ne nous moquons point de ce doute ni de cette hésitation. Reportons-nous seulement à cette époque de démoralisation et de superstition tout ensemble. Rappelons-nous que Richelieu faisait brûler les sorciers et les magnétiseurs, et, consultant l'histoire, constatons ce qu'avait de surnaturel, de mystérieux et d'étrange ce jeune homme, qui commandait à l'extase et qui osait déjà poser les bases d'une religion nouvelle.
Il est présumable aussi, pour rentrer dans le cadre de notre histoire, que les premières expériences du jardin de la reine-mère avaient éclairé comme des révélations certains doutes de l'Éminence grise sur les accès de tristesse ou de remords de son patron.
—Ne croyez point, dit-il, que je prétende abuser de votre soumission. Je vous ai confiné dans mon propre logement pour vous tenir à l'abri des curieux et des importuns. Je ne dédaigne pas vos facultés, puisque j'y ai recours, et quand vous retournerez vers vos pères d'Amiens, je veux que vous y retourniez content.
Cette déclaration fallacieuse n'abusa pas le jeune apôtre, qui répondit avec simplicité:
—Faites venir cette jeune fille que vous m'avez montrée, je suis prêt à l'interroger.
Le franciscain avait tout prévu, et Desnoyers, le valet de chambre du cardinal, introduisait en ce moment même Henriette Duchesne, qu'il était allé chercher sous un prétexte quelconque.
A la vue seule de frère Jean, elle ressentit une commotion singulière; elle hésita sur le seuil et porta la main à son front, pour ressaisir ses idées.
—Venez, ma belle enfant, lui dit le père Joseph, en lui prenant la main et en l'attirant.
Ce contact lui causa une impression désagréable, mais ayant regardé le jeune homme, elle prit confiance dans son sourire amical et doux, et se laissa conduire au fauteuil qu'il venait de quitter.
Pendant qu'elle échangeait quelques mots avec le père Joseph, il passa derrière son siège, et son front s'imprégnant tout à coup d'une ardeur profonde, son œil s'irradiant en un rayonnement prestigieux, il étendit ses deux mains au-dessus de sa tête.
Le résultat fut bien plus rapide que la première fois.
Le mot commencé expira sur ses lèvres, ses paupières se fermèrent sans effort, et un long soupir annonça qu'elle entrait dans le sommeil extatique.
A partir de cette expérience, frère Jean pouvait désormais, quelle que fût la distance, quels que fussent les obstacles, commander à cette nature assouplie, et provoquer en elle, où qu'elle se trouvât, les phénomènes du somnambulisme et de la vision.
—Que souhaitez-vous lui demander? dit-il au capucin.
Celui-ci avait évidemment son thème arrêté d'avance.
—Peut-elle s'expliquer sur le compte d'une dame dont la conduite politique occupe Son Éminence?
—N'exigez pas cela! répondit-elle en s'agitant. Ce n'est pas une, ce sont deux femmes que le cardinal poursuit... et ces femmes, je les vois, ce sont mes amies... Louise surtout... Ah! ce cardinal, il fera le malheur de tout ce que j'aime!
—Qu'elle parle encore, ordonna le père Joseph.
—Il les perdra! dit-elle, obéissant avec une espèce de rage intérieure à la pression exercée sur sa volonté, mais elles le haïssent trop pour l'aimer jamais ni l'une ni l'autre.
Ici, une des draperies qui retombaient sur les portes, celle de l'escalier dérobé, s'agita.
Mais ni frère Jean ni le franciscain ne s'en aperçurent, et celui-ci reprit:
—Pourquoi cette haine de la première de ces femmes?
—La première, répliqua la jeune fille avec un accès de désespoir, c'est la duchesse de Chevreuse, qui s'entretient en ce moment, avec monseigneur de Châteauneuf, de l'amour du cardinal.
Le père Joseph devint livide, et tourna machinalement un regard inquiet sur la tenture, dont les plis étaient redevenus immobiles.
—Mon père, implora frère Jean, ceci ne vous suffit-il pas? Voyez, cette enfant souffre d'étranges tortures à cet interrogatoire.
—Si vous voulez me convaincre, répondit l'implacable moine, il faut aller jusqu'au bout... Que fait la seconde de ces femmes, et qui aime-t-elle?
La poitrine de Henriette se souleva, houleuse comme l'océan battu par la tempête; ses bras se tordirent convulsivement, de grosses larmes descendirent le long de ses joues, et d'un accent qui navrait l'âme:
—Louise! s'écria-t-elle, oh! non, je vois mal!... Maître, arrachez-moi à cette apparition odieuse... maître, je vous en supplie, faites cesser ce supplice... Louise!... mon amie la plus chère... Philippe!... Philippe!... Philippe!...
Et ce nom jeté trois fois comme un appel suprême, elle retomba anéantie, à ce point que le père Joseph même en demeura tout haletant.
—C'est assez, n'est-ce pas, mon père; je vais la réveiller?
—Plus qu'un mot.
—Quoi!... vous exigez encore...
—Qu'elle explique pourquoi, dans son extase, elle éprouve tant de répulsion pour monseigneur le cardinal, qu'elle voit avec plaisir quand elle est éveillée.
Frère Jean prit sur la table la barrette, et la faisant toucher à la visionnaire:
—Parlez, continua-t-il.
Elle se dressa tout debout, ainsi qu'un cataleptique ou un cadavre, en une seule pièce, et étendant sa main raidie vers la tenture:
—L'homme rouge, dit-elle, notre ennemi à tous, il est là!...
Et en effet, un long bras rouge écarta la draperie, et Richelieu, pâle et sombre, se démasqua de la retraite où il avait voulu tout observer sans être vu...
La jeune fille était retombée sur le fauteuil, comme un arc détendu après un effort terrible.
Il considéra d'un air pensif ce tableau, et s'adressant à l'opérateur:
—Ceci fini, elle ne se rappelle rien?...
—Rien, monseigneur, heureusement! Si elle se rappelait, ne croyez-vous pas, comme moi, qu'elle aurait horreur d'elle-même; car, si j'ai bien compris, elle a trahi ses alliés les meilleurs... Peut-être pis encore, peut-être a-t-elle vu des traîtres dans ses amis!
—Et comment expliquez-vous cette vision et cet oubli?
—Comme une anticipation sur la vie immatérielle, qui sépare notre âme de notre corps. Si notre âme, ainsi que l'ont avancé quelques philosophes, a déjà passé par une ou plusieurs existences antérieures, cette vision est un retour sur cette période écoulée, saisissable seulement quand l'engourdissement de nos sens laisse la liberté à leur captive. Dès que les sens renaissent, l'idéalité s'évanouit, et de cette existence factice et subtile il ne reste rien, pas même la mémoire.
—Hum! murmura le cardinal, vous êtes ténébreux comme un oracle, et je ne sais jusqu'à quel point tout ceci concorde avec l'orthodoxie... Mais cette faculté de provoquer l'extase et la vision, pouvez-vous la transmettre, est-ce une science qui s'apprenne?
—C'est un don d'en haut, monseigneur, Dieu seul le dispense.
Richelieu réfléchit une seconde, puis s'adressant à l'évocateur:
—Réveillez cette enfant; c'est assez pour aujourd'hui.
Frère Jean souffla imperceptiblement sur le front d'Henriette, qui s'éveilla, comme l'autre fois, toute confuse et toute étonnée.
Le cardinal la chargea d'une commission artistique pour son père.
Le père Joseph reconduisit le jeune homme à sa cellule, sans que celui-ci manifestât aucune résistance. Seulement, sur le point de voir la porte aux panneaux ferrés se verrouiller sur lui:
—Mon père, dit-il, souvenez-vous de mes paroles: lorsqu'il conviendra au maître que je sers de me tirer de ce lieu, les serrures et les grilles s'écarteront d'elles-mêmes... Le cardinal, préoccupé d'autres soins, n'a rien compris au cri parti du fond des entrailles de cette jeune fille, mais vous avez tressailli, vous... car vous avez saisi le secret de votre maître, et, plus avancé que lui, vous possédez le mot qu'il use sa vie à chercher. Cela ne vous suffit-il pas? Pourquoi cette prison où vous me confinez?
—Frère Jean, répondit doucereusement le capucin, vous oubliez toujours que vous êtes ici, non pas un captif, mais un hôte. Seulement vous êtes un hôte précieux, et ce qui est précieux, on le cache.
Sur ce beau raisonnement, il tourna la clef et remonta près du cardinal, qu'il trouva dans une agitation extrême.
—Il y a quelque chose, dit-il aussitôt qu'il l'aperçut. Ce jeune homme possède une puissance occulte qu'il serait inutile de méconnaître. Cette consultation confirme mes doutes. Je suis entouré d'ennemis. Des gens hardis conspirent contre moi. Le nieras-tu?
—Non, certes, Éminence. Mais que craignez-vous? Vous êtes sur la voie, et vous détenez la force.
—Cette orgueilleuse et indomptable duchesse! gronda-t-il les dents serrées de dépit et d'envie; ce beau garde des sceaux! Une femme que j'ai placée près de la jeune reine; un homme qui me doit sa position!... Je saurai le fond des choses. Si cette petite rêveuse a dit vrai, malheur à eux!
Le château d'Amboise.
—J'ai déjà détaché Boisenval à leurs trousses. Avant peu nous connaîtrons la vérité.
—Cette duchesse! répéta Richelieu, s'animant dans sa colère; sais-tu qu'hier, pas plus tard, animé pour elle-même d'une sympathie insensée, je lui ai fait tenir une lettre!
—Mauvaise inspiration que vous n'eussiez pas exécutée si vous eussiez pris mon sentiment.
—Sermonne à ton aise, la sottise est faite.
—Vous lui parliez en tendre cavalier, et lui demandiez une entrevue?
—Je lui donnais à comprendre que ses ennemis cherchaient à la desservir, à l'entraîner en de méchantes affaires, et que tous ses intérêts devaient la rapprocher du seul homme qui l'aimât véritablement.
—Toujours la tête et les passions de vingt ans! Il faut ravoir cette lettre... à tout prix... Nous l'aurons.
—Si pourtant, fit le cardinal avec une de ces hésitations familières aux amoureux,—si nous nous trompions... si elle allait me répondre... venir peut-être?...
—Y songez-vous?
—Rien n'est perdu; ne précipite rien.
—Je le disais bien, grommela le confident, toujours vingt ans!
—Une autre chose presse.
—Laquelle?
—N'as-tu pas été frappé comme moi de l'accent dont cette jeune fille prononce à tout propos, et surtout à propos de mes affaires, le nom de ce Philippe?
—Et je vous en ai expliqué clairement la raison, répondit avec une précipitation singulière le père Joseph. Ces fillettes ont toujours un garçon en tête, et celle-ci mêle à ses rêves le nom de celui qui lui plaît.
—C'est possible, c'est vraisemblable; mais je veux voir ce jeune homme.
—Vous, monseigneur? A quel propos?
—Je le veux.
—Ce ne sera pas pour aujourd'hui, du moins, car il n'est pas venu à l'atelier du Louvre; maître Duchesne le retient en ce moment au Luxembourg.
—Et demain?
—S'il n'est pas ici, on peut le mander; quoique, en conscience, ce soit attacher à ce mince barbouilleur une importance...
—Moindre qu'il ne la mérite peut-être. Tu me reproches d'être trop jeune... dois-je te reprocher de vieillir? N'as-tu pas remarqué comme son nom s'est trouvé mêlé à celui de Lafayette et de tous mes ennemis?
—Sur ce point, du moins, affirma le capucin, tranquillisez-vous; je connais ce jeune homme, la politique est le dernier de ses soins; il n'a qu'une ambition, celle de devenir le premier de son art.
Richelieu entrevit une vague réticence dans ce langage et cette conduite de son confident. Il fixa sur lui son œil interrogateur.
—Tu me caches quelque chose. D'où vient ta répugnance à me laisser voir ce jeune homme?
—C'est, reprit le franciscain, habile à fabriquer des prétextes et cherchant, par extraordinaire, à tromper son patron, c'est que, s'il ne conspire pas, il est cependant indigne de vous intéresser.
—Qu'en sais-tu?
—Son maître ne fait nul cas de lui, et malgré ses belles paroles sur l'amour de l'art, je lui soupçonne un vif amour pour la créature; car ayant voulu l'encourager et lui faciliter le voyage d'Italie, sans lequel il n'y a pas de véritable peintre, je n'ai essuyé qu'un refus obstiné, qui m'a mis fort mal avec lui.
—Eh mais! fit le cardinal, tu le connais décidément... Il suffit.
Le père Joseph vit bien qu'il n'y avait rien à gagner, et malgré sa répugnance inexplicable à laisser s'opérer cette rencontre et ses efforts à éloigner Philippe de la cour, il se retira sans soulever des objections nouvelles, qui n'eussent fait qu'exciter la méfiance du maître.
Tandis que ceci se passait dans une des ailes du Louvre, il se tenait dans une autre, au fond des appartements de la reine-mère, un conclave qui n'eût pas manqué de causer bien du souci au cardinal et à son confident s'ils eussent pu le soupçonner.
Les membres qui le composaient étaient Marie de Médicis, implacable dans ses rancunes contre l'ingrat Richelieu; le duc Gaston, frère du roi, qui passait les trois quarts de sa vie en exil et le reste en rapports irritants avec Louis XIII et le premier ministre; puis la duchesse de Chevreuse, Châteauneuf, de Jars, Bassompierre et les deux Marillac, Michel et Louis, l'un magistrat, l'autre maréchal de France: c'est-à-dire l'élite des adversaires de Richelieu.
En sortant de cette réunion, où l'on n'avait pas travaillé dans l'intérêt du ministre omnipotent, on peut le croire, la duchesse eut la fantaisie de faire un tour, en compagnie de ses deux cavaliers, dans l'atelier de Duchesne.
Une jeune fille s'y trouvait seule, qui ne les entendit pas tout d'abord, ce qui leur permit de la considérer à loisir.
Debout devant le chevalet, sur lequel se montrait la nymphe de Philippe, elle contemplait cette peinture avec une attention admirative.
Cette jeune fille n'était pas Louise de Lafayette, mais Henriette Duchesne, son amie. Elle s'était glissée là en revenant de chez le cardinal.
—Eh! bonjour, chère enfant, lui dit la duchesse; que faites-vous ici toute seule?
—Un acte d'indiscrétion, répondit-elle en rougissant; en l'absence de mon père et de ses élèves, je visitais l'atelier.
—Oh! oh! interrompit Châteauneuf, voici une toile qui a pris forme. Notre jeune peintre a fort travaillé depuis quelques jours. C'est un garçon de talent, sur ma foi!
—N'est-ce pas, monseigneur? dit Henriette avec précipitation.
—Par la mordieu! exclama de Jars, voilà qui est bien plus intéressant... Pardon, mademoiselle, laissez-moi vous considérer un peu... là... de trois quarts... Eh mais! c'est parfait!... Vous avez posé, je gage, pour ce tableau.
—Moi, monseigneur? Je vous assure...
—Pourquoi vous excuser, ma chère petite? fit la duchesse en passant amicalement son bras autour du sien; M. Philippe aurait pu prendre un modèle moins charmant.
Le fait est que la peinture rappelait de la manière la plus gracieuse l'expression de physionomie de la jeune fille.
—Duchesse, fit le chevalier quand il se vit hors de portée de l'oreille du gentil modèle, volontaire ou non, vous souvenez-vous de ce que je vous disais l'autre jour à propos de ce tableau?
—Sans doute: vous vous faisiez fort de désigner l'objet des amours du peintre quand il aurait éclairé les yeux de son image. Eh bien?
—Eh bien, les mains sont toujours celles de mademoiselle Louise, mais les yeux sont ceux d'Henriette. Et le plus piquant, c'est que nous trouvons aujourd'hui cette petite en admiration près du chevalet, comme l'autre y était ce jour-là... Quel est votre avis sur tout ceci?
—Ah! pardon, c'est le vôtre que nous attendons.
—Le mien? Eh bien, c'est que ces deux demoiselles à la fois sont amoureuses de ce garçon, et... qu'il les aime toutes les deux.
—Un beau roman! dit Châteauneuf en riant.
—Et qui peut servir entre des mains habiles, prononça sur un ton beaucoup plus sérieux la duchesse.
IX
LE MAÎTRE ET L'ÉLÈVE.
Nous allons retourner chez la reine-mère, mais pour tout autre chose qu'un complot, cette fois; Philippe de Champaigne avait transporté son chevalet dans le cabinet de la princesse.
Après avoir, comme tous les visiteurs, admiré la nymphe destinée au Luxembourg, elle avait voulu, pour encourager le talent du jeune artiste, posséder son portrait exécuté par lui.
Cette idée lui était-elle venue d'elle-même? Il n'y avait là rien d'impossible; cependant, nous sommes porté à croire qu'un bon génie, modestement caché, avait contribué à la faire naître.
Philippe, dans son inaltérable modestie, l'avait bien soupçonné lui-même; car c'était une faveur fort enviée d'être appelé à peindre la mère du roi, cette princesse encore puissante, qui n'accordait qu'avec discernement sa protection et ses bonnes grâces.
Mais ce qu'il s'efforçait inutilement de découvrir, c'était le nom de cette fée bienfaisante. Quand les anges font le bien, ils s'en cachent, et trouvent une jouissance nouvelle dans leur incognito.
Notre héros était porté à attribuer son coup de fortune à quelqu'un, mais son embarras était grand, car il soupçonnait à un degré égal deux personnes.
L'une était blonde comme les chérubins, dont elle devait fournir si souvent le modèle à son inspiration,—l'autre châtaine,—et déjà plusieurs fois il avait dérobé quelques-uns de ses charmes pour en doter ses images de prédilection.
Nous avons nommé Henriette Duchesne et Louise de Lafayette.
La demoiselle d'honneur d'Anne d'Autriche saisissait toutes les occasions de pénétrer dans l'atelier aux heures où il s'y trouvait, mais la fille du maître peintre, plus favorisée, avait dix sujets, ou du moins dix prétextes par jour pour y venir.
Quelquefois n'y venaient-elles pas ensemble, enlacées à la taille l'une de l'autre, caquetant et folâtrant, inséparables amies, si semblables de goût, que la seule pensée qu'elles ne se fussent pas confiée était absolument la même, fixée vers le même objet!
Louise était l'aînée de deux ans,—un laps énorme à cet âge d'adolescence, où l'imagination marche à si grands pas chez les jeunes filles; et puis elles étaient de la cour, où l'expérience n'attend pas les années. Elle ressemblait à l'archange qui sait et qui ressent.
Henriette ne pourrait être comparable qu'au séraphin béni qui vient d'éclore sous le souffle radieux du ciel. Tout en elle était blond comme son ondoyante chevelure, son regard même avait la transparence de l'azur immaculé.
Elle ne connaissait ni la passion ni les transports; mais la flamme virginale qui s'éveillait à peine en sa jeune poitrine éclairait l'aurore de rêves aux ailes roses.
Elle allait vers Philippe, comme le papillon vole vers l'arbuste qui l'attire, sans préméditation, sans arrière pensée, tout simplement parce qu'elle se trouvait bien près de lui.
Dans ses entretiens, son nom venait souvent sur ses lèvres sans qu'elle y songeât, sans qu'elle y prît garde; parce que son souvenir était plein de lui. Elle en parlait devant son père, devant la reine-mère, devant Louise, devant tout le monde, comme si tout le monde s'intéressait à lui au même degré qu'elle.
Et Philippe?...
Ah! c'est ici qu'il nous faudrait le concours de ces plumes qui servent aux physiologistes hors ligne pour fouiller les replis de l'âme humaine, comme le scalpel aux anatomistes pour disséquer un corps.
Philippe, doué d'une nature exceptionnelle et fort jeune encore, ne connaissait pas l'opinion trop bonne que le sexe masculin est fort disposé à concevoir de son propre mérite. Il ne s'imaginait guère que plusieurs filles adorables éprouvassent à la fois pour lui un sentiment aussi doux que flatteur.
Telle était, à cet égard, son humilité ou son aveuglement, que ses meilleurs amis le lui eussent affirmé, il n'en eût voulu rien croire.
Cependant, il était trop artiste, il possédait à un degré trop profond le sentiment du beau et du gracieux, pour vivre avec indifférence en contact continuel avec ce cortège plein de séduction.
Il pensait à elles; il en rêvait; leur essaim le suivait dans ses inspirations comme dans ses songes, et cette préoccupation se traduisait sous son pinceau en des formes ravissantes, en des regards célestes, en des sourires séraphiques.
Mais si son esprit se hasardait à pousser plus loin son ambition, il s'en effrayait lui-même, et cherchait à triompher de celle-ci autant par modestie que par vanité. En d'autres termes, il n'osait fixer ses désirs sur l'une ni sur l'autre de ces deux jeunes filles, dans la crainte de n'être pas digne d'elles ou de se voir repoussé.
Il flottait de la sorte entre le rêve, l'espoir, la tentation et la peur.
Quant à se décider entre les deux, il n'y songeait même pas, et s'en applaudissait quelquefois. Son amour, si l'on peut appeler de ce nom cette passion indécise et platonique, était éclectique aussi: il embrassait ensemble Henriette et Louise, et ne les eût pas séparées sans un effort pénible.
Pourtant, il faut le confesser, depuis certain entretien à voix basse, observé du coin de l'œil par la maligne duchesse de Chevreuse, ses idées s'étaient un peu fortifiées. Il avait gagné auprès de Louise quelque hardiesse,—de cette hardiesse qui consiste à effleurer de sa main une main qui ne vous fuit pas; à en presser à la dérobée l'extrémité, et peut-être, une fois, dans un accès de bravoure, la poitrine agitée à tout rompre, à approcher le bout de ses lèvres du bout de ses doigts.
Et puis, ces actes hardis perpétrés, savez-vous ce qui se passait en lui? Si, par hasard, Henriette survenait, sa grâce enfantine, son sourire amical, son regard bleu plein d'un avenir de tendresse retournaient son pauvre cœur de part en part et lui inspiraient quasi des remords.
Oh! l'étrange garçon et l'âme pusillanime! Ou bien, je crois, il les lui eût fallu l'une et l'autre,—c'est-à-dire fondues en un seul être de perfection, pour le rendre heureux.
Nous serions dans le vrai en résumant ainsi cette alternative: Louise l'attirait vers elle; mais une attraction invisible, spontanée, mystérieuse, l'appelait vers Henriette.
Il vivait au milieu de ce séduisant embarras lorsque l'attention du père Joseph était venue se diriger sur lui. Pourquoi? comment? à quel titre?
Mais sans chercher à pénétrer ce qui lui paraissait impénétrable, il en avait ressenti un effroi sinistre.
Son sang se figeait à la pensée que ce conseiller fatal de l'Éminence redoutée de tous ses amis prétendait s'intéresser à lui. Il avait peur de cette protection qui commençait à s'en prendre à tout ce qu'il avait de plus cher, à un talisman sacré et à son séjour au Louvre.
Il savait, par des exemples journaliers, qu'on ne résistait pas impunément à cette volonté: elle possédait des moyens redoutables pour se faire obéir. D'un souffle elle le briserait.
Mais le portrait de sa mère, pauvre et modeste femme, morte dans les Flandres depuis des années, en quoi intéressait-il ce moine taciturne et dissimulé? Ce portrait, personne que lui ne l'avait vu, c'était une de ces reliques que la piété jalouse dérobe aux regards profanes.
Pourquoi vouloir le dépouiller de cet héritage?
Sa mère, confiante en une Providence équitable, lui avait fait espérer une juste fortune en France, et voilà que le premier homme qui eût vu les traits de cette morte se dressait devant lui plein de paroles incompréhensibles et d'ordres cruels.
Sans doute, il eût pu faire une copie et la livrer pour l'original; mais ce subterfuge répugnait à sa droiture, et d'ailleurs un cri s'élevait en lui qui lui disait de ne pas donner l'image de cette sainte à ce mauvais génie.
Il songeait donc à la nécessité d'un exil lorsqu'était venu l'ordre d'exécuter le portrait de la reine-mère. Cet ordre renfermait un prétexte respectable pour éloigner son départ, aussi s'y était-il rendu avec joie.
Depuis plusieurs jours il était donc au travail, et le tableau prenait bonne tournure.
Ce matin même, son maître Duchesne avait promis de venir y donner un coup d'œil, et il n'attendait pas sans appréhension cette visite, si importante non seulement pour son œuvre actuelle, mais pour la sanction de son talent.
Un petit cercle de dames, amies de Marie de Médicis, se tenaient groupées dans la chambre, non loin d'elle, causant et travaillant, autant que peuvent travailler des femmes de la cour en présence d'une Majesté.
Entre elles, nous en citerons deux qui causaient peut-être un peu, mais qui, pour sûr, ne faisaient pas grande besogne. Henriette et Louise tenaient chacune un morceau de tapisserie, mais elles piquaient leurs doigts plus souvent que le canevas, car leurs regards et leur attention étaient du côté du peintre.
Si elle eût été moins distraite, Louise eût remarqué dans son amie les symptômes d'un trouble, d'une anxiété peu ordinaires.
La fille du maître peintre était évidemment sous une appréhension très vive. Tour à tour son visage se colorait jusqu'au rouge cerise, pour redevenir, l'instant d'après, pâle comme un suaire. Ses grands yeux avaient une expression de sauvagerie singulière, et sa poitrine étouffait à grand'peine les soupirs prêts à s'en échapper.
Enfin, ayant consulté l'horloge qui se dressait en face d'elle, entre deux croisées, dans une longue boîte d'incrustations et de ciselures, elle parut ne plus y tenir. L'heure qui s'avançait rendait sa crainte plus pressante.
—Mon père ne va pas tarder, fit-elle bas à l'oreille de Louise.
Celle-ci la regarda et s'aperçut alors du désordre de ses traits.
—Est-ce l'attente de cette visite qui te rend si pâle? lui demanda-t-elle.
—Oui!... répondit Henriette d'une voix expirante.
Les autres dames étaient lancées, avec la duchesse de Chevreuse, dans un colloque si animé et si bruyant qu'elles ne remarquèrent pas les deux jeunes filles.
—Que crains-tu donc? répliqua sur le même ton rapide la demoiselle d'honneur de la reine.
—Tu portes comme moi amitié à M. de Champaigne?
—Un malheur le menace-t-il?
—Peut-être.
—Parle.
—Le père Joseph est venu hier soir en secret avec mon père.
—Et tu as surpris l'entretien?
—J'avais entendu à la dérobée le nom de Philippe, ma curiosité m'a portée à écouter le reste.
—Eh bien? demanda Louise, gagnée par son inquiétude.
—Eh bien, le père Joseph veut lui faire quitter la France.
—Pourquoi cela?
—Il ne l'a pas dit, et mon père ne l'a pas demandé. Il prétend l'envoyer en Italie, sous prétexte de se perfectionner.
—Ton père se séparerait de son meilleur élève?
—Il a promis...
—Est-ce vraisemblable?... Tu t'abuses...
La jeune fille secoua tristement la tête et laissa tomber avec effort cet aveu:
—Mon père est jaloux de M. Philippe.
—C'est qu'il se sent dépassé!... fit Louise avec une sorte d'orgueil. Mais, reprit-elle, s'il veut rester?
—Il partira, te dis-je, car pour l'y contraindre ils ont organisé une avanie indigne!
—Est-ce possible!
—Il est convenu que mon père, dont chacun attend la décision comme un jugement sans appel, va trouver le portrait de Sa Majesté plein d'imperfections grossières.
Le cardinal Richelieu chez Marie de Médicis.
—Oh! tu me donnes envie de faire un esclandre en dévoilant à l'avance cet infâme complot!
—Garde-t'en bien; songe que ce serait perdre à coup sûr ce pauvre jeune homme; le père Joseph ne lui pardonnerait jamais de sa vie la faute que nous commettrions pour lui.
—Que faire? Il faut pourtant empêcher cette injustice! Qui donc pourrait nous venir en aide? Ah! Chevreuse!..
—Elle est bien occupée en ce moment avec ces dames. Tiens, vois plutôt M. le chevalier de Jars, qui vient de quitter la conversation pour donner de plus près un regard à la peinture. C'est le seul ici qui s'y connaisse... On le dit aussi serviable que loyal et spirituel.
—C'est un trait de lumière!
Et se levant sans affectation, elle passa par derrière le fauteuil où siégeait Marie de Médicis, et joignit le chevalier, qui adressait à l'artiste quelques mots d'éloge bien motivés.
—Vous trouvez ce portrait joli, n'est-ce pas? lui dit-elle en lui adressant un signe imperceptible, sur lequel il se rapprocha d'elle et la suivit plus à l'écart.
—Parfait, répondit-il.
—Eh bien, lui glissa-t-elle tout bas, il s'agit de sauver l'auteur.
—Une conspiration! fit-il en riant; oh! mais, c'est mon élément, j'en veux être... avec vous surtout!
—C'est plus sérieux que vous ne pensez.
—Dites toujours, c'est un système à moi de traiter les choses graves le sourire aux lèvres; elles n'en vont pas plus mal pour cela, croyez-en mon expérience... Ce jeune peintre vous intéresse?
—C'est sa position périlleuse qui me touche.
—Allons, je vois qu'avec les jeunes demoiselles il est des sujets sur lesquels il ne faut pas badiner. Parlez, je vous écoute, et je ferai ce que vous voudrez.
En deux mots, elle lui répéta ce qu'elle venait d'apprendre.
—En vérité, dit-il, ce père Joseph!... Quel malheur que la duchesse ne puisse pas être des nôtres; mais vous avez raison, les minutes sont comptées, nous ferons la barbe sans elle au capucin!
—Vous espérez?...
—Laissez-moi faire... et si je réussis,—comme j'y compte,—si je mystifie suffisamment nos ennemis... les ennemis de M. de Champaigne, vous promettez de me prendre encore, à l'avenir, pour complice dans vos conspirations?
—Tout ce qu'il vous plaira.
—Soyez tranquille alors, ce n'est pas à cause de ce portrait que l'on exilera notre jeune ami.
Tandis qu'elle regagnait sa place et s'en allait rassurer son amie, le chevalier revenait vers l'artiste à l'oreille duquel il glissait quelques mots, que l'on devait croire fort gais, à en juger par l'air dont il parlait.
Heureusement, Philippe tournait à peu près complètement le dos à la compagnie, ce qui ne permit pas de saisir le spasme qui traversa son visage, ni l'hésitation qu'éprouvèrent ses pinceaux aux premières paroles du chevalier.
Ce ne fut, du reste, que l'affaire d'un instant.
—Du courage et du sang-froid, mordieu! lui dit son interlocuteur. Vous avez des envieux! Avec moins de mérite, on ne prendrait pas même garde à vous. Vous avez des ennemis! trop fortuné mortel; je voudrais les voir toujours s'acharner contre moi, à la condition de posséder un seul allié comme ces charmantes jeunes filles qui s'intéressent à vous!
«Ça donc, ne songez aux premiers que pour les battre, à celles-ci que pour vous montrer digne de leur appui.»
—Vous avez raison, monsieur, lui dit l'artiste, dont l'œil s'alluma; je vous comprends... et je veux que vous aussi soyez content de moi!
Excité par la circonstance, il saisit la brosse avec une ardeur nouvelle, et sa main ne produisit plus une touche qui ne marquât sur la toile comme un chef-d'œuvre.
Un écrivain immortel l'a dit: L'indignation engendre les poètes, mais elle grandit et fortifie aussi les artistes.
Quelques mots furent encore échangés entre Philippe et M. de Jars, et comme celui-ci allait rejoindre le cercle des dames, un huissier annonça l'arbitre tant attendu.
—Maître Duchesne, premier peintre de Sa Majesté Madame mère!
Il entra obséquieux, servile, comme les gens qui veulent se faire bien venir dans une mauvaise cause.
Il eut pour la princesse des génuflexions, pour les assistants des saluts et des sourires courtisanesques.
Comme Philippe s'était dérangé pour le recevoir, il lui adressa de loin un signe protecteur en l'engageant à rester en place, et dans toute cette stratégie il ne lui fut pas loisible de remarquer l'émotion qui avait remonté au front de l'artiste, la pâleur de sa fille prête à se pâmer, l'air dédaigneux de mademoiselle de Lafayette, ni le sarcasme léger qui se creusa aux lèvres du brave de Jars en lui rendant ses politesses.
La duchesse de Chevreuse, qui possédait réellement, ainsi que nous l'avons entendue s'en glorifier, le génie des intrigues de cour, fut la seule à surprendre ces détails, et, fort aiguillonnée, elle adressa au chevalier un petit appel muet, auquel il se rendit sur-le-champ.
—Chevalier, lui dit-elle tout bas, vous êtes d'un complot avec ces demoiselles?
—C'est bien possible.
—Est-ce grave? Voilà cette pauvre Henriette qui perd contenance.
—Une espièglerie.
—Hum! vous êtes bien gai! et pour qui vous connaît comme moi, c'est la preuve que vous cachez une chose difficile ou une bonne action... Puis-je vous servir?
—Plus tard, probablement; maintenant, contentez-vous d'observer.
Le silence s'établit, et la reine-mère adressa à son maître peintre l'invitation de regarder et de juger l'œuvre de son élève.
Il la pria de reprendre l'attitude dans laquelle elle avait posé, et se mit alors à examiner la toile avec une grande attention apparente, et à comparer le modèle et l'image. Il accompagnait cette étude d'une pantomime exagérée et de contorsions bizarres, sans aboutir à formuler son sentiment.
—Eh bien, maître, demanda enfin Marie de Médicis, que pensez-vous du travail de notre jeune peintre?
—Sur ma conscience, madame, répondit-il en redoublant de façons, vous me voyez fort empêché.
«Je souhaiterais pour beaucoup que M. de Jars, qui est très compétent en cette matière, se prononçât à ma place.»
Et de son œil faux il épiait les traits du chevalier.
Mais celui-ci, prenant plaisir à tromper ce trompeur, protesta, en s'inclinant, qu'il ne se permettait pas d'avoir une opinion sur une œuvre de peintre, en présence d'un artiste aussi éminent que l'illustre Duchesne.
Rassuré par là sur les contradictions qu'il craignait de rencontrer, Duchesne commença à critiquer, d'une manière aigre-douce d'abord, quelques détails, puis, pour frapper un coup infaillible, avant de passer à sa conclusion, il attaqua la ressemblance du portrait.
—Il est possible que je m'abuse, insinua-t-il, mais je trouve à reprendre dans les yeux, puis dans l'expression des lèvres, l'élévation du front laisse aussi à désirer. N'est-ce pas votre avis, mesdames?
Suivant l'invariable habitude, en matière de portraits, il n'y eût qu'un chœur pour déclarer que la ressemblance était manquée.
La duchesse et les deux filles furent les seules à ne pas mêler leur voix à la voix commune; mais le chevalier insista plus que personne, et renchérit hautement sur l'opinion de Duchesne.
Celui-ci triomphait.
—Eh bien! intervint le chevalier d'un air de commisération, mon cher Philippe, vous voilà condamné à l'unanimité... ou peu s'en faut. Si vous essayiez de retoucher les principales parties indiquées par notre maître à tous, monsieur Duchesne?...
—Oh! très-volontiers, répondit le jeune peintre; que Sa Majesté et ces dames veuillent seulement m'accorder dix minutes.
—Certes! dit Marie de Médicis, qu'à cela ne tienne.
Elle se maintint dans sa pose, et Philippe se mit à promener, avec une activité fiévreuse, la brosse sur les points critiqués par son maître.
Duchesne s'était retiré près du chevalier, et toutes les dames avaient de loin les yeux fixés sur le jeune homme.
Madame de Chevreuse faisait à part soi une remarque, c'est que le chevalier tenait le maître peintre si attentif à sa conversation que celui-ci négligeait totalement de surveiller son élève.
—Ah! merci, madame, dit enfin Philippe à la reine-mère, je crois avoir exécuté toutes les retouches essentielles, et j'espère que le maître va être plus satisfait.
En même temps il enleva la toile du chevalet et la présenta à Duchesne et aux assistants.
—Parfaitement compris! s'écria le maître peintre.
—Merveilleux! répétèrent les autres comme un écho.
—Ce que c'est qu'un mot d'un grand maître! renchérit de Jars; voilà, grâce à un bon conseil, un méchant portrait devenu une image vivante!
Mais ici un silence craintif imposa une trève à ses éloges hyperboliques.
Un personnage, que l'on n'avait pas encore aperçu au milieu de ces débats, était entré dans la chambre, et, debout à quelques pas derrière le fauteuil de la reine-mère, avait observé d'un regard perçant toutes les actions du jeune peintre.
Il s'avança jusqu'à la reine, qu'il salua silencieusement, au milieu des compliments sous lesquels Duchesne était menacé de crever d'une apoplexie d'orgueil, et le toisant ironiquement:
—Maître Duchesne, dit-il, vous êtes un sot! Vous, monsieur de Jars, un imbécile ou un fourbe.
Du cramoisi, Duchesne passa au vert.
De Jars salua cette sentence d'un sourire narquois.
Le nouveau venu s'avança encore, promenant sa soutane rouge sur le tapis et posant la main sur l'épaule du jeune homme:
—Monsieur Philippe de Champaigne, dit-il, me ferez-vous l'honneur d'exécuter mon portrait?
—Quoi, monseigneur!... s'écria le jeune artiste confondu, et se croyant la proie d'un rêve.
—Vous consentez?... Merci, je me tiendrai dès demain à votre disposition.
Et comme chacun se regardait avec stupeur:
—Monseigneur, dit la reine-mère, surprise de cette scène, ne nous expliquerez-vous pas...
—Oh! si fait, Majesté!
—Monseigneur... implora Philippe.
—Non pas, monsieur, répliqua le cardinal, car c'était lui, comme on l'a deviné,—il faut qu'on sache que vous êtes aussi bon peintre que garçon d'esprit.
J'étais là, Majesté, observant tout, et n'osant me montrer de peur de vous déranger durant cette séance supplémentaire. J'ai vu, et fort bien vu, que notre jeune peintre, loin de retoucher son œuvre, s'est contenté de promener sa brosse sèche sur les diverses parties que maître Duchesne et ces dames avaient si vertement blâmées.
—Quoi! exclama Duchesne avec rage.
—Pardonnez-moi, maître, implora Philippe, monseigneur dit vrai, je n'ai rien changé à mon tableau.
—Ce qui n'empêche pas que chacun l'a trouvé admirable, après l'avoir condamné sans examen, ajouta le cardinal.
—Monseigneur... mesdames... Majesté... c'est une infamie... une chose odieuse... grommelait le maître peintre, qui sortit pour ne pas étouffer et pour se soustraire aux rires moqueurs des assistants[12].
Les dames, de meilleure composition, avaient pris gaiement leur partie de cette petite mystification; c'était à qui entourerait Philippe et l'accablerait de mièvreries; on le disputait même à la reine-mère, qui riait ce jour-là comme elle n'avait pas ri depuis longtemps.
Le cardinal trouva moyen de rejoindre M. de Jars, et avant de sortir, il lui glissa ce mot à double tranchant, comme la plupart de ses paroles:
—Chevalier, voilà un petit complot qui vous fait honneur. Si vous m'en croyez, vous renoncerez à en organiser d'une autre sorte.
Et le regard imposant qui accompagna cela disait que Richelieu n'ignorait rien de ce qui se tramait contre lui.
X
LES TROIS LETTRES.
Richelieu aimait à être servi plus encore promptement que bien.
Deux jours à peine après son apparition chez la reine-mère, où il s'était rendu dans la certitude d'y rencontrer Philippe, celui-ci arrivait avec armes et bagages dans ce fameux cabinet cardinal, connu du lecteur.
Le père Joseph n'avait même pas été informé par son patron de cette fantaisie, qui devait lui être peu agréable. Mais ce qu'on ne lui confiait pas, il le devinait, et apprenant la mésaventure grotesque du maître peintre, il savait déjà l'invitation adressée à l'élève.
Certes, il y avait loin de cette faveur, qui rapprochait les deux personnages qu'il s'efforçait de tenir éloignés l'un de l'autre, au voyage d'Italie, auquel il avait condamné, dans un but inconnu, Philippe de Champaigne.
Cependant il ne fit aucune allusion à ce qui s'était passé, et parut ignorer absolument ce qui se préparait. L'habile diplomate ne heurtait jamais de front les grandes difficultés. Le côté remarquable de sa tactique consistait à les tourner avec adresse.
Le jeune peintre put donc se rendre chez le cardinal, organiser son chevalet, installer ses appareils pour ménager la lumière, étaler son arsenal tout à son aise.
Richelieu, enchanté de jouer ce tour à son confident, était radieux. Il aidait l'artiste dans ses soins divers et prétendait, quoi qu'il en eût, faire une partie de son ménage de palettes et de pinceaux.
La bonne humeur du ministre était stimulée aussi par une autre raison. Depuis sa lettre à la duchesse, il savait pertinemment qu'elle avait cessé de se rencontrer avec Châteauneuf; aussi, non seulement celui-ci n'était pas venu avec elle à la séance du portrait de la reine-mère, mais on ne les avait vus nulle part ensemble.
Il attribuait naturellement à l'éloquence de son style ce signe favorable, et quoi qu'en eût dit l'oracle de frère Jean, il désespérait moins d'assouplir cette beauté rebelle.
D'une autre part encore, d'habiles compères ne cessaient d'accréditer, depuis un certain temps, de méchants bruits contre le garde des sceaux; bruits vagues et spécieux comme toutes les calomnies, car Châteauneuf était un homme d'État irréprochable. Mais on l'accusait d'entraver, par son caractère despotique, la marche des affaires, de trop sacrifier ses amis, et surtout, ce qui était le grief capital de cette cour livrée au cardinal, d'entretenir des rapports avec les adversaires de ce dernier.
Or, nous savons que dans l'estime de Richelieu, être son ennemi, c'était être l'ennemi du roi.
On ne pouvait savoir ce qui s'était dit chez la reine-mère, mais, chose pire assurément, on connaissait l'existence de ces réunions et les noms de ceux qui s'y étaient montrés.
On évitait, bien entendu, de mêler à ces bruits les rapports de la duchesse avec Châteauneuf, et cette réserve les rendait plus dangereux, en témoignant que la disgrâce du garde des sceaux ne tenait plus qu'à un fil, et qu'on voulait en dissimuler la cause véritable sous le fallacieux couvert d'un intérêt d'État.
Châteauneuf, absorbé par son amour, refusait de reconnaître l'imminence de ce péril. Mais Chevreuse, dont la tendresse avivait le tact, ne s'y méprenait pas; déjà elle manœuvrait en conséquence.
Richelieu, cédant aux insistances respectueuses de l'artiste, confus des soins qu'il lui voyait prendre, consentit à la fin à s'asseoir, mais de manière à observer les dernières dispositions de son nouveau peintre, puis la séance commença.
Mais, phénomène bizarre, ce ne fut pas tout d'abord l'artiste qui se montra le plus attentif à étudier son modèle. On eût dit que les rôles étaient intervertis.
L'œil du cardinal s'attachait avec un intérêt puissant sur les traits de Philippe, en embrassait les lignes, les contours, et cherchait à plonger jusqu'au fond de ses prunelles.
Et voilà qu'au mépris de leurs conventions, quittant l'immobilité nécessaire à sa pose, il se leva par une impulsion irréfléchie, s'en alla tout droit vers l'artiste, qui n'y comprenait rien, mais que la fixité de son regard, l'expression singulière de son front, l'animation fiévreuse de ses pommettes, tenaient dans un vague émoi.
Il vint donc jusqu'à lui, et posant sa main sur sa tête pour le considérer mieux en face:
—C'est étrange, murmura-t-il, se parlant à lui-même et peu soucieux d'être entendu,—quel souvenir!... ces yeux... ces traits... vit-on rien de pareil!...
—Monseigneur... hasarda l'artiste.
—Taisez-vous! lui dit-il vivement.
Et il recommença à l'observer; puis tout d'un coup secouant la tête pour en bannir une idée importune, et passant la main sur son front:
—Allons, fit-il, c'est une folie.
Il s'éloigna à reculons et sans le perdre de vue; mais, comme obéissant à une volonté supérieure à la sienne, il se penchait en avant et répétait:
—Étrange!... étrange!...
—Alors, tout à point pour le retenir, la porte livra passage à l'éternel père Joseph, qui s'approcha rapidement de lui, le sourire aux lèvres:
—Eh quoi! monseigneur, s'écria-t-il avec un étonnement parfaitement joué, vous me faites de pareilles cachotteries; vous vous emparez de mon peintre de prédilection, et au lieu de le laisser partir comme je le souhaitais, vous le retenez et lui donnez de la besogne!
Mais sans l'entendre ni lui répondre, le cardinal l'avait pris par le bras, et l'amenant lui-même près de Philippe:
—Ne trouves-tu pas qu'il lui ressemble? lui dit-il d'une voix singulièrement vibrante.
—A qui, monseigneur? demanda froidement le franciscain.
Ce ton pénétrant et glacé sembla de l'eau versée sur un incendie.
—Ah! c'est juste, reprit sourdement Richelieu, tu ne sais pas... nul ne sait... Je défends que l'on sache...
Philippe était tenté de croire à un égarement momentané de cette grande intelligence.
Il se sentait en proie à un embarras indéfinissable, et n'osait plus regarder son modèle.
Mais le père Joseph montrait l'impassibilité d'un marbre, et Richelieu, revenant peu à peu de son exaltation, se laissa tomber sur un siège.
Entrevue de Louis XIII et de Marie de Médicis.
Le franciscain se courba alors vers lui avec une allure féline, et lui dit d'un ton cauteleux:—S'il vous plaisait de remettre la séance à demain, monseigneur... Je souhaiterais vous communiquer quelques affaires sérieuses.
—Sais-tu que je fais une remarque? lui dit son patron en plongeant son regard dans le sien.
—Laquelle, Éminence? répondit-il en homme à l'épreuve de ces interrogatoires.
—Encore un peu, et je finirai par croire que tu cherches à éloigner ce jeune homme, non pas du Louvre seulement, mais de moi.
—Oh! la belle idée que vous avez là! ricana le capucin. En conscience, c'est interpréter d'une singulière sorte ma bienveillance pour ce garçon... Qu'il demeure, si tel est votre bon plaisir, monseigneur. Pour moi, ma confidence n'étant pas de nature à être prônée à son de trompe, je reviendrai quand vous serez seul.
On pense bien que ce dialogue avait lieu en dehors de Philippe, qui se tenait timidement à son chevalet dans un coin.
Le cardinal fit un mouvement pour le congédier, puis se ravisant:
—Eh bien, dit-il à son confident, tu reviendras.
Et se tournant vers l'artiste, qui attendait son bon plaisir:
—Me voici à vous, monsieur Philippe. A tantôt, ajouta-t-il en faisant un geste d'adieu au franciscain.
Celui-ci, quoi qu'il en eût dit, et quelle que fût l'immobilité de sa physionomie, ne se souciait pas de les laisser ensemble.
—Avant de vous quitter, reprit-il, je veux vous donner ce papier, qui vous mettra au courant de ce que j'avais à vous dire.
Il tira de son froc crasseux une enveloppe grise, qu'il lui tendit avec un clignement d'yeux qui le fit tressaillir.
—C'est quelque mauvaise affaire? demanda-t-il.
—Vous en jugerez... Au revoir, monseigneur.
—Adieu, vieux démon, riposta le cardinal en le menaçant amicalement du doigt.
Et jetant le paquet sur la table, sans prendre soin de l'ouvrir:
—Enfin, mon cher enfant, dit-il à Philippe, nous allons commencer... Ah! une minute, le temps de défendre ma porte...
Il prit le petit sifflet d'argent qu'il portait toujours sur lui, et appela. La porte s'ouvrait au même instant, et l'huissier, qui s'était croisé avec le signal, annonçait:
—Madame la duchesse de Chevreuse!
C'était jouer de malheur.
Pour toute autre personne, il eût nettement répondu lui-même qu'il n'y était pas; mais la belle Marie!... comment la repousser...
D'ailleurs, elle était déjà entrée.
Philippe quitta pour le coup sa place et voulut s'esquiver; mais la duchesse, l'apercevant, tendit une main au cardinal et de l'autre retint l'artiste.
—Eh quoi! je mettrais les beaux-arts en fuite! dit-elle. Non pas! si vous bougez, je m'échappe.
—La duchesse a raison, fit Richelieu, et je crois que devant elle nous pouvons continuer notre séance. N'y voyez-vous aucun inconvénient, mon jeune Apelles?
—Au contraire, monseigneur, pour peu que vous ne perdiez pas trop la pose dont nous sommes convenus. Votre Éminence a dans la physionomie, lorsqu'elle reçoit, une animation heureuse que je tâcherai de saisir.
—C'est à vous que je dois ce compliment, duchesse, dit le cardinal, que cette visite animait en effet beaucoup. Et vous, monsieur le peintre, je vous soupçonne de tourner au courtisan.
—Je prends son parti, monseigneur, dit la duchesse; sur mon âme, vous avez dans le regard un rayonnement qui vous sied à merveille!
Philippe s'était mis à la besogne et semblait ne plus être là. L'entretien était devenu un tête-à-tête.
—Vous avez reçu ma lettre? fit tout bas le cardinal.
—Vous le voyez bien, puisque me voici; votre style est comme votre regard, il commande.
—Oh! si vous étiez sincère!...
—Voici un doute qui va nous brouiller... fit-elle avec minauderie.
—Ah! c'est que l'expérience m'a rendu méfiant, et j'aspire après un si grand bonheur, que ce doute n'est que trop légitime...
—Encore!...
—Mon Dieu, tenez, je vis entouré de complots, de manœuvres...
Il prit au hasard le paquet laissé par le père Joseph.
—Voilà des papiers que je n'ai pas encore ouverts; eh bien, je gagerais qu'ils contiennent quelque chose de semblable, l'annonce d'une intrigue, sinon pis!
Et du même mouvement machinal il brisait l'enveloppe et commençait à promener sur les écrits qui s'y trouvaient un regard inattentif.
—Bon! fit-elle sans y prendre garde, c'est votre inquisiteur en robe grise, votre père Joseph, qui rêve pour vous des complots!
—Au fait, dit-il en lisant avec plus d'attention, mais sans perdre son ton badin, c'est bien possible; avec un conseiller tel que vous, je serais capable de voir tout en rose.
—Et cela vous changerait.
—Quel malheur que vous ne veuillez pas devenir mon Égérie!
Il reprenait l'enveloppe, y replaçait en jouant les papiers, et la rejetait sur la table.
—Ah! c'est que... une Éminence! objecta la duchesse.
—C'est bien effrayant, n'est-ce pas?—surtout si l'on aime ailleurs!
Il avait approché sous sa main une grande feuille toute écrite, toute scellée, à laquelle il ne manquait plus que quelques mots.
Il remplit les blancs et signa, du même air indifférent et rieur.
—Oh! répondit la duchesse, quant à aimer ailleurs, Votre Seigneurie s'abuse.
Le cardinal fit retentir un coup de sifflet. L'huissier s'avança:
—Pour le capitaine de service au palais, dit-il, en lui remettant l'écrit.
Puis, reprenant sa première attitude:
—Excusez-moi, dit-il à la duchesse, un ordre pressé... Ainsi, vous n'aimez plus personne?
—Personne!
—Pas même ce cher garde des sceaux?
—Oh! mais plus du tout! C'est une vieille erreur.
—Sur ma foi, j'en suis ravi, belle dame!
—Et d'où vient, monseigneur?...
—De ce que je craignais de vous chagriner en vous apprenant une nouvelle toute fraîche encore.
—Laquelle, je vous en prie? demanda-t-elle avec un sentiment d'anxiété.
—C'est que ce billet que je viens de remettre à Desnoyers...
—Ce billet?
—C'est une lettre de cachet qui l'envoie à la Bastille.
—Ah! traître!... exclama-t-elle en se levant.
—Le mot est dur, fit-il en persiflant, et je ne sais plus celui que j'emploierai pour les auteurs de ces lettres.
En disant cela, il avait ressaisi l'enveloppe abandonnée sur la table, et en avait tiré trois épîtres qu'il lui mettait sous les yeux; mais en les détaillant, son organe était devenu sec et rauque:
—Ceci est le billet que j'eus la faiblesse de vous écrire... Reconnaissez cet autre, c'est celui par lequel vous envoyiez ma déclaration à votre amant, en vous raillant de moi... Le dernier est la réponse de l'amant!... Le roman est complet, sur ma foi, et vous en connaissez à cette heure la conclusion.
—Châteauneuf à la Bastille!... Mais c'est odieux!....
—Oh! de grâce; nous savons que les mots héroïques ne font pas défaut à votre muse... Vous avez agi avec félonie, madame; il me semble que moi, du moins, j'y mets de la franchise... Vous avez voulu la guerre,—vous l'avez.
—Soit! prononça-t-elle en se redressant; nous verrons à qui la victoire restera.
Et elle sortit superbe comme une reine.
Richelieu la regarda partir, et quand la draperie fut retombée derrière elle:
—Il faudrait bien des séances ce de genre, dit-il à Philippe, pour amener notre œuvre au but. N'importe, nous nous y remettrons demain; les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Et puis, vous me plaisez.
L'artiste s'inclina.
—Non, pas de fausse modestie! Vous avez de l'esprit et du talent; je me sens porté vers vous d'une bonne amitié. Je veux que vous deveniez mon peintre en titre.
—Sans doute! On dirait que cette proposition vous alarme?
—Elle me surprend et me confond... Je m'en sens tellement indigne...
—Non, vous dis-je, vous avez du talent, et je vous attache à ma maison...
—Votre Éminence me comble... et je crains de lui paraître bien ingrat...
—Quoi donc! refusez-vous?...
—Je ne suis pas libre de moi... les bienfaits de la reine-mère...
—Ah! fit avec amertume Richelieu, je comprends, vous voulez rester avec mes ennemis...
—Vous n'avez pas d'ennemis, monseigneur.
—Si fait! Vous venez d'en avoir la preuve... Mais, ajouta-t-il en serrant ses poings, vous avez vu aussi comment je me venge! Parlez donc, pourquoi ce refus?
—Éminence, balbutia l'artiste en se courbant jusqu'à terre, vous me faites peur!
Loin de s'irriter de cet aveu, Richelieu devint profondément triste, et quand le jeune homme fut sorti:
—C'est dommage, murmura-t-il, j'aurais bien voulu qu'il m'aimât... Il lui ressemble tant!...
Et à cette idée, une larme,—chose étrange!—coula lentement le long de ce mâle et grand visage, qui semblait si peu fait pour de telles faiblesses.
XI
LE FANTÔME AUX BRAS D'ACIER.
Et le visionnaire, le jeune homme aux joues pâles, aux regards phosphorescents, que devenait-il durant ces intrigues de la cour et des courtisans?
Tenu implacablement au secret par le franciscain, pour lequel cette captivité n'était qu'un jeu, et qui était résolu à avoir le dernier mot de sa puissance surnaturelle, il n'avait plus franchi la porte de la cellule.
Le père Joseph seul en avait la clef; seul il pourvoyait à ses besoins presque insensibles, car, fidèle à son existence quasi-insubstantielle, frère Jean ne connaissait toujours d'autre breuvage que l'eau, d'autre aliment que les racines et les fruits.
Le franciscain, plus attentif que son patron, avait été saisi des phénomènes produits par le visionnaire,—il continuait à lui donner ce nom, faute de lui en trouver un autre,—et il lui avait signifié qu'il n'ouvrirait sa prison qu'à une condition seule; c'est qu'il l'initierait à sa science et à ses pratiques.
Mais frère Jean avait déjà refusé au cardinal, il refusa au capucin.
—Je ne vous communiquerai pas, répondit-il avec fermeté, ce qui me vient de Dieu, car je ne veux m'en servir que pour le bien, et ma conscience m'apprend que vous n'en tireriez profit que pour assouvir vos idées d'ambition et de haine.
Si le père Joseph insistait en lui laissant entrevoir la perpétuité ou l'aggravation de son emprisonnement:
—Il n'arrivera, répétait-il avec son pâle sourire, que ce qui est écrit là-haut; le jour est marqué où je sortirai d'ici, et ce jour venu, ni vous ni vos verrous ne me retiendront.
Ni caresses ni menaces ne parvenaient à ébrécher cette volonté de bronze dans un corps qui avait à peine le souffle.
Mais comme si le prophète eût commandé à des êtres surnaturels ou que ceux-ci se fussent mis en peine de se rapprocher de lui, bien que nul autre que le cardinal ne connût sa présence dans la partie la plus ignorée du Louvre, il courait parmi les gens du palais des bruits singuliers.
On s'entretenait de visions, d'apparitions, de fantômes circulant la nuit, à travers les êtres de cette résidence, et glaçant d'effroi jusqu'aux factionnaires qui les apercevaient en accomplissant leur veille sur le haut des remparts.
C'était comme une panique, car ces rumeurs, assez vagues à l'origine, prenaient, en passant de bouche en bouche, des proportions effrayantes, et finissaient par monter des serviteurs jusqu'aux maîtres.
Ne fallait-il voir là qu'une vaine terreur, un ressouvenir des antiques traditions, qui peuplaient le vieux Louvre de spectres ou de méchants génies?
Non, il y avait quelque chose de bizarre, que l'on ne pouvait supposer ni comprendre à cette époque, mais qui, pour nous, n'a rien d'invraisemblable, expliqué par la vertu de l'évocation magnétique dans les limites les plus indéniables.
Un incident décisif acheva d'établir la réputation des spectres du Louvre, car ce n'était plus une, mais vingt apparitions, une ronde infernale tout entière, que les poltrons affirmaient avoir vue.
Le gouverneur du Louvre, homme prudent et sage, ayant eu vent de ces récits, et craignant qu'ils ne cachassent quelques manœuvres ou quelques méchantes entreprises, résolut de s'en éclaircir et d'y mettre un terme.
Les apparitions ne paraissaient pas s'opérer d'une manière régulière ni quotidienne. Il prit le parti de ne confier la garde de la région du palais où l'on assurait les apercevoir qu'à des hommes sûrs. Chacun de ses meilleurs officiers et les gardes suisses furent chargés de ce poste, avec une consigne sévère, pour surveiller la sûreté des cours et rechercher tout symptôme de bruit ou d'alerte.
Une semaine presque entière se passa sans amener aucun indice, quand vint le tour d'un officier connu comme esprit fort autant que bon soldat.
Ses vigies reçurent injonction de porter tout leur intérêt sur l'objet signalé et de l'appeler si les spectres menaçaient d'apparaître.
La première partie de la veille s'était accomplie sans alerte. Mais un peu après une heure du matin, un hallebardier suisse, de faction vers la porte Saint-Germain-l'Auxerrois, jeta tout à coup le cri d'alerte.
Le poste entier débusqua aussitôt, et les soldats, moins affermis contre la superstition que contre les arquebuses, aperçurent distinctement une forme blanche qui traversait lentement les espaces intérieurs du Louvre.
La clarté brumeuse de la nuit l'enveloppait d'une vague auréole, et le suaire qui la recouvrait, pareil à un manteau de marbre, n'agitait pas ses plis au souffle de l'air.
Impassible et muette, le cri de la vigie, le bruissement des armes, n'avaient pas inquiété son oreille de pierre, et l'officier, entouré de ses dix hommes, s'avançait sur ses traces, sans qu'elle modifiât, pour la ralentir ou la hâter, sa marche rigide.
Les Suisses avaient le frisson; l'officier lui-même éprouvait un sentiment de surprise voisin de l'inquiétude.
Vainement, à deux reprises, fit-il entendre d'une voix impérieuse le Halte-là! et le Qui vive? réglementaires.
L'apparition ne détourna pas la tête, ne laissa voir aucun signe d'alarme ni de menace: elle continua d'avancer sans dévier d'une ligne.
Cette attitude avait quelque chose d'extraordinaire qui imposait aux plus résolus. Les soldats se guidaient sur leur chef, mais celui-ci, gagné par une irrésistible influence, ne marchait qu'avec une certaine circonspection.
Il gagnait néanmoins du terrain, et à mesure qu'il se rapprochait, l'aspect du fantôme se dessinait mieux, sans perdre pourtant ses contours indécis et sa translucidité.
—Halte! ordonna-t-il une dernière fois, sur le point de l'atteindre. Mais bien qu'il ne fût plus qu'à deux pas, il n'obtint pas plus qu'auparavant une marque d'attention.
Ses Suisses, fort imprégnés des idées surnaturelles de leur pays, se contentaient d'emboîter le pas derrière lui, sans échanger un mot.
Intrigué au plus haut point, excité par son émotion même, il franchit d'une enjambée la faible distance qui le séparait de l'apparition, et vint la côtoyer.
Elle marchait toujours.
C'était la forme d'une femme petite et jeune, à en juger par les blanches draperies qui la couvraient.
Il voulut voir ses traits, mais le long voile de lin qui retombait de sa tête à ses pieds et traînait derrière elle les dérobait entièrement, et il éprouva une involontaire terreur à l'idée de le soulever.
—M'entendez-vous? dit-il; je vous ordonne de vous arrêter!
Sa voix avait décidément perdu de sa fermeté ordinaire.
Il ne reçut pas de réponse, et l'on continua d'avancer.
Alors, sous le poids d'une fascination qu'il essayait en vain de secouer:
—Fantôme ou femme, exclama-t-il, je t'arrête!...
Et d'un geste fiévreux il lui saisit la main.
Mais il la lâcha aussitôt avec un cri d'horreur.
A travers la batiste, il avait éprouvé, au contact de cette main inerte et glacée, la sensation que lui avaient procurée les cadavres quand il en avait relevé sur le champ de bataille.
Ce froid n'était pas celui de la pierre ni du bois, il ne pouvait appartenir qu'à un corps humain ayant eu vie.
Cependant, à ce cri, ces hommes avaient entouré le spectre. Les plus hardis voulurent à leur tour le contraindre à s'arrêter, et s'emparèrent de ses bras; mais soudain, ces bras froids, durs comme le marbre, se raidirent avec violence, et, pareils à deux barres de fer détendues par un ressort, renversèrent du coup ces téméraires.
Un seul osa s'attaquer à cet adversaire terrible; c'était un sergent lucernois, homme intrépide, batailleur à l'épreuve, qui, tirant de sa cotte de fer une façon de lame effilée, en porta, d'un bras vigoureux, un coup vers le haut de la poitrine de l'apparition.
Effrayé lui-même de son audace, il abandonna la poignée et se recula.
Le fantôme oscilla d'abord, mais non comme une créature vivante;—c'était le mouvement d'une statue ébranlée sur son socle, et qui s'agite tout d'une pièce.
Ce ne fut, au reste, que l'affaire d'une seconde. Il reprit son aplomb, et le seul bruit que l'on entendit fut celui du stylet retombant sur le pavé de la cour.
Les Suisses n'en attendirent pas davantage, ils regagnèrent avec épouvante leur corps de garde, où l'officier les suivit, sous l'impression de cette main sépulcrale qui avait glacé la sienne.
Ils passèrent le reste de la nuit en oraisons, craignant, s'ils s'endormaient, les mauvais rêves.
Dès que le jour pénétra dans la chambrée, ils se mirent sur la piste parcourue la nuit et retrouvèrent le stylet à l'endroit où s'était passée la scène étrange et rapide qu'ils eussent voulu considérer comme une hallucination du sommeil ou de l'ivresse.
Le sergent affirmait avoir frappé fort, et avoir senti le fer s'enfoncer dans la chair; et cependant la lame était intacte, aucune gouttelette de sang n'en avait altéré le poli, et pas une des dalles n'en portait trace.
C'était à confondre, et tous étaient confondus.
Mais le jour, en calmant l'effroi, amena un autre sentiment. Le capitaine de service allait venir passer sa ronde, chercher ses informations. Fallait-il lui révéler ce qui avait eu lieu? Un poste de soldats d'élite frappé de vertige, battu par un spectre?...
Louis XIII et mademoiselle de Lafayette.
Autant valait s'immoler sur l'autel du ridicule.
Chacun le comprit et s'engagea par serment à garder le silence le plus absolu.
Cette parole fut tenue, nous en avons pour gage l'intérêt de ceux qui l'avaient donnée; seulement, comme il est impossible qu'un secret connu de deux personnes ne transpire pas quelque peu, il arriva que celui-ci, possédé par onze individus, s'ébruita suffisamment pour accroître la réputation redoutable du fantôme du Louvre.
Était-ce donc vraiment une apparition surnaturelle?
Le lecteur a droit de nous adresser la demande, et nous lui devons la réponse. Elle rentre assez, d'ailleurs, dans l'ordre des faits merveilleux pour mériter son intérêt.
Depuis la séance tenue chez le cardinal, et dans laquelle frère Jean avait achevé d'asseoir son influence sur les sens magnétiques d'Henriette, il arrivait parfois à celle-ci de quitter la nuit sa couchette et de sortir des appartements de la reine-mère.
Obéissant à cette volonté mystérieuse qui l'appelait, froide et glacée comme une vierge qu'on arrache inerte de son sépulcre, vous l'eussiez vue, dans sa marche automatique, descendre lentement les degrés, ouvrir d'un coup sec les serrures, et traverser, le regard à demi clos, l'œil fixe et sans point visuel, à l'instar des fantômes qui savent se diriger sans recourir à nos sens grossiers, les jardins et les compartiments de la grande cour.
Que la clarté des étoiles resplendît sur sa route, ou que la nuit fût impénétrable, elle avançait sans dévier d'une ligne.
Le bruit ni les signes extérieurs ne détournaient son attention; car elle n'existait plus pour eux. Son atmosphère n'était plus la nôtre.
Elle lutta contre les soldats suisses sans en avoir conscience, sa force lui vint de la résistance qu'on opposait à l'instinct qui l'appelait au but où elle allait passivement.
Ces efforts amenèrent la catalepsie, cette mort apparente qui ferait illusion avec la mort réelle; car, ainsi que la mort réelle, elle donne aux membres la rigidité et la sensation du fer, elle suspend le jeu des poumons et arrête le sang dans les veines.
Il n'est plus guère personne qui n'ait vu les magnétiseurs se livrant à des expériences rappelant de loin les scènes du clos Saint-Médard, frappant, tenaillant, piquant et brûlant les sujets en catalepsie, sans leur arracher une marque de sensibilité, sans qu'il leur restât, au réveil, autre chose qu'une cicatrice imperceptible et indolore.
Labadie possédait la volonté et la foi qui commandent ces miracles, et dans Henriette il avait rencontré la nature malléable, l'intelligence jeune et morbide qui les accomplit le mieux.
Cette enfant avait en elle l'âme tendre, poétique, contemplatrice d'une prêtresse de l'antiquité. La vision s'élevait dans son esprit à des profondeurs qui allaient évoquer jusqu'aux cendres les plus éteintes du passé, qui lisaient dans le présent avec une sûreté effrayante et qui s'arrêtaient à peine devant les obscurités de l'avenir.
Le prophète, du fond de son cachot, avait commandé, et soudain, enveloppée par le fluide extatique, elle était venue.
Elle atteignit donc l'aile du Louvre où se trouvait la cellule.
Arrivée au bas du vieux mur, elle s'agenouilla sur la terre, devant le soupirail qui, de ce côté, était au ras du sol, tandis qu'en dedans il touchait la voûte. Là, elle se pencha vers les grilles:
—Frère Jean, dit-elle de cet accent singulier qui n'appartient qu'au somnambulisme, que voulez-vous de moi?
Le prisonnier, pour atteindre au soupirail, avait dû traîner contre le mur la table du père Joseph, et s'y hisser.
De cet observatoire, où il se tenait depuis l'instant où il avait évoqué la jeune fille endormie, il avait parfaitement saisi les bruits de l'attaque dont elle avait été l'objet.
Le regard luisant comme le lion dans les ténèbres, les mains étendues vers le dehors, ainsi que Moïse sur son peuple combattant, il dirigea vers elle cette force qui avait vaincu les agresseurs.
—Henriette, lui répondit-il avec bienveillance, reportez votre attention sur vous-même, et voyez si vous n'avez reçu aucune blessure.
Elle se recueillit et dit sans s'émouvoir:
—Un homme m'a frappée d'un stylet, près de l'épaule. Mais votre souffle me protégeait; ma chair était morte quand il l'a atteinte; demain il en restera à peine une cicatrice dont j'ignorerai la cause.
—C'est bien. Maintenant, mon enfant, faut-il vous expliquer pourquoi je vous fais venir?
—Arrêtez, dit-elle, le visage animé, le front brûlant, le geste rapide, les âmes n'ont pas besoin de mots pour se comprendre. Je lis dans la vôtre. Une méfiance cruelle vous détient ici, et n'hésiterait pas à se servir de vous et de moi pour assouvir ses desseins pervers.
«Le monde qui peuple le Louvre est en proie à l'intrigue; il se forme complot sur complot... Ceux que j'aime sont les plus menacés... On prépare les prisons... on prépare les supplices... Ah!... c'en est trop!... Par pitié!... réveillez-moi! renvoyez-moi!...»
—Non, dit-il d'un ton ferme, je vous ordonne de voir et de parler!
—Eh bien, fit-elle pantelante, se débattant avec des sanglots étouffés contre un mauvais rêve, je vois... je vois un échafaud!...
Et, sans en pouvoir dire plus, elle s'affaissa anéantie sur la terre.
Il lui laissa un peu de répit, mais pour recommencer avec plus d'insistance ses injonctions.
—Parlez-moi de Philippe et de Richelieu! commanda-t-il.
—Philippe!... Richelieu!... répéta sa voix expirante, ordonnez donc aussi que je vous parle de moi, car nos destins sont unis.
—Quels sont ces destins? quelle est cette union? parlez, je le veux!...
Sa poitrine se gonfla comme celle d'une colombe qui va pousser son gémissement nocturne, et ce fut seulement, domptée par la violence de l'évocateur, qu'elle se décida à répondre en entrecoupant chaque mot d'un soupir:
—Votre ennemi est le nôtre... je vois rôder autour de moi son froc gris, et luire dans les ténèbres son œil faux... Richelieu vaut mieux que lui... mais Richelieu souffre... cet homme a pénétré son secret... il nous tient tous enlacés dans ses desseins tortueux.... Je ne vois plus que des supplices et des larmes... Ah! de grâce, tirez-moi de ce songe horrible!
—Plus qu'un mot: le secret de Richelieu?
—Non!... balbutia-t-elle en se débattant, je suis épuisée... je ne vois plus rien...
—Le secret de Richelieu?... répéta le prophète.
Ses lèvres frémissantes s'entr'ouvrirent convulsivement, et un soupir plutôt qu'un mot les traversa:
—Philippe!
—Philippe! répéta Labadie inflexible, c'est ton secret à toi, et je te demande celui du cardinal.
Ses dents claquèrent sous un frisson, et ces trois syllabes invariables en sortirent par saccades:
—Philippe!...
Il la calma peu à peu et lui accorda un nouveau temps de repos. Puis, d'un ton plus doux:
—Henriette, lui dit-il, je vous ai fait souffrir!
—Beaucoup, répondit-elle; j'ai entrevu tant de malheurs...
—Ne pourrez-vous point, une autre fois, vous expliquer sur le but principal de mes questions?...
—Écoutez, dit-elle, ma clairvoyance a des périodes plus ou moins lucides... Appelez-moi lorsque la lune approchera de son périgée, c'est-à-dire lorsque son évolution la rapprochera le plus près de la terre; les effluves qui s'en dégagent sont favorables à ces phénomènes.
—Je vous appellerai... Et, dites-moi, vous possédez toujours le médaillon de cristal?
—Il ne me quitte pas.
—C'est bien; souvenez-vous de ce que je vous ai dit en vous le remettant... A présent, relevez-vous, et allez!
Elle se redressa, et muette, insensible, transformée pour la seconde fois en statue, elle regagna sa chambre, où elle acheva paisiblement son sommeil.
XII
LA FILLE DU MAÎTRE.
Cependant les évocations violentes auxquelles Henriette, si frêle et si nerveuse, était parfois soumise, ne laissaient pas que d'exercer une action sur son imagination et sur son tempérament.
Elle ne ressentait pas la douleur, elle n'avait pas la mémoire, mais une fatigue indéfinie circulait dans ses veines, mais son esprit avait des lassitudes ou des découragements inexplicables.
Ainsi la pythonisse, enlevée haletante de son trépied, tombait en des affaiblissements qu'aucun spécifique ne pouvait surmonter.
Était-ce d'ailleurs le seul motif qui dût l'alanguir et l'oppresser? Ce qui s'accomplissait autour d'elle, au foyer même de son père, était-il pour son cœur exempt d'alarmes?
D'une autre part, en dépit du désir de Richelieu, son portrait n'avançait que lentement. Ce n'était ni sa faute ni celle de l'artiste, qui apportait à cette entreprise toute son application, et qui devait, de cette toile, faire le chef-d'œuvre que chacun de nous connaît—ce tableau magistral qui depuis, copié et recopié, sert de type aux peintres, aux dessinateurs, aux statuaires, et même aux comédiens, pour reproduire, chacun dans leur spécialité, la physionomie du célèbre cardinal.
Philippe de Champaigne avait le sentiment de la splendeur de son œuvre; Richelieu, amateur-né des belles choses, admirait celle-ci à mesure qu'elle se complétait. Tous les deux tenaient à la voir promptement finie pour en jouir.
Eh bien, une influence maligne soufflait entre eux. C'était comme une conspiration. Les rendez-vous pris étaient à chaque instant dérangés par des affaires imprévues; des occupations pressantes disputaient les minutes; un courrier ou un incident venaient couper court aux séances, qui auraient dû, pour bien faire, avoir une certaine durée.
Le cardinal pestait, Philippe se décourageait, mais le remède à cela? Bref, ce portrait menaçait de devenir une nouvelle toile de Pénélope.
Dans ses jours de relâche le jeune artiste se consolait en se remettant à sa Nymphe, dans l'atelier du Louvre, atelier où Duchesne ne s'était pas montré depuis la sanglante avanie du portrait de la reine-mère.
Les visiteurs aussi y devenaient plus rares. L'ère des persécutions, rouverte à la cour par l'emprisonnement inique de Châteauneuf, ramenait les esprits aux préoccupations difficiles, et écartait le goût des plaisirs.
Une fois, cependant, comme Philippe était absorbé à un coin malaisé de sa toile, presque achevée, un petit pas et le frou-frou d'une robe de soie annoncèrent la venue d'une femme.
Elle arriva jusqu'à lui, sur la pointe des pieds, et s'arrêta timide et embarrassée, derrière son tabouret.
—Eh quoi! s'écria-t-il en se retournant, c'est vous, Henriette?...
—Vous ne m'attendiez pas? dit-elle avec quelque tristesse.
—C'est vrai, et la surprise n'en est que plus agréable.
—Est-ce un compliment?
—C'est une vérité; en doutez-vous? Si je n'éprouvais du bonheur à vous voir, aurais-je essayé de donner quelque chose de vos traits à cette toile, qui n'a pour l'animer que le reflet de votre grand œil bleu?
—Vraiment, fit-elle avec une joie naïve, vous pensiez à moi en esquissant cette belle divinité!
—A vous et à une autre personne qui devient rare comme vous: mademoiselle Louise, dont j'ai emprunté quelques charmes, pour que cette Nymphe rappelât ce que le Louvre de mon seigneur Louis XIII renferme de plus accompli.
—Il fallait donc prendre plutôt modèle sur notre aimable duchesse de Chevreuse.
—Vous ne me comprenez pas, chère Henriette, dit-il. J'ai voulu peindre et m'approprier par le pinceau ce qui n'était à personne; et ce n'est pas le cas de la duchesse.
—Oh! la grosse méchanceté!
—Comme je vous sais gré de cette visite! reprit-il d'une voix plus sérieuse et plus tendre. Vous ne m'en voulez pas, vous, de cette aventure chez madame la reine-mère?
—Vous en vouloir!... Je suis venue précisément vous demander de ne pas conserver rancune à mon père...
—Maître Duchesne a été mon maître... je n'oublierai jamais ses leçons; et je vous atteste que, sans la gravité des circonstances, j'eusse subi tous ses reproches sans me plaindre... Mais, dites, il doit conserver de ce jour un souvenir.
—Qui m'effraye, répondit-elle avec effort.
—Cependant il ne s'agit que d'une plaisanterie, un peu vive il est vrai, mais dont je lui ai fait témoigner mes regrets. Un homme de son mérite ne saurait garder une longue rancune pour si peu.
Henriette secoua soucieusement la tête et évita de répondre.
—Vous craignez le contraire? reprit-il.
—Eh bien, oui, et c'est là ce qui m'amène.
—Expliquez-vous, de grâce.
—Mon cher Philippe, ne me jugez pas mal par ce que je vais vous dire; Dieu sait que, sans l'amitié que j'ai pour vous, qui m'avez vue si petite et avez été un frère pour moi depuis que vous travaillez chez mon père, je n'eusse pas osé faire un pareil aveu... Ce qui m'alarme, c'est que mon père est jaloux de vous...
—De moi?... lui?...
—C'est pour cela qu'il était décidé à trouver mauvais votre portrait de la reine-mère, eût-ce été un chef-d'œuvre...
—Jaloux de moi!... répétait tout bas Philippe, éclairé par ce trait de lumière.
—Tenez-vous donc sur vos gardes...
—Que puis-je craindre?
—Je l'ignore; mais à coup sûr—excusez les ennuis que mes avis vont vous causer, c'est mon amitié qui me les arrache—il n'est pas seul à vous vouloir du mal.
—A qui donc fais-je ombrage, moi, pauvre et obscur apprenti? Dites, je vous en conjure!
—Connaissez-vous le père Joseph?
—Le capucin du cardinal?... s'écria-t-il, rappelé aux énigmes dont ce personnage l'entourait depuis quelque temps.
—Mon père et lui s'étaient entendus pour l'affaire du portrait. Vous avez là deux ennemis redoutables, et comme l'un est mon père et que c'est vous, mon premier ami, qu'on persécute... j'ai pris la résolution de vous avertir...
—Chère Henriette, dit-il, ému de cette démarche et surtout de la grâce avec laquelle elle était accomplie, vous êtes donc mon bon ange?
—Je le souhaiterais, répondit-elle avec une douce mélancolie. Mais j'aurais plutôt besoin moi-même d'être assistée.
—Eh quoi! vous aussi... souffrante... triste!...
Il lui prit les mains et se mit à la regarder plus attentivement.
Un cercle bleuâtre entourait ses paupières, la pâleur accoutumée de son teint avait une morbidesse inconnue jusqu'alors; son front semblait enveloppé d'un nuage, et l'iris de ses yeux était moins limpide.
—Égoïste! reprit-il, je ne pensais qu'à moi! Mais vous souffrez, Henriette... je le vois bien... Chère enfant, de grâce, parlez. A qui vous confier, sinon à celui que vous appeliez tout à l'heure votre premier ami?
—Eh bien, oui, je souffre... Mais ce n'est pas d'un mal ordinaire ni qui se puisse exprimer par des mots. Il se passe en moi, autour de moi, des choses que je sens et que je ne définis point. Mes nuits sont surtout pleines de songes étranges. Je crois par moments sentir un souffle mystérieux glisser sur mon front à travers l'air que je respire.
«Quelquefois je me réveille en sursaut, comme au sortir d'un cauchemar, et je croirais, à la raideur de mes membres, à la fatigue de mes jambes, à la pesanteur de ma tête, que je viens d'accomplir un rude labeur ou de faire une longue course.
«D'autres fois, je me sens dormir, mais d'un sommeil plus agité que la veille; mon sang bouillonne dans mes veines, je me débats, je lutte contre des visions effroyables, et quand je parviens à me réveiller au bruit de ma voix, j'éprouve des terreurs indéfinies.
«Oh! c'est étrange, allez, et je souffre bien!»
Le jeune homme prêtait à ses discours une oreille attentive.
—Ces rêves, ces visions, demanda-t-il, ne vous laissent-ils aucun souvenir?
—Aucun, mais un invincible sentiment d'effroi, une vague intuition de périls, imaginaires, sans doute, et qui m'obsèdent souvent néanmoins jusque dans mes réflexions de la journée.
—Et vous ne vous êtes ouverte de tout ceci à personne?...
—A personne qu'à vous, pas même à ma chère Louise.
—Peut-être avez-vous eu raison; le monde est facile à se moquer de ce qu'il ne comprend pas. Cela est plus commode que de chercher l'origine des choses, et celles de l'âme ont des abîmes si profonds!
—Oh! merci... fit-elle avec reconnaissance, vous ne savez pas le bien que vous me faites en me parlant de la sorte... Vous aussi vous croyez donc à des mystères qui entourent notre esprit et nous attachent par des liens inconnus à un monde supérieur à celui-ci?
Il ne put se défendre de la considérer avec une surprise qu'elle lut dans ses yeux. L'étude des questions métaphysiques devait partager sa vie avec la peinture. Déjà le désir d'approfondir ces grands objets de la vie mystique s'agitait en lui.
—Je vous étonne, reprit-elle, mais je m'étonne moi-même. C'est sans doute une conséquence des songes qui m'obsèdent; j'éprouve par moments des hallucinations, des vertiges. J'entre dans une sphère inconnue, et je sens mes idées grandir.
«Oh! tenez, j'en suis effrayée quelquefois. Cela m'arrive souvent dans les moments de trouble qui suivent mes laborieux sommeils et précèdent mon réveil entier. Je pense à vous.»
—A moi, Henriette?...
—Il me semble que ce n'est pas la première fois que nous nous connaissons... je me reporte à une existence antérieure; je crois comprendre que mon âme immortelle a déjà animé un corps passager, et que, dans cette première existence, nous nous sommes rencontrés et aimés...
—Est-ce possible! vous rêvez cela?...
—Je ne saurais retrouver les détails précis de cette vie antérieure, mais cette circonstance de notre attachement revient nette et distincte, parce que ce fut sans doute celle qui domina les autres.
La Bastille.
Philippe était de plus en plus pensif.
Dans ce vaporeux pays des Flandres où il était né, au milieu de ce monde artiste où il avait fait ses premiers pas, il avait été bercé avec les idées surnaturelles qui devaient plus tard, en se rectifiant dans le sens des solitaires de Port-Royal, exercer tant d'influence sur sa vie et sur son talent.
En outre, ces visées, d'une si effrayante portée dans la bouche de cette jeune fille, étrangère à aucune étude métaphysique, éloignaient toute idée de supercherie.
—Nous ne pouvons nier, dit-il, que le monde immatériel ne soit fait de tout autre manière que ne le dépeignent nos docteurs, qui l'arrangent à leur fantaisie. Nos âmes sont immortelles, mais l'espace et l'éternité n'appartiennent qu'à Dieu. Est-il donné à nos esprits de vivre de plusieurs existences passagères? c'est là son secret; mais cette croyance ne saurait l'offenser. Et s'il faut tout vous dire, vos paroles, chère Henriette, éveillent en moi des échos inconnus, des aspirations innommées.
«Je me souviens que du premier jour où vous m'apparûtes encore tout enfant je fus porté vers vous d'une douce sympathie, et que je crus vous avoir aimée avant de vous connaître. Il fallait bien qu'il en fût ainsi, puisque pas un nuage n'a jamais altéré cette affection fraternelle dont vous me donnez aujourd'hui une preuve touchante.»
—Cher Philippe, que vous me faites de bien! soupira-t-elle; ah! vous ne sauriez comprendre de quel poids vos bonnes paroles soulagent ma pauvre tête!... Depuis que ces idées me sont venues, vingt fois j'ai craint un égarement de mon esprit, j'ai douté de ma raison...
—Rassurez-vous, ces idées, de grands philosophes les ont ressenties, et si quelque chose m'étonne et reste inexplicable pour moi, c'est qu'elles se soient manifestées en votre jeune tête, si charmante, mais si folle!
—Folle?... pas autant que vous croyez...
Ici l'entretien se trouva malencontreusement interrompu par une visite bien inattendue.
Le chevalier de Jars entra dans la galerie.
Sa physionomie frappa également les deux jeunes gens; elle n'offrait pas l'insouciance un peu railleuse qu'on y lisait d'ordinaire, et qui servait d'enseigne à la bonne humeur et à l'excellent naturel de l'homme.
A la vue de Philippe et d'Henriette, qui se tenaient encore les mains, un sourire effleura cependant ses lèvres, et, comme il regrettait d'être venu se jeter au milieu de ce charmant tête-à-tête, il fut sur le point de se retirer.
Mais, après tout, le mal était fait, et, comme sa démarche avait sans doute un motif sérieux, il prit le parti de demeurer, et adressa un bonjour affectueux à l'artiste et à sa compagne.
—Excusez-moi si je suis importun, mes chers amis, dit-il.
—Importun!... vous, monsieur le chevalier! y pensez-vous? s'écria Philippe.
Henriette appuya cette réponse d'un geste gracieux.
—Peut-être bien à plus d'un titre... Je vous dérange... J'apporte de méchantes nouvelles.
—Pour M. Philippe?... interrompit avec inquiétude la jeune fille.
—Pour tout le monde, je le crains; du moins pour tous nos amis.
—Parlez, monsieur, je vous en prie; les intérêts de nos amis sont les nôtres.
—Enfermé dans cet atelier, qui plane sur le Louvre, ne vous apercevez-vous donc pas qu'il y a comme un souffle d'orage dans l'air de la cour? Vous voyez beaucoup moins le cardinal depuis quelques semaines, en savez-vous le motif? Celui que je suppose, c'est qu'il est absorbé par de tout autres préoccupations que la peinture... Il est retombé dans un accès de cette humeur hypocondriaque qui revient avec une espèce de périodicité peser sur lui et assoupir toutes ses facultés, hors celle de la méfiance et de la rancune.
«J'ai su, par un des gens qui l'approchent, et dont j'ai ébranlé la discrétion à beaux deniers comptants, qu'il lui est échappé, dans les monologues dont il a l'habitude, des interjections contre ce qu'il appelle la petite église de la reine-mère. Il se sent haï, et redoute les justes ressentiments qu'il soulève.
«En venant ici, je l'ai aperçu. Il sortait de chez la jeune reine; ses lèvres blêmes, son front crispé m'ont fait peur.
«J'ai voulu voir Châteauneuf; je me suis présenté à la Bastille. Notre ami est au secret comme un criminel d'État.
«La duchesse vit dans des transes mortelles. Elle a essayé une démarche et n'a obtenu que des paroles aigres et pleines d'une sinistre ambiguïté. Elle se désespère; je crains qu'elle ne se lance dans quelque entreprise qui empirerait les choses.
«Enfin, à force de chercher, une idée nous est venue, un moyen de tout sauver, peut-être... et ce moyen dépend de vous.»
—De moi?... exclama le jeune homme étonné. Oh! si cela est, si je peux quelque chose pour notre belle duchesse, pour M. de Châteauneuf, mes appuis, mes protecteurs les plus chers après Marie de Médicis, me voici tout à leur service. Mais, reprit-il avec un accent de doute, si vous comptez sur mon influence auprès de monseigneur de Richelieu, vous vous méprenez... La bienveillance qu'il me témoigne est bien fragile, et je sens entre lui et moi une influence mauvaise, qui irait au-devant de mon crédit, si j'en pouvais espérer.
—Il ne s'agit pas du cardinal, mais d'une personne dont vous aurez plus de plaisir à devenir l'obligé, et qui, si vous nous secondez, si vous parvenez à la décider en notre faveur, peut provoquer la perte de notre puissant ennemi...
—Y pensez-vous, monsieur le chevalier? J'aurais une influence sur quelqu'un d'aussi considérable?
—J'y pense: cela sera si vous le voulez. C'est l'esprit pénétrant de la duchesse qui a conçu ce projet et ce n'est pas celui qui lui fera le moins honneur.
—De grâce, quelle est donc cette personne?
—Vous n'ignorez pas les intentions du roi pour mademoiselle de Lafayette.
—Mademoiselle Louise!... prononça Philippe avec un trouble soudain.
—Ma meilleure amie! fit Henriette; oh! si c'est d'elle que dépend la délivrance de M. de Châteauneuf, je la lui réclamerai si instamment que nous l'obtiendrons bientôt.
Le chevalier considéra l'émoi de l'artiste et la candeur de la jeune fille, et leur adressant un regard affectueux:
—Vous êtes deux braves cœurs, dit-il; oui, vous nous servirez tous les deux, dût-il vous en coûter un peu, ajouta-t-il à l'adresse particulière de Philippe.
—Mon Dieu, monsieur, fit celui-ci de plus en plus troublé, je ne sais si je comprends bien...
—Vous comprenez parfaitement. Il faut que mademoiselle de Lafayette, que l'approche du roi semble toujours effaroucher, comme un oiseau timide, prenne sur elle de répondre par un mot, un sourire, un geste, aux prévenances de Sa Majesté. Le roi n'est pas si exigeant. Il sera heureux de la mince faveur; il sollicitera comme une grâce d'accomplir un souhait de son idole, et elle obtiendra d'abord l'élargissement de notre ami, puis tout ce qu'elle voudra.
—C'est un plan merveilleux! fit Henriette avec enthousiasme; je veux y contribuer.
Mais le jeune homme ne se hâtait pas de s'y associer aussi vite, et même le chevalier vit poindre un sombre symptôme sur ses traits.
Dans sa droiture innée, il sentait que tout cela aboutissait à pousser Louise au-devant du monarque. C'était tout simplement le fameux plan conçu par la duchesse de Chevreuse, et que les chroniques du temps nous racontent dans tous ses détails.
Un roi est toujours un roi, s'appelât-il Louis le Chaste, comme celui dont il s'agissait, et les paroles du chevalier, si bien enveloppées qu'elles fussent, mordaient le cœur du jeune artiste comme un dard enfiellé.
—C'est convenu, lui dit le négociateur; vous comprenez qu'il ne s'agit que d'une manœuvre très innocente, et je vais dire à la duchesse que nous pouvons compter sur vous.
—Je ferai de mon mieux, répondit Philippe.
Le chevalier sentit qu'il ne fallait pas trop aviver cette plaie secrète, et que, pour un premier assaut, c'était assez. Il aborda adroitement un autre thème, destiné à établir un grand vide entre les affections indéfinies ou mal définies du jeune artiste et de la demoiselle d'honneur.
—Maintenant, mon enfant, dit-il à Henriette, il faut que je vous gronde... Je dois vous le faire observer, il est imprudent de vous montrer ici lorsque M. Philippe s'y trouve, après les derniers événements... Si votre père venait à le savoir, ou à vous surprendre...
—Mon père, monsieur, répondit-elle, non sans éloquence, quels reproches aurait-il à m'adresser? Je crois bien agir en réparant ses injustices.
—Oh! ces petites filles, ces enfants terribles!... murmura de Jars, ramené malgré lui à son humeur franche et cordiale.—C'est fort bien, mes enfants, reprit-il, et un ami tel que moi ne voit pas de mal dans ces entretiens; mais le monde est méchant, la cour surtout! On y voit du mal aux choses les plus innocentes... Croyez-moi, l'amour, c'est fort joli, mais ne laissez pas surprendre le secret du vôtre...
—L'amour! répétèrent ensemble les deux jeunes gens.
La fille du maître peintre, rouge comme une fleur de grenadier, se détourna, prête à pleurer.
Et Philippe, tout confus aussi, balbutia:
—Y pensez-vous, monsieur le chevalier? l'amour!
—La peste soit! fit de Jars avec son rire charmant, de quel nom nommez-vous donc ces jolis tête-à-tête?... Vous ai-je donc accusés d'un crime, que vous me regardiez de cet air de courroux? L'amour, mes enfants, c'est le bonheur; ce que je vous en dis, c'est pour que le vôtre se prolonge le plus possible...
—Mais, dit Henriette avec une coquetterie naïve et un embarras délicieux, je vous assure, monsieur, que vous vous trompez; M. Philippe ne m'aime pas!...
—Par la morbleu! il aurait grand tort!... exclama de Jars, et je suis sûr du contraire!
Puis, comme elle se disposait à s'éloigner:
—Sans rancune, mademoiselle Henriette.
Il lui tendit sa franche et loyale main, où elle posa le bout de ses doigts.
Philippe lui prit le bras et la conduisit à petits pas, sans oser lui adresser la parole, jusqu'à la porte.
—Vous reviendrez, n'est-ce pas? lui dit-il avec émotion au moment de la laisser aller.
—Oui, fit-elle tout bas; mais ce n'est point de l'amour, au moins, n'allez pas le croire!...
Sur ce mot, elle s'échappa, pour que ses yeux ne donnassent pas un démenti à ses lèvres.
Philippe revint tout songeur à son chevalet, où M. de Jars l'attendait tranquillement.
—Vous ne m'en voulez pas non plus, lui dit celui-ci, de vous avoir éclairé sur vos propres sentiments. C'est cette adorable enfant que vous aimez; je vous l'atteste, et c'est un bonheur pour vous; car l'amour des grandes dames, voyez-vous, c'est souvent un malheur, c'est toujours un danger.
Mais le jeune homme se taisait, en proie à deux courants qui se disputaient son âme. Il n'osait croire à l'amour de Louise, et il regardait celui d'Henriette comme un rêve.
Tout son être débordait de bonheur, et cependant il éprouvait au cœur des serrements, comme si, pour conserver une partie de lui-même, il se voyait forcé d'en abandonner une autre.
Il n'eut pas le loisir de formuler une réponse.
Une apparition, toujours néfaste, succéda à celle de la jeune fille. Le père Joseph se montra sur le seuil que celle-ci venait de quitter.
Il parut d'abord surpris de voir le chevalier dans la galerie; mais, en homme qui n'a pas l'habitude de s'étonner, il approcha.
—Je ne vous cherchais pas, monsieur, lui dit-il d'un ton glacial; cependant, puisque je vous trouve, je m'acquitte dès à présent d'une commission dont je suis chargé pour vous.
—S'il vous plaisait d'ajourner indéfiniment cet entretien, mon père, fit le chevalier, fidèle à sa bonne humeur, je ne m'en offusquerais point. Vous abordez les choses d'un air qui n'a rien d'engageant.
—C'est que je n'ai rien de plaisant à vous dire, monsieur. Le roi s'est souvenu que vous étiez commandant de Lagny-le-Sec...
—Sa Majesté est bien bonne d'avoir pensé à moi.
—Il désire que les places d'armes soient bien gardées, et il vous invite à vous tenir entre les murs de la vôtre jusqu'à nouvel avis.
—Fort bien, mon père; c'est un ordre d'exil. Me sera-t-il permis, avant de partir, d'aller présenter mes hommages à monseigneur de Richelieu?
—Son Éminence ne reçoit personne... excepté son peintre, que je viens chercher de sa part et qu'elle veut voir de suite.
XIII
LA DÉNONCIATION.
Le cardinal était enfoncé dans son fauteuil, sa barrette rabattue sur son front, les sourcils rapprochés, les lèvres pâles.
Sa main froissait deux papiers, l'un épais, qui avait d'abord formé un rouleau tel que celui d'une estampe; l'autre d'aspect sordide, sali de trois lignes d'une écriture grossièrement contrefaite.
Il sortait de dessous ses paupières des éclairs pareils à ceux qui sillonnent un ciel d'orage.
Le tonnerre grondait sourdement dans ce cerveau altier. De Jars ne s'y était pas mépris: la cour était à la tempête.
Il n'y avait au monde qu'un seul homme capable de se présenter à lui en un pareil moment—le roi ne l'eût pas osé: c'était le père Joseph.
Il entra avec son assurance mêlée d'astuce, suivi de Philippe, calme comme à son ordinaire, et persuadé sans doute qu'il s'agissait d'une séance de peinture.
—Monseigneur, dit le franciscain en se penchant vers le grand fauteuil, voici votre jeune peintre.
Et il se retira à deux pas, épiant ce qui allait avoir lieu.
—Approchez, monsieur, fit sèchement le cardinal.
L'artiste s'avança et se plaça devant lui, respectueux mais tranquille.
Richelieu porta sur lui toute l'énergie de sa prunelle étincelante sans qu'il se troublât, et sa vue provoquant de nouveau la sensation qu'elle avait produite dès le premier jour sur le ministre, une expression douloureuse se mêla au courroux qui se lisait sur son visage.
Cependant ce sentiment fut le plus fort.
—Vous êtes un fier ingrat, monsieur, lui dit-il.
—Moi, monseigneur?...
—Je croyais que c'était le vice des hommes faits, mais vous, vous commencez de bonne heure; je vous en adresse mon compliment...
—Que Votre Éminence me pardonne; j'ignore comment j'ai pu mériter ce reproche.
—Vous ignorez!... insista le cardinal, s'animant en présence du sang-froid et de l'attitude ferme de l'artiste.
—Sur mon âme!
—Avez-vous eu à vous plaindre de moi?
—Monseigneur!...
—Je me sentais porté à vous aimer, moi! Vous avez une figure trompeuse qui m'abusait; et puis vous ressemblez à quelqu'un... qui n'eût jamais fait ce que je vous reproche!
—De grâce, veuillez me dire...
—Répondez-moi d'abord. Ne vous ai-je pas accueilli avec bonté dès le premier jour? Lorsque j'ai étendu sur vous ma protection, n'étiez-vous pas dans un de ces moments critiques qui brisent une existence, et surtout une existence d'artiste?
—Tout cela est vrai; mais je n'ai pas cessé de vous en être reconnaissant.
—Laissez-moi parler. Lorsque je vous offris de vous nommer mon maître peintre, de vous attacher à ma maison, à ma personne, pourquoi refusâtes-vous?
—J'eus l'honneur d'en expliquer les raisons à Votre Éminence.
—Les raisons?... les prétextes, monsieur! Les vrais motifs, je les sais aujourd'hui. Vous étiez parmi mes ennemis, et vous y vouliez rester.
—Si Votre Éminence entend parler de Madame Mère, je ne lui ai pas caché que Sa Majesté fut ma première protectrice; je tiens à demeurer près d'elle par gratitude et par dévouement.
—Nous connaissons ces grands mots, j'en suis assailli à la journée. Mais cette gratitude, ce dévouement à la reine-mère vous obligeaient-ils à travailler contre moi?
—Oh! vous êtes aussi fort sur la dissimulation que sur le reste, nous savons cela. Malheureusement, vous ne me trompez plus... Connaissez-vous ceci...?
Il déroula l'un des papiers, et le lui mit sous les yeux.
C'était une caricature sanglante, qui courait tout Paris, sous le manteau, avec un formidable succès[13].
Elle représentait le cardinal et Satan se donnant la main, et se disant réciproquement: Nihil sine te (rien sans toi).
Une heure auparavant, Richelieu, entrant chez la reine Anne d'Autriche pour lui faire sa cour, avait vu toutes les dames se détourner pour rire à sa vue, et son regard avait surpris aux mains de la princesse un exemplaire de l'odieuse planche.
Pour un homme d'État tel que lui, le ridicule était la plus amère comme la plus redoutable des hostilités.
Ses espions lui avaient déjà transmis des indices sur l'existence de cette estampe, mais sans parvenir à se la procurer. En la voyant chez la reine, et en reconnaissant l'effet qu'elle produisait, il était rentré chez lui dans une colère qui avait fait trembler tout son entourage.
C'est alors qu'il avait reçu, par un envoyeur mystérieux, l'exemplaire qu'il présentait à Philippe de Champaigne.
Celui-ci le prit, y jeta un coup d'œil, et le lui rendit avec un signe de dédain.
—Que vous semble de ceci? demanda le cardinal en l'interrogeant plus encore du regard que de la voix.
—Une œuvre misérable, indigne de l'attention d'un homme comme vous.
—Ah! fit ironiquement Richelieu, vous trouvez? Et l'auteur de cette œuvre, quel est votre avis sur son compte?
—Quelque mécontent ou quelque pauvre artiste qu'on aura gagé.
—Vous êtes indulgent pour vos confrères.
—Pardon, monseigneur, je suis artiste. Ne prostituant point mon crayon à de semblables objets, je ne reconnais pas leurs auteurs pour mes confrères.
La noble droiture de ces paroles ne désarma pas le cardinal.
—A merveille! Alors vous m'aiderez dans le choix de la peine qu'ils méritent?
—Il n'en est qu'une: le mépris.
—Peste! vous croyez donc les misérables qui commettent de tels attentats contre la majesté du pouvoir susceptibles de sentir le poids d'un châtiment purement moral? Qui m'attaque attaque la royauté, monsieur; et la royauté est chose sacrée, car elle est ici-bas la représentation du pouvoir divin.
Nous avons des lois et des supplices contre les sacrilèges. J'entends que l'auteur de cette planche infâme, qui me vilipende comme représentant du roi et comme représentant de l'Église, subisse la peine réservée aux sacrilèges.
Que vous me faites de bien, soupira-t-elle.
Cet arrêt ne vous paraît-il pas équitable?
—Veuillez me permettre de m'abstenir, monseigneur. Je suis peintre et non membre du Saint-Office. Et puis, l'auteur, ce me semble, ne s'est pas fait connaître; ce dessin ne porte pas de signature.
—Enfin! je vous attendais là! s'écria Richelieu. Oui, n'est-ce pas, l'infâme s'est retranché sous l'abri commode de l'anonyme. A une œuvre diffamatoire et calomnieuse, à un pamphlet, point de signature! Le venin est lancé et le reptile jouit dans son repaire inconnu du mal qu'il cause. Mais tous les autres ne sont pas inaccessibles. La vérité est plus malaisée à cacher que les méchants ne le supposent...
Je connais le coupable!
En prononçant ce mot comme une sentence, le cardinal se leva, et parut dominer l'artiste de sa haute taille et de son air imposant.
Celui-ci, cependant, ne répondit rien; seulement, une marque de commisération pour le malheureux caricaturiste se montra sur sa physionomie.
Richelieu y lut un autre sens, et ajouta vivement.
—Vous le connaissez donc aussi?
—Moi, monseigneur?... Je vous jure...
—Pas de vains serments. Lisez!
Cette fois, ce fut le second papier qu'il lui tendit.
Une vive rougeur alluma le front élevé de Philippe en parcourant ces lignes; puis il les rejeta avec dégoût sur la table voisine.
—Que répondez-vous, monsieur? demanda le cardinal.
—Rien, monseigneur.
—Rien? quand cette lettre vous dénonce comme l'auteur de cette planche infâme!
—Que puis-je objecter à cela, monseigneur? Cette lettre est plus infâme encore que le dessin, et comme lui elle est anonyme.
—Alors, vous saurez me prouver votre innocence.
—Mon innocence parle d'elle-même, monseigneur, et l'on ne prouve point ce que l'on n'a point fait.
—J'admire votre orgueil, lorsque tout vous accuse.
—Moi?
—Vous-même! le refus d'entrer dans ma maison; la ressemblance de cette image, car c'est en faisant mon portrait que vous traciez ma caricature... et, plus encore, vos affinités avec mes ennemis, votre présence aux conciliabules de la reine-mère! Ah! je suis bien informé, n'est-ce pas, et vous ne comptez plus m'imposer votre superbe assurance!...
—Nous parlions d'ingratitude tout à l'heure; certes, c'est une qualité que vous professez à ravir, et je n'ai pas à m'étonner que vous l'appliquiez à mon égard, après avoir vu comment vous agissiez vis-à-vis de votre maître de peinture!
—Mon maître Duchesne?
—Au moment où vous le rendiez la fable de la cour ne cherchiez-vous pas à séduire sa fille?
—Henriette?... Ah! silence, au nom du ciel! Monseigneur, c'est l'ange le plus pur...
—Vous l'avez affolée cependant; le père Joseph me l'a dit...
Et se tournant vers le franciscain, peu satisfait d'intervenir dans ce débat:
—Voyons, parle, ordonna-t-il; en imposé-je?
Le capucin pouvait bien dire tout ce qui lui plairait, Philippe n'entendait plus.
Il restait atteint de stupeur, à cette idée que tout le monde paraissait connaître une passion dont lui seul n'avait pas eu conscience jusqu'à ce jour, et qu'il ne s'avouait pas encore franchement.
Que faire?... Son âme flottait dans un émoi sans égal. Son admiration pour Louise, les doux propos échangés avec elle, était-ce de l'amour? Il avait dû le croire... Mais son amitié pour Henriette, son bonheur à se rapprocher d'elle, qu'était-ce donc?
Choisir entre elles deux, c'était en renier une! Louise si tendre... Henriette si dévouée!...
Son combat intérieur se reflétait sur son visage, et ses deux observateurs ne voulaient y voir que la confusion d'un coupable écrasé par l'évidence.
—Que penseriez-vous, monsieur, reprit Richelieu, si l'on vous envoyait rejoindre à la Bastille l'un de vos protecteurs, M. de Châteauneuf?
—Monseigneur, répondit-il en retrouvant sa fermeté, il est impossible qu'un homme tel que vous sacrifie à ce point à un ressentiment personnel, qu'il immole un innocent sur un indice honteux comme celui-ci.
Comme il se trouvait près de la table, il prit dédaigneusement la dénonciation du bout des doigts, puis désignant le franciscain:
—Je penserais, si cela arrivait, qu'une influence injuste vous a indisposé contre moi.
—N'accusez pas le père Joseph, monsieur! Dès le premier moment, convaincu comme moi de votre crime, il a pris parti pour vous, et si je l'eusse écouté, au lieu de vous réserver à cet entretien et à un châtiment sévère, je me fusse contenté de vous expédier au loin, sans vous revoir.
Philippe reconnut à ce trait la pensée opiniâtre qui tendait à l'éloigner de la France, et surtout de Paris.
Comme il tenait toujours l'écrit anonyme, on le vit tout à coup pâlir, s'agiter, balbutier des syllabes incohérentes.
—Qu'est-ce encore? demanda Richelieu; que voyez-vous dans ce papier?
—La preuve de mon innocence, que je regardais comme impossible, monseigneur!
—Quelle est cette preuve? fit ironiquement le cardinal.
Le père Joseph se rembrunit et perdit un peu de son impassibilité factice.
—Cet écrit ne porte pas de nom, monseigneur; mais pour un œil exercé, chaque mot présente comme une signature celui de son auteur...
Il n'acheva pas, un sentiment inexplicable le retint, et rejetant avec un mélange de dédain et d'amertume le billet parmi les autres papiers où il l'avait pris, il se contenta de murmurer:
Le père Joseph s'avança vivement, et s'interposant entre les deux interlocuteurs:
—Je vais l'emmener, dit-il, en montrant Philippe.
Cet empressement peu habituel lui valut, de la part de Richelieu, un de ces longs coups d'œil sous lesquels la dissimulation fondait presque inévitablement comme la neige au feu.
—Vous êtes trop pressé, dit-il en se levant; ne voyez-vous pas que, malgré la longueur de cet interrogatoire, nous arrivons à peine au point capital?
Et se tournant vers l'artiste:
—Il me faut ce nom! ordonna-t-il.
—Sur ma foi de chrétien, j'éprouve, rien qu'à y penser, un invincible dégoût...
—Ce nom, vous dis-je! Ne comprenez-vous pas que vous ne pouvez le taire à présent?...
—Soit donc, monseigneur! Exercé comme je le suis à l'étude des lignes et des aspects, je vous le déclare, celui qui a tracé cette dénonciation est maître Duchesne.
—Voilà une parole grave, monsieur, fit froidement Richelieu.
—Une accusation insensée, ou plutôt une hallucination d'accusé... interrompit encore le franciscain.
—Ainsi, reprit le premier, vous attribuez cette lettre au peintre de Madame Mère.
—Dieu m'est témoin, monseigneur, que cette déclaration me navre l'âme; il m'en coûte plus que je ne saurais l'exprimer de m'en prendre à un tel homme d'une action si noire... mais la vérité avant tout... Maître Duchesne nourrit contre moi, vous ne l'ignorez pas, une rancune profonde...
—Toute cette affaire se complique, monsieur, interrompit le cardinal. Heureusement la justice et la loi ont des moyens d'arriver à la lumière et à la vérité.
—Je ne demande pas autre chose.
Le cardinal revint à son confident:
—Mon père, dit-il, vous allez consigner monsieur dans une des petites pièces des salles basses.
Philippe suivit sans objection le capucin, qui le conduisit dans cette partie à moitié souterraine du Louvre que nous connaissons, et l'enferma dans une cellule voisine de celle où déjà il tenait confiné Labadie.
—Commencez-vous à comprendre, lui dit-il en le quittant, que vous eussiez mieux fait de suivre mes avis, et que ce Louvre est plein de périls pour un jeune homme étranger au monde et sans expérience.
Philippe se contenta de lui répondre:
—Il se peut que vos intentions et vos conseils fussent sages, mais je garde la paix de ma conscience, et je ne vois de pénible, dans ce qui m'arrive, que le chagrin qu'en pourront éprouver mes amis.
Après sa sortie, le cardinal demeura assez longtemps en proie à un combat intérieur, provoqué par la sympathie spontanée que lui avait inspirée le jeune peintre et par la crainte qu'il éprouvait, peut-être pour la première fois, de persécuter en lui un innocent.
Mais revenant, par une conséquence obligée, à l'incident qui dominait pour l'heure toutes les considérations, il fit entendre le cri sec et perçant de son sifflet, auquel Desnoyers accourut.
—Qui est là-dedans? lui demanda-t-il en désignant l'antichambre.
—Messieurs de Bois-Robert, Beautru et M. le lieutenant-civil.
—Laffémas? Qu'il entre!
Desnoyers introduisit ce personnage, dont le nom et le caractère ne sauraient être ignorés de nos lecteurs.
Instrument servile des exigences sanglantes de Richelieu, il n'y eut pas d'exemple qu'il lui marchandât jamais la tête d'un prévenu.
L'échafaud et la torture étaient son élément.
—Que m'annoncez-vous, monsieur de Laffémas? lui demanda son patron dès qu'il se montra.
—Que voilà, monseigneur, une superbe journée pour pendre!
Il montrait le soleil qui resplendissait à travers la fenêtre.
Ce lazzi, qui lui était familier,—Bois-Robert le constate dans ses écrits,—annonçait chez lui un excès de belle humeur[14].
—Il y a toujours des mécontents, monsieur le lieutenant-civil; la cour est un foyer de conspirations; les femmes s'en mêlent, et par hasard elles sont discrètes... Le temps est beau, mais vous n'avez personne à pendre, quoi que vous en disiez.
—Peut-être bien, Éminence.
—Par la mordieu! parlez alors.
—Vous avez embastillé M. de Châteauneuf, consigné M. de Jars; vous tenez en surveillance la duchesse et l'entourage de Madame Mère; M. de Bassompierre est en disgrâce, et cependant l'audace des ennemis de l'État est encore telle qu'ils lancent contre vous des pamphlets et des caricatures. C'est tout simple: Votre Éminence faiblit depuis quelque temps; la chambre ardente chôme. C'est à peine si le Parlement a, pour s'entretenir la main, quelques affaires de pillerie et de fausse monnaie.
«Ah! si Votre Éminence voulait, nous aurions bientôt le mot de tous ces conspirateurs!»
—Il y a du bon dans ce que vous dites là. Nous y reviendrons. Parlons d'abord de cette odieuse estampe...
—Au fait, je venais précisément annoncer à Votre Éminence que j'ai amené avec moi, et laissé en bas, sous bonne escorte de soldats du guet, un certain marchand d'images qui a, le premier, fait circuler celle-ci.
—Vive-Dieu! mon cher lieutenant, ce faquin va nous désigner l'insolent dessinateur et ceux qui l'ont mis en œuvre!
—Eh! eh! monseigneur, la chose va moins vite que Votre Éminence. Cependant je compte bien délier la langue de ce maraud!
—A la bonne heure! Usez de tous les moyens: l'argent, les promesses...
—Votre Éminence est trop bonne, ricana le chacal avec un air hypocrite; c'est là ce qui fait le mal. Promettre?... à quoi bon? Menacer, plutôt.
—Agissez à votre guise, pour peu que vous agissiez promptement.
—Du moment que Votre Éminence s'exprime ainsi, je réponds du succès. J'avouerai même que, plein de confiance en sa sagesse, j'avais déjà pris quelques petites dispositions, d'accord avec le père Joseph.
—Ah! très bien!
—Un de mes hommes a dû mettre en état la salle de la galerie souterraine du Louvre où sont déposés certains ustensiles...
—La salle de la torture?
—Votre Éminence l'a dit, nous allons procéder tout à l'heure à une question anodine, qui déliera la langue de ce pleutre... Ah! si Votre Éminence n'était pas si faible, si clémente, je sais bien quelqu'un dont nous tirerions de beaux renseignements, rien qu'avec un ou deux coins...
—Et celui-là, vous l'appelez?...
—Oh! inutile de le nommer, car Votre Éminence refuserait.
—Qu'en savez-vous? Je veux en finir avec mes ennemis de toute espèce et de tout sexe. Si donc vous connaissez un homme capable de me livrer leurs plans, indiquez-le-moi, et je vous l'abandonne.
—Pas celui-ci, vous dis-je, monseigneur, répéta le pourvoyeur du bourreau, en attisant l'impatience du maître.
—Celui-là comme les autres!
—En vérité, insinua Laffémas, vous me confieriez, pour causer avec lui un quart d'heure, dans cette précieuse salle dont nous parlons, ce beau chevalier de Jars...
—Hein! fit le cardinal, emporté par la surprise... de Jars?
—Je le disais bien, Votre Éminence refuse.
—Je l'ai déjà exilé...
—Un enfantillage; au lieu de conspirer à Paris, il conspirera à Lagny.
—Je ne dis pas. Mais écoutez donc: le chevalier n'est pas un libraire, un marchand d'estampes, un premier venu. S'il n'était même que commandant de Lagny, mon Dieu, l'on pourrait voir. Par malencontre, il est, en outre, de l'ordre de Malte, abbé de Saint-Satur. Lui faire subir la question, sans un motif bien déterminé, c'est nous exposer à des ennuis avec son ordre et les hauts bénéficiaires ses collègues...
—L'intérêt du roi, monseigneur, l'intérêt du roi! Le chevalier, j'en suis sûr, a la clef de tout ce qui se prépare contre votre personne et votre puissance... Au besoin, pour prévenir les criailleries, le Parlement ne nous refuserait pas un ordre d'interrogatoire... Ce chevalier est d'une impertinence... Je suis sûr que notre excellent père Joseph verrait avec satisfaction qu'on rabattît sa morgue et son persiflage...
—Richelieu réfléchissait: il détestait cordialement de Jars, comme tout ce qui était droit et franc, et aussi en raison de ses rapports avec la duchesse et Châteauneuf.
Il ne réfléchit donc pas longtemps.
—Au fait, répondit-il, l'intérêt du roi est là, et, grâce au Parlement, nous agirons en pleine légalité... Eh bien, réussissez avec votre croquant d'imagier... et nous verrons.
—Je réussirai!... affirma la hyène, se pourléchant déjà les lèvres à l'idée d'attacher à son chevalet l'un des plus vaillants gentilshommes de France.
XIV
DEUX CŒURS POUR UN AMOUR.
Laffémas, on vient de le voir, était bien servi par ses espions et par son instinct de bête fauve. Il avait du premier bond flairé la meilleure proie.
De Jars, ennemi-né du cardinal, était entré corps et âme dans le complot suscité par la duchesse pour en finir avec ce despote qui, non content de dominer les choses, voulait soumettre aussi les cœurs. Renverser le tyran et délivrer Châteauneuf, c'était une belle entreprise, car de Jars était un ami aussi ardent que Chevreuse était une maîtresse dévouée.
Se servir de Louise de Lafayette pour atteindre le but, c'était une de ces conceptions heureuses que la duchesse seule pouvait former.
Il y avait des difficultés, mais le mérite était de les vaincre.
L'attraction du roi vers la charmante fille d'honneur devenait plus évidente, par cent petits incidents insaisissables pour un œil ordinaire, mais très significatifs pour une attention intéressée.
L'objet de cette recherche ne paraissait pas s'en apercevoir, et cependant son indifférence ne décourageait pas le monarque. Il est vrai que la timidité de celui-ci ne lui avait jamais permis d'aborder clairement la matière, mais c'était encore un motif assuré du triomphe de la favorite en perspective, le jour où, d'elle-même, elle viendrait en aide à cette insurmontable timidité.
Rendre Lafayette toute-puissante sur le cœur et sur les conseils du roi, qui se montrait fort désireux de subir ce joug; continuer à dominer, par l'amitié et l'adresse, l'esprit de Lafayette, c'est-à-dire imprimer par son entremise à la volonté du faible monarque sa propre volonté, tel était en résumé le plan de la duchesse.
Que Louise arrivât à ce rang de favorite, avec elle arrivaient au pouvoir ses amis, et Richelieu était détrôné.
Mais, disons-nous aussi, Louise ne voyait pas, ou ne voulait pas voir, les aspirations du prince. L'ambition était étrangère à cette nature exquise et délicate. Chez elle, le cœur dominait tout... et le cœur était pris.
C'est ici surtout qu'il nous faut admirer le génie de madame de Chevreuse,—ce génie que les historiens n'ont vraiment pas trop vanté.
Le but de sa vie était devenu la délivrance de son amant, tous les expédients étaient légitimes pour y atteindre, même celui qui consistait à pousser mademoiselle de Lafayette dans les bras du roi.
La moralité du lecteur se récrie peut-être à cette idée; nous le prions, dans ce cas, de se rappeler que nous sommes ici dans la vérité historique et que ce n'est pas nous qui avons fait l'histoire. Nous avons entrepris de dévoiler quelques-uns des mystères immoraux du vieux Louvre, et certes ce n'est encore là que l'un des plus anodins.
Or, la duchesse, qui trouvait très simple et très désirable qu'une fille d'honneur de la reine devînt la maîtresse du roi, était cependant l'amie de Louise et de Philippe; de plus, elle avait la première deviné leur affection naissante.
Mais elle ne s'était jamais piquée, pour son compte, d'une fidélité éternelle. Châteauneuf avait succédé dans ses faveurs au duc de Lorraine, à Buckingham et au comte de Hollande. Elle pensait que toutes les femmes étaient façonnées à son image, qu'il fallait aimer son amant présent, comme si l'on ne devait jamais le quitter, et qu'il était bon de le quitter dès qu'on s'apercevait qu'on ne pourrait l'aimer toujours.
Elle se représentait, d'ailleurs, une union sérieuse entre Louise et le jeune peintre comme irréalisable, et se persuadait de très bonne foi que c'était rendre service à l'un et à l'autre d'élever entre eux des obstacles adroits, moins pénibles qu'une séparation brutale.
Elle les aimait de très franche amitié en leur dressant ces embûches, et s'il lui en revenait quelques scrupules, elle rassurait sa conscience par la conviction où elle se plaisait qu'elle asseyait la fortune de Louise et qu'elle faisait le bonheur de Philippe en le forçant à se déclarer pour Henriette.
Duchesne n'avait jamais soupçonné la sympathie de sa fille.
Se doutant bien de la répugnance qu'elle rencontrerait chez Lafayette si elle l'engageait elle-même à s'adoucir vis-à-vis du roi, elle avait donc eu cette idée profonde de l'y faire pousser par Philippe lui-même.
Le lecteur sait les hésitations et la défiance innée qu'avaient inspirées à notre héros les ouvertures de M. de Jars dans ce sens.
On serait tenté de croire, maintenant, que les événements qui se succèdent d'une façon si imprévue devaient amener la ruine de ces plans de la duchesse, l'exil de de Jars, l'emprisonnement de Philippe, la certitude où était le cardinal des manœuvres ourdies chez la reine-mère, et enfin l'incident de la caricature, qui allait se rendre implacable contre ses ennemis, tout venait à l'encontre de ceux-ci.
Eh bien, tous ces faits, ou du moins l'un d'eux, contribuèrent au résultat souhaité, tant les choses d'ici-bas s'enchevêtrent souvent en dépit de la prévision des plus habiles!
Duchesne, qui n'avait jamais soupçonné la sympathie de sa fille pour son élève, ne tarda pas à en être instruit par un message qui vint le trouver au milieu de ses travaux du Luxembourg.
Ce message n'était point signé, mais le porteur était autorisé à faire connaître le nom de celui qui l'envoyait: on apprendra sans étonnement que c'était le père Joseph.
Depuis quelque temps il s'entendait trop bien avec le peintre de la reine-mère pour ne pas lui rendre ce bon office.
Il le prévenait donc, comme sa conscience lui en imposait le devoir, que la jeune Henriette paraissait éprise d'une folle et coupable passion pour cet élève, qui s'était, par son orgueil et son ingratitude, rendu indigne de son maître.
Puis, un triomphant post-scriptum rassurait les craintes que cette découverte lui pourrait inspirer, en lui annonçant que le séjour du Louvre était devenu sans inconvénients pour la jeune fille, vu l'incarcération de l'amoureux.
Duchesne, atterré par le premier avis, respira à celui-ci; mais il n'en accourut pas moins au palais, où il eut avec sa fille une querelle violente, dans laquelle il finit par la menacer de l'enfermer dans un couvent si elle s'avisait de manifester la moindre attention pour ce misérable barbouilleur qui déshonorait son école.
Henriette soutint le choc plus bravement que sa timidité et son innocence ne permettaient de l'espérer. A chaque menace elle se réclama de l'amitié de la reine-mère, qui ne permettrait pas qu'on la persécutât.
C'était le meilleur argument vis-à-vis de Duchesne, qui devait tout à Marie de Médicis et n'osait encore rompre vis-à-vis d'elle.
Mais il résulta surtout ceci de particulier de cette explication, que ce fut par elle que Henriette apprit l'arrestation de Philippe.
On prévoit ce qu'il en advint. Sa première idée, après avoir pleuré et soupiré bien fort, fut de chercher les moyens de lui venir en aide, et tout naturellement elle se souvint de l'entretien avec le chevalier dans la galerie des combles.
Elle résolut de tenter pour son ami ce qu'elle avait songé à faire pour Châteauneuf, et elle courut trouver Louise.
A ce cri:
—Philippe est arrêté!
La fille d'honneur fut prise d'une pâleur et d'une émotion telles, que Henriette en demeura frappée. Elle-même n'avait pas été plus émue en apprenant cette nouvelle funeste.
Jusqu'alors chacune d'elles, renfermant en soi un secret qu'elle n'osait qu'à peine s'avouer à elle-même, n'avait laissé paraître aux yeux de l'autre aucun signe de cet amour, qui était venu à la sourdine, et s'était longtemps ignoré.
Mais le cœur,—le cœur des femmes surtout,—a pour saisir les témoignages de la passion une perspicacité plus subtile que le langage parlé. Elles comprennent avec leur âme tout ce qui touche à leur âme.
Ces deux jeunes filles innocentes n'eurent besoin que de cette minute pour reconnaître que le même sentiment les occupait alors.
Leur émoi, leur frisson, le tremblement de leur voix, l'instinct surtout, leur dirent qu'elles étaient rivales.
—Tu l'aimes!... s'écria Louise.
—Conviens-en, répondit soudain Henriette, tu l'aimes aussi?
Et deux gros soupirs succédèrent à cette explosion.
Mais, prestige adorable d'un premier, d'un sincère amour, ce ne fut ni la haine, ni la jalousie qui sortirent de cet aveu mutuel. Ce fut une alliance plus intime pour le bonheur du bienheureux objet de cette double passion.
Il leur semblait si digne d'être aimé qu'elles ne s'étonnaient pas de l'avoir aimé à la fois, et puis elles s'avouaient, et c'était là comme leur consolation, qu'elles étaient venues à lui de leur propre mouvement, sans qu'il osât rien faire pour les attirer.
A toutes deux il avait adressé de caressantes et douces paroles, mais c'étaient des mots fraternels, tout pleins de retenue et d'exquise délicatesse. Au fond du cœur, elles se flattaient peut-être chacune d'être la préférée, mais il leur était encore permis de se demander s'il les aimait ensemble, ou seulement s'il aimait une d'elles.
Alors aussi elles eurent comme l'intuition des nuages de son âme, des deux courants qui l'attiraient tour à tour, et dans un adorable serment elles se jurèrent de travailler à sa délivrance, sans arrière-pensée, et de le forcer à se prononcer pour celle qui aurait le plus fait pour lui.
C'était un pacte héroïque, et ce qui ne le fut pas moins, c'est qu'elles l'exécutèrent sans une ombre d'hésitation.
L'amour est si puissant, si désintéressé à cet âge, qu'il n'exige même pas de réciprocité: il se suffit à lui-même.
Ce soir-là, il y avait une petite réception dans l'appartement de la jeune reine.
La cour était taciturne, car Richelieu, qui avait cru devoir se montrer, promenait à travers les groupes un visage soucieux, un regard préoccupé.
Anne d'Autriche causait, entourée de quelques dames, au nombre desquelles se faisait remarquer sa favorite, la duchesse de Chevreuse, qui cherchait par une gaieté factice à narguer le cardinal et à lui donner le change sur ses anxiétés mortelles.
Quelques seigneurs jouaient silencieusement; divers personnages allaient et venaient, et le roi, qui aimait assez à s'affranchir de la raideur de l'étiquette en ces circonstances de famille, avait quitté une partie avec Bassompierre et Roquelaure pour faire un tour dans la galerie.
On savait qu'alors il n'aimait pas à être entouré, et l'on s'abstenait de le suivre.
Soit hasard, soit préméditation, il se rencontra, vers l'un des points les plus isolés, avec mademoiselle de Lafayette.
Elle était venue décidée à faire un effort sur elle-même et à rendre au monarque le sourire dont il ne manquait pas de la saluer chaque fois qu'il la voyait, mais auquel d'ordinaire elle se dérobait sous une vive rougeur.
Innocente et pure comme elle était, ses visées étaient loin d'aller aussi avant que celles de la duchesse. Si elle eût compris à quoi on prétendait la pousser, elle eût reculé du premier coup plutôt que de sauver Philippe par un sacrifice indigne de lui.
Mais la réputation immaculée de Louis XIII était de nature à rassurer la plus craintive. Il ne s'agissait d'user envers lui que d'une coquetterie innocente; de lui accorder, non pas des faveurs, mais des semblants de faveurs. Un mot, un regard étaient suffisants pour le charmer; avec un serrement de main, elle était sûre de l'affoler[15].
Ne racontait-on point tout bas que la reine ayant reçu un jour un billet, l'attacha à la tapisserie de sa chambre, afin de ne pas oublier d'y répondre. Mais le roi, auquel elle voulait en laisser ignorer le contenu, étant entré et ayant souhaité le lire, Anne d'Autriche fit signe à mademoiselle d'Hautefort, qui se trouvait là, de le prendre et de le cacher. Le roi voulut le lui ôter, et ils se débattirent assez longtemps en badinant, jusqu'à ce que, se voyant sur le point d'être vaincue, la demoiselle d'honneur mit vivement le papier dans son sein. Le jeu cessa aussitôt, le roi n'ayant osé poursuivre le billet jusque-là.
Les idées de la duchesse pouvaient donc aller fort loin; il était permis à Louise, vis-à-vis d'un adorateur de cet acabit, de réussir sans perdre sa dignité.
Ainsi, elle était venue bien décidée à se rendre le roi favorable, pour l'amener à la grâce qu'elle souhaitait, et cependant, quand elle le rencontra, le courage faillit lui manquer, elle se troubla et laissa choir sur le tapis un bouquet de roses printanières qu'elle tenait à la main.
Le monarque, empressé, se baissa pour le relever, et au moment de le lui rendre, balbutia, sans trop bégayer:
—Si je le gardais, j'aurais quelque chose de vous...
Elle sentit que c'était le moment décisif; son énergie se retrempa dans cette extrémité.
—Eh bien, sire, répondit-elle avec un sourire auquel son émotion ajoutait un charme infini, partageons.
Sur quoi, prenant les fleurs, elle les divisa en deux paquets, dont elle tendit le plus beau au roi.
Soudain, avec un à-propos dont ont l'eût cru incapable:
—Que ne puis-je, dit-il, tremblant plus qu'elle, partager ainsi ma couronne avec vous.
—Votre couronne, sire, répondit-elle soudain, gardez-la tout entière, il vous la faut, pour faire justice à vos sujets...
—Justice? répéta-t-il en l'interrogeant du regard. Vous avez quelque chose à me demander...? Tant mieux, c'est accordé...
—Silence... fit-elle; on nous observe.
Le roi lui adressa un signe d'intelligence, et s'avançant vers le groupe le plus proche:
—Messieurs, dit-il à haute voix, nous chasserons demain à Saint-Germain.
Puis, se rapprochant de mademoiselle de Lafayette:
—Vous en serez... et vous me direz tout.
Richelieu, qui d'ordinaire ne perdait pas le roi de vue, n'avait pu surprendre cet épisode de la soirée.
Au moment où le monarque et la fille d'honneur se rencontraient, un huissier pénétrait dans les salons jusqu'à l'Eminence et lui glissait un mot à l'oreille:
—M. le lieutenant civil est aux ordres de monseigneur.
C'était le mot d'ordre convenu entre lui et Laffémas.
Si bien que, tandis que Louis XIII et mademoiselle de Lafayette échangeaient les phrases et les procédés délicats que l'on sait, Richelieu descendait au fond des cachots du vieux Louvre.
Là, derrière une tenture, il assistait, invisible, au supplice de la question, appliqué au malheureux marchand qui avait vendu la fameuse estampe.
A chaque coin, à chaque coup de maillet, on eût vu ses traits frémir d'un contentement horrible, mais il prêta vaillamment l'oreille; le pauvre diable, cédant plus encore à l'effroi qu'à la douleur, poussa deux ou trois rugissements terribles, et tomba dans une prostration d'où il fut impossible de le tirer.
Il fallut remettre l'épreuve décisive au jour suivant.
XV
LA LETTRE DE SANG.
Une nuit épaisse comme celle qui recouvre les tombeaux enveloppait le Louvre de son suaire. Les remparts, les tourelles, les donjons, les bâtiments, tout se confondait en une masse opaque et noire avec ce ciel menaçant.
L'atmosphère était pesante comme lui. Des vapeurs sulfureuses la saturaient, et l'on eût cru respirer l'air d'un volcan qui prélude à une éruption.
C'est à peine si la grosse horloge du palais avait pu laisser tomber, sourds et sans vibrations, les douze coups de minuit.
Tout se tenait immobile, oppressé sous cette influence de la nature.
L'horloge avait sonné depuis un quart d'heure, lorsqu'il se manifesta un bruit presque imperceptible dans une des petites chambres occupées par les femmes de la reine-mère.
La plus jeune de toutes, une enfant dont le sommeil paisible et pur eût ravi les anges, s'agita, par des mouvements indéfinis d'abord, sur sa couchette. Sa tête blonde tourna deux ou trois fois sur son oreiller, à peine creusé sous un si doux fardeau.
Elle semblait, dans ses rêves, résister à un réveil chagrin ou à une voix importune, et s'obstiner dans le sommeil.
Mais cette voix était plus forte, car la dormeuse, assoupie et légère, se dressa sur son séant, dans une pose de houri.
La main sur son front, elle écoutait sans doute la voix immatérielle qui se révélait à son esprit.
Il fallait qu'elle fût étrangement puissante, car l'enfant se laissa bientôt glisser de sa couche, et passant ses petits pieds roses dans les pantoufles déposées tout auprès, elle se dressa impassible et morne, les traits graves, la prunelle à moitié close, mais fixe et sans regard, et marcha vers la porte.
Tout était noir autour d'elle, mais elle se dirigeait dans ces ténèbres opaques avec cette sûreté et cette confiance irréfléchie de la machine qui obéit à son moteur, et qui passe là où l'être raisonneur se verrait arrêté.
Elle traversa le vestibule du rez-de-chaussée, comme elle avait traversé le reste. Sa main vint se poser sans hésitation sur le pêne qui donnait accès dans la cour du Louvre, au moyen d'un perron de quelques marches orné de doubles colonnes, supportant, comme une marquise, le balcon du premier étage.
A peine avait-elle touché le bouton de cette dernière porte qu'une batterie électrique sembla éclater sur le palais. De longs éclairs rougeâtres sillonnèrent l'espace, et la foudre, éclatant au milieu de tonnerres formidables, ébranla le royal séjour jusque dans ses fondements. Des flammes bleuâtres éclairèrent la la pointe des verges de fer où pendaient les girouettes et coururent comme autant de feux follets le long des crêtes et des épis fleurdelisés qui couronnaient les toits.
L'orage, longtemps concentré dans les nuages de plomb, rompait enfin ses outres; les secousses, les déchirements se succédaient sans relâche, comme si le ciel avait déclaré à ce palais des grands de la terre une guerre implacable. Les vitres frémissaient, dans leurs réseaux de métal, les arbres des parterres se tordaient sous les coups de l'ouragan et balayaient le sol de leur faîte, quand ils ne joignaient pas les craquements de leurs troncs brisés aux craquements de la foudre.
Bientôt les cataractes du ciel s'ouvrirent pour un nouveau déluge. La pluie et la grêle, avec leurs bruits sinistres, se joignirent au mugissement du vent, aux détonations de l'orage; le feu et l'eau se disputaient l'empire.
Mais l'influence qui attirait la jeune fille hors de son appartement la rendait aussi insensible aux choses extérieures. Ni l'horreur de la tempête, ni la bourrasque qui la fouettait au visage, ni la pluie qui avait en une seconde imbibé ses légers vêtements de mousseline, ne pouvaient l'arrêter quand la volonté du prophète était sur elle.
Elle descendit le perron, et battue par l'orage qui emportait des lambeaux de son écharpe, qui déroulait les longues tresses de sa chevelure, à travers le sable détrempé des allées qui souillait ses pieds de nymphe, elle atteignit le but où nous l'avons déjà vue se rendre une fois,—le soupirail de la cellule du père Joseph.
Ici ses jambes s'arrêtèrent d'elles-mêmes, sans que sa volonté y fût pour rien, ses genoux s'infléchirent, elle se baissa lentement.
L'orage grondait, la pluie versait toujours autour d'elle ses torrents.
C'est pour le coup que les passants l'eussent prise pour une morte! Rien en sa personne n'indiquait plus la vie; sa chevelure, partie enroulée autour de son col, partie collée en mèches glacées le longs de ses épaules, ses yeux presque fermés, ses joues pâles comme l'ivoire et ses lèvres plus pâles encore, ses membres raidis, froids comme la pierre, tout en elle paraissait d'un cadavre ou d'un spectre. Il eût fallu découvrir un faible battement du cœur.
—Maître, dit-elle de cette voix étrange et saisissante qui n'appartient qu'au magnétisme et à l'extase, vous m'avez appelée, me voici.
—Je vous attendais, répondit le prisonnier. Avez-vous souffert pour venir?
—Je n'ai pensé qu'à venir.
—Et vous en serez récompensée, car il s'agit de votre bonheur et de la sûreté de tous ceux qui vous sont chers.
—Tous à cette heure sont malheureux et persécutés.
—Ne pouvez-vous me dire ce qu'il faut faire pour mettre fin à leurs maux?
—Je le pourrai, si vous me donnez la force et la lumière.
L'évocateur étendit avec énergie les mains vers elle, et la fascinant des rayons ardents de ses yeux:
—Voyez!... ordonna-t-il.
—Toujours le cardinal et l'homme gris... répondit-elle. Implacables, le sang ni les supplices ne leur coûtent rien. Tout pour la domination; le cardinal immole ce qui lui fait obstacle pour régner sur le roi, et le moine ce qui menace son influence sur le cardinal.
—Voyez! voyez!... réitéra l'évocateur en lui imposant, avec une énergie nouvelle, la lucidité qui ne connaît ni les obstacles matériels, ni les distances. Où est le cardinal en ce moment?...
—Tandis que tout repose dans le Louvre, il veille... Oui, c'est bien lui; le voilà affaissé sur son siège, enfermé au plus profond de son appartement... Ses traits sont livides, ses lèvres amincies frémissent de rage... La tempête du ciel n'est rien auprès de celle qui bouleverse son cerveau...
—Que fait-il?... Est-il seul?...
—Il promène sa main crispée sur des feuilles à moitié écrites, où restent des lacunes blanches; la place pour mettre des noms... Un homme est là, toujours le même, l'inévitable moine... Cet homme lui fournit de nouveaux feuillets à mesure qu'il a signé les précédents... et dès qu'ils sont signés, il les enlève et les amasse... Il en a déjà une pile énorme... et le cardinal signe toujours.
—Et ces papiers, que contiennent-ils? Lisez, je le veux!... Elle se tordit sous la puissance de son regard électrique, un son douloureux sortit des profondeurs de sa poitrine.
—Il n'est pas besoin de lire ces lignes pour comprendre que chacune est un arrêt de proscription, de torture ou de mort... Ah! s'écria-t-elle d'une voix plus perçante, quel sourire infernal, quel regard cruel!... Voici un de ces blancs-seings que le moine met à part, dans un endroit que seul il connaît... A qui le réserve-t-il, mon Dieu?... Je sens une fibre se briser dans mon cœur... Philippe!... C'est l'arrêt de Philippe!
Et elle s'abîma un moment dans l'amertume de sa douleur, car cette vision avait pour elle tout le relief de la vérité.
Le prophète lui laissa ces quelques secondes de répit. Mais revenant alors à la charge, après avoir calmé ses angoisses par des passes bienfaisantes, il continua ses questions et obtint de nouvelles réponses, nettes autant que précises, sur les actes les plus secrets du ministre et de son confident. Après quoi, reprenant l'objet interrompu:
—Du courage, ma fille, dit-il avec cette autorité de parole qui faisait oublier son âge, parlez-moi encore de Philippe.
—De Philippe? Retenu injustement, il souffre... Je le vois; sa prison n'est séparée de la vôtre que par un mur... il veille tristement en pensant à moi...
Une chasse à Saint-Germain.
—Cherchez bien; n'existe-t-il aucune ressource pour le sauver?...
—Si fait, répondit-elle vivement. Il possède un talisman qui peut lui donner dans l'estime et dans l'affection du cardinal une place telle que celui-ci n'ait plus rien à lui refuser, ni votre liberté ni celle de nos amis.
—Parlez, parlez toujours; quel est ce talisman?
—Un médaillon, un portrait de femme caché sur sa poitrine...
—Vous êtes sûre de cela?
—Oui. Que Philippe mette ce portrait sous les yeux de monseigneur de Richelieu, et celui-ci est vaincu, et le moine ne peut plus nous nuire!
Le prisonnier resta assez longtemps pensif, puis enfin:
—Ne peux-tu, demanda-t-il à Henriette, te souvenir une fois seulement, étant réveillée, de ce que tu as vu et dit pendant ton extase?
Elle secoua lentement la tête, et laissa péniblement tomber un mot:
—Non.
—Ne peux-tu te rappeler au moins ce que je vais te dire?
Mais elle répondit encore d'une voix expirante:
—Non.
—Alors, fit à son tour dans une tristesse mortelle frère Jean, Dieu nous abandonne; nous n'avons plus qu'à courber le front et à attendre, le malheur est sur nous.
Il y eut une nouvelle pause plus prolongée que les précédentes. La jeune fille, changée en statue du désespoir, demeurait anéantie, les genoux meurtris sur la pierre, la tête appuyée contre la muraille visqueuse, trempée par la pluie. Elle eût pu mourir à cette place si l'influence qui l'y avait amenée ne lui fût venue en aide.
Frère Jean étendit encore à plusieurs reprises les mains vers elle, et chaque fois elle semblait ressentir une sensation de calme et de bien-être.
—Henriette, lui dit-il, du courage! Nous blasphémions en désespérant du Ciel... il m'a envoyé une pensée de salut... Une minute encore, et je te congédie avec l'arme qui doit nous protéger tous. Patience, attends-moi!
—Faites et ordonnez, maître, je ne suis là que pour obéir.
Frère Jean venait, en effet, d'être frappé d'une inspiration précieuse. Descendant de l'échafaudage sur lequel il lui fallait se hisser pour parvenir au soupirail et communiquer par la voix avec la jeune visionnaire, il s'approcha des rayons où le père Joseph plaçait ses livres mystiques.
Il détacha le feuillet blanc servant de garde à un large in-folio, et l'étendit sur la petite table, à portée de la lampe qui jetait dans ce lieu funèbre sa misérable clarté. Mais, pour écrire, il lui fallait encore une plume et de l'encre, et le capucin avait eu soin d'enlever tous ces objets quand il avait changé sa cellule en prison.
En homme que les obstacles ne rebutent pas, il fouilla du regard tous les recoins, et n'ayant rencontré rien de mieux, il arracha l'un des clous qui fixaient l'image du Christ à la croix du prie-Dieu.
Un sourire amer se dessina sur ses lèvres à l'idée de ce rapprochement: il n'avait enlevé le clou de l'image bénite que pour le plonger dans ses propres veines. Une ligature fit gonfler celles de son poignet, et il l'ouvrit résolument pour y puiser.
De sa main droite, ferme et libre, il traça alors ces trois lignes en caractères de sang:
«Que Philippe présente au cardinal le médaillon qu'il porte sous son pourpoint, ses ennemis sont battus et son bonheur commence.»
Puis il ajouta en forme de post-scriptum:
«Quand vous serez libre, n'oubliez pas ceux qui restent captifs.»
Chaque mot était le prix d'une goutte de sang, car la pointe de fer oxydée, était un mauvais conducteur, et le sang se figeait et se coagulait presque instantanément sur la rouille qui la rongeait.
Mais il avait écrit tout ce qu'il importait d'écrire pour l'heure. Reprenant donc l'escabelle et la table, il rebâtit son échafaudage et se hissa jusqu'à l'étroit orifice.
—Henriette, dit-il, m'entendez-vous encore?
Elle s'agita, et se penchant vers lui:
—Que voulez-vous, maître?
—Approchez-vous jusqu'au bord des barreaux de fer, et étendez le bras aussi avant que possible.
Elle se coucha sur la terre et passa le bras, comme on le lui ordonnait, à travers les grilles.
—Recevez ceci, continua frère Jean en lui confiant le papier plié, et mettez-le dans votre corsage.
Elle continua d'obéir, avec cette soumission automatique qui signale les actes des somnambules magnétisés.
—A présent, vous pouvez aller, lui dit-il; si ce moyen échoue, c'est que la destinée est véritablement contre nous, et que je me suis trop hâté de louer Dieu!...
Et il étendit pour la dernière fois les mains vers elle, afin de lui donner de la force.
Puis il redescendit de son observatoire, remit chaque chose en place dans la cellule, assujettit le clou consacré dans la plaie du Christ. Après quoi, pour expier sans doute sa profanation, il s'agenouilla sur le prie-Dieu, où, suivant son habitude, il tomba dans une de ces longues méditations extatiques qui remplaçaient pour lui le sommeil, et dans lesquelles il percevait des révélations si incompréhensibles au monde qu'elles lui avaient valu son nom de visionnaire.
Certes, il avait eu une heureuse et intelligente pensée en traçant le billet qui devait suppléer au mutisme d'Henriette. Celle-ci, éveillée, ne se rappellerait plus rien des événements qui avaient traversé son imagination durant l'extase. Sous ce rapport, son esprit était une glace qui ne conserve plus rien du reflet qu'elle a saisi au passage.
Mais grâce à cet expédient, elle allait trouver à son lever, dans son corsage, le papier précieux, et ces indications suffiraient pour dénouer la trame ténébreuse ourdie par le franciscain contre le jeune homme dans un but connu de lui seul.
Faire tenir cet écrit au prisonnier n'était plus qu'un embarras secondaire pour la favorite de la reine-mère, la protégée de l'adroite duchesse de Chevreuse. D'ailleurs, en mettant les choses au pis, frère Jean, plus initié qu'elle-même à ses propres sentiments, possédait la conviction que dans un moment de désespoir elle s'adresserait au cardinal en personne plutôt que de laisser se prolonger davantage les ennuis et les périls de son amant.
Tout était donc calculé pour la réussite sans qu'il y eût lieu de prévoir une chance contraire.
La jeune fille, ranimée par l'énergie communicative du visionnaire, se redressa plus ferme, plus tranquille qu'en aucun instant.
L'orage s'était dissipé, la pluie avait cessé, mais de gros nuages blancs couraient rapidement au ciel, disputant à la terre la clarté que la lune cherchait à y faire descendre. Le vent ne s'était pas tu entièrement, il sifflait en gémissant dans les tourelles et les colonnades, et faisait onduler les plis de la tunique du fantôme qui traversait la cour.
Henriette avait passé insensible à travers la foudre et la grêle, elle n'entendait pas le vent, et chaque pas de sa marche régulière la rapprochait du perron de la reine-mère.
La tête un peu infléchie, les bras pendants, à moitié cachés sous la batiste de son écharpe, les cheveux déroulés sur ses épaules nues, tels qu'il avait plu à la bourrasque de les disposer, elle était belle et effrayante comme une willis vaincue qui rentre au chant du coq dans sa grotte-enchantée.
Elle franchit les degrés du perron, et commença à traverser celui-ci pour atteindre la porte demeurée entrebâillée.
La lune perçant alors une éclaircie illumina avec splendeur ce coin du Louvre. Elle semblait faire une auréole à la blanche apparition; dont la silhouette nageait dans cette clarté vaporeuse.
Son écharpe couvrait à peine le haut de ses épaules, et son corsage sans agrafe laissait à nu la naissance de trésors virginaux dont un chérubin eût été envieux.
Et voilà qu'au moment où elle franchissait la dernière marche, quelque chose, une ombre informe, se remua derrière les colonnes qui ornaient le perron.
Un homme,—un autre spectre, enveloppé, celui-ci, de longs vêtements de couleur sombre,—se détacha d'un pilastre; et s'avançant vers la promeneuse, qui ne le voyait point, il étendit vers ce sein adorable son long bras noir.
L'hyène, en quête d'une victime; n'a pas la prunelle plus ardente que la lueur qui s'échappa de ses yeux.
Mais ce n'étaient ni ces charmes naissants, ni ce sein d'albâtre qui attiraient son œil et sa main.
Un papier apparaissait, au milieu de ces appas que nul homme n'avait contemplés encore, et ce papier seul fascinait ce personnage. C'était lui qu'il convoitait, ce fut lui qu'il saisit et qu'il enleva sans effort, à peine retenu qu'il était sous la gaze infidèle.
Dès qu'il le tint, ses doigts s'y cramponnèrent, et l'élevant en l'air, de façon à braver le ciel, il poussa dans sa folle joie un cri de hibou en belle humeur, qui eût donné l'alarme aux vigies des porteaux si elles ne l'eussent pris pour le grincement d'une girouette.
Ce cri lâché, il se rapetissa sur lui-même, se faufila à la manière des reptiles, et disparut sans laisser de trace, dans quelque fente de muraille peut-être.
Quant à la jeune fille, inerte, insensible, elle n'avait rien vu, rien senti; sa marche n'avait pas été ralentie une seconde, et elle regagnait avec une tranquillité parfaite sa couche et son sommeil.
XVI
LA FAVORITE.
Louis XIII n'éprouvait pas pour Saint-Germain la répugnance superstitieuse que devait ressentir son successeur. De ce palais, où pourtant il devait mourir, il contemplait, sans en témoigner aucun effet, les flèches de Saint-Denis, cette nécropole des rois trépassés.
Lorsqu'il n'était ni à Fontainebleau, ni au Louvre, il aimait à partager son temps entre cette résidence et la maison de chasse de Versailles, avec cette distinction qu'il paraissait affectionner Saint-Germain dans ses rares périodes de gaieté et de plaisir; et qu'il se retirait volontiers à Versailles, comme dans une thébaïde, au milieu de ses plus noires humeurs ou de ses ennuis politiques. On voit que c'était précisément tout l'opposé de ce que devait faire Louis XIV.
Dans la situation de ces deux étapes royales, Louis XIII avait incontestablement raison: Versailles existait, à peine, mais Saint-Germain était déjà, ce qu'il est resté, un séjour splendide.
Le château actuel date de François Ier, qui le fit élever sur les fondations de l'ancien, dont l'origine remontait au roi Robert. La France n'a pas compté un monarque qui se soit plu davantage à embellir ce palais, tout peuplé de souvenirs historiques, où les chroniques galantes se mêlent aux drames les plus sombres.
Ce n'est pas notre tâche d'évoquer ces mémoires, ni même de nous étendre sur la description de ces lieux célèbres à tant de titres. Qui ne connaît pas d'ailleurs cette construction de plan, si bizarre et d'aspect si pittoresque, à la fois élégante comme une villa et imposante comme un donjon? Quatre de ces cinq faces, bâties alternativement, par assises et par compartiments, en pierre avec brique, forment une sorte de mosaïque qui attire l'œil; la cinquième, la principale, est en pierre et d'un aspect tout autre.
Mais les grilles, les fossés, les tourelles qui les protègent en effacent bien vite le côté riant, et rappellent que toutes les résidences royales étaient naguère en même temps des citadelles. A l'époque où se passe notre récit, presqu'au milieu du dix-septième siècle, le Louvre lui-même n'était-il pas encore flanqué d'innombrables tours, couronné de créneaux, percé de meurtrières, entouré de fossés?
Les mœurs et les usages avaient habitué chacun à ces accessoires, et la gaieté de la cour, quand il était permis à la cour d'être gaie, n'en subissait aucune atteinte.
Or, pour l'instant, la cour manifestait le plus vif entrain. En désignant Saint-Germain pour théâtre des chasses annoncées, le roi avait implicitement entendu inviter chacun à se montrer joyeux, et quoique l'enjouement ne fût guère à l'ordre du jour, on n'avait eu garde de manquer à cette consigne.
Tout le monde était là, c'est-à-dire tout le personnel éminent de cette cour si profondément divisée en deux camps. Les champions sentaient l'approche d'un engagement sérieux; c'était l'heure de se tenir prêt et de ne rien perdre des chances de chaque parti.
D'une part, donc, on remarquait les deux reines, car Anne d'Autriche n'avait pas moins à se plaindre de Richelieu que Marie de Médicis, et leurs griefs, étant pareils, les avaient rapprochées. Autour d'elles, leurs dames d'honneur, leurs confidentes; à la tête de toutes, la belle et intrigante duchesse de Chevreuse, mesdemoiselles de Vieux-Pont, de Saint-Georges, de Clémerault, la princesse de Conti. Puis, parmi les gentilshommes, Bassompierre, l'ami avéré de cette dernière dame, et déjà presque aussi antipathique au cardinal que Châteauneuf. C'est dire que le maréchal avait amené avec lui le plus grand nombre possible des ennemis du ministre.
D'un autre côté, on pouvait apercevoir l'inévitable, l'ubiquiste franciscain, le père Joseph, le cardinal de Lavalette, autre doublure de Richelieu; Bullion, son surintendant; ses favoris ou plutôt les créatures dont il était le Mécène: Boisrobert, Beautru, Raconis, dont le zèle devait être le marchepied pour l'évêché de Lavaur; sa nièce, madame de Combalet, et, à la suite de ces beaux esprits, un essaim d'ambitieux et d'intrigants.
Nous signalons, dans un paragraphe à part, un personnage dont le nom a déjà figuré dans notre récit; c'est-à-dire ce Boisenval que chaque parti croyait pouvoir revendiquer; un homme serviable à l'excès, souriant et saluant toujours.
Si le cardinal fût venu, on n'eût pas manqué de s'occuper de sa présence, mais il avait jugé à propos de rester au Louvre, et son absence était bien autrement commentée! Personne ne croyait aux prétextes qu'il avait allégués, on le connaissait trop pour ne pas voir une tactique dans cette abstention, mais laquelle? Nul n'eût su le dire.
Enfin, il y avait deux personnes qui dominaient l'attention: c'était le roi d'abord, et, presque à l'égal du roi, la fille d'honneur de la jeune reine, Louise de Lafayette.
Par une exception sans précédent, Anne d'Autriche, qui se montrait volontiers jalouse des préférences platoniques du roi pour quelques dames, voyait sans déplaisir la faveur qui tendait à descendre sur mademoiselle de Lafayette. Elle ne s'en montrait que plus gracieuse pour la belle enfant, et à chaque prévenance du monarque vis-à-vis de celle-ci elle en ajoutait une de sa part.
Les courtisans en étaient étonnés; les uns en éprouvaient quelque scandale, les autres en tiraient des conséquences ironiques; le lecteur, plus éclairé, n'y verra sans doute qu'un résultat des adroites manœuvres de la duchesse de Chevreuse, qui, maîtresse de l'esprit de la reine, savait lui prouver que la fortune de Lafayette devait entraîner la ruine de l'ennemi commun. La duchesse n'avait pas de peine non plus à démontrer, car c'était vrai, qu'en tout ceci la généreuse enfant se laissait pousser par ses amis et guider par son cœur, ne voyant dans la protection royale que le bonheur et le salut de ses amis.
La partie était donc fortement engagée, et Richelieu eût été nécessaire pour soutenir sa propre cause, sans ses fidèles représentants, et surtout sans le plus tenace de tous, le père Joseph.
Louise n'intriguait pas, elle en eût été incapable; sa grâce, sa douceur séraphique, son exquise beauté étaient ses seules armes; ses sourires et ses regards reconnaissants et mélancoliques, ses arguments. Mais les deux reines, mettant à profit l'absence de Richelieu, ne manquaient pas une occasion de semer, dans l'esprit de leur époux et de leur fils, la désaffection et le mépris pour cet antagoniste odieux.
Pour ne rien omettre de cet imbroglio, Marie de Médicis, qui avait pour son second fils, Gaston d'Orléans, une de ces tendresses aveugles qu'éprouvent parfois les mères pour les plus mauvais sujets de leurs enfants, visait à un rapprochement des deux frères. C'eût été un échec éclatant et décisif pour le ministre, qui avait déployé des trésors de diplomatie afin d'entretenir l'antagonisme entre eux, et qui détestait le frère du roi à l'égal de tous ses ennemis en bloc.
Pour être juste, il est bon d'ajouter que si le cardinal n'avait eu que de ces antipathies, elles eussent pu se justifier. Gaston, ou Monsieur, suivant le langage de la cour, était un des libertins les plus fous et les plus dangereux; toutes les extravagances coupables et honteuses formaient ses distractions favorites. Ses hauts faits en ce genre,—le seul qu'il cultivât d'ailleurs,—sont demeurés relégués dans les bas-fonds de la chronique scandaleuse, où la plume qui se respecte ne saurait les évoquer sans des haut-le-cœur.
Prises en elles-mêmes, les intrigues de cour qui caractérisèrent à cette époque le règne de Louis XIII n'eussent été que misérables; mais au-dessus des tactiques et des passions ambitieuses elles avaient comme enjeu l'honneur des familles, le saint respect de l'innocence, le repos et la vie des gens.
Que faisait Richelieu, resté seul dans son terrible repaire? Comme la bête féroce qui prépare ses massacres, après avoir rempli de blancs-seings les mains de son pourvoyeur, il dressait les plans des chambres ardentes, des tribunaux criminels, des commissions extraordinaires qui devaient, à la Conciergerie, au Châtelet, à Vincennes, et jusque dans ses châteaux particuliers de Rueil et de Bagnères, rendre à huis clos ces arrêts sinistres où les plus illustres victimes, condamnées sur un soupçon, sur un doute, ne sortaient des tortures de l'audience que pour passer par le fer du bourreau.
Terrible époque, comparable seulement aux jours les plus sombres de l'Espagne.
Cependant on riait à Saint-Germain: un regard de jeune fille avait réveillé dans l'âme du jeune roi le sentiment de la vie, de la beauté et du plaisir. L'absence de l'Homme-Rouge lui donnait un peu de répit. Il se rassérénait à l'air pur de cette résidence splendide. Ses scrupules se détendaient au respir de cette nature si large et si plantureuse. Il redevenait meilleur à la pensée que lui aussi, comme tous ses sujets, pouvait être aimé pour lui-même.
Étonné de ce bien-être nouveau, il écartait l'idée d'un retour à Paris; les créneaux du Louvre lui apparaissaient comme un méchant rêve. Il avait voulu une chasse, il voulait une fête de nuit, après la fête un concert, après le concert une de ces représentations scéniques dont Boisrobert et Bautru étaient les organisateurs privilégiés en des temps plus heureux. Si bien que, de plaisir en plaisir, de distraction en distraction, il s'arrangeait mentalement un programme de plusieurs semaines.
En résumé, ces joies ne duraient encore que depuis trois jours;—il est vrai que c'est beaucoup ou bien peu, quand on n'en a pas l'habitude. Le roi s'y abandonnait avec d'autant plus d'entraînement qu'il n'était pas sans de vagues appréhensions, et que, s'étonnant avec tout le monde de la résignation de Richelieu, il s'attendait à le voir survenir, comme un mauvais génie, au plus beau moment.
Soit timidité, soit entrave inconnue, soit malencontre, il n'avait pu se trouver encore, à son désir, seul avec Lafayette. Mais il lui faisait parvenir mille petits présents; il l'entourait d'attentions délicates, il lui prodiguait les distinctions les plus enviées; il ne se passait pas un matin qu'elle ne trouvât sur sa toilette un écrin, un bijou, une parure, ou que Boisenval ne se tînt dans son antichambre, attendant son apparition, pour lui remettre des fleurs au nom du plus auguste personnage de la cour.
Les façons obséquieuses et pliantes du courtisan avaient gagné la confiance du faible monarque, plus faible encore depuis qu'il était sincèrement amoureux, et Boisenval, devenu son confident, servait d'intermédiaire entre lui et l'inexpérimentée jeune fille.
Le roi, du naturel qu'on lui connaît, n'était pas fâché de faire faire sa cour par procuration; l'embarras qu'il aurait eu à exprimer les choses galantes qu'il ressentait pour mademoiselle de Lafayette disparaissait quand il n'avait plus qu'à les communiquer à un commissionnaire qu'il connaissait insinuant et plein de paroles dorées.
Le roi n'était pas fâché de faire faire sa cour par procuration.
Louise, guidée par ses mobiles secrets, ne manquait pas de répondre en termes bienveillants. Si l'amour était impossible de sa part, du moins il est probable qu'elle était sincère dans l'assurance de son dévouement, de sa gratitude, car sa générosité innée ne pouvait pas rester indifférente à tant d'affection, et sa bonté lui inspirait une commisération douce pour ce pauvre prince dont elle appréciait mieux les soucis et le délaissement.
A ce degré, il était impossible qu'un tête-à-tête ne devînt pas facile entre le roi et la fille d'honneur. Boisenval était là, d'ailleurs, qui sut le préparer si adroitement que la reine Anne elle-même n'en eut aucun soupçon.
Ce fut, non pas dans une partie de chasse, mais le soir même de la fête musicale, entre le commencement du concert et la collation qui la séparait de la seconde partie.
La grande galerie regorgeait d'autant plus de monde qu'il avait fallu en réserver un bon tiers pour l'estrade improvisée accordée aux chanteurs et aux instrumentistes. Malgré tout le respect dû à l'étiquette, les rangs s'étaient trouvés confondus et houleux dans le personnel des auditeurs, lorsque le roi avait donné le signal d'un entr'acte en se levant de son siège.
Il en avait profité pour gagner la terrasse; Boisenval s'était rencontré tout à point auprès de Louise pour lui offrir son bras et la conduire, sans éveiller les doutes, jusqu'au bas du perron, où il était demeuré en vigie pendant que la fille d'honneur et le souverain se réunissaient.
Cette petite manœuvre s'opéra si promptement que Louis XIII n'attendit pas cinq minutes.
En apercevant Louise arrêtée à deux pas du perron et n'osant s'avancer, il franchit la distance, et par un excès de hardiesse dont il s'émerveilla lui-même:
—Mademoiselle, balbutia-t-il, refusez-vous mon bras?
—Oh! sire, répondit-elle, quelle faveur...
Nous serions très embarrassé de dire lequel tremblait le plus. Mais le roi était lancé décidément.
—La faveur est pour moi... répliqua-t-il.
Et ils marchèrent quelques pas sans rien ajouter.
La soirée était magnifique, le lieu divinement choisi.
Derrière eux, de longs parterres dont les senteurs enivrantes se dégageaient à profusion à cette heure propice, et embaumaient l'atmosphère. A gauche, les clairières du parc, dominées par les massifs de la forêt, avec le bruit vague des feuilles et des branches. Sur la droite, par un contraste tout poétique, le palais débordant de clartés et d'harmonies.
En face, à perte de vue, le panorama féerique sur lequel le ciel étoilé étendait un voile de gaze lumineux, prêtant aux vallées, aux coteaux, aux plaines ou aux bois une physionomie nouvelle, dont le vague apportait de mystérieuses rêveries.
—Oh! que c'est beau ici!... s'écria Louise enthousiasmée.
—Et qu'il ferait bon y être aimé!... répondit le roi, dont le bras pressa imperceptiblement celui de sa compagne.
Ce mouvement si léger la réveilla de sa contemplation, et se rappelant pourquoi elle était venue:
—Aimé, sire! Doutez-vous donc que vous le soyez?... Votre cour, vos sujets...
Il soupira en secouant sa longue chevelure noire.
—Vous non plus, vous ne voulez pas me comprendre.
—Si fait, mon prince; je sais qu'il y a en vous une âme généreuse, un grand cœur, de nobles aspirations, et que vous méritez qu'on vous aime.
—Oui, reprit-il avec obstination, mais on ne m'aime pas.
—Vous vous trompez, sire, ou plutôt vous ne voyez pas que l'affection qu'on éprouve pour les rois n'est pas faite comme celle qu'inspire le commun des hommes; la majesté de la couronne inspire un respect...
—Non, interrompit-il avec un peu d'amertume, il n'y a pas deux sortes d'amour; ce sont les courtisans qui adorent la tête couronnée, mais c'est le cœur d'où vient la tendresse.
Il lui avait fallu plus d'un effort pour achever cette longue phrase, la timidité se joignait à son infirmité naturelle pour embarrasser sa langue.
La bonne et brave Louise, loin d'y voir un sujet de raillerie, sentit sa commisération s'en accroître, et d'un ton convaincu:
—Croyez-vous donc, sire, fit-elle, que ce soit l'intérêt ou l'égoïsme qui me retienne ici, à cette heure, aux dépens de ma réputation, et que dans cette démarche imprudente il n'entre pas un dévouement sincère pour votre auguste personne?
Il se sentit plus ému encore.
—Oh! merci!... dit-il.
Puis ils firent de nouveau quelques pas silencieux, et ce fut lui qui reprit:
—Votre dévouement pourtant ne va pas jusqu'à la franchise.
—Que voulez-vous dire, mon prince?...
—L'autre soir, au Louvre, vous aviez entamé un entretien dont j'attends encore la fin et l'explication.
—Excusez-moi, Majesté, si je n'ai point osé revenir sur cette question. Je vous ai assuré de mon dévouement, et le dévouement évite d'être importun.
—Oui, mais le dévouement vrai est confiant, et vous voyez bien que c'est là ce qui manque au vôtre.
—Je saurai donc vous prouver le contraire.
—Parlez, non comme à un roi, mais, ainsi que vous le disiez, comme à tout autre de mes sujets.
—Cependant, sire, vous êtes le maître.
—Le maître?... répéta-t-il avec une légère ironie; puis s'animant: Eh bien, oui, pour vous, pour vous servir, je saurai l'être.
—Voilà un beau mot.
—N'aviez-vous pas une grâce à me demander?
—Oui, sire, une grâce qui intéresse plus encore la dignité et l'intérêt de Votre Majesté que ceux qu'elle consolerait.
—Qui donc sont ceux-là?
—Au milieu des joies qui se succèdent ici, des surprises charmantes qui éclosent sous vos pas, répondez à votre tour avec la sincérité que vous exigez de moi, sire. La foule qui se presse dans ces salons, l'harmonie de cet orchestre exercent-elles sur vous une telle influence qu'elles vous empêchent de remarquer des vides, de constater des absences, de regretter des voix respectueuses et fidèles qui manquent à ce concert?...
Un nuage envahit les traits du faible monarque, et trahissant sa préoccupation:
—En effet, M. de Richelieu manque à ces fêtes...
—Qui vous parle de M. de Richelieu, sire?... répliqua-t-elle avec une chaleur croissante. Il se retrouvera bien, lui; n'en soyez pas en peine!... Mais que Votre Majesté cherche autour d'elle où sont MM. de Châteauneuf, de Jars, de Marillac, de Thou? L'élite de votre noblesse disparaît une à une, écartée par une puissance ténébreuse...
—Prenez garde, fit-il en portant autour de lui un regard inquiet, si le cardinal venait à savoir!...
—N'êtes-vous pas le maître, sire? ne le disiez-vous pas tout à l'heure? L'amour vient plus souvent qu'on ne pense de l'estime et de l'admiration. Vous voulez qu'on vous aime... veuillez régner, alors. On aimera le monarque magnanime, mais on ne saura jamais que plaindre le prince faible qui délègue son autorité à un ministre indigne.
Les conseils persistants des deux reines avaient préparé le roi à entendre ce langage.
—Et si ce ministre perdait sa puissance, que me demanderiez-vous?
—Je vous dirais encore, sire: Ce ne sont pas seulement les gentilshommes de la naissance, ce sont ceux du talent que l'on persécute! Les écrivains et les artistes sont une des gloires de votre règne; eh bien, sans raison, sans justice, on les frappe, on les écrase!
—Mais, murmura Louis XIII, cet homme a donc juré de me rendre odieux au monde entier. Citez-moi les noms de ces persécutés.
—Pour l'heure, je me contenterai d'un seul, parce que celui qui le porte est le protégé de Madame Mère, et qu'on ne connaît pas d'autre motif à la persécution qui l'atteint... Il se nomme Philippe de Champaigne...
—Et vous souhaitez la liberté de ce prisonnier?
—En l'accordant, sire, c'est aussi à Madame Mère, que vous serez agréable.
—Il suffit. Holà! monsieur de Boisenval! appela-t-il.
Le courtisan accourut.
—Qu'est-ce que j'entends? s'écria le roi, avec la véhémence qui est le courage des caractères pusillanimes, surtout quand ils ne sont pas en face de la personne dont ils ont à se plaindre. Que se passe-t-il donc dans le Louvre monsieur? Quelles persécutions exerce donc M. le cardinal à mon insu qu'il détienne sans raison les fidèles serviteurs de ma mère?...
—Ah! fit le courtisan avec un sourire mielleux. Votre Majesté veut parler de ce jeune peintre?...
—Vous prenez cela d'une façon bien légère, ce me semble...
—Votre Majesté et mademoiselle de Lafayette le comprendront et m'excuseront, quand je me serai accusé d'une inconcevable étourderie. J'ai là, dans mon pourpoint, une lettre de la fille du maître peintre de Madame Mère, annonçant à mademoiselle de Lafayette l'élargissement de ce jeune homme.
Il tira, en effet, le billet de sa poche et le remit à Louise.
—On avait cru, continua-t-il en appuyant sur les mots et en affectant de plonger son regard félin sur celui de la fille d'honneur, on avait cru surprendre un criminel d'État, on n'avait mis la main que sur un amoureux.
—Un amoureux!... répéta Louis XIII.
Heureusement pour Louise, le crépuscule la protégeait, car sa rougeur et son émotion n'eussent pas échappé au roi.
—Il suffit, dit celui-ci, désireux de couper court à cette matière galante qu'il évitait toujours, et de reprendre sa promenade avec la jeune fille.
Mais on pense bien que la distraction de Boisenval n'était pas très sincère, et qu'il y avait quelque machination. Aussi, feignant de ne pas voir l'impatience du monarque, il continua implacablement, avec une fausse bonhomie:
—Oui, sire, ce jeune homme est amoureux... amoureux fou de la fille de son maître Duchesne.
Ce fut un coup de stylet qui mordit Louise en plein cœur.
Le hasard lui vint en aide au moment où, dans l'excès de son trouble, elle se fût perdue. On avait fini par remarquer l'absence du roi, et des gentilshommes de la chambre, armés de flambeaux, se montraient au haut du perron, cherchant Sa Majesté.
—Rentrez avec Boisenval, dit-il à Louise, il est inutile qu'on surprenne notre entrevue; mais promettez-moi que ce ne sera pas la dernière.
—Et vous, sire, murmura-t-elle à son oreille, souvenez-vous que vous m'avez promis de régner.
Tandis que le monarque regagnait seul le palais, Boisenval offrait son bras à la fille d'honneur.
—Avant de l'accepter, lui dit-elle, parlez franchement, monsieur; dois-je voir en vous un allié ou un traître!
—O ciel!... se récria-t-il, quel doute injurieux! lorsque je vous apporte cette nouvelle heureuse de la délivrance de notre jeune peintre...
—Et celle de ce prétendu amour?... car c'est une invention, n'est-ce pas?... une fable?...
—Franchement, répondit-il, je ne puis vous éclairer sur ce chapitre... J'ai répété ce que les gens qui se croyaient bien instruits m'ont dit, un peu au hasard peut-être... Mais que vous importe?...
—Ce qu'il m'importe!... fit-elle sans achever sa phrase.
—Allons, dit-il avec une certaine expression de cynisme et d'effronterie, qui le montra tout à coup à l'esprit effrayé de Louise sous un nouveau jour, vous êtes une jeune personne d'intelligence et de moyens; votre double jeu en ce moment en est garant...
Elle se redressa avec une dignité qui eût imposé à tout autre qu'à ce traître.
—C'est assez, monsieur; vous oubliez, je pense, que le roi vous a ordonné de me reconduire, et que c'est lui que vous représentez ici.
—Ne m'avez-vous pas demandé de vous parler à cœur ouvert? Eh bien, je vous obéis. Le roi vous aime, mademoiselle; par cet amour vous marchez vers une position bien enviée. Mais pour le conserver, il faut que Sa Majesté ignore vos relations avec M. Philippe de Champaigne...
Elle voulut interrompre, il ne lui en laissa pas le moyen.
—Il les ignorera, je m'en porte garant, tant que vous n'essayerez pas d'user de votre faveur au détriment de monseigneur de Richelieu.
Elle aperçut comme un abîme entr'ouvert sous ses pas.
—Est-ce donc au nom du cardinal que vous parlez ainsi?
—Comme il vous plaira, répondit-il. Mais il faut que vous le sachiez, absent ou présent, monseigneur sait tout ce qui se passe à la cour, entend tout ce qui s'y dit, voit tout ce qui s'y prépare... Or, il veut bien que vous grandissiez à côté de lui, mais non au-dessus de lui.
—Quel excès d'insolence!...
—Voici donc les conditions que je vous propose, continua-t-il sans s'émouvoir: nous ne troublerons pas par une révélation indiscrète la confiance du roi... en retour, vous abandonnerez la cause de M. de Châteauneuf et du chevalier de Jars près du monarque... Et comme vous avez beaucoup d'influence vis-à-vis de la duchesse, vous lui direz un mot en faveur du cardinal...
—Infâme!...
—C'est à prendre ou à laisser.
—Arrière!... lui dit-elle en arrachant son bras du sien.
—Vous réfléchirez, osa-t-il dire encore avant de s'éloigner.
Au lieu de regagner les galeries, elle se laissa tomber, accablée, sur un banc de pierre caché dans l'ombre du perron.
XVII
LE SUPPLICE DE L'EAU.
Deux mots auront frappé l'attention du lecteur dans le chapitre précédent: Philippe était libre, mais de Jars était arrêté.
Quelques détails à ce sujet sont donc indispensables avant de passer outre.
On se rappelle que le cardinal avait promis à son confident de lui livrer le chevalier en récompense du zèle qu'il apporterait à découvrir l'auteur de la caricature.
Ce père Joseph était tenace, et son ami, M. de Laffémas connaissait son métier. Cette poule mouillée de Barbou avait perdu la tramontane à la seule menace de la question honnête et modérée qu'on se proposerait de lui appliquer; mais il n'en pouvait pas être quitte à si bon marché.
Le désappointement du cardinal, son impatience d'éclaircir cette affaire, l'anxiété où le plongeait l'accusation portée contre Philippe, stimulèrent le lieutenant civil, qui se promit d'avoir, mort ou vif, le dernier mot du pauvre libraire.
Le jour suivant l'épreuve recommença, mais avec plus de soin. Un médecin fut adjoint aux deux tourmenteurs jurés chargés de la partie artistique du supplice, et l'on procéda dans toutes les formes.
Un auteur contemporain nous a conservé la description minutieuse de ces opérations, le lecteur peut donc croire que nous n'inventons rien.
Laffémas, du ton paterne qui convenait à un suppôt de Satan tel que lui, commença par exhorter le patient et par lui donner lecture de l'ordre qui le soumettait à la question. Mais il l'assura que les choses n'iraient que jusqu'où il voudrait, et que l'on se contenterait du supplice de l'eau, sans recourir à celui des brodequins, pour peu qu'il se montrât docile.
Le pauvre marchand, qui craignait toujours, en faisant une confession sincère, de s'exposer à la peine capitale, persista dans son système de dénégations.
—Alors, soupira Laffémas, j'en ai l'âme navrée, mais ces braves gens,—il désignait les tortionnaires,—vont être obligés d'user de rigueur... Si vous vouliez seulement avouer une partie, prononcer un nom propre... celui de ce jeune peintre élève de Duchesne, par exemple...
—Non, messire, c'est impossible; ce serait un mensonge... balbutia Barbou, en proie à un frisson général qui faisait claquer ses dents.
Le spectacle des apprêts à lui destinés n'était pas de nature à lui rendre son assurance.
Le caveau où la chose se passait était éclairé par deux torches à la lueur rougeâtre, fichées dans la muraille.
Les dalles étaient jonchées d'objets d'aspect répulsif, tels que marteaux, tenailles, chaînes, cordages, scies, planchettes et coins. Des tréteaux, des seaux pleins de liquide, des billots et des sellettes complétaient cet ameublement.
Indépendamment du lieutenant civil, vêtu de noir, et des bourreaux aux braies et aux casaques rouges, un moine, le visage dissimulé sous un capuchon, se tenait aussi assis près d'une petite table à portée de l'une des torches, prêt à écrire les réponses ou aveux de l'accusé.
Ce religieux n'était ni un clerc, ni un personnage vulgaire, car M. de Laffémas lui parlait avec toute sorte d'égards et ne donnait pas un ordre sans s'en entendre préalablement avec lui. C'était même sur son invitation que paraissait avoir eu lieu tout à l'heure la question insidieuse relative à l'élève de maître Duchesne.
—Allons, reprit Laffémas avec componction, puisque la douceur est inutile, emparez-vous de monsieur, vous autres, mais avec les égards dus à un digne bourgeois, chez lequel je me suis longtemps fourni de livres et d'estampes de piété.
Et s'adressant à Barbou:
—Laissez-vous faire, vous vous trouverez bien de votre soumission. On n'usera absolument à votre égard que des moyens les plus doux.
Les deux sacripants tenaient chacun le pauvre diable, qui ne songeait guère à se débattre, et qui répétait en grelottant:
—Rien, rien, rien... Monseigneur, je vous jure, je suis innocent.
—Alors, avouez, faites connaître les coupables, répétait obstinément le lieutenant civil. N'est-il pas vrai que vous êtes en relations avec ce jeune peintre? qu'il va fréquemment chez vous?
—C'est pour me vendre des esquisses ou m'acheter des planches; mais en vérité il est innocent et moi aussi. Messieurs, ayez pitié!... Un malheureux père de famille!...
Mais on ne l'écoutait plus. Après l'avoir assis sur un bloc de pierre, on lui attacha les poignets à deux anneaux de fer distants l'un de l'autre et tenant à la muraille; puis on fixa ses pieds à deux autres anneaux, au bout opposé du cachot.
Les tortionnaires, usant de toute leur vigueur, tendirent alors les quatre cordes, et lorsque le corps de l'accusé commença à ne plus pouvoir allonger ils lui passèrent un tréteau sous les reins, après quoi ils recommencèrent à presser sur les cordes, de façon que le corps fût aussi en extension que possible.
Laffémas se rapprocha, et d'un ton câlin:
—Eh bien, cher monsieur Barbou, fit-il, vous ne voulez donc absolument pas convenir que c'est ce petit peintre?...
—Non, non, non!...
Et il allait se pâmer sans doute, si le médecin, demeuré jusque-là dans l'angle le plus obscur, ne fût venu lui mettre sous les narines un réactif si violent qu'il fit un soubresaut, dont ses quatre cordes craquèrent.
—Vous pouvez commencer, dit en même temps ce savant homme.
—Est-ce à l'ordinaire ou à l'extraordinaire?... demanda le plus avancé en grade des deux exécuteurs, revêtu pour ces circonstances du titre de questionnaire.
J'espère que l'épreuve ordinaire suffira, prononça d'un ton dolent Laffémas, en échangeant un regard hypocrite avec le moine, immobile, la plume à la main.
C'était là que se dressaient les baraques des charlatans.
Puis, se penchant vers Barbou:
—Vous savez, cher maître, que la question ordinaire consiste à faire avaler quatre pintes d'eau aux accusés, et que l'extraordinaire est du double.
—Rien!... je ne sais rien... protesta le marchand.
Le moine haussa les épaules, le médecin eut un sourire d'amphithéâtre, et le lieutenant civil adressa du geste un ordre significatif au questionnaire.
Cet homme prit d'une main une corne de bœuf, creuse et percée, dont il plaça le petit bout entre les lèvres forcément entr'ouvertes du patient, et, de l'autre main, il commença à verser dans cet entonnoir le contenu d'une grande pinte d'étain contrôlée, avec une lenteur savante, et de manière à ne pas suffoquer son homme.
Le médecin tenait le pouls de celui-ci, et un peu avant la fin de cette première pinte il fit signe d'arrêter.
Laffémas renouvela son interrogatoire, mais le marchand secoua négativement la tête pour toute réponse.
Le questionnaire, imperturbable, saisit une nouvelle pinte, et commença à lui faire suivre la même voie qu'à l'autre.
Le patient allait être asphyxié, il fallut encore une suspension, et Laffémas, sans se décourager, renouvela ses éternelles demandes.
Pour le coup, le malheureux n'y tenait plus, il préférait la perspective d'un cachot perpétuel, ou même de la corde, à la continuation de cette épreuve barbare.
—Je parlerai... je parlerai, soupira-t-il.
Les assistants eurent un mouvement de joie et d'amour-propre. Le questionnaire seul, quoiqu'il pût s'attribuer la meilleure part de ce commencement de succès, jeta un regard de regret vers la pinte, encore pleine aux trois quarts, et vers les deux qui allaient rester sans emploi; car à sa trogne bourgeonnée on voyait bien que ce n'était pas lui qui les consommerait.
—A la bonne heure, cher maître, fit Laffémas, je savais bien que vous seriez raisonnable... Allons, parlez librement, nous vous écoutons.
—Ah! par grâce détachez-moi d'abord; ces cordes m'entrent dans les chairs; je sens craquer mes reins... Détachez-moi, je dirai tout!...
—Impossible, cher maître; une fois détaché, voyez-vous, vous perdriez la mémoire... Oh! nous en avons fait l'expérience en plus d'une rencontre... rien n'aide au souvenir comme cette position un peu gênée. Nous serions obligés de vous la faire reprendre, et cela nous fendrait l'âme. Croyez-moi, faites vos aveux le plus vite et le plus complètement possible, afin que nous vous détachions ensuite.
—Est-ce que je serai pendu? murmura Barbou en portant sur les visages féroces et sardoniques qui l'entouraient un regard effaré.
—Allons donc! pouvez-vous le croire! Qui donc vous a induit à ce point en erreur sur la clémence de monseigneur le cardinal? Faites des aveux entiers, vous serez récompensé, au contraire...
—Comme vous le méritez, marmotta dans sa barbe le questionnaire.
—Vous reconnaissez avoir imprimé et vendu la caricature dont il s'agit, n'est-ce pas? demanda le lieutenant civil.
—J'en conviens.
—Vous en avez livré aux seigneurs de la cour?...
—J'avoue.
—Indiquez un peu leurs noms, je vous prie, cela allégera votre cause.
Barbou était honnête homme, il manifesta de l'hésitation.
Le questionnaire se rapprocha, sa corne d'une main, sa pinte de l'autre.
—Arrêtez! s'écria l'infortuné, je me rappelle.
Laffémas échangea avec le moine un sourire lâche et cruel.
—Parmi vos acheteurs, M. de Jars ne figurait-il point?
—C'est vrai.
—Un peu de courage, nommez les autres... A qui en livrâtes-vous la plus grande partie?...
—A M. de Bassompierre... Par pitié, demanda Barbou, desserrez ces cordes... Je suis au martyre...
—Du courage... plus qu'un peu de patience... et de mémoire. Niez-vous encore que l'auteur soit ce jeune Philippe de Champaigne?
—Ce n'est pas lui!... dit avec force le patient.
Le moine fit un soubresaut irrité; Laffémas devint plus doucereux encore, et l'homme à la corne de bœuf s'agita d'une façon menaçante.
—Cher maître, n'essayez pas d'en imposer à la justice... je vous en adjure par vos plus tendres intérêts, ne persistez pas dans cette voie.
—Je ne peux pourtant pas mentir!...
—Mais, alors, quel est l'auteur?
—C'est... c'est M. de Vitry...
—Vitry!... répéta Laffémas décontenancé.
Mais le moine ne partagea pas ce dédain.
—Un ami de Bassompierre... murmura-t-il.
—Comme le lieutenant criminel le consultait de l'œil, il se leva et s'approcha de son oreille.
—Le jeune homme est innocent, c'est clair; mais ce n'est que demi-mal. Consolez-vous, ce que nous venons d'apprendre vaut bien ce que nous cherchions. Faites détacher ce misérable, et ce tantôt venez me voir, nous aurons quelques soins à accomplir ensemble.
—Pensez-vous que monseigneur le cardinal soit content?
—Je vous le garantis. Vous en jugerez d'ailleurs par la besogne qui va vous incomber sous peu.
Et ces deux hommes, si bien faits pour s'entendre, échangèrent une cordiale révérence.
XVIII
LE BILLET SANGLANT.
En sortant de la salle de la question, le père Joseph, muni des aveux de Barbou, certifiés conformes par le lieutenant civil et les autres assistants, remonta d'un pas allègre l'escalier des caveaux. Arrivé à l'étage supérieur, le sous-sol que l'on connaît, il lui prit fantaisie de donner un coup d'œil à l'un des prisonniers dont il s'était fait le geôlier.
En bonne justice, il aurait dû commencer par rendre à Philippe la liberté à laquelle il avait droit, mais ce capucin était de ces hommes circonspects qui aiment à tenir des gens à leur disposition, et se hâtent lentement quand il s'agit de les lâcher.
Ce ne fut pas à celui-ci qu'il rendit visite, mais au captif privilégié installé dans sa propre cellule.
Labadie se tenait debout, les bras croisés sur sa poitrine, devant le crucifix, seule et solennelle décoration de cette retraite ascétique.
Il vit s'avancer vers lui le redoutable franciscain, sans se déranger, sans le saluer du geste ni de la parole.
Aux commissures de ses lèvres déprimées, sous son sourcil grisâtre, dans l'alacrité de sa démarche, il avait déjà lu les noirceurs nouvelles, le triomphe de quelque méfait inconnu.
—Dieu soit avec vous, frère Jean, prononça-t-il.
—Qu'il vous accorde sa sagesse, mon père, répondit froidement le captif.
—Vous paraissez soucieux aujourd'hui, frère Jean?
—Et vous plein de contentement, mon père.
—Éclairé d'en haut, comme vous l'êtes, n'en connaissez-vous point la cause?
—La lumière ne luit pas à toute heure; mais puisqu'il plaît à Votre Révérence de m'interroger, qu'elle me permette de lui dire ceci: Vous portez un habit consacré, et si vous êtes joyeux, il ne vous est permis de l'être que sous la condition d'avoir accompli une action bonne.
—Et vous êtes dans le vrai, frère Jean, répliqua avec cynisme le franciscain, c'est une bonne action qui cause mon contentement.
—Dieu en soit loué, mon père, répondit avec une expression marquée de doute le prisonnier.
—Vous ne me croyez point?... N'est-ce donc pas chose excellente que d'arracher le masque à un courage, de faire éclater la vérité, de mettre la main de la justice sur le calomniateur?...
—Homme de sang! s'écria Labadie, dont les traits s'illuminèrent tout à coup de ce reflet étrange qui leur formait comme une auréole, vous profanez le nom de la justice, et jusqu'à celui du Très-Haut; cessez de les mêler à vos actes d'inclémence et de persécution!
—Frère Jean!...
—Vous m'avez mis en demeure de parler, je parlerai! Vos menaces, vous devez le savoir, ne m'émeuvent pas plus que vos prisons!...
—Malheureux!...
Mais d'un geste dédaigneux et d'un sourire souverain frère Jean arrêta le débordement de sa fureur, et frappant la dalle du pied:
—De la voûte qui s'élève sous ce cachot, continua-t-il, des cris, des sanglots, des prières ont monté tout à l'heure! C'est là que vous étiez, n'est-ce pas, épiant l'agonie de quelque victime, encourageant le tortionnaire, et surprenant les aveux arrachés par la torture? C'est là ce que vous appelez faire éclater la vérité!...
«La vérité?... je vais vous la dire, moi!... Vous me haïssez et ne me persécutez tant que parce que je vous fais peur!»
Le capucin eut un rire sauvage et provocateur, auquel il ne manquait que d'être sincère. C'était vrai, son prisonnier lui imposait plus qu'il ne voulait en convenir lui-même.
—Vous souhaitez que je vous dise l'emploi de votre temps, vos pensées, vos désirs?... soit! Ceux qui m'ont envoyé vers vous m'ont prescrit de vous obéir, je fais suivant leur ordre.
«Depuis huit jours et plus, de sinistres desseins vous occupent. Vous dressez des listes de proscription contre l'élite du pays, sans distinction d'âge ni de sexe; les plus jeunes et les plus faibles sont compris, par vous, parmi les plus punissables. Vous n'avez même pas le respect du sang royal, et en vous courbant devant le faible monarque que vous rendez l'instrument de vos passions ténébreuses, vous extorquez des blancs-seings destinés à la proscription de sa mère, à la captivité de son frère!»
—Silence!... exclama le franciscain.
—Vous m'avez enjoint de parler, j'irai jusqu'au bout, insista Labadie d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
«Vous parlez de justice... dérision!... Le pouvoir que vous usurpez, votre maître s'en sert pour la satisfaction de sa luxure et de son orgueil... vous pour celui de vos haines et de votre ambition!...»
—Misérable!... vociféra le franciscain; tu parlais de tortures tout à l'heure, prends garde!...
—A la question, peut-être? riposta le captif avec une ironie sanglante. Je ne la crains point, et vous n'oseriez!... Que dirai-je, en effet, si le questionnaire et ses assesseurs m'assujettissaient dans leurs étaux? Que votre dévouement à votre maître est un leurre... que vous ne l'aimez autant qu'à cette condition que sa puissance sera votre puissance, que sa pensée sera votre pensée, et que nulle affection, nul sentiment honnête et pur ne se glissera jamais entre sa condescendance pour vous et votre attachement pour lui!...
—Tu peux dire cela, pauvre fou! le cardinal, qui a les preuves de mon zèle, ne te croira pas.
—Non; mais il me croira peut-être quand je lui montrerai que j'ai mes preuves, moi aussi.
—Il me croira, quand je lui apprendrai que pour maintenir entre vos mains cette faveur sans partage, pour empêcher son âme de connaître une impulsion généreuse qui peut-être l'eût fait changer de voie en substituant une influence bienfaisante à votre influence maudite, vous avez,—vous, un prêtre, vous, un moine!—au mépris de vos serments de l'autel, au mépris de la loi d'amour du Christ, vous avez étouffé la voix du sang... vous avez étendu votre bras entre ceux que le Ciel avait créés pour se connaître et s'aimer... vous avez dit au père: Tu ne connaîtras pas ton enfant, et au fils: Tu ne connaîtras pas ton père!...
Le moine, en proie à une de ces colères pâles qui injectent les yeux de bile, s'élança vers le prisonnier pour lui fermer la bouche.
Il lui semblait que les murs recueillaient ces paroles terribles, et que de mystérieux échos les murmuraient déjà autour de lui, grondant et grossissant comme la voix du flot qui monte.
De l'un de ces gestes fascinateurs dont il était doué, le visionnaire l'arrêta avant qu'il atteignît jusqu'à lui.
Il recula, gagné par ce prestige; mais il n'était pas non plus une de ces natures vulgaires qui se laissent impressionner d'une façon durable.
—Frère Jean, prononça-t-il d'une voix saccadée, vous êtes bien hardi pour un hérétique!...
—Hérétique!... répéta ironiquement Labadie; ce sont les jésuites d'Amiens qui m'ont envoyé chez vous, et j'étais un de leurs élèves.
—Cela ne prouve rien, sinon que les dignes pères ont semé le bon grain en un terrain mauvais... Non, l'on n'emploiera pas pour vous châtier la torture, frère Jean, parce que vos aveux seraient autant de blasphèmes! Votre crime est avéré, d'ailleurs; vous l'avez tracé en toutes lettres dans vingt écrits, et vos propositions sacrilèges n'ont pas besoin d'autre témoignage.
—Ce que j'ai écrit, je le maintiens, répondit fièrement le novateur.
—Même vos huit propositions?...
Labadie ne répondit pas et se borna à un geste dédaigneux, ce que voyant, le père Joseph déroula un papier sur lequel il lut:
«Dieu peut et veut tromper les hommes, et il les induit effectivement en erreur.»
—C'est vous qui avez écrit cela?
—C'est moi, répondit avec calme frère Jean; c'est moi, et ce n'est pas à vous que je donnerai l'explication de ce texte.
—Ni de celui-ci peut-être?
Et le franciscain lut encore:
—«L'Écriture sainte n'est point indispensable pour conduire les hommes dans la voie du salut.»
Le novateur se tut, et son adversaire acheva de lire les six autres propositions, qui devaient en effet servir de base à la doctrine nouvelle, et qui étaient ainsi conçues:
«Le baptême ne doit être conféré qu'après l'âge de raison, parce que ce sacrement montre qu'on est mort au monde et ressuscité à Dieu.
«La nouvelle alliance n'admet que des hommes spirituels, et nous met dans une liberté si parfaite que nous n'avons plus besoin ni de la loi ni de ses cérémonies.
«Il est indifférent d'observer ou non le jour du repos; il suffit que ce jour-là on travaille dévotement.
«Il existe deux Églises: l'une, où le christianisme a dégénéré; l'autre, composée des régénérés qui ont renoncé au monde.
«Jésus-Christ n'est point réellement présent dans l'eucharistie.
«La vie contemplative est un état de grâce, une union divine pendant cette vie, et le comble de la perfection.»
—Ce sont bien là vos doctrines, n'est-ce pas?
—Je n'ai garde de les renier, car j'ai résolu de les prêcher par le monde.
—Et moi j'ai résolu que ce scandale et cette abomination n'auraient pas lieu; et pour cela, Jean, je veux vous décréter d'hérésie.
—Libre à vous, mon père; mais ce qui doit être ne sera pas moins.
—Or, savez-vous pourquoi je veux vous châtier ainsi?
—Je pourrais m'en douter.
—C'est parce qu'à l'hérésiarque on n'inflige pas la question, qui fait parler et amène des indiscrétions dangereuses... On le condamne sans l'entendre, sur l'énoncé de ses blasphèmes, et avant de le conduire à l'échafaud, le bourreau, armé d'un fer, lui tranche la langue.
La vibration de sa voix, la menace de son attitude, l'éclair implacable de son regard n'altérèrent pas une minute la tranquillité triomphante du nouvel apôtre.
—Merci, mon père, répondit-il; du moins avec moi vous y mettez de la franchise, et cet expédient pour m'empêcher de dénoncer la vérité étouffée par vous est d'un raffinement qui honorerait un inquisiteur espagnol.
«Ne triomphez pas encore, cependant, et sachez ceci: quand l'heure de la justice et de la lumière est venue, tous les obstacles humains sont impuissants pour les étouffer. La Providence se sert des plus petits et des plus faibles pour déjouer les embûches et les trames des puissants.
«Donc, ce secret que vous éloignez avec tant de soin de votre maître, cette révélation qui pourrait modifier son être, déjouer vos desseins et vous enlever une partie des victimes sur lesquelles vous comptez...
—Eh bien?
—Ce secret, à l'heure où je vous parle, il est en voie de parvenir au cardinal; il lui est parvenu peut-être.
A ces mots, le franciscain poussa un éclat de rire strident, qui grinça contre les aspérités de la voûte.
—Vous refusez de me croire?.. dit le prisonnier.
—Certes, je ne te crois pas, prophète imposteur! répartit le père Joseph.
—Le messager est parti, cependant...
—Partir n'est pas arriver, mon beau conspirateur!
Frère Jean chercha à lire sur ses traits le fond de sa pensée. Il avait le pressentiment d'un nouveau piège.
—Vous avez, reprit son antagoniste, évoqué, par je ne sais quels procédés diaboliques, cette jeune fille que je vous avais fait rencontrer; puis, comptant vous venger de vos griefs contre moi, et couvrant votre désir de liberté du prétexte de servir les amours de deux jeunes gens fous, vous avez eu l'imprudence, l'audace, de confier au papier une révélation qu'à tout prix il fallait étouffer.
—Enfin, ce message?...
Le père Joseph tira de son froc un feuillet que Labadie reconnut.
—Le voici... Vous l'avez écrit avec votre sang... et la flamme de cette lampe va en faire justice, comme le bûcher fera bientôt de celui qui reste dans vos veines.
Mais cette menace ne fut point ce qui attira l'attention du captif, et ne pensant qu'à ceux qu'il avait voulu protéger et réunir:
—Pauvres enfants!... soupira-t-il.
—Gardez votre pitié pour vous-même, vous en avez plus besoin qu'eux.
—Ils s'aimaient, poursuivit mélancoliquement Labadie.
—Vous allez être décrété comme hérésiarque au premier chef.
—Henriette, Philippe... je ne sais de quels noms infortunés vous vous êtes appelés dans vos existences antérieures, mais votre destinée peut-elle donc se montrer impitoyable à ce point? Ah! si du moins...
Il s'arrêta en remarquant les regards avides de son ennemi; mais celui-ci, saisissant le reste de sa pensée:
—Si vous pouviez renouveler vos manœuvres sortilèges contre cette jeune fille, n'est-il pas vrai?... Ne l'espérez pas. Mon devoir était d'y mettre bon ordre. Vous pouvez l'appeler, elle ne viendra pas, à moins que votre influence ne soit plus puissante que les verrous et les gardes, qui assurent désormais les issues du Louvre.
Le captif se contenta de répéter avec un soupir:
—Pauvres, pauvres enfants!...
—Eh bien! frère Jean, dit le franciscain triomphant et s'apprêtant à sortir, que pensez-vous de mon habileté à cette heure? Est-ce que je ne vous tiens pas à ma merci, ou bien croyez-vous encore m'échapper?
Labadie avait passé vivement la main sur son front, comme à l'impression d'une idée inattendue ou d'un souvenir retrouvé.
La duchesse de Chevreuse reçut un messager mystérieux.
—Ne vous hâtez pas de triompher, dit-il, la science a plus d'une ressource, la Providence plus d'un agent.
—Nous verrons bien, fit le père Joseph; mais il faudra que la science et la Providence se dépêchent, car avant peu je me serai entretenu de vous avec M. de Laffémas.