XIX LE GUET-APENS.

A cette époque, l'une des plus déplorables du règne de Louis XIII, le désordre, les intrigues, les compétitions, les violences, ne se renfermaient pas dans les hautes sphères de la cour, celle-ci était exploitée par les intrigants de qualité; mais la capitale subissait les atteintes de malfaiteurs plus vulgaires. Quand le mauvais exemple vient du sommet de la société, il descend si vite et se propage si facilement dans les couches inférieures!

Il n'y avait de police, de surveillance, de répression que pour le service particulier des chefs, ou plutôt du chef omnipotent du gouvernement. Tout se faisait par Richelieu et pour lui. Il occupait à la recherche de ses ennemis personnels toutes les juridictions; aussi ne rencontrait-on sur tout autre objet qu'incurie ou insouciance, sinon protection tacite.

C'est le beau siècle des coupe-bourses et des tire-laine. Ces industriels, autrement hardis que nos modernes filous, se partageaient l'exploitation de la plèbe parisienne. Ils exerçaient chacun leur spécialité; les uns coupaient avec une rare adresse les cordons des bourses, des aumônières, que les hommes et les femmes, par une mode absurde, continuaient à porter, comme au moyen âge, pendue à leur ceinture. La vanité avait créé cet usage, et ce que crée la vanité est tenace.

Les autres, dont le nom indique le genre d'industrie, tire-laine ou tireurs de laine, y mettaient plus d'effronterie encore. Ils fréquentaient toutes les foules, se mêlaient à tous les groupes, occasionnaient des rassemblements quand il n'y en avait pas, et enlevaient violemment, entourés de compères, les manteaux des épaules qui les portaient.

Encore n'étaient-ce là que des espiègleries inoffensives à côté du reste; du moins le sang ne coulait pas, et les victimes en étaient quittes pour apprendre à leurs dépens qu'il ne faut pas se montrer trop curieux quand on court les rues et qu'un bon bourgeois doit vaquer en droite ligne à ses affaires, sans flâner parmi les gens désœuvrés.

Des actes autrement répréhensibles éclataient même en plein jour, dans les lieux fréquentés, à la face de la multitude, qui avait fini par être tellement blasée qu'elle ne s'en émouvait pas.

Le Pont-Neuf en était le théâtre le plus habituel. Grâce à la quantité des passants, les maraudeurs y trouvaient infailliblement à s'entretenir la main. C'était là que se dressaient les baraques et les tréteaux des plaisantins et des charlatans. Les descendants des malingreux et des orphelins de la cour des Miracles, qui pullulaient plus qu'on ne saurait croire, même à cette époque, y exerçaient leurs talents, y étalaient leurs fausses misères; des escrocs y tenaient des jeux publics où nombre de dupes venaient se faire prendre l'argent qu'ils défendaient contre les coupe-bourses; c'était un capharnaüm infernal.

On s'y donnait des coups de poing, mais tout aussi souvent des coups d'épée, pendant le jour, et des coups de couteau la nuit.

Les auteurs du temps ont rempli des volumes par le récit de ces scènes honteuses. La dépravation était arrivée à ce point que l'on risquait de n'être pas attaqué seulement par les bandits de profession, mais par la jeunesse aristocratique, qui prenait grand plaisir à jouer le rôle de filou et de meurtrier. Si invraisemblable que cela soit, les auteurs de ces désordres étaient la moitié du temps des garnements de bonne famille, devenus par désœuvrement, par démoralisation, les émules des vagabonds, des suppôts de brelans. Plus d'une fois l'on constata que les scènes les plus déplorables étaient le fait de gentilshommes ruinés, sinon de princes qui cherchaient à se désennuyer.

Nous avons eu, à diverses reprises, occasion de parler du frère du roi, Gaston d'Orléans. Qui croirait que ce fût un de ces débauchés honteux? On le vit cependant,—et certes il prêtait là d'assez belles armes contre lui à son ennemi, le cardinal, auprès de son frère, si grave et si sombre,—on le vit prendre plaisir, à la suite de ses orgies, à s'embusquer à la brune sur ce fameux Pont-Neuf et à dépouiller les passants comme un brigand vulgaire.

On commençait pourtant à poser, à la tombée du jour, quelques lanternes au coin des rues, et le guet avait charge d'opérer des rondes dans les endroits les plus mal hantés. Mais on ne se faisait pas faute de briser ces essais de réverbères, et quant aux soldats du guet, les attaques et les volées dont ils étaient souvent victimes sont demeurées fameuses.

A moins d'en être impérieusement sollicités par des affaires urgentes, on conçoit que les habitants paisibles ne s'aventuraient guère, passé une certaine heure, dans les environs de ces lieux de mauvais renom, ni même dans le commun des rues, où les méchantes rencontres ne manquaient pas non plus.

C'était sans doute un motif de ce genre qui attirait dehors, par une belle nuit de novembre, un promeneur dont la tournure n'était certes pas celle d'un chercheur d'aventures.

Il était jeune, à en juger par sa démarche, portait la tête haute, sans forfanterie, et son manteau était drapé sur son épaule d'une façon espagnole, élégante et sculpturale.

Il venait de quitter la rue du Cloître-Saint-Germain et se dirigeait vers le quai pour aller au Pont-Neuf.

C'était quelqu'un de brave ou d'imprudent, car on ne distinguait aucune arme sous les plis de son manteau, et à coup sûr il n'avait pas d'épée. Il ne songeait pas, sans doute, en avoir besoin, et marchait d'un pas ferme et dans une attitude résolue.

Tout semblait, par extraordinaire, paisible et calme dans ce tumultueux quartier. Les lanternes jetaient çà et là leurs minces et rougeâtres clartés sur la voie déserte.

Aucun bruit ne troublait cette tranquillité inusitée, lorsque notre jeune promeneur crut entendre, comme il allait déboucher de la ruelle qu'il parcourait sur le quai, un susurrement qui courait sous les auvents de deux vieilles maisons devant lesquels il lui fallait passer encore.

Cet endroit formait comme le point le plus étroit d'un entonnoir, les toits aigus et trébuchants des maisons s'y côtoyaient, et la lumière du ciel, pas plus que celle des lanternes de la police, n'en perçait l'éternelle obscurité.

Le jeune homme fit un temps d'arrêt, prêtant l'oreille, et chercha, sans y réussir, à reconnaître le terrain. Le bruit, d'ailleurs, ne se renouvela pas, et souriant de cette vaine alerte il poursuivit sa marche.

Il ne lui restait plus qu'à franchir l'embouchure de la ruelle, garnie, comme par deux sentinelles en ruine, des deux masures en question; mais, en y arrivant, il lui sembla que sous ces ténèbres opaques se remuaient des formes inconnues.

Il pressa instinctivement le pas et franchit d'un bond ce défilé, très bien disposé pour un guet-apens ou pour un coupe-gorge. Il était de ces esprits droits chez qui le courage n'exclut pas la prudence, et qui ne croient pas que la bravoure consiste dans la bravade.

Le danger dont il avait le pressentiment n'était pas chimérique, car au premier mouvement qu'il fit pour hâter sa marche le susurrement primitif se changea en un coup de sifflet strident et net, qui se répéta simultanément trois fois.

Il ne parvint pas à faire deux enjambées sur le quai; à la première, trois hardis coquins s'élançaient sur lui, armés jusqu'aux dents.

—Arrière! exclama-t-il, arrière, fripons!...

D'un geste hardi, laissant son manteau aux mains de l'un des agresseurs, il menaça les autres d'un petit poignard, la seule arme qu'il possédât.

En cet endroit régnait une pénombre qui, du moins, lui permettait de se reconnaître. Se voyant seul contre trois, et mesurant soudain l'infériorité de son unique moyen de défense avec les lames qui brillaient au poing des ennemis, il ne songea qu'à leur vendre très chèrement une vie qu'il ne pouvait leur soustraire, et par une heureuse manœuvre il s'adossa dans l'encoignure d'une porte bâtarde, contre laquelle il frappa du pied pour éveiller les habitants.

Mais il n'y avait garde que ceux-ci donnassent signe d'existence. Ces bons bourgeois étaient trop ennemis des coups de couteau et trop blasés sur les clameurs qui ne manquaient pas une nuit d'éclater dans le quartier.

—Rendez-vous! cria celui qui paraissait le chef des bandits.

—Jamais! répondit le jeune homme; et, d'un geste indigné, il leur jeta son feutre au visage.

La lune vint alors éclairer en plein ses traits, et la noblesse, la splendeur de son front causèrent à ses antagonistes une involontaire impression.

Ce front, où rayonnait l'intelligence et la résolution, était celui de Philippe de Champaigne.

C'était bien lui, notre héros, poussé par sa mauvaise étoile entre les mains de cette dangereuse escouade.

Il n'était pas coureur de nuit pourtant; son caractère droit et rigide ne donnait pas dans ces excès ni dans ces extravagances. Une circonstance,—dirons-nous heureuse ou fatale?—l'avait contraint à cette pérégrination dans un centre plus fréquenté par les malandrins que par les honnêtes passants.

Il y avait une demi-heure environ, le père Joseph était venu ouvrir la cellule, la prison où il le retenait, et où lui seul pénétrait et pourvoyait à son strict nécessaire avec la ponctualité d'un geôlier, dont il avait les allures et la vocation. Et de ce ton doucereux auquel il était si dangereux de se fier:

—J'apporte la bonne nouvelle! s'était-il écrié à l'oreille de son captif, qui dormait sur son grabat... Debout, monsieur Philippe!

Celui-ci se croyait en proie à un mauvais rêve et ne se hâtait pas d'ouvrir les yeux.

—C'est moi, mon cher peintre, moi, votre véritable ami et protecteur; ne reconnaissez-vous pas le père Joseph?

—Quel malheur vous amène?

—Un malheur, ingrat! Me verriez-vous si empressé? C'est la bonne nouvelle, vous dis-je, la liberté!

A ce mot, le jeune homme s'était trouvé debout.

—La liberté!...

—Votre innocence est reconnue; monseigneur le cardinal sait les noms des coupables; sa première parole a été l'ordre de votre élargissement... Vous m'entendez: vous êtes libre!

—Libre, enfin!... Je peux donc quitter ce cachot, cette voûte, ce palais sinistre!...

—Toutes les portes vont s'ouvrir devant vous comme celle-ci. Mais ne préférez-vous pas attendre le jour?...

—Attendre!...

—La nuit est avancée, insinua hypocritement le moine, et les rues sont loin d'être sûres; vous n'avez pas votre épée... Où voulez-vous aller?

—Je ne crains rien, mon père. Ce simple poignard me suffirait en cas de mauvaise rencontre... et j'ai tant souffert dans cette cellule qu'il me tarde de regagner ma chambrette du collège de Laon, à la Montagne-Sainte-Geneviève.

—Je le répète, c'est imprudent, c'est téméraire; vous n'y songez pas, disait le franciscain, insistant d'autant plus que le jeune artiste se montrait plus résolu à mettre à profit cette liberté subitement reconquise.

Si bien que Philippe avait hardiment quitté le Louvre, peu soucieux de l'heure des ténèbres et de son épée, restée à l'atelier.

On voit que la fortune ne secondait pas son entreprise. Il était, du premier coup, venu se jeter dans une embuscade.

—Rendez-vous, répéta le chef de ses adversaires, et, sur ma foi, il ne vous sera causé aucun mal.

—Non! répondit l'artiste; avec des scélérats, pas de transaction!

Il brandissait fièrement son faible poignard, lorsque le plus adroit de la bande lui jeta son manteau sur la tête, souple comme un toréador qui veut en finir avec le héros indompté du cirque.

Ce fut sa défaite inévitable. Les misérables se ruèrent sur lui, ouvrirent violemment son pourpoint, et, dépouillant sa poitrine, fouillèrent minutieusement ses poches et ses habits.

La tête enfermée sous l'épaisse étoffe, suffoquant, il était incapable de se défendre; son arme inutile était tombée de ses doigts épuisés par un commencement d'asphyxie. Cependant, exception remarquable, les malfaiteurs ne se portèrent contre lui à aucun mauvais traitement, et se contentant de le voler du peu d'argent, des quelques objets d'assez mince importance dont il était nanti, ils détalèrent au plus vite, sans même lui reprendre son manteau.

XX
L'ÉCHAFAUD DE LA PLACE SAINT-PAUL.

Le roi ne se pressait pas de rentrer au Louvre. L'automne avait beau s'avancer, les journées devenir plus courtes, le soleil plus rare, la forêt de Saint-Germain moins touffue, le monarque semblait prendre un goût tout nouveau aux agréments de cette résidence, où les réunions et les fêtes se succédaient avec une animation, depuis bien des années inconnues de la cour.

Son esprit triste, son humeur chagrine, son amour pour la retraite se modifiaient par miracle, et chacun murmurait tout bas avec surprise, avec admiration, le nom du génie bienfaisant dont cette révolution était l'œuvre.

Le lecteur le connaît aussi ce nom privilégié. Ce n'est pas qu'une fois assurée de la délivrance de Philippe, Louise n'eût été tentée d'abandonner ce rôle de favorite du platonique souverain. Elle se sentait peu de vocation pour l'existence de parade et de fracas où elle n'avait mis le premier pied que par dévouement: des joies plus modestes, plus intimes, formaient l'objet de ses rêves. Elle eût sacrifié l'amour de dix monarques pour être assurée de celui de son cher artiste.

Mais entrée malgré elle dans cette voie, elle était contrainte d'y persévérer quelque temps encore du moins, car la liberté rendue si soudainement au jeune peintre ne terminait pas grand'chose.

Son amie influente, la duchesse de Chevreuse, le lui avait fait comprendre, avec d'autant plus d'éloquence que pour elle rien n'était sauvé, tant que Charles de Châteauneuf gémirait entre les murs de la Bastille.

La duchesse ne se trompait pas; cette fois son cœur était d'accord avec la saine politique. Philippe était libre; mais arrêté une première fois sans motif sérieux, il était exposé à se voir en butte à de nouvelles atteintes, car celle-ci n'avait fait que le jeter plus avant dans le parti de la reine-mère, et le cardinal avait juré une guerre d'extinction à tout ce qui s'y rattachait.

A la suite de l'aveu de Barbou, l'arrestation de Bassompierre s'était ajoutée à celle de Châteauneuf et de Jars.

Le cardinal ne se montrait plus que le front chargé d'orages. Son confident, le père Joseph, faisait le métier de porteur de dépêches entre Saint-Germain et le Louvre, et, grâce à sa subtilité d'allures, il habitait à la fois, et quasi à toute heure, la ville et la campagne.

Gaston, le frère turbulent du roi, la jeune reine et la reine-mère, tous étroitement entendus avec la duchesse, encourageaient la faveur de mademoiselle de Lafayette, seule barrière capable d'entraver les desseins de l'ennemi commun, seule machine de guerre assez forte pour amener sa perte.

Le roi se contentait de si peu, et Louise était, par nature, si charmante, si gracieuse, qu'elle gagnait chaque jour dans l'esprit de Louis XIII sans recourir aux expédients de la coquetterie même la plus licite.

Depuis quelques jours, cependant, elle portait en elle une indicible amertume. Tous ses soins parvenaient difficilement à la dissimuler. C'était une blessure faite avec une lâche habileté à son affection la plus profonde et la plus chère par ce misérable Boisenval.

On se rappelle ce mot tranchant et empoisonné comme une arme maudite: ce mot, sous l'étreinte duquel elle avait failli se trahir aux yeux du roi, et qui l'avait jetée anéantie sur un banc de pierre au bas du perron royal.

Ce n'était ni l'horreur pour le pacte proposé par le suppôt de Richelieu,—elle méprisait trop désormais le maître et l'espion pour s'en émouvoir, ni leurs menaces, qui tourmentaient ses rêveries et parfois gonflaient sa poitrine jusqu'aux larmes,—elle était trop fière et se savait trop irréprochable pour les craindre; mais cette insinuation cruelle, cette anxiété, infiltrée comme un poison dans ses veines, cette pensée qu'elle avait pour rivale Henriette, son amie la plus chère!...

Que d'angoisses dans ce soupçon! Par quel moyen s'en éclaircir, pénétrer la vérité, qui, toute déchirante qu'elle pût être, serait moins pénible que ces incertitudes!

Les natures douées du don fatal de cette excessive délicatesse de cœur ne s'épanchent que difficilement. Concentrant leurs affections en elles-mêmes, timides et craintives, elles n'ouvrent guère le sanctuaire de leur âme à des tiers, si sûres qu'elles soient de leur amitié. Et puis, ces premières passions ont une retenue égale à leur ardeur et à leur chasteté.

Louise épuisait dans son imagination les moyens propres à connaître son sort, elle n'aboutissait toujours qu'à trouver une seule personne capable de l'en instruire,—c'était Philippe lui-même.

Pourquoi pas? S'il y avait eu entre eux quelque chose comme un commencement de liaison, des paroles sympathiques échangées, la sincérité, la franchise surtout en avaient été les instigateurs; c'était donc à Philippe, le cœur droit, le caractère loyal, qu'il fallait s'adresser.

Nous ne descendrons pas au fond de sa jeune âme pour dépeindre les chagrins, les alternatives de douleur et d'espoir que cette résolution soulevait et mettait en lutte. Elle s'y arrêta pourtant et se promit de saisir la plus prochaine occasion d'approcher l'élève de maître Duchesne et de connaître ses sentiments.

Le malheur était qu'on parlait moins que jamais de retourner à Paris, et qu'il ne se présentait aucune probabilité que Philippe vînt à Saint-Germain où rien ne l'appelait. Il aurait fallu faire naître un prétexte, ce qui n'était pas impossible, mais ce que la surveillance incessante de Boisenval rendait bien délicat, après la façon dont Louise avait répondu aux offres de service de celui-ci.

C'est en faisant cette remarque qu'elle comprit les périls de sa position. Il lui fallait subir la présence de cet homme, sous peine d'être atteinte par les accusations, par les calomnies dont il avait les mains pleines. Avec un prince soupçonneux, jaloux et susceptible, tel que Louis XIII, elle ne pouvait même éloigner cet intermédiaire, cet agent convaincu de traîtrise, qu'en usant de précautions infinies.

Une femme audacieuse eût brisé ces obstacles comme un jouet. Mais une jeune fille, lancée tout à coup dans ce dédale d'intrigues, devait s'y trouver fort empêchée. En ce monde, c'est triste à dire, il arrive souvent que la vertu et la délicatesse ont l'infériorité vis-à-vis de la déloyauté et de l'impudence.

Le cardinal affectait de ne faire au château que de courtes apparitions. Il espérait, par cette tactique de coquetterie souvent heureuse auprès du faible prince, lui inspirer de l'anxiété et lui donner la crainte d'une séparation. Il ne se montrait, en outre, que chargé de grosses affaires, capables d'ennuyer et de dégoûter un souverain plus solide que celui-ci.

Tantôt c'étaient les embarras d'Italie et du Piémont, tantôt les inextricables questions des Flandres; plus souvent encore, l'alliance avec Gustave-Adolphe, et les visées de ce dernier sur l'Allemagne, dans le but de diminuer la puissance prépondérante de l'empereur. Quant aux questions du dedans, le cardinal avait l'habileté de les présenter de telle sorte qu'il eût été impossible au plus retors diplomate de les démêler, et que le roi ne trouvait rien de mieux, en définitive, que de les abandonner à son plein arbitre.

Mais cette fois le cardinal crut s'apercevoir que la bienveillance et la crédulité aveugle de son maître décroissaient. Loin de se plaindre de la brièveté de ses visites, on se montrait plutôt d'humeur à les raccourcir encore. On prêtait une oreille moins complaisante à certains rapports, et l'on entamait d'un ton assez mécontent le chapitre des éclaircissements.

Elle courut chez Louise pour l'entraîner chez la reine.

Un autre jour, le cardinal trouvait le roi entouré des deux reines, et n'obtenait pas l'audience intime qu'il réclamait. Il rentrait à Paris en proie à la fièvre des ministres qui sentent souffler le vent de la disgrâce.

Ses ennemis étaient experts en fait de manœuvres; il ne les avait pas soupçonnés si forts. Quand il confiait ses doléances au père Joseph, celui-ci ne réussissait plus qu'imparfaitement à le réconforter. Mais comme il lui recommandait l'énergie, il résolut d'en faire preuve, afin d'épouvanter ses adversaires en montrant qu'il n'était pas déchu encore, et qu'il pouvait frapper de grands coups.

Ce fut sur le chevalier de Jars que se portèrent ses violences, guidées par la rancune du franciscain, ennemi-né de cette nature loyale, supérieure à toutes les persécutions.

M. de Laffémas et tous ses sicaires furent mis en réquisition.

Un arrêt de la chambre de justice de l'Arsenal, tribunal sanguinaire et corrompu, institué pour la satisfaction des haines personnelles de Richelieu, décréta le brave chevalier de crime d'État.

Alors commencèrent ces interrogatoires, qui sont demeurés parmi les célébrités juridiques les plus monstrueuses.

Dans la salle des tortures, au milieu des instruments de supplice, l'accusé était traîné chargé de liens; et là, sous la direction de cet infâme Laffémas, le procureur général d'Argenson procédait à ses interrogations, complaisamment recueillies par le greffier Dujardin.

Un jour, la duchesse de Chevreuse reçut par un messager mystérieux un mot ainsi conçu:

«Notre cher chevalier est l'objet de persécutions odieuses. Chaque jour amène plusieurs interrogatoires, qui menacent d'épuiser, sinon son courage, du moins ses forces. On le réveille la nuit d'heure en heure, pour lui poser des questions insidieuses, par lesquelles on espère surprendre sa présence d'esprit et l'amener à se couper ou à se perdre avec ses amis.

«Des bruits plus sinistres encore circulent, touchant les desseins du cardinal à son égard. A tout prix, il faut intéresser le roi en sa faveur, et si vous y parvenez, je crois que vous aurez accompli un autre miracle, en augmentant la tendresse d'un homme qui ne pensait pas qu'on pût vous aimer plus qu'il ne vous aime.»

Ce billet n'avait pas de signature, les caractères en étaient déguisés, mais cette dernière phrase suffisait. La duchesse avait reconnu le style de Châteauneuf.

Le mystère présidait aux persécutions exercées contre le chevalier, car Richelieu, qui tenait à frapper un grand coup, ne voulait pas en amoindrir l'effet en y préparant l'opinion. A la cour, à la ville, on ignorait ces séances ténébreuses des justiciers de Laffémas. Mais les murs des prisons ont des oreilles; ces faits se passaient dans les basses-fosses de la Bastille, et Châteauneuf, on ne l'a pas oublié, y était détenu.

Si sévères que fussent ses gardiens, il avait su, à prix d'or, capter leur confiance. Par eux, il avait entretenu d'abord une correspondance avec son compagnon d'infortune; par eux, il avait su la recrudescence de la haine ministérielle; par eux enfin, il avait fait arriver à la duchesse le billet qu'on vient de lire.

Ce fut un éclat de tonnerre au sein du petit conclave ennemi du cardinal. Chacun se resserra autour de ses alliés, et Louise eût voulu volontairement se soustraire au rôle prépondérant qu'on lui imposait. Elle était l'âme, l'espoir de la conspiration.

Disons-le à sa gloire, du moment où elle comprit que sa tâche devenait une mission, que la tête de ses amis était menacée, et que d'elle seule dépendait désormais leur vie ou leur mort, leur perte ou leur triomphe, ces hésitations cessèrent.

Elle aussi, d'ailleurs, n'avait-elle pas à se venger de cet homme qui l'avait jugée assez vile pour accepter son pacte!

Elle avait bravé le serpent; aujourd'hui, il fallait plus, il fallait lui broyer la tête.

Le billet de Châteauneuf n'exagérait rien, au contraire. L'existence infligée à son généreux camarade était un supplice de chaque heure. La salle des tortures était son séjour habituel. On n'osait pas, il est vrai, aller jusqu'à lui mettre les brodequins, ni l'horrible corne de la question par l'eau. Richelieu avait manifesté des scrupules à cet endroit; peut-être craignait-il que ces cruautés inutiles venant à se divulguer, le roi, dont il voyait la condescendance faiblir, ne se révoltât tout à fait.

Mais on agissait avec la menace continuelle de ces machines diaboliques dont la vue devait intimider le patient. On abusait de son sommeil ou de ses insomnies. On lui infligeait toutes les épreuves morales imaginables, pour lui extorquer des déclarations qu'on pût interpréter contre lui et contre ses amis.

Vaines tentatives, raffinements stériles! Le chevalier de Jars n'était pas d'une trempe vulgaire. L'aspect des chevalets excitait son ironie. Il parlait volontiers, mais c'était pour dire à ses persécuteurs leurs dures vérités.

Son énergie finit par lasser leur persévérance; il subit quatre-vingts interrogatoires sans articuler un mot qui compromit son fidèle Châteauneuf, non plus que les princes, ses complices.

Après l'insuccès de cette quatre-vingtième séance, Laffémas, exaspéré, se rendit chez le cardinal, où le père Joseph fut mandé. On eût dit un trio de vampires.

Chacun déployait là son caractère particulier: Laffémas, sa fougue, son emportement, les rauquements du tigre auquel on enlève sa proie; le père Joseph, sa haine aiguë, son raffinement de petits moyens; le cardinal, sa cruauté froide, implacable.

On présume assez ce qu'il devait résulter d'une consultation de ce genre, entre de pareils bourreaux.

Le lendemain, une commission choisie par Laffémas, et dirigée par lui et par le présidial de Troyes, magistrat servile à la discrétion de Richelieu, s'assemblait à l'Arsenal, pour évoquer la cause du chevalier de Jars.

Séance tenante, sans public, sans témoins, sur de misérables arguties, dont l'accusé n'eut pas le droit de se défendre, ses juges, plus dignes du titre d'assassins, prononcèrent contre lui la peine capitale.

Pendant que l'Arsenal retentissait de cet arrêt, il y avait grande chasse à courre à Saint-Germain. Le roi se montrait d'une humeur charmante; il caracolait dans les avenues du bois avec mademoiselle de Lafayette, qui s'efforçait de lui sourire, mais qui, poursuivie par des pressentiments cruels, se sentait la mort dans le cœur.

Le bruit de la condamnation se répandit dans la capitale, où elle jeta la consternation, bien avant qu'on la connût au château.

Il semblait que le cardinal fût décidé à jouer son va-tout. Sans sursis, sans délai, l'échafaud se dressa, et toutes les forces militaires furent disposées pour veiller au maintien de l'ordre et parer à toute tentative d'enlèvement de la victime.

Paris s'était mis en deuil. Une morne stupeur régnait sur la grande ville oppressée. François de Rochechouart, chevalier de Jars, était l'un des gentilshommes les plus réputés pour leur droiture de caractère, pour leur bravoure. Son nom était populaire et sympathique.

Dans cette cité, trop souvent indifférente aux hommes d'en haut et à leurs égarements, il était connu, il était aimé. Puis on en était arrivé à une heure où déjà le peuple réfléchissait. Les excès de pouvoir du cardinal avaient trouvé plus d'une fois des approbateurs nombreux, lorsqu'ils frappaient sur ces nobles orgueilleux autant qu'aveugles, qui se considéraient comme d'une race supérieure au commun des autres hommes et prétendaient se mettre au-dessus des usages des lois et des mœurs.

Mais on s'apercevait qu'il frappait moins sur les ennemis des franchises publiques que sur les siens propres; que c'était sa cause et ses intérêts personnels qu'il défendait, et non ceux de la France. C'était avec anxiété qu'on le voyait s'en prendre à la fois aux bons et aux mauvais; on se demandait où il s'arrêterait, s'il s'arrêtait sur cette pente rapide.

Paris, donc, se montrait soucieux. La foule, informée des préparatifs de l'exécution par cette communication invisible, mais rapide, qui répand les mauvaises nouvelles, se portait en longues files vers la place Saint-Paul, l'un des théâtres de ces exécutions, désignée en cette circonstance à cause de sa proximité de l'Arsenal, où le condamné était détenu depuis sa mise en jugement.

Midi était, suivant l'usage, l'heure fixée pour l'immolation. Dès onze heures il ne restait pas un pouce de terrain libre sur la place ni dans les alentours; les rues avoisinantes étaient engorgées d'un océan de curieux, pressés, écrasés, hors d'état d'avancer ni de reculer.

Les balcons, les croisées, les toits eux-mêmes offraient une profusion de têtes agitées. Une fenêtre seule ne laissait voir qu'une longue tapisserie, qui peut-être abritait des spectateurs non moins anxieux que les autres, mais plus discrets.

Des bruits lugubres circulaient à voix basse, touchant cette croisée énigmatique. C'était celle d'un pavillon attenant à l'un des grands hôtels de la place, un hôtel royal, et n'ayant pas d'autre ouverture au dehors.

On se demandait ce que signifiait ce rideau immobile, et quels personnages il pouvait bien cacher. Alors, les conjectures marchaient leur train, et les regards, fatigués de considérer les apprêts du supplice, se tournaient opiniâtrément de ce côté.

Ces préparatifs étaient faits avec une régularité mathématique, dont les écrivains de l'époque nous ont transmis les détails minutieux. Nous les répétons pour les amateurs de causes célèbres. L'échafaud offrait l'aspect d'une plate-forme en planches, de dix à douze pieds en carré, et de six pieds d'élévation. Les instruments de supplice se composaient simplement d'un billot de huit pouces de haut et large d'un pied carré, d'un sabre fort pesant, que l'exécuteur maniait avec beaucoup d'habileté, et d'une hache au tranchant poli et au manche très court.

Au coup de midi, la multitude silencieuse devint plus morne encore. On entendit dans la rue qui venait de l'Arsenal un sourd roulement de tambour, et bientôt, sous la brume épaisse qui régnait depuis le matin, comme si la nature faisait le deuil de la victime, on aperçut un peloton de soldats de la prévôté débouchant sur la place. Ils étaient suivis par des hallebardiers suisses en nombre imposant.

Au milieu venait le condamné.

On n'avait pas voulu entraver ses mouvements; les cordes qui lui tenaient les jambes et les bras lui permettaient de marcher et de croiser ses mains dans les manches de son pourpoint. Il avait la tête nue, et l'on ne pouvait se défendre d'un sentiment d'admiration pour sa contenance à la fois simple et fière.

Il s'entretenait tranquillement avec son confesseur, et semblait, par ses regards, remercier la population de la bienveillance qu'il lisait dans ses rangs.

Aucune clameur, aucun bruit ne se manifesta. La stupeur était à son comble. La foule respectueuse croyait assister à un martyre.

De Jars franchit sans hésiter les degrés de la plate-forme. Là, comme le bourreau et son aide s'approchaient pour lui faire subir les derniers préparatifs, qui de nos jours ont lieu dans la prison, mais dont on tenait alors à ne pas frustrer le populaire, il se tourna vers son confesseur pour l'embrasser.

—Je vais prier pour vous, mon fils, lui dit celui-ci.

Et il tendait les bras pour lui donner cette dernière accolade lorsque les yeux du patient rencontrèrent le pavillon de l'hôtel royal et sa mystérieuse draperie.

Le même pressentiment qui régnait dans l'assistance lui vint à cette vue, et fixant sa pensée sur ce point, il étendit la main pour le montrer au prêtre.

—Priez pour ceux qui sont là, mon père, dit-il gravement; ils en ont plus besoin que moi!

Ces mots ne pouvaient arriver jusqu'à cet endroit, mais son regard et son geste y parvinrent assurément, car la draperie eut un frémissement et se plissa en plusieurs endroits, comme si quelqu'un s'y cramponnait.

L'ecclésiastique descendit lentement et d'un pas troublé par l'émotion les terribles gradins, tandis que le chevalier, s'adressant à l'exécuteur:

—Je suis à vous, maître, et besognez adroitement, c'est mon seul désir.

—Soyez docile, répondit l'homme rouge; je jure Dieu que vous n'aurez pas le temps de sentir le coup, et qu'il ne sera pas besoin d'user de la hache.

Il faut savoir que quand la tête n'était pas abattue du coup de revers appliqué à l'aide du sabre, le bourreau achevait de la couper sur le billot à l'aide de sa hache, comme un boucher détache une chair pantelante avec son couperet, en revenant autant de fois qu'il le faut à la charge.

Ces quelques mots échangés, il se livra avec un abandon entier à l'exécuteur et à son aide.

Ils lui ôtèrent d'abord son habit, sur lequel figurait encore la noble croix de Malte, insigne de sa consécration à la cause de la foi et de la royauté. Il demeura en bras de chemise et le col découvert; on lia ses mains par-devant, et le bourreau l'invita à se mettre à genoux, pour lui couper plus facilement les cheveux.

—Je n'ai rien à vous refuser, maître, répondit-il en souriant; j'ai déjà été tonsuré, mais je n'ai pas eu encore, j'en conviens, un valet de chambre qui me fît la toilette sur la place publique.

—Sur Dieu! monsieur le chevalier, répondit le maître des basses-œuvres, vous avez une tranquillité merveilleuse; mais ne me parlez plus de ce ton, je vous en prie, vous me rendez tout troublé; la sûreté de mon bras pourrait s'en ressentir, et je ne me consolerais de ma vie d'avoir fait pâtir un si brave homme que vous!

—Merci, maître. Voilà un sentiment miséricordieux que n'aurait jamais eu celui qui vous emploie. Vous valez mieux que lui, sur mon âme.

—Monsieur le chevalier, dit l'exécuteur, flatté de ce compliment, et s'approchant de son oreille, il m'est défendu de vous laisser parler au peuple, mais il en adviendra ce que pourra, je ne veux pas étouffer la voix d'un si vaillant gentilhomme. Souhaitez-vous dire quelques mots?...

—A quoi bon?... Je ne pourrais crier à cette foule qu'une seule chose, c'est que je meurs innocent, et elle le sait aussi bien que moi et que mes juges!... Finissons-en, l'ami; ce brouillard me fait froid, et si j'avais le frisson, on croirait que je tremble de peur.

L'exécuteur poussa un gros soupir, prit les ciseaux passés à sa ceinture et entama les longues boucles qui roulaient sur le cou du patient. Le fer grinça, les assistants frémirent; le chevalier seul resta imperturbable.

Mais voilà qu'au moment où la seconde boucle allait tomber, une clameur violente ébranla l'air. Un remous formidable fit onduler les masses, qui vinrent se heurter contre les hallebardiers, en forcèrent les rangs, et choquèrent si fort l'échafaud que ses étais en craquèrent.

Au milieu de ce tumulte on ne distinguait rien d'abord, mais bientôt un cri strident, lancé à pleins poumons, domina les rumeurs et s'éleva jusqu'au ciel, répété par l'assistance affolée:

—Grâce!... grâce!...

Les ciseaux du bourreau restèrent en suspens.

—Achevez donc! lui dit de Jars; je vais m'enrhumer.

—Sang-Dieu! monsieur le chevalier, n'entendez-vous pas ces cris? Souffrez que je sois moins pressé que vous; mieux vaut un rhume qu'un coup de sabre.

Un jeune homme, tête nue, les habits en désordre, hors d'haleine, pouvant tout au plus articuler encore ce mot suprême: «Grâce!... le roi fait grâce!...» un jeune homme accourait, ou plutôt il arrivait porté sur les bras, sur les épaules de la foule, agitant le plus haut qu'il pouvait un parchemin auquel pendait un sceau,—le sceau royal.

Aux clameurs du public, une porte basse s'était ouverte dans le voisinage du pavillon à la fenêtre masquée. Plusieurs personnages en robe noire en étaient sortis, protégés par des gardes, et s'étaient approchés de l'échafaud.

Dans les groupes des bourgeois, où ils étaient reconnus, on entendait prononcer à demi-voix:

—M. de Laffémas, le lieutenant civil! M. d'Argenson, le procureur général! Maître Dujardin, greffier de l'Arsenal!...

Le cri de délivrance avait tiré les bêtes fauves de leur antre; elles venaient voir si l'on osait réellement leur enlever leur proie.

De son côté, le messager de la bonne nouvelle arrivait sur la plate-forme, où, jetant son parchemin au bourreau, il s'élançait dans les bras du patient.

—Philippe!... mon cher Philippe!... s'écria de Jars en le reconnaissant.

—Sauvé, monsieur le chevalier! vous êtes sauvé!... Dieu est bon, j'arrive à temps!...

Le peuple poussait des vivats frénétiques pendant que l'exécuteur parcourait l'écrit et vérifiait le sceau de cire jaune qui en affirmait l'exactitude.

De leur côté, Laffémas et ses acolytes, étant montés sur la plate-forme, s'emparaient du parchemin avec une rage qu'ils ne songeaient pas à contenir. A leur vue, des sifflets éclatèrent au milieu d'une tempête d'épithètes injurieuses.

Mais ils n'étaient pas gens à s'en émouvoir, et ce fut alors que se passa cet épisode fameux où Laffémas, s'adressant à de Jars, osa lui dire:

—C'est vrai, monsieur, l'ordre de grâce est dans les formes, rien n'y manque. C'est à vous d'en témoigner votre reconnaissance, en déclarant aujourd'hui librement ce que vous savez des projets de M. de Châteauneuf et des princes.

Le vaillant gentilhomme, les mains encore garrottées, et dans l'attitude du Christ couronné d'épines, avec la patience et l'humilité de moins, se redressa d'un air qui fit pâlir son interlocuteur:

—Allez dire à votre maître, prononça-t-il, que je suis reconnaissant envers le roi de sa clémence mais que je m'en croirais indigne si j'y trouvais un prétexte pour trahir mes amis.

Philippe, s'emparant des ciseaux que le bourreau avait laissés choir, coupa les liens de celui qu'il venait de rendre à la vie, et, se tenant enlacés, ils descendirent fièrement de la plate-forme, salués par les nouveaux vivats, par les applaudissements de la multitude.

Personne, pas même le chevalier, n'avait plus pensé à la fenêtre du pavillon royal.

Cependant il s'y passait une scène palpitante d'un sombre intérêt. Aux cris de: «Grâce!» lorsque Laffémas et ses séides venaient s'assurer de l'exactitude de cette amnistie inattendue, la draperie avait éprouvé des secousses violentes.

A la minute où de Jars et Philippe descendaient les gradins, un bras rouge s'était avancé en dehors par le coin de ce rideau, désignant l'artiste d'un geste menaçant.

Ce bras, c'était celui de Richelieu. Le front crispé, les lèvres livides, l'œil injecté de fiel.

—Ce jeune homme! dit-il au père Joseph, caché près de lui, c'est encore ce jeune homme!... Était-ce pour cela que je t'avais dit de le délivrer?...

—Monseigneur... balbutia le franciscain, que cet événement prenait pour la première fois au dépourvu.

—Tu m'avais assuré qu'il devait quitter la France.

Déjà l'astucieux confident avait retrouvé sa présence d'esprit.

—Ce jeune homme ne sait ce qu'il fait, monseigneur. Patience; si j'ai permis qu'il restât, c'est qu'il importe à votre cause qu'il reste.

—Ma cause!... elle est perdue de l'heure où l'on fait grâce à mes ennemis!.. Et ce téméraire enfant que j'avais voulu protéger!...

—Ne touchez pas à un cheveu de sa tête, Éminence. Si cette cause, qui n'est pas seulement la vôtre, mais la mienne aussi, peut être sauvée, c'est par lui, malgré lui!...

XXI
UNE PROTECTRICE.

Au milieu du dédale des intrigues dont il était l'objet et de celles dont il était l'auteur, double labyrinthe aux sentiers inextricables, Richelieu avait eu à peine le loisir de songer en passant au jeune peintre, et encore était-ce seulement lorsque son regard tombait sur l'esquisse de son portrait, demeurée en suspens.

Ce n'est pas que, dans les premiers jours, en apprenant, à ne pouvoir plus en douter, qu'il n'avait pris aucune part à l'acte dont on l'avait accusé injustement, il ne se fût senti le désir de lui accorder une réparation. Il en avait même touché un mot au père Joseph.

Mais celui-ci avait habilement glissé sur ce chapitre, et était parvenu à en détourner l'attention du maître, en rappelant sur les exigences de la crise la plus redoutable qu'il eût encore rencontrée. C'est ainsi que le cardinal n'avait plus aperçu Philippe depuis sa sortie de prison jusqu'au moment où il lui apparut tout à coup, porteur du message royal, délivrant une de ses victimes et affrontant son courroux à la face de la ville entière.

Il s'inclina plus bas encore.

Quelques détails rétrospectifs sont ici nécessaires.

On se souvient que nous avons laissé notre héros, dépouillé par les bravi qu'une main ténébreuse avait apostés, au coin du quai de l'École, où il venait de déboucher, pour gagner le Pont-Neuf et de là le collège de Laon, qu'il habitait.

Les bandits ne l'avaient pas précisément maltraité; ils s'étaient contentés de lui enlever le peu d'argent qui garnissait son escarcelle, le poignard de luxe devenu inutile pour sa défense, et surtout ce médaillon sacré, ce portrait de sa mère, pieux héritage qu'il eût racheté volontiers au prix des plus grands sacrifices.

Cet événement ne pouvait sans doute être considéré que comme un des mille épisodes de brigandage qui éclataient, ainsi qu'on sait, dans la capitale, mais surtout dans ce périlleux quartier du Pont-Neuf. N'eût été la perte de son médaillon, Philippe s'en fût d'autant moins affligé que ses larrons, par une distraction inaccoutumée, avaient oublié de s'emparer de son manteau et de son pourpoint.

Il éprouvait d'ailleurs bien d'autres perplexités. Le souci de sa sûreté personnelle s'ajoutait à celui du sort menaçant de ses amis et de ses protecteurs. Il s'était vu plongé sans motif dans un cachot; on l'avait relâché sans lui donner un éclaircissement plausible.

Rien n'indiquait que sa liberté fût mieux garantie aujourd'hui qu'auparavant; il avait présent à la pensée le sourcil crispé du cardinal. Il se sentait en butte à la persécution sourde du père Joseph. Ce moine disposait de moyens obscurs pour arriver à ses fins, et ceux qui lui portaient ombrage devaient, pour peu qu'ils possédassent de prudence et de sagesse, s'effacer devant lui et céder à ses volontés, sans en chercher les raisons.

Philippe avait espéré lui échapper, en se fondant sur son éloignement pour les intrigues qui occupaient la cour. Retenu au Louvre, à Paris, par une attraction de cœur, il avait rejeté les offres avantageuses du franciscain, parce qu'il n'y voyait qu'une sentence d'exil.

Nous ne dirons pas qu'il se repentit de sa résistance; c'était un esprit droit, qui n'agissait point à la légère; il trouvait dans sa bonne conscience la force et la supériorité. Mais il ne se dissimulait plus qu'un réseau de fils redoutables, parce qu'ils restaient invisibles, l'entourait de toutes parts, et que l'accomplissement de ses désirs ou de ses volontés était à la merci de cette influence.

Sous cette impression, malheureusement trop fondée, il s'était abstenu, pendant les premiers jours qui suivirent sa délivrance, de revenir au Louvre. L'absence de la reine-mère, sa protectrice, justifiait cette réserve.

Que de fois pourtant il fut tenté de l'enfreindre? Si ce palais abritait les ennemis qu'il devait le plus craindre, n'était-il pas aussi l'asile où il avait ressenti les atteintes les plus douces de ses premières affections? N'était-ce pas là qu'il avait commencé à aimer, à se sentir aimé?... Il avait laissé attachées à ces murs ses émotions, sa joie, son espérance! Hors de là, que lui offrait la vie? Le désenchantement, le vide et les regrets.

Souvent il lui arriva de se mettre en route, au mépris de toute prudence, pour revoir son atelier, sa grande galerie des combles. Quelquefois, sorti de son modeste logis pour un but quelconque, il se surprenait sur le chemin de ce Louvre, qui l'attirait comme un mirage. Il advint même que, plein de bravoure ou d'impatience, il se mit en route pour y rentrer, et ne s'arrêta qu'à la vue des sombres portails qui y donnaient accès. Leur gravité, leurs voûtes surbaissées, leurs huis flanqués de guérites de pierre, s'offraient à lui comme des avertisseurs et le détournaient de son dessein.

Mais cette lutte ne pouvait durer sans que la prudence fût vaincue par le désir, et quel jour le téméraire choisit-il pour cela?... Précisément celui qui suivit la grâce du chevalier.

Les impressions, les péripéties de cette journée avaient déterminé en lui une exaltation voisine de la fièvre. Il ne se dissimulait pas qu'en manifestant pour de Jars un dévouement aussi sérieux il se créait dans le parti contraire des haines terribles. Mais il en acceptait les conséquences. Il rompait avec la circonspection qu'il avait observée jusque-là pour ses propres intérêts, tandis qu'il travaillait généreusement en faveur des autres, et dût-il se heurter contre le cardinal ou se rencontrer avec le froc du capucin, il voulut rentrer dans le palais.

C'était une satisfaction qu'il s'octroyait, en récompense de ses épreuves de la veille. A ce point de vue, il la méritait bien. Cette grâce, il ne l'avait pas obtenue sans peine.

Nous avons dit comment le vent de la voix publique avait répandu, dans les coins les plus inaccessibles de la ville, le bruit de l'exécution qui se préparait sur la place Saint-Paul. Il était impossible que Philippe, à la piste de ce qui concernait le prisonnier, ne fût pas renseigné dès le premier instant.

Saisi d'horreur et de désespoir à l'idée du crime politique qui allait s'accomplir, il s'était élancé à cheval, et n'avait fait qu'un temps de galop de Paris à Saint-Germain.

On ne le connaissait pas là comme au Louvre. Les demeures des rois ne sont pas accessibles comme celles des particuliers. En voyant ce cavalier couvert de poussière, les vêtements en désordre, montant un cheval de piètre mine, exténué de fatigue, les factionnaires lui barrèrent le passage, et aucun laquais ne voulut d'abord se charger de l'entendre.

Il se désespérait, car les minutes avaient en cette circonstance le prix d'un siècle, le terrain brûlait sous ses pas; il allait se livrer à quelque scène de violence pour forcer la consigne, lorsqu'il fut reconnu par un serviteur de la reine-mère, attiré là par hasard.

Cet homme vit de suite à ses paroles qu'il s'agissait d'une affaire urgente, et le conduisit auprès de la duchesse de Chevreuse.

Mais là ce fut un autre embarras. En l'apercevant pâle, haletant, la pauvre Marie n'eut qu'une pensée; et quand le jeune homme, sans préambule, sans préparation, en homme qui a la tête perdue, s'écria:

—C'en est fait, madame la duchesse, le meilleur de vos amis va tomber sous la hache!...

Elle crut qu'il parlait de Châteauneuf, un nuage passa sur ses yeux, tout son sang reflua vers son cœur, elle se renversa sans connaissance sur son siège.

Des soins empressés la rappelèrent à elle, mais ce ne fut qu'après une scène terrible qu'on lui fit comprendre la vérité.—Hélas! elle était assez triste déjà. Si ce n'était son amant, c'était son plus cher allié que menaçait le bourreau.

Elle courut chez Louise, qu'elle entraîna chez la reine Anne d'Autriche, et qui, à la sollicitation de cette princesse, aux prières trempées de larmes de la duchesse, fit demander une audience au roi.

Louis XIII sortait précisément d'entendre la messe, suivant son usage à la campagne aussi bien qu'à la ville.

Cette demande lui causa une vive émotion,—on connaît son caractère anxieux et timide vis-à-vis des femmes mêmes qui lui plaisaient le plus. Pris ainsi à l'improviste, il balbutia et bégaya longtemps des syllabes incohérentes, avant de réussir à donner à l'huissier de service l'ordre de faire entrer mademoiselle de Lafayette.

Il se leva pour la recevoir; mais elle vint s'agenouiller à ses pieds, et de cette voix à laquelle il était impossible qu'il résistât:

—Grâce?... grâce et justice, sire?... implora-t-elle.

—Grâce, répéta-t-il; qui donc oserait vous menacer?...

Et son visage se couvrit de la pâleur ardente qui précédait les explosions de cette grosse colère qui était son courage à lui.

Puis, voyant que la fille d'honneur était toujours à genoux:

—Relevez-vous, mademoiselle, ajouta-t-il.

Il avança la main pour l'y aider; elle prit cette main et la retint sur ses lèvres.

Un feu inconnu circula sous ce baiser dans les veines de Louis-le-Chaste, son œil s'alluma, et, plus tremblant que la belle solliciteuse:

—Parlez, dit-il, ce que vous souhaitez est accordé.

Elle s'approcha d'une table, et lui présentant un parchemin:

—Sire, la grâce d'un innocent qui va mourir.

Il s'assit et prit une plume.

—Le nom?...

—Un de vos plus loyaux, de vos plus braves gentilshommes: monsieur le chevalier de Jars.

—De Jars... condamné!... Quel est son crime?

—S'il en eût commis un, sire, on n'eût pas manqué de vous le faire connaître. Mais vous êtes Louis-le-Juste, et l'on a rendu en arrière de vous cette sentence inique, parce qu'on reconnaissait votre droiture.

—Oh! murmura le pauvre monarque, ce cardinal, ce tyran!... Je ne suis pas heureux, mademoiselle...

—Une bonne action porte le bonheur avec elle, sire.

—Prenez donc cette grâce... et puissiez-vous dire vrai...

—Merci, mon roi, dit-elle en s'inclinant avec reconnaissance sur sa main, vous ne fûtes jamais plus grand qu'à cette heure, où vous venez d'accomplir l'œuvre de Dieu, en donnant comme lui la vie à un homme!

Gagné par l'enthousiasme de l'adorable enfant, il saisit à son tour sa petite main et fit le geste de la porter à ses lèvres; mais à moitié route, cette timidité étrange reparut, il rougit comme un novice, poussa un long soupir, et trouva tout au plus la hardiesse de balbutier entre haut et bas:

—Vous êtes bien belle, mademoiselle Louise!

Deux minutes après, sans que Philippe eût aperçu la fille d'honneur, madame de Chevreuse lui remettait l'acte royal, et lui faisait donner le meilleur cheval des écuries de la reine, sur lequel il regagnait Paris plus promptement encore qu'il n'était venu.

On sait le reste: il était arrivé à temps.

Eh bien, c'est le lendemain de cet événement qu'il ne craignit pas de rentrer au Louvre, malgré l'absence de ses protectrices, malgré la présence du ministre dont il avait contribué à déjouer les projets homicides.

Plus d'un lien rattachait l'âme et les aspirations du jeune artiste au Louvre. N'était-ce pas là,—faut-il le répéter?—que se trouvait son tableau de prédilection, l'œuvre où il avait mis son génie? N'était-ce pas là qu'étaient ses souvenirs, et qu'il avait déposé tout son cœur? Hors de là, que lui importait la vie? Cette visite pouvait lui être fatale, mais jamais autant que le doute et l'éloignement.

Il revit donc ce cher atelier!... tout indiquait le délaissement de ce sanctuaire de l'art, et ce ne fut pas sans émotion qu'il s'approcha de son tableau.

Mais, ô surprise! tandis que la poussière recouvrait tous les objets de la galerie, pas un grain n'apparaissait sur ceux qui lui appartenaient. Ses boîtes, ses brosses, son tabouret, ses chevalets étaient rangés dans un ordre irréprochable. Un rideau vert s'étendait devant la vitrine prochaine, pour parer aux effets de la lumière trop crue ou aux rayons du soleil sur la peinture inachevée, et celle-ci, à laquelle il ne manquait que les dernières touches, se montrait, sous ce demi-jour, poétique et vivante comme un chef-d'œuvre.

Quelqu'un avait donc pris soin de l'atelier en l'absence de l'artiste? Un soin si touchant le pénétra d'une douce reconnaissance, mais il ne s'y absorba pas longtemps. La contemplation de son tableau, qu'il revoyait après de si dures épreuves, au milieu de tant de sujets d'appréhension, l'occupa bientôt.

Sur cette toile il avait déposé avec tout son talent le secret bizarre de cette affection géminée qui s'était produite en lui, sans qu'il fût le maître de s'en défendre ni de choisir entre deux cœurs également dignes d'amour, deux jeunes filles également charmantes.

Depuis quelques jours seulement il avait senti la nécessité de briser un des rameaux de son bonheur, pour se rattacher à celui qui, seul, s'offrait dans les conditions acceptables à un homme tel que lui. Et, bizarrerie détestable du sort, Henriette, à laquelle il se ralliait, était précisément celle devant qui se dressait le plus grand obstacle. Comment fléchir, en effet, la haine, le ressentiment de maître Duchesne.

Immobile, songeur devant cette toile, il revoyait dans les beaux bras, dans les mains suaves de sa nymphe, les attraits de Louise; puis, considérant sa physionomie, il rêvait aux regards séraphiques, aux appas éthérés d'Henriette.

Tandis qu'il roulait en son esprit ces pensers divers, quelqu'un se glissait dans la galerie, et, s'avançant à petits pas, venait s'arrêter derrière son siège.

Il n'avait rien vu, rien entendu, et parlant à sa peinture comme s'il eût parlé à l'original:

—Chère Henriette! murmura-t-il en souriant.

—Vous m'appelez, Philippe? dit une douce et timide voix; et il sentit une main tremblante prendre la sienne.

—Henriette!... s'écria-t-il avec ferveur, vous! vous en ces lieux! Oh! merci! merci!

Retenant sa main pour la couvrir de baisers, il attira l'enfant à lui, et je ne sais comment cela se fit, il passa un bras autour de sa taille et se mit à la contempler, à l'admirer de si près, de si près, que leurs cœurs se sentaient battre, que leurs souffles se confondaient.

Ce fut une extase de plusieurs minutes, sans phrases, sans paroles.

Henriette rompit la première ce silence.

—Vous m'aimez donc? demanda-t-elle de cette voix enfantine qui est le gage de la virginité.

—Si je t'aime!...

Mais voilà qu'un regard commencé dans un sourire s'acheva sous une larme qui vint trembler au bord de ses longs cils, et cherchant à s'arracher du bras enlacé à sa taille:

—Hélas!... soupira-t-elle, mon père ne le veut pas... S'il me surprenait ainsi, voyez-vous, il me tuerait!...

—Qu'il me tue d'abord! Vivre sans toi! Ah! de cette heure j'ai compris que je ne le pourrais plus!

Au milieu de leur ravissement, il se fit du bruit à l'entrée de la galerie, et quelqu'un toussa d'une façon significative.

—On vient! s'écria Henriette.

—Que je ne dérange personne, dit une voix protectrice; je vous savais ici, mon jeune ami, et j'ai voulu vous voir.

C'était Marie de Médicis, qui était venue passer une demi-journée au Louvre.

Elle se rapprocha des deux amoureux saisis d'émoi, et remarquant les yeux rougis d'Henriette:

—Eh quoi! reprit-elle, des larmes!... Ah! je comprends, chagrins de cœur, anxiétés d'amour... Qu'il n'y en ait pas entre vous, mes enfants!... Je me charge de les aplanir... Vous nous avez bravement servi, Philippe; vous en serez récompensé. Pour commencer de suite, je vous emmène aujourd'hui à Saint-Germain, où je veux que vous fassiez le portrait du roi; cela vous dédommagera de la clientèle d'un cardinal en disgrâce.

XXII
LA JOURNÉE DES DUPES.

A très peu de jours de là, car les événements se précipitaient alors avec une rapidité effrayante à la cour de France, le père Joseph arriva en toute hâte au Louvre et pénétra à l'improviste auprès de Richelieu.

Le grand ministre était en proie à une entière prostration, ses éminentes facultés semblaient disparues. Son œil n'avait plus d'éclat, et sur ses traits jaunis par des insomnies fiévreuses on reconnaissait un ennui funeste.

Comme si les rôles étaient intervertis, son confident se dressa devant lui plein de rudesse:

—Est-ce vous que je vois, monseigneur, lui dit-il sévèrement, ou bien n'est-ce que l'ombre de vous-même?...

—Ne crains pas de m'offenser, répondit avec amertume le lion découragé, ce n'est bien que mon ombre; je ne me reconnais plus moi-même.

—Que diriez-vous donc d'un général qui perdrait contenance juste à l'heure où sonne la bataille?

—La bataille est perdue mon fidèle; il ne nous reste qu'à opérer la meilleure retraite possible. Déjà mes dispositions de départ sont prises, mes malles sont en route pour le Havre-de-Grâce.

—Perdue! qui ose dire cela! où est l'ordonnance qui vous enlève vos pouvoirs? où est l'arrêt qui vous exile! Vous possédez encore votre portefeuille, vous habitez le Louvre... votre successeur n'est pas nommé que je sache! Une intrigue de femme a obscurci le soleil de votre faveur; montrez-vous, elle s'éclipsera à son tour.

—Me montrer! pour subir les dédains, la pitié, le triomphe de ceux qui se courbaient hier sous ma puissance.

—Pour les écraser vous-même sous votre mépris, sous vos nouveaux succès!...

—Penses-tu donc que j'ignore ce qui se passe, ce qui se prépare? La grâce de M. de Jars a été le premier empiètement sur nos prérogatives; la proclamation de M. de Marillac, comme ministre en chef, doit être le coup suprême. J'ai envoyé hier ma nièce, madame de Combalet, présenter mes hommages à la reine-mère; ne sais-tu pas de quelle façon elle a été traitée, la hauteur insolente avec laquelle on l'a reçue, les paroles indignes dont on l'a abreuvée, et cela en présence du roi, qui n'a pas trouvé un mot pour la protéger ni pour me défendre?

—Eh bien! moi, monseigneur, fort de mon dévouement à votre personne, de l'admiration que je vous porte, de la connaissance que je possède des choses et des gens de la cour, je vous dis: Montrez-vous; n'envoyez pas de messagers; abordez vous-même, hautement, avec la conscience de votre valeur, ces princes superbes, ce roi qu'on abuse, et, sur ma foi, je vous jure que vous sortirez triomphant de ces triomphateurs!

Richelieu le regarda avec une attention profonde, et quittant son attitude affaissée, les pommettes des joues colorées déjà d'un feu singulier:

—Tu ne me dis pas tout, prononça-t-il. Tu tiens entre tes mains quelque levier inconnu pour remuer les obstacles qui nous circonviennent... Eh bien, soit! j'ai foi en ta hardiesse. Que l'on prépare ma litière, je t'accompagne à Saint-Germain.

—Non, plus à Saint-Germain, monseigneur; depuis ce matin, le roi est à Versailles.

—A Versailles! répéta le cardinal, montrant une hésitation nouvelle. A Versailles, où il ne va d'ordinaire que pour se plonger dans la solitude, pour s'abandonner à ses idées d'isolement et d'humeur mélancolique!... Et qui a-t-il emmené?

—Presque personne: M. de Marillac..

Le cardinal eut un frisson nerveux au nom de ce compétiteur détesté, que l'astucieux confident mettait exprès en avant.

—Les deux reines, mademoiselle de Lafayette et madame de Chevreuse. Quant au reste, rien que des officiers et serviteurs indispensables de sa maison. Ah! j'oubliais, madame la reine-mère a emmené encore ce petit peintre...

—Philippe de Champaigne... Toujours lui!

—Sa Majesté le protège particulièrement et veut qu'il achève, à Versailles, le portrait du roi commencé à Saint-Germain.

—Ainsi, c'est au milieu de tous mes ennemis que tu m'envoies?

—Oui, monseigneur, reprit le capucin imperturbable.

—Et tu te flattes que je vais t'obéir?...

—J'en ai la conviction.

—Décidément, fit Richelieu, gagné par cette assurance, ceux qui s'imaginent qu'entre nous deux c'est moi qui gouverne l'autre, ceux-là se trompent... le maître, c'est toi... Et la chose étant ainsi, je me rends à mon devoir; ouvre la marche, je te suis.

Les officiers avaient été réveillés par ces bruits.

—Si vous le permettez, je prendrai les devants. Je crois bon qu'on ne nous voie pas arriver ensemble là-bas. Soyez tranquille, vous m'y retrouverez, où je vous y donnerai de mes nouvelles en temps et lieu.

—J'y compte bien, vieux sphinx, fit le cardinal ranimé involontairement par l'assurance de son conseiller.

Celui-ci partit en grande hâte sur une très modeste haquenée, tandis que le ministre, affectant de montrer à ses gens et aux officiers de ses gardes,—on sait qu'il en avait une compagnie à lui seul,—un visage serein, prenait place dans la voiture, qui devait, suivant les intentions du père Joseph, le conduire à petite vitesse à la résidence de chasse qui composait alors le château de Versailles.

Ceci se passait en novembre et est devenu une date caractéristique que l'histoire conserve, comme un des enseignements les plus curieux à l'usage des favoris et des intrigants de cour.

L'arrivée du père Joseph ne surprit personne au château, on avait l'habitude de le voir se glisser partout, et quoiqu'on se méfiât de lui, il savait prendre des allures si bénignes qu'on aurait eu des scrupules de fermer les portes à une si humble personne.

En ce moment, les chefs de la conspiration contre le cardinal étaient si sûrs de leur réussite qu'ils n'étaient pas fâchés d'avoir un témoin qui ne manquerait pas de lui en porter la nouvelle toute fraîche.

Le gage de cette réussite, sa consécration, était dans l'appel adressé au maréchal de Marillac sur le désir inspiré au roi par les deux reines.

Ces princesses s'étaient emparées de l'esprit du monarque.

Tandis que Louise le détournait du cardinal et usait de son crédit uniquement pour le salut de ses amis, les princesses, saisissant l'influence politique, préparaient les derniers coups.

Louis de Marillac et son frère Michel, qui fut quelque temps garde des sceaux, devaient leur élévation au cardinal, mais l'un et l'autre n'avaient pas hésité, sur les promesses séduisantes de Marie de Médicis, à s'embarquer dans la conspiration, dont ils devaient recueillir les fruits. La nomination du maréchal était aux mains d'un secrétaire, qui allait la porter au roi, lorsqu'un carrosse entra avec grand bruit dans la cour d'honneur du château.

Les jours sont si courts en novembre que, bien qu'il fût à peine six heures d'après midi, la nuit était presque arrivée. Versailles était une résidence, une retraite intime, où nul, fût-ce le premier gentilhomme de France, n'avait droit de venir relancer le monarque sans une invitation précise. Quel était donc l'outrecuidant visiteur qui envahissait le château?

Dans le salon où se tenaient les reines, la duchesse de Chevreuse et le futur premier ministre, on ne tarda pas à le savoir.

L'huissier de service annonça tout à coup:

—Monseigneur le cardinal de Richelieu!

Chacun se regarda avec étonnement. On croyait le cardinal informé de ce qui se passait,—et il l'était en effet,—et l'on ne comprenait rien à l'excès d'audace qui l'amenait en un pareil moment.

—C'est sans doute, dit Marie de Médicis, qu'il vient chercher la nouvelle de sa disgrâce... Soit, qu'il entre; j'aurai le plaisir de la lui signifier moi-même.

L'huissier se tenait debout, comme un soldat en faction, près de la porte qu'il maintenait ouverte. Ces mots arrivèrent jusqu'au cardinal, qu'ils atteignirent dans les fibres les plus sensibles de son incommensurable orgueil. Il maudit de rage le père Joseph, dont les conseils et l'insistance lui attiraient cette humiliation.

Mais la glace était rompue, on l'avait annoncé; sous peine de se déshonorer, il fallait paraître.

Il s'avança, en composant sa figure de façon à trahir le moins d'émotion possible, et sans adresser un regard à la duchesse ni au maréchal, il vint jusqu'aux deux reines, devant lesquelles il s'inclina avec une humilité sans précédents de sa part.

Anne d'Autriche se fût peut-être troublée, un coup d'œil de son implacable belle-mère lui rendit sa haine et sa fermeté. Elle toisa comme elle le favori en disgrâce, sans lui adresser la parole.

Il se vit obligé de rompre le silence:

—Vous parliez de moi, Majestés, dit-il; me voici pour entendre vos reproches, si vous en avez à m'adresser, et pour me justifier.

—Nous n'avons rien à vous dire, monsieur, répondit sèchement la reine-mère, si ce n'est de vous témoigner notre surprise de cette visite inattendue.

—Cependant j'ai cru entendre Votre Majesté parler d'une nouvelle?

—En effet, une méchante nouvelle pour vous, monsieur. Mais c'est le roi, notre fils, qui vous la transmettra; nous vous invitons à l'aller attendre à Paris.

—Un accueil si sévère... balbutia Richelieu déconcerté.

—Ne vous étonne sans doute point...

—Que Votre Majesté m'excuse, il m'étonne assez pour que j'ose lui en demander l'explication.

—Nous ne vous en devons pas, monsieur.

—Votre Majesté, je le vois, est fort irritée contre moi, et personne ici n'élève la voix en ma faveur.

Il porta les yeux autour de lui, mais Anne d'Autriche répondit d'un ton glacial:

—Souvenez-vous de Chalais...

Le cardinal se mordit les lèvres jusqu'au sang. Il avait naguère osé faire entendre au roi, pour achever de l'éloigner de sa femme, que celle-ci secondait les complots régicides de Chalais, afin d'être délivrée d'un époux qu'elle détestait.

Il regarda alors la duchesse de Chevreuse qui, moins dure, mais plus mordante, se contenta de répondre:

—Lorsque monseigneur de Châteauneuf sera sorti de la Bastille, c'est lui qui portera à Votre Éminence mes compliments et mes explications.

S'adressant alors au maréchal:

—Vous, monsieur, lui dit-il, vous avez sans doute aussi vos griefs? N'allez-vous point me reprocher d'être l'auteur de votre fortune et de celle de votre frère?

—Monseigneur, répondit le nouveau favori, vous m'avez fait maréchal, je ne l'oublie pas, mais le roi m'a mandé ici pour me faire premier ministre. Je dois soumission au roi.

—Il suffit, répliqua Richelieu, que ce dernier trait stimula comme un aiguillon. Ma disgrâce est complète, je le reconnais. Il ne me reste qu'à me retirer. Mais je ne suis pas un valet qu'on chasse, et sans attendre qu'on me signifie ma déchéance, je vais remettre mes pouvoirs au roi, de qui je les tiens, et que je veux assurer, même quand il me frappe, de mon dévouement inaltérable.

En prononçant ces mots, il traversa le salon, vers la porte opposée à celle par où il était entré.

Cette porte donnait dans la chambre du roi.

—Où allez-vous, monsieur?... s'écria Marie de Médicis en se levant.

—Je vous l'ai dit, madame, répondit avec une humilité apparente le cardinal, résigner mes pouvoirs entre les mains de qui je les tiens.

Et il fit encore un pas.

—C'est inutile, répliqua impérieusement la princesse; vous n'êtes plus ministre et votre présence ne pourrait qu'importuner le roi.

—Votre Majesté traite durement ses ennemis vaincus; j'eusse espéré, dans ma disgrâce, la trouver plus clémente.

—Ceux-là seuls ont droit à la clémence qui ne se montrèrent pas impitoyables dans le succès... Encore une fois, monsieur, retirez-vous; vous ne verrez pas le roi, et, s'il le faut, je vais appeler les huissiers...

Il s'était rapproché encore du fond du salon, et saisissant le bouton de la porte:

—Je suis chez le roi, dit-il, jouant son va-tout, c'est au roi seul à me renvoyer.

Sans se faire annoncer, sans frapper, il entra dans la chambre royale, dont il referma la porte sur lui au verrou.

Louis XIII était assis devant un monceau de papiers qu'il examinait à la clarté d'une lampe.

Au bruit de la serrure, il tourna brusquement la tête; à la vue de son ministre, il se dressa debout par un mouvement galvanique, et ses traits devinrent livides.

—Vous êtes bien hardi! balbutia-t-il avec un terrible effort. L'émotion le rendait plus bègue que jamais.

Mais ce bégayement furieux, ces syllabes hachées, saccadées, répétées à l'infini, étaient plus menaçantes que des reproches sévères adressés par une phrase suivie.

Elles eurent cependant pour le cardinal un contre-coup heureux, elles lui donnèrent le temps de se remettre un peu.

—Sire... commença-t-il en s'inclinant.

—Non! non!... rien! exclama le roi, cherchant à exprimer sa volonté par des monosyllabes qui n'excitassent pas sa malheureuse infirmité.

Et joignant la pantomime à la parole, il montrait la porte.

—Les intérêts de l'État... voulut dire Richelieu.

—Rien!... répéta le roi en renouvelant son geste.

—Les intérêts de votre auguste personne... insista Richelieu.

—Sortez donc!... fit Louis XIII, qui cherchait, dans les ordres les plus durs, à exciter sa fermeté dont il se défiait, tant il en avait peu l'habitude.

Dans la pièce voisine, Marie de Médicis et Anne d'Autriche, que la hardiesse du cardinal avait prises au dépourvu, s'efforçaient d'ouvrir, mais, nous l'avons vu, son premier soin avait été de s'enfermer avec le roi.

Celui-ci entendait du moins leurs grattements à la porte, et sachant qu'elles écoutaient, il parlait haut pour qu'elles vissent qu'il ne faiblissait pas.

—On vous trompe, sire... disait Richelieu.

—Dites qu'on me trompait, répéta le roi, et que je ne veux plus que cela soit.

—Votre Majesté refuse d'entendre ma justification?

—Absolument.

—J'aurais pensé que mes bons et loyaux services...

—Assez!...

Pour la troisième fois, Louis XIII, pressé d'en finir, lui montra la porte.

Son regard courroucé, sa voix dure, sa respiration bruyante effrayèrent à la fin son favori qui, redoutant quelque chose de pire encore que ce congé, s'avoua lui-même vaincu et commença à se retirer à reculons.

Il était dit que ce soir-là la chambre de Louis XIII serait accessible comme un vestibule banal. Il ne restait plus que deux pas à franchir au cardinal pour reprendre le chemin qui l'avait amené, lorsqu'une petite porte de service, située au pied de l'alcôve où se dressait le lit, s'ouvrit à son tour.

—Hein!... qui va là?... exclama le roi, voyant des ennemis partout.

C'était Boisenval, qui, courbé en deux, rampant plus qu'il ne marchait, évitant surtout l'œil flamboyant du monarque, tendit un billet à Richelieu et s'éclipsa dès que celui-ci l'eut pris.

Le roi écumait; dans sa rage impuissante, il froissait et dispersait les papiers accumulés sur son bureau, renversait son fauteuil, et s'épuisait en violences apoplectiques, pour articuler quelques bribes de syllabes ayant un sens complet.

D'un seul regard, Richelieu avait embrassé le contenu du papier. Il était de son confident, le père Joseph, et ne renfermait que deux lignes encore fraîches.

Les yeux ardents du roi tombèrent sur ce feuillet, et ne sachant plus sur qui exercer sa colère:

—Ce papier!... s'écria-t-il; encore un complot. Ce papier... je le veux!

Mais depuis qu'il l'avait lu, Richelieu ne tremblait plus; un éclair avait même sillonné ses traits; il s'était redressé de toute sa grande taille, et au lieu de se retirer, il avait fait plusieurs pas en avant dans la chambre.

—Traître!... vociféra le roi en le menaçant de son poing fermé, obéiras-tu!...

A cet ordre il crispa, au contraire, avec une lenteur calculée, le papier dans sa main, et fléchit le genou avec une humilité et un respect qui commencèrent à impressionner le roi, honteux de son excès de langage et d'attitude.

—Sire, fit-il, Votre Majesté peut me broyer sous ses pieds, c'est son droit; elle peut m'accabler de reproches, car je n'ai sans doute pas rempli, comme je l'eusse dû, comme je l'eusse voulu, la haute mission que je tenais d'elle... J'accepte sa colère, je me courbe devant ses arrêts... Mais jusqu'à mon dernier souffle je veux me vouer à sa tranquillité et à son bonheur... c'est pour cela que je lui désobéirai cette fois...

—Ainsi, ce billet?

—Je le détruis... Et en effet, il parsema le tapis de ses fragments.

—Ah! j'avais donc deviné!... c'était une trahison nouvelle!... Parlerez-vous enfin?...

—Sire, insinua Richelieu, toujours agenouillé, ne voyez dans mon silence que mon respect pour Votre Majesté... Mon devoir, je le sais, est de vous obéir, mais ne l'exigez pas... Il m'en coûterait trop de briser les illusions de Votre Majesté... de lui prouver que ceux en qui elle a mis sa confiance en font un abus odieux... que l'on a tracé autour d'elle une trame destinée à surprendre sa magnanimité, son besoin d'affection, de tendresse...

A ce dernier mot, le roi baissa les yeux, sa fureur sembla s'éteindre sous la honte d'avoir été deviné dans la poursuite d'une aventure de galanterie.

Richelieu feignit de ne rien remarquer; il poursuivit sur le même ton d'hypocrite condoléance:

—Enfin, j'aurais un remords éternel de montrer que la personne qui a servi d'instrument à mes ennemis auprès de Votre Majesté jouait un rôle infâme, et feignait pour vos bienfaits une fidélité qu'elle ne pratiquait pas!...

Ici, Louis XIII se redressa par un dernier élan:

—Vous attaquez mademoiselle de Lafayette, monsieur!...

—J'ignore, sire, le nom de cette personne, mais je crois savoir...

—Des preuves!... exclama le roi; des preuves!...

—Eh bien, répondit Richelieu, se relevant de son humble posture, et saisissant avec véhémence le roi par le bras; eh bien, vous en aurez, sire!...

Il l'entraîna vers une fenêtre donnant sur le parc, et lui montra, d'un geste muet, près d'une tonnelle éclairée en plein par la lune, une jeune femme et un jeune homme, causant avec vivacité et se tenant les mains enlacées.

Le roi faillit s'affaisser sur lui-même à ce spectacle; il se retint à l'espagnolette de la croisée et au bras du cardinal. Pour le coup, la parole lui manquait tout à fait.

Mais bientôt les jeunes gens s'étant séparés et perdus dans l'ombre, chacun de leur côté, il sortit de cet accès d'épuisement.

—Monseigneur, dit-il à Richelieu, vous êtes mon seul ami... ne m'abandonnez pas...

En disant cela, de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

XXIII
LA FAVORITE.

Quel était donc ce couple dénoncé par la vigilance du père Joseph, et livré en holocauste par le cardinal, pour ressaisir son crédit sur le roi?

Nous faisons peut-être outrage à la pénétration du lecteur en lui posant cette question, qu'il aura résolue avant nous. Oui, ces deux jeunes gens, qui s'entretenaient avec si peu de précaution, sous l'abri insuffisant de la salle verte du parc, c'étaient Philippe de Champaigne et Louise de Lafayette.

Amené par la reine-mère à Saint-Germain, l'artiste n'avait pu qu'y entrevoir la charmante fille d'honneur. Quel que fût leur désir commun d'avoir un entretien, la prudence la plus élémentaire le rendait impossible dans cette résidence, où Louise était l'objet de tous les regards, où elle se sentait surveillée par le perfide Boisenval, où la cour était réunie comme une fourmillère dans l'étroite enceinte du palais.

A Versailles, au contraire, les choses rentraient dans une sorte de solitude. Un très petit noyau accompagnait le roi, et Louise avait entendu, avec un soulagement bien vif, Boisenval annoncer et répéter sur tous les tons qu'il n'était pas de ce voyage, et n'irait pas à Versailles avant d'en recevoir l'invitation formelle des princes.

Moins innocente, Louise se fût tenue sur ses gardes, en raison même de ce luxe d'affirmation. Mais il est écrit que les fourbes auront le dessus des esprits honnêtes.

Boisenval avait suivi la royale caravane, et s'était installé dans les environs du château, où il devenait d'autant plus dangereux qu'on n'était pas en garde contre ses manœuvres. Un seul homme connaissait sa présence en ce lieu, et le stimulait encore: c'était l'éternel père Joseph.

L'abattement de son patron, loin de le gagner, lui donnait plus d'ardeur. Il se piquait au jeu; comme un grand tacticien, il n'avait jamais plus de sang-froid, plus d'imagination que dans les occasions décisives. Il se plaisait à envisager le péril afin de le combattre pied à pied, d'opposer la ruse à la ruse, la force à la force, de faire tomber ses adversaires dans le piège creusé par leurs propres mains.

Madame de Chevreuse, si habile que nous la sachions, ne possédait pas au même degré ces qualités indispensables; la diplomatie, l'intrigue, formaient son élément principal. Elle perdit souvent ses batailles à force d'enthousiasme, pour avoir cru trop vite à la victoire.

Cette fois, absorbée des soins d'un triomphe qu'elle regardait comme immanquable, elle ne songeait plus déjà, dans le petit cénacle où nous l'avons laissée, en compagnie des deux reines et du maréchal, qu'à pourvoir aux suites de ce succès.

On se partageait très gravement les dépouilles du cardinal, comme la succession d'un homme enterré. Personne ne pensait à la jeune fille qui avait servi d'instrument à ce revirement politique; on la connaissait si modeste, si peu ambitieuse, que l'on savait bien qu'elle n'aurait jamais les velléités tyranniques d'une vraie favorite.

On faisait là, sans s'en douter, par cet oubli même de sa personne dans cette répartition du butin, son plus noble, son plus éloquent éloge.

En effet, elle ne songeait guère, la tendre enfant, à ces questions de titres, de fortune, de faveur!... Son cœur battait d'une émotion plus douce; un mot échangé dans la journée avec Philippe l'attirait dans le parc, où enfin elle allait le revoir, lui parler sans témoins!

Mais ce bonheur n'était pas sans mélange. A l'ambroisie, un génie mauvais avait pris soin de joindre le fiel. Louise allait savoir si, comme Boisenval l'avait insinué, elle devait ne plus voir qu'une rivale, et une rivale préférée, dans la plus intime de ses amies.

Henriette! Philippe!... que d'insomnies ces deux noms, retentissant sans cesse à son esprit, lui causaient depuis cette révélation venimeuse.

Peu s'en fallut, dans son anxiété, qu'elle n'arrivât la première, car le jeune peintre, par une inquiétude bien différente, était balloté entre un égal désir de venir à cet entretien et un insurmontable serrement de cœur.

Durant le peu de jours qu'il venait de passer à Saint-Germain et à Versailles, il n'avait que trop vite été confirmé dans les bruits, déjà parvenus à lui sous une forme plus vague, touchant la nouvelle fortune de la fille d'honneur de la reine.

Dès qu'elle l'aperçut, celle-ci s'élança au devant de lui, tandis que, saisi d'une émotion insurmontable, il ne trouva pas la force de lui abréger la distance.

—Philippe! mon ami, s'écria-t-elle en s'emparant de sa main qu'il lui tendait à peine, je vous retrouve donc!...

Et lui, au lieu de baiser cette main charmante qui s'attachait à la sienne, il la pressa imperceptiblement du bout des doigts.

Le cœur n'a pas besoin de longs discours pour comprendre ces choses. Louise se retira soudain de cette froide accolade, et l'amertume succédant brusquement à la joie qui inondait ses traits:

Henriette étant venue la joindre...

—Philippe, poursuivit-elle, ce qu'on m'a dit est vrai, vous ne m'aimez plus!

—Avant de vous répondre, mademoiselle, répondit-il péniblement, permettez-moi de vous demander si vous m'avez jamais aimé?

—Si je l'ai aimé!... s'écria-t-elle dans un long soupir; mon Dieu! il ose en douter...

—Que voulez-vous, mademoiselle, je suis un pauvre esprit froid et inquiet, droit comme la justice, mais sévère comme elle. Les ruses, les astuces, les intrigues des cours ne sont pas mon fait. Je me dirige sur la lumière, tenant pour vrai ce que je vois, et non sur les ténèbres où je soupçonne le mensonge. Eh bien, ce que je vois me dit que vous ne m'aimez pas.

—Dites que vous en aimez une autre, monsieur, et épargnez-vous ces détours.

—Sur mon âme, écoutez-moi, mademoiselle. Mes lèvres n'ont pas l'habitude du mensonge: ce qu'elles disent, je le pense. Un moment, oui, je le confesse, je crus être aimé de vous, et ce bonheur inespéré, immense, faillit me rendre fou... Ah! vous ignorerez toujours par quelle idolâtrie j'eusse voulu répondre à cet amour, s'il eût été vrai... Vous avez eu, entre toutes les femmes, le premier battement de mon cœur... Hélas!...

—Et ce cœur s'est bien vite refermé et donné à une autre, n'est-ce pas?

Il voila son visage sous ses deux mains, peut-être pour lui dérober ses larmes, et s'écria sourdement:

—Ah! Louise, je vous eusse trop aimée!

—Trop aimée! répéta la jeune fille avec une ironie déchirante; et d'où vient que cette tendresse s'est évanouie si vite?

—Elle le demande! Mais c'est qu'elle ose le demander!... dit le jeune homme, plein d'amertume et de mépris.

—J'ai le droit d'interroger quand on m'accuse!... Dites donc, ingrat, quelles preuves ne vous ai-je pas données de mon amour? C'est moi qui, vous voyant mélancolique et isolé, suis allée à vous la première! C'est moi qui, oubliant les lois de l'étiquette, les dangers de la médisance, la surveillance sévère attachée à mon emploi, n'ai pas craint de vous rendre visites sur visites dans votre atelier; de vous laisser prendre modèle sur ma pose, sur mes mains, pour votre tableau préféré... Et qui donc a adressé à l'autre les premiers mots du cœur... dites? Est-ce vous, ou n'est-ce pas moi encore?...

—Tout cela est juste; et alors combien je vous chérissais!...

—Et depuis quand ai-je cessé de mériter cette affection, que j'avais lâchement mendiée...

—Louise!...

—Oh! non, les mots ne me font pas peur; ce qui m'afflige et m'effraye, c'est l'ingratitude, la trahison...

—Contre qui ces accusations sévères?...

—Contre l'homme qui n'a pas craint de m'accabler de son oubli; contre l'amie qui m'a volé le cœur dont je me croyais maîtresse.

—Henriette?...

—Oui, Henriette; elle était mon amie: nierez-vous qu'elle soit votre amante?

—N'accusez pas la vertu la plus pure, l'innocence la plus sainte!

—Innocente et pure, qui donc oserait dire que je le suis moins qu'elle?

Philippe eut un long frémissement, il voulut parler, balbutia, et saluant sa compagne:

—Ce sont là des récriminations stériles, mademoiselle; un mauvais souffle a passé à travers notre existence et l'a désenchantée... Nous n'eussions pas dû chercher à nous revoir... Ne reprochez pas à Henriette de consoler celui dont vous avez fait le premier chagrin, après avoir été sa première joie...

Il s'inclina plus bas encore, comme un courtisan devant une reine, et voulut partir.

—Non pas, dit-elle en le retenant, je ne vous laisserai pas me quitter ainsi... Vos propos sont pleins de réticences et d'obscurités, qui me glacent comme autant de reptiles. Si vous ne me devez plus votre affection, vous me devez la vérité du moins, la vérité tout entière, comme il appartient à un gentilhomme et à un artiste de la dire; gentilhomme et artiste, vous êtes l'un et l'autre, donc vous parlerez!

—Étrange obstination!... Ce que je vous dirais, vous le savez mieux que moi; et si ce n'est pour m'imposer un supplice nouveau, quelle volupté raffinée vous promettez-vous d'un aveu qui vous ferait rougir!

—Grâce à Dieu, fit-elle avec une dignité dont il se sentit troublé, je suis au-dessus de vos outrages; mais nul ne saurait se dire au-dessus de la vérité.—Que vous ne m'aimiez plus, j'y suis résignée; que vous aimiez Henriette, c'est votre droit;—mais la vérité, je l'exige!

Pour la seconde fois, il ouvrit la bouche, commença un mot inarticulé, et s'arrêtant devant une tâche impossible:

—Non, s'écria-t-il, décidément, je n'aurai pas ce courage!..

—Mais je le veux, répliqua-t-elle en lui serrant le poignet avec une énergie jusque-là sans exemple de sa part, et je m'attache à vous jusqu'à ce que vous ayez parlé!

—Prenez garde, dit-il en la foudroyant du regard, si le roi allait vous voir!

—Le roi?...

—Le roi... répéta-t-il en hochant la tête avec une expression satanique.

Son œil devint fixe, sa main se détacha peu à peu de lui; elle demeura quelques secondes immobile, livide; puis se frappant le front sous le coup de cette découverte horrible:

—Ah! malheureuse! malheureuse!...

Ce ne furent plus seulement des larmes, mais des sanglots, à ce point qu'il en eut pitié, se rapprocha d'elle et voulut reprendre cette main qui l'avait retenu de force tout à l'heure.

—Pourquoi m'avez-vous contraint de vous dire cela?...

—C'est donc vrai? demanda-t-elle avec égarement, on dit, on ose dire que je suis la maîtresse du roi?...

—C'est vrai.

—Et vous l'avez cru, vous?...

—Louise, calmez-vous, de grâce.

—Ah! Dieu est cruel!... la maîtresse du roi!... Je comprends tout, maintenant; vos dédains, votre abandon... Vous avez fait comme les courtisans, les envieux! Je suis innocente, pourtant; j'en fais serment par ce ciel étoilé qui nous regarde! Le roi n'a jamais eu pour moi que les égards et les paroles irréprochables d'un frère pour sa sœur! Les calomnies du monde n'avaient pu m'atteindre, elles s'étaient arrêtées avec les immondices au seuil de mon antichambre; il a fallu que ce fût vous qui me les apprissiez!... Rien, rien n'est vrai, entendez-vous!...

—Mais, hasarda-t-il, cette faveur qui vous environne!...

—Vous voulez dire que je recherche, n'est-ce pas?... Ce rôle que je remplis... ce rôle...

Elle fixa sur lui ses beaux yeux empreints d'une telle expression de tendresse, qu'il en fut tout pénétré.

—Vous étiez menacé, persécute, emprisonné... une haine terrible s'attachait à vous... il fallait vous sauver... Le roi, triste, soucieux, avait bien voulu se dérider en m'apercevant; il n'exigeait de moi qu'un sourire, ce pauvre monarque plus esclave que le dernier serf de son royaume. Ce sourire m'élevait à cette faveur, que je ne cherchais que pour vous. L'âme torturée par l'idée de votre détresse, je trouvai cependant le courage de sourire au roi...

Philippe se prosterna à ses pieds.

—Louise! chère Louise!... pardonnez-moi! je suis un ingrat, un malheureux! Je vous ai accusée, méconnue... trahie... je vous ai crue coupable... vous étiez victime! victime pour ma propre cause!... Je me suis donné à une autre... Mais c'en est fait, pardonnez-moi, je reprends ma foi, je reviens à vous, toute ma vie se passera à expier mes torts...

Elle le regarda quelque temps dans cette attitude amoureuse et suppliante, avec un ineffable ravissement. Puis elle s'arracha par un soupir à cette prestigieuse consolation.

—Relevez-vous, mon ami, dit-elle.

—Pas avant que vous m'ayez pardonné...

—Je vous pardonne, je vous absous...

—Un mot encore, vous acceptez?...

—Henriette vous aime, mon ami, et—ajouta-t-elle, non sans un pénible effort,—vous aimez Henriette.

—Oh! c'est vous seule!

Elle secoua avec un sourire triste sa belle tête affligée.

—Non, c'est elle, vous dis-je; vous avez été porté vers elle par votre cœur; vous ne revenez vers moi que par reconnaissance...

—Voulez-vous me faire mourir de chagrin?

—Écoutez-moi, Philippe, car ceci est une résolution irrévocable. Nous étions deux à vous aimer, et vous nous avez aimées toutes les deux. Le cœur d'une femme n'a pas de ces phénomènes, mais celui de votre sexe est fait d'une autre sorte... Je n'ai pas le droit de vous en vouloir; j'ai eu votre première pensée, je ne disputerai pas l'autre à Henriette. Elle méritait bien plus que moi de vous posséder tout entier.

—Ah! vous me désespérez!...

Mais sans s'arrêter à cette interjection, elle poursuivit:

—A un homme tel que vous, il faut une femme comme vous, dont la réputation n'ait jamais donné prise aux clameurs du monde, fût-ce à celles de la calomnie... L'épouse de Philippe de Champaigne ne doit pas même être soupçonnée. Telle n'est plus ma condition, hélas! Je vous apporterais en partage l'ironie, le sarcasme.... Ces courtisans qui m'envient ont intérêt à me croire coupable, bien qu'ils me sachent innocente... Philippe, je ne veux pas vous faire ce déplorable don! Une jeune fille est là, belle, immaculée comme un ange; elle a mis en vous son amour, sa foi, son espoir... Cette jeune fille, je vous la donne.

—Mais vous!...

—Moi?... dit-elle avec un sourire pâle et défaillant, je suis entrée dans une voie dont je ne puis sortir encore; je demeurerai la favorite! Elle appuya avec mépris sur ce mot,—jusqu'au jour où je saurai tous mes amis hors de péril... Il faut bien que mon humiliation profite à quelqu'un!

—Cœur d'or!... sainte et parfaite créature... c'est moi qui ne suis pas digne de vous.

Elle secoua de nouveau la tête, comme si elle était bien sûre que ses arguments avaient atteint leur but, et, lui donnant sa main:

—Désormais, entre nous, monsieur Philippe, que ce soit donc une bonne et loyale amitié.

—Un dévouement éternel!...

Il s'empara, non pas seulement de la main qu'elle lui offrait, mais de ses deux mains, et les réunit sous un chaleureux embrassement.

Mais tout à coup, au moment de se séparer, en levant les yeux vers le château, il demeura glacé, sans voix, et ce fut tout au plus s'il put articuler, en étendant les bras de ce côté:

—Là!... Là!...

Elle regarda vivement et aperçût avec stupeur le roi et le cardinal, debout à la fenêtre, épiant leurs mouvements et leurs moindres gestes.

XXIV
LE BIJOU MAGNÉTIQUE.

De grand matin, c'est-à-dire aussitôt l'ouverture des portes pour le service du Louvre, Philippe pénétra dans ce palais, et se dirigea vers l'aile occupée par les appartements de la reine et terminée par la galerie de peinture.

Un trouble inexprimable y régnait déjà. On y avait une connaissance indéfinie des événements de la nuit. Sans pouvoir rien préciser, un orage formidable régnait dans l'atmosphère, remplissait les esprits de stupeur. Les officiers de la maison de Marie de Médicis avaient été réveillés par ces bruits, les serviteurs allaient et venaient, s'agitant dans un désarroi général.

Le jeune artiste, plus inquiet qu'aucun d'eux, n'osait cependant les interroger; il s'était enfui de Versailles, devant l'apparition menaçante du roi et du cardinal. Il était venu à pied, sans savoir comment, et n'était guère arrivé avant l'heure où il pouvait, sans se faire remarquer, entrer dans le palais.

Était-ce là que la prudence aurait dû le ramener? Dans le désordre, dans l'anxiété mortelle de ses sens et de son esprit, il n'avait garde de se livrer à de tels calculs. Il allait où le poussait son instinct, où l'attiraient ses sympathies, où il avait chance de rencontrer le seul cœur avec lequel le sien eût désormais le droit de sympathiser.

Car, il ne faut pas s'y tromper, et Louise de Lafayette ne s'y était pas laissé tromper, s'il s'était mis à ses pieds, s'il avait voulu abjurer pour elle les liens qui l'attachaient déjà à la fille de son ancien professeur, ce n'était pas par indifférence, par ingratitude pour celle-ci. Non vraiment, son âme délicate et impressionnable s'était fait les raisonnements que lui répétait la fille d'honneur. En s'offrant à elle, il accomplissait un acte de réparation; elle s'était sacrifiée pour lui, sa conscience lui imposait le devoir de se sacrifier à elle.

Mais elle avait repoussé cet holocauste, la noble enfant. Elle ne voulait pas d'un cœur ainsi marchandé, et d'ailleurs elle était sincère dans son abnégation, elle acceptait désormais le rôle d'immolation éternelle où sa destinée l'avait conduite.

Philippe revenait donc au Louvre dans l'espérance d'y rencontrer Henriette, et l'idée qu'il avait failli renoncer à elle, la perdre à jamais, la lui rendait plus chère. Son admiration, sa reconnaissance étaient acquises à Louise, mais toute sa tendresse appartenait à Henriette.

Avant de monter à la galerie, il se décida à aborder un des serviteurs, dont il connaissait la réserve et la fidélité, et s'étant assuré que la jeune fille était toujours au palais, il chargea cet homme de lui apprendre que lui-même venait d'y entrer. Puis il gagna l'atelier, où l'on peut croire qu'il ne trouva guère le sang-froid nécessaire à un travail auquel il n'avait jamais moins pensé.

La protégée de la reine-mère, en raison de sa neutralité dans toutes les questions de politique ou d'intrigue, était demeurée fort oubliée au milieu de ce remue-ménage. Les bruits, le mouvement l'informèrent seuls qu'il se passait quelque chose d'inattendu et de grave autour d'elle. Elle se leva à la hâte, et dès qu'elle mit le pied hors de sa chambre ses suppositions se changèrent en certitude.

Tout à coup, Philippe la vit accourir haletante, éperdue dans l'atelier, dont il arpentait depuis une demi-heure l'étendue d'un pas fiévreux. Elle tenait à la main un billet entr'ouvert, qu'elle lui présenta, sans avoir la force d'articuler un mot.

Il reconnut l'écriture de mademoiselle de Lafayette, qui adressait ce message à son amie par un homme gagné à prix d'or, car cette commission n'était pas sans danger en cette circonstance.

Ce billet laconique disait ceci:

«Chère Henriette, tout est perdu. A tout prix, allez trouver M. Philippe et obtenez de lui qu'il se cache, qu'il s'éloigne: il y va de sa tête.»

Mais Philippe n'était pas un cœur pusillanime. Moins effrayé de cet avis que de l'état où il voyait Henriette, il ne s'occupa d'abord que de la rappeler à elle et de la rassurer.

Aussitôt qu'elle recouvra la raison et la parole, elle lui apprit que la reine-mère était arrivée à Paris, dans la nuit, et au lieu de venir au Louvre, s'était précipitamment rendue au Luxembourg, ce qui expliquait l'agitation des gens, bien qu'ils ignorassent la cause de ce retour inopiné.

Le porteur du billet ne paraissait lui-même rien connaître du fond des choses, mais il lui avait fait savoir que le roi, le cardinal et le père Joseph avaient quitté Versailles presque en même temps que Marie de Médicis, pour retourner à Saint-Germain, où était toujours la cour.

Enfin on avait aperçu sur la route de Versailles à Paris un déploiement de gens d'armes, particulièrement une compagnie des gardes du cardinal, lesquels escortaient une litière, soigneusement fermée. Cet équipage avait été dirigé vers la Bastille, d'où les gardes étaient revenus seuls. Des bruits vagues disaient que le prisonnier était un des plus grands seigneurs de France, un général dont l'armée tenait campagne en ce moment, le maréchal de Marillac, en un mot.

—Fuir!... me cacher!... répéta Philippe relisant l'écrit, pendant que Henriette achevait de lui donner ces renseignements. Et je vous laisserais ici, chère âme; j'abandonnerais mes amis dans la détresse!

Hélas! dit-elle douloureusement, cette ressource de la fuite vous manque elle-même. Le père Joseph ne pouvant sans doute quitter le cardinal ni le roi en ce moment, a envoyé au gouverneur du palais la consigne de ne laisser sortir personne sans un sauf-conduit signé du ministre.

—Que se prépare-t-il donc, mon Dieu?...

—Vous voyez, mon ami, que si la fuite était possible, elle serait bien permise. Nos protecteurs, nos alliés sont probablement eux-mêmes en voie de se soustraire aux coups qui les menacent, et, quant à moi, l'obscurité de ma condition, l'insignifiance de ma vie, la position de mon père, qui s'est ostensiblement rapproché de M. de Richelieu dans ces dernières circonstances, tout m'assure une sécurité que je voudrais partager avec vous, si je ne peux partager vos périls.

Philippe se frappa le front, dans une perplexité cuisante:

—Que faire? que résoudre? S'il me fallait partir, Henriette, mais songez-y donc, ce serait vous perdre!...

—Ami, dit-elle en cherchant à son tour à l'affermir contre cette séparation, qu'elle n'entrevoyait pas avec moins de douleur, ami, croyez-vous donc que de loin comme près mon cœur pût changer?... Ah! plaise à Dieu que nous trouvions le moyen d'assurer votre départ, votre salut! car, relisez donc ce billet, il y va de votre tête!...

Cette menace terrible ne lui permit pas d'achever sa phrase. Mais portant rapidement la main à sa poitrine:

—O mon Dieu! s'écria-t-elle, c'est une inspiration! J'avais oublié!... Oui, c'est cela! «—Dans un moment suprême, a dit cet homme étrange, au regard de feu,—lorsque la terre manquera sous vos pieds, quand tout vous abandonnera, adressez-vous à votre dernier ami: posez ce talisman sur votre front, et vous pénétrerez les choses inconnues...»

En l'entendant parler seule, prononcer des mots inintelligibles pour lui, en voyant son regard fixe, sa pâleur mortelle, Philippe crut un instant que l'excès de son tourment avait altéré son esprit.

—Chère Henriette, dit-il en la forçant de s'asseoir sur un des sièges artistiques épars dans la galerie, calmez-vous... Je suis ici encore pour vous aimer, pour vous défendre au besoin.

—Hélas! soupira-t-elle, c'est vous qui avez besoin d'être défendu...

Il saisit une de ses mains et y rencontra un objet qu'elle laissa passer dans la sienne.

—Prenez, mon ami, mon dernier, mon unique ami; si nous pouvons être sauvés, c'est par ceci.

Philippe de Champaigne fut toujours un esprit religieux d'une droiture extrême, catholique fervent, mais ennemi des pratiques superstitieuses; il éprouva comme un scrupule.

—Un charme, une amulette... murmura-t-il.

—Le salut! affirma-t-elle. Posez ce morceau de cristal sur mon front...

—Henriette, quel est cet enfantillage, en un tel instant?...

Il retournait entre ses doigts le médaillon, qui n'offrait bien l'aspect que d'une large lentille de cristal de roche, limpide, transparente, sans aucun signe gravé.

—Je vous en prie, insista la jeune fille.

—Allons, vous l'exigez... Mais du moins m'assurez-vous qu'il n'y a là aucune œuvre de magie ni de sorcellerie dommageable à mon salut?

—Aucune, mon ami. Ayez confiance, c'est notre ressource suprême.

—J'obéis!...

Sa main, légèrement émue, appliqua le talisman magnétique, ainsi que sa compagne le lui indiquait.

Henriette se consolait en écoutant cette princesse.

Peu à peu, il la vit s'affaisser dans une langueur singulière; ses membres s'assouplirent ainsi qu'il arrive durant le sommeil; ses paupières s'abaissèrent insensiblement, et la frange de ses longs cils remplaça son doux regard. Elle vint s'appuyer, par un mouvement rempli de morbidesse, sur le dossier du fauteuil, et sa tête de chérubin assoupi s'inclina sur son épaule.

Le jeune homme, transporté d'étonnement, suivait ces phénomènes successifs, comme un voyageur égaré sur une route semée d'aspects terribles, de passages imprévus. Son sang se glaçait dans ses veines, son cœur battait encore, mais par de sourdes secousses. Son cerveau se troublait, il cherchait à se reconnaître, et se demandait si ce n'était pas lui que frappait le délire dont il croyait tout à l'heure sa compagne atteinte.

Il avait cessé de lui appliquer le médaillon sur le front, mais l'effet était produit, et quoiqu'il étreignit cet objet dans sa main, ce sommeil mystérieux durait toujours.

Il la contempla d'abord dans une muette émotion; l'admiration et l'anxiété se livraient en lui un combat bizarre. Il ne l'avait jamais vue si belle, si poétique, si vaporeuse. C'était une créature appartenant à une sphère immatérielle; il eût voulu la peindre ainsi, pour fixer sur la toile cette vision céleste. Dans son ravissement, il s'agenouilla devant elle et s'empara avec un recueillement religieux de l'une de ses mains.

A ce contact, cette main eut une secousse électrique qui lui fit serrer la sienne.

—Henriette!... appela-t-il.

Alors, prodige nouveau! il vit sa blonde tête s'agiter par une douce inflexion, ses lèvres s'entr'ouvrirent, et, d'une voix pénétrante:

—Je suis à vous, Philippe, prononça-t-elle; que voulez-vous?...

—Parlez! dit-il, parlez, je vous en conjure, si vous ne voulez que je devienne fou!...

—Demandez, je suis là pour vous obéir...

—Rassurez-moi, de grâce!... Est-ce le sommeil, est-ce la veille?...

—C'est l'extase.

—L'extase!... Que voyez-vous donc?...

Il se tenait debout devant elle, le regard fixé sur ses traits immobiles, dans l'attitude d'un homme qui s'entretient avec un spectre.

—Attendez, répondit-elle; ce sont des choses si compliquées, si confuses... Le cardinal, que l'on croyait vaincu, est rentré en faveur... plus puissant, plus redoutable... Comment cela s'est-il fait?... Ah! je vois; cette nuit, un jeune homme et une jeune fille s'entretenaient dans le parc, les imprudents! à portée de la fenêtre du roi... Cette jeune fille, le roi l'aimait... Ce jeune homme...

Elle s'arrêta pour rassembler toute la puissance de sa vision rétrospective, et, se redressant sur son siège:

—Ce jeune homme c'était vous!...

—O mon Dieu!... s'écria Philippe, c'est donc l'enfer que nous avons évoqué!... Mais, dit-il en se rapprochant, puisque vous lisez à livre ouvert dans les secrets les plus cachés, vous devez voir que celle que j'ai choisie, préférée, c'est vous!...

—C'est vrai, fit-elle doucement, et cela devait arriver ainsi, car je vous l'ai dit déjà, et en ce moment une voix d'en haut, un retour de mon esprit vers des âges écoulés, m'attestent que les âmes vivent plus d'une fois, et que les nôtres, au sein de ce même palais, se sont déjà connues et aimées dans la douleur.

—C'est le délire... murmura Philippe.

Un imperceptible sourire se dessina à la commissure des lèvres de Henriette:

—Nous appelons délire ce que nous ne connaissons pas, fit-elle. Mais qu'importe le passé; nous nous aimons dans le présent. Le cardinal s'est engagé vis-à-vis du roi à lui livrer l'audacieux que celui-ci regarde comme son rival. Il s'agit de vous sauver.

—Ah! dit-il en hochant la tête, voilà qui est difficile!

—Peut-être, répondit-elle.

—Que voulez-vous dire encore?

—La trahison nous entoure. A vous comme à moi, une main perfide a soustrait l'objet précieux qui renfermait notre salut. A moi l'on a dérobé une lettre pleine de révélations, à vous...

—A moi, le portrait de ma mère!... Comment savez-vous cela?

—Comme je sais tout le reste, par une vertu de clairvoyance qui est en moi et qui émane... qui émane d'un protecteur plus malheureux que nous en ce moment... Oui, la lucidité se fait enfin dans mon esprit: au fond des salles basses du Louvre, près de la prison qu'on vous donna, il existe une autre victime... Ah! ma tête commence à se fatiguer...

—Parlez, parlez encore! supplia Philippe, gagné par la conviction de ses discours, par les secrets sortis de sa bouche, et attaché à ses moindres paroles.

—Oui, j'achève... Ah! j'ai hâte, la lassitude pèse sur mon cerveau...

Saisi d'une inspiration soudaine, il lui fit toucher une seconde fois le disque de cristal. L'effet ne se fit pas attendre. Sa respiration, devenue plus difficile, reprit sa régularité, ses traits, contractés par une attention trop opiniâtre, retrouvèrent leur calme tout entier; elle acheva:

—Le prisonnier occupe la double cellule du père Joseph. Au fond de l'oratoire est un prie-Dieu massif. La planche où l'on s'agenouille peut être rendue mobile, en touchant un ressort adapté sur la gauche, du côté de l'ombre, et qui a l'aspect d'une tête de clou...

—Après... après?

—Là se trouve un portefeuille garni de papiers; il n'en est qu'un d'important pour vous. C'est un blanc-seing signé du roi, contresigné du ministre, et tenu en réserve par le père franciscain pour quelque grande occasion... Vous vous en emparerez, et toutes les barrières tomberont devant vous.

—Mais comment pénétrer dans la cellule?...

Elle chercha un instant et finit par étendre la main dans la direction d'une grande armoire, pratiquée dans la muraille de l'atelier, et où l'on ne déposait que des débris et des objets inutiles.

—Là, fouillez dans le bas de celle armoire...

L'artiste y courut; la partie indiquée était remplie de ferrailles oubliées depuis des années. Dans le nombre étaient des clefs de toute dimension, couvertes de rouille. Il en remarqua une d'une forme bizarre, et l'ayant prise, avant qu'il fût revenu près Henriette;

—C'est la bonne, dit-elle. C'est un des anciens claveaux dont le roi Henri III se servait pour aller la nuit à ses honteuses débauches. Nul à présent n'en saurait dire l'usage. Cette clef ouvrait alors toutes les serrures du palais. Aujourd'hui, elle en ouvrirait encore une partie; celle du père Joseph ne lui résistera pas.

Philippe marchait de surprise en surprise, mais il n'éprouvait plus ni doutes ni hésitations. Il comprenait qu'il y avait là une manifestation extra-naturelle, dont les sens ne pouvaient donner l'éclaircissement, et qui échappait aux visées de la métaphysique, encore si restreinte alors, par suite du cercle tracé aux idées par l'Église.

Il devait sans doute méditer plus d'une fois sur ces matières, et peut-être bien cette expérience fut-elle le point de départ des doctrines abstraites où il se plongea plus tard. En cet instant, ce n'était pas la réflexion, c'étaient les actes qui pressaient.

Henriette venait de retomber dans un affaissement profond, conséquence de la tension extraordinaire de ses facultés. La vision avait cessé, il ne restait que le sommeil. Il la considéra longtemps avec attendrissement, avec adoration; puis, s'étant approché pour baiser doucement son front, il la sentit tressaillir.

Elle poussa un soupir assez semblable à un gémissement. Quelque mauvais rêve traversait son esprit. Elle s'agita encore en quelques mouvements onduleux, ses paupières s'entr'ouvrirent, et elle s'éveilla tout à fait, fort étonnée d'abord de se trouver là en compagnie du jeune peintre.

Mais la mémoire ne lui fit pas longtemps défaut, et reprenant l'entretien au point où elle l'avait laissé avant l'épreuve:

—Eh bien, mon ami, demanda-t-elle avec anxiété, le talisman?...

—Le talisman n'a pas failli à votre confiance, chère Henriette. Celui qui vous l'a donné est un homme merveilleux, et il en sera récompensé. Que Dieu nous aide, nous rendrons la liberté au captif, et nous échapperons avec lui à nos persécuteurs!...

XXV
LE SERMENT IMPOSSIBLE.

De Saint-Germain, la cour, profondément désorganisée, était revenue au Louvre, remorquée, le roi en tête, par le cardinal.

La Journée des Dupes produisait ses conséquences, les ennemis de Richelieu, déçus dans leurs espérances les mieux justifiées, étaient tombés, d'un succès qui semblait acquis, dans un abîme.

Monsieur, frère du roi, se sauvait successivement dans ses domaines de l'Orléanais, puis, d'étape en étape, de manœuvre en manœuvre, dans les États de Lorraine, où le duc lui offrait un asile précieux et la main de sa fille Marguerite. Il y épousait plus tard cette princesse, dans un mariage secret, qui devait fournir à Richelieu des armes pour le perdre sans retour dans l'esprit soupçonneux et inquiet de Louis XIII.

La funeste odyssée de Marie de Médicis commençait en même temps. Ne trouvant plus de sécurité au Luxembourg, elle gagnait Compiègne, où elle espérait avoir une conférence avec son fils. Mais soudain le personnel de la cour, qui était venu momentanément dans cette résidence, s'éloignait, et il ne restait autour d'elle que huit compagnies des gardes, cinquante gens d'armes et cinquante chevaux-légers. Le maréchal d'Estrées, dévoué à Richelieu, les commandait, et quoiqu'il prétextât que cette force imposante était demeurée pour faire honneur a la princesse, il n'y avait pas à s'y méprendre, celle-ci était prisonnière.

Tout cela s'était exécuté pendant la nuit, en sorte qu'à son réveil Marie de Médicis se trouva dans une solitude accablante. La plupart de ses femmes étaient changées. Vautier, son médecin, était en état d'arrestation; son confesseur, le père Chantelouble, était exilé; on refusa de lui donner aucun renseignement sur le reste de ses confidents. Le maréchal, qu'elle fit mander, lui répondit avec un respect contraint que le roi lui ferait incessamment connaître sa volonté.

Aucun éclaircissement ne lui parvint du reste de la journée. Le lendemain, un conseiller d'État se présenta devant elle, chargé de lui offrir de se retirer à Moulins. Cette proposition fût le début de négociations qui se prolongèrent plusieurs mois, et dans lesquelles chacun apporta les armes propres à son caractère. De la part de la reine, ce fut une succession de plaintes, de hauteurs, de prières, de menaces, de promesses, de subterfuges, de maladies souvent fictives, parfois réelles, et résultant des chagrins.

Rien n'ébranla le ministre, auquel le roi n'osait plus adresser même un observation en faveur de sa mère. Richelieu montra une rigidité toujours uniforme, n'écoutant aucun projet que l'obéissance de la reine n'en formât la base c'est-à-dire qu'elle ne commençât par se confiner dans quelque lieu dont on conviendrait.

La jeune reine n'était pas mieux traitée. On n'osait l'envoyer en exil, ni la consigner dans un château, mais elle était réellement prisonnière dans ses appartements du Louvre, et n'entretenait plus son mari qu'en présence du cardinal. Ainsi qu'à sa belle-mère, on lui avait retiré celles de ses femmes qui lui portaient affection, pour lui en imposer qui formassent autour d'elle un cercle d'espionnage.

On conçoit, sans qu'il faille l'expliquer, les soins imposés par tant d'affaires au cardinal, et l'admiration qu'il dut avoir pour la sagacité prévoyante de son confident, qui trouvait l'emploi des blancs-seings amassés par lui avec tant de sollicitude.

Les formules d'embastillement, d'exil, de mise en accusation, les ordres de torture, tout se trouvait prêt, il n'y avait qu'à écrire les noms; c'était la besogne de Desroches, le secrétaire intime, auquel ce digne père Joseph fournissait des listes inépuisables. Les destitutions des plus hauts fonctionnaires pleuvaient, les gentilshommes les plus considérés disparaissaient, et l'on enviait le sort de ceux qui trouvaient moyen de gagner les pays étrangers.

Un trait qui peint cette politique du cardinal, doublé du capucin, se produisit alors: à mesure que Marie de Médicis refusait de quitter sa prison de Compiègne pour obéir aux ordres d'exil émanant du ministre, on lui enlevait tantôt un secrétaire, tantôt un officier de sa maison, tantôt une femme qui lui plaisait, sous prétexte que ces personnes lui donnaient de mauvais conseils.

Ce fut ainsi que, Henriette étant venue la joindre, ne put demeurer que peu de jours auprès d'elle. On avait surpris la distraction que sa présence apportait aux soucis de la princesse; on n'osa pas, il est vrai, aller jusqu'à accuser l'innocente enfant de manœuvres politiques, mais on la fit durement réclamer par son père, passé dans le camp du plus fort.

Ce fut une pénible séparation. Marie de Médicis s'était attachée à cette jeune fille, elle avait pris un aimable intérêt à son roman si brusquement interrompu. Elle trouvait encore quelque bonheur à recevoir ses confidences candides, à la réconforter, à lui promettre un avenir plus beau, une réunion avec son ami absent.

Henriette se consolait en écoutant cette grande princesse s'associer à ses chagrins. Elle trouvait en elle une âme compatissante à qui s'en ouvrir. La perspective de la maison paternelle, pleine de rigueurs, de reproches incessants la faisait frémir.

Mais qu'on ne pense pas que le triomphe de Richelieu fût si complet que rien ne vînt en obscurcir la satisfaction. Séparer le fils de la mère, tyranniser la femme par le mari, remplir des cachots, signer des ordres de proscription, dresser des potences, c'est exercer le pouvoir, faire preuve d'autorité, mais le front des tyrans est souvent plus soucieux que celui des opprimés. Si ce n'est le remords, l'anxiété les ronge. L'arbitraire appelle l'arbitraire, la violence appelle la violence; le métier de pourvoyeur du bourreau a ses lassitudes, et le pied qui marche dans le sang n'est jamais celui d'un cœur en paix avec lui-même ni avec les autres.

Ne nous étonnons donc point de trouver, l'un des matins qui suivirent la Journée des Dupes, c'est-à-dire alors qu'il devait être dans tout l'épanouissement de son succès, Richelieu replié sur lui, au fond de son fauteuil, dans l'attitude d'un vieillard brisé par les années.

En ce peu de jours, il avait vieilli de vingt ans. Ses cheveux s'étaient zébrés de filets blancs, sa moustache et sa royale avaient grisonné; ses traits hâves, fatigués, avaient l'aspect d'un parchemin flétri. Les yeux lançaient encore par minute des éclairs, mais ce n'étaient plus les rayonnements du génie; ces lueurs fauves inspiraient l'effroi; on eût dit le reflet d'une flamme infernale.

Il est vrai qu'en cet instant il n'était pas dans un tête-à-tête de nature à rasséréner ses idées. Devant lui se tenait le lieutenant civil Laffémas, feuilletant un énorme dossier dont il caressait chaque page de son sourire d'hyène.

—Nous arrivons maintenant, disait-il, à nos prisonniers de marque, les messieurs de Marillac.

Ce nom amena sur les lèvres de l'Éminence un léger spasme, dont Laffémas parut se féliciter. Il poursuivit:

—Suivant les ordres de Votre Éminence, tous deux sont en sûreté, et leur affaire s'instruit séparément, de façon que nous puissions avoir deux arrêts et deux exécutions; à moins que,—insinua-t-il avec un soupir hypocrite,—il ne nous survienne une seconde édition de l'affaire de M. de Jars, violemment soustrait à la justice.

—Soyez tranquille, prononça Richelieu d'une voix sombre, la justice aura son cours.

—Plaise à Dieu! car ces exemples de clémence intempestive exercent une impression funeste et démoralisante; les masses ont besoin d'être entretenues sous le coup d'une terreur salutaire. Le droit de grâce est un principe imaginé par l'esprit d'anarchie. Un grand chef d'État ne doit pratiquer que le droit de mort.

«Le maréchal, dès le premier moment de son arrestation, a réclamé auprès du Parlement, récusant les commissaires qui lui sont donnés. Le Parlement n'ira sans doute pas contre les désirs de Votre Éminence; mais, pour prévenir les indiscrétions, les communications subreptices, j'ai ordonné, sauf ratification de Votre Éminence, de conduire cet accusé dans le château de Sainte-Ménehould, où il sera plus facile de le tenir au secret rigoureux et d'assembler ses juges à huis clos.»

—C'est bien, dit Richelieu. Mais voyons vos chefs d'accusation?

Laffémas se redressa avec fierté, en homme content de lui.

—Nous les avons rangés sous sept titres, tous de nature si grave qu'il devrait être condamné sept fois, si la justice avait sept bras et qu'il eût sept têtes.

Il commença alors à dérouler ces griefs, qui tous se rapportaient en réalité à des excès de commandement, à quelques vexations militaires, et à des concussions fort peu établies sur des objets de très mince importance. Tout cela, énormément grossi, apprécié par des commissaires à la fois juges et parties, en dépit de la raison, de l'équité, de l'humanité, devait devenir le texte d'une sentence capitale.

Toutefois, Laffémas n'eut pas le loisir d'achever dans cette séance la lecture de son chef-d'œuvre. Un confident plus intime survint tout à coup qui l'interrompit, à son extrême déplaisir. Mais comment ne pas céder la place au père Joseph!

Dès que le franciscain avança la tête par la petite porte du cabinet, toute l'attention du maître se tourna vers lui:

—Monsieur de Laffémas, dit-il d'un ton gracieux, ce travail nous semble tout à fait bien conçu. Nous vous remercions de votre zèle à servir les intérêts du roi. Nous ferons en sorte qu'avant peu Sa Majesté elle-même vous témoigne sa satisfaction. Mais ce dossier est volumineux; nous vous le remettrons demain avec nos remarques, s'il s'en présente.

Congédié en termes aussi galants, le lieutenant-criminel s'éloigna rempli d'une nouvelle ardeur pour un patron appréciateur si éclairé de son mérite.

L'arrivée de son confident par excellence ramena un semblant d'animation dans la personne anéantie du cardinal. Il se souleva à moitié et l'interrogea du regard.

Il saisit sur ses traits une expression de mécontentement, de déception assez surprenante pour qui avait l'habitude de son impassibilité inaltérable.

—Qu'arrive-t-il donc? lui demanda-t-il.

—Que le diable en personne se mêle de nos affaires, répondit le capucin d'un ton brusque, où se reflétait plus encore que sur sa figure sa contrariété intérieure.

—Parle; faut-il t'arracher les mots?

—Eh bien, monseigneur, vous voyez le plus mystifié des fils de Saint-François.

—Allons donc! fit Richelieu, auquel la piteuse mine de son conseiller procurait un instant de distraction; qui se serait permis?...

—Pardieu? je vous le dis, Satan en personne.

—Mais encore?...

—Imaginez que je gardais sous clef, dans ma propre cellule, ainsi que Votre Éminence se le rappelle peut-être, certain élève des jésuites d'Amiens...

Je l'ai fait, monseigneur.

—Ah! oui, ce visionnaire prétendu... Et qu'en voulais-tu faire?

—Mon Dieu, on ne sait pas. Cet imposteur avait des idées... Et puis il pouvait servir à deux fins, comme magicien d'abord, comme hérétique ensuite... On n'a pas toujours un novateur sous la main, au cas où le besoin d'une flambée se fasse sentir.

—Abrégeons, s'il te plaît.

—J'abrège. J'avais un peu négligé ce précieux dépôt pendant les orages autrement importants de ces derniers jours. D'ailleurs, c'est un être bizarre, qui se nourrit de rien, une ration de pain et une cruche d'eau lui suffisent pour une huitaine. J'ai voulu le revoir cependant, après trois journées d'absence ou d'occupations urgentes pour votre service, et...

—Le sorcier s'était évaporé en fumée?... fit le cardinal, qui se mit à rire pour la première fois depuis longtemps.

Le capucin ne partageait nullement son hilarité:

—Au fait, m'apportes-tu le nom de ce galant qui a été assez fou pour se mettre en rivalité avec le roi? Viens-tu, comme je te l'ai prescrit, m'annoncer sa capture?

—Ni la capture, ni le nom, fit le capucin, d'un ton plus cavalier que ne le comportait une réponse si contraire aux ordres de son maître.

—Quelle fatalité est-ce donc là? Le roi tient absolument, mais absolument, à ce que ce téméraire soit l'objet d'un châtiment terrible.

—Ce jeune homme est en fuite, je viens de vous le dire.

—Tu n'as mis personne à sa recherche?...

—Sur ma foi, monseigneur, ce jeune homme est parti, comme le prisonnier de ma cellule, par je ne sais quel diabolique expédient.

—Ceci même admis, les gens te manquaient-ils pour envoyer après lui?... Va, tu ne te justifieras pas, tu as manqué de dévouement pour moi, ton chef, ton ami, qui n'ai jamais eu confiance qu'en toi, qui ne t'ai jamais caché un seul de mes secrets!

—Un seul?... répéta d'une façon singulière le franciscain.

—Est-ce un doute? demanda le cardinal blessé.

—Non, monseigneur, c'est une certitude... Oui, vous avez eu un secret pour moi... Croyez-vous que je n'aie pas compris, dès le premier jour, que ces lassitudes, ces défaillances, ces noires humeurs qui viennent par moments jeter l'amertume et l'ennui dans une âme intelligente, forte et supérieure comme la vôtre, ne sont pas l'unique résultat de l'ennui des affaires?

—Eh quoi! interrompit Richelieu en le regardant avec une sorte de terreur, tu as deviné cela?...

—Dans mon dévouement, que vous mettez en doute, je n'ai pas eu de repos que je n'aie pénétré vos douleurs pour y chercher un remède...

—Malheureux! tu as osé fouiller dans le secret le plus intime de mon cœur.

—Je l'ai fait, monseigneur, dit le père Joseph en se redressant, loin de s'incliner devant cette colère; et remerciez Dieu, car il a permis que je vous évitasse un crime irréparable.

—Que dis-tu?... qu'as-tu donc découvert?...

—Allons, soit! l'heure de parler est venue. Je vous ai dit que j'ignorais le nom de ce jeune homme dont vous avez promis la tête au roi...

—Ce nom?

—Ce jeune homme qui n'a pas craint de se laisser aimer par la favorite... il s'appelle... Philippe de Champaigne.

—Malheur! murmura Richelieu; quoi? celui-là même pour lequel j'éprouvais une amitié sincère; que j'eusse voulu servir, protéger! Mais il a repoussé mes bienfaits, et j'ai promis, j'ai juré. Donc, puisque tu refuses de me servir un autre saura le faire; un ordre donné à Laffémas...

En disant cela, Richelieu s'était penché vers sa table, où déjà il prenait une plume, pour intimer l'ordre de s'emparer à tout prix, quelque part qu'il fût, du jeune peintre.

Mais le père Joseph, arrêtant vivement son bras, lui arracha la plume et frappant sur la table, l'écrasa.

—Vous ne signerez pas cet ordre, monseigneur!

—Pourquoi cela?... s'écria le cardinal, dont un sentiment indéfini d'épouvante dominait la colère.

—A cause de ceci!...

Le capucin tira de son froc un médaillon qu'il mit sous les yeux de son maître.

—Marguerite!... s'écria celui-ci en saisissant cet objet dont l'aspect le remplit d'une invincible stupeur.

—A cause de Marguerite... prononça gravement le franciscain.

Richelieu tenait le médaillon, qu'il considéra avidement, comme s'il craignait qu'on le lui ravît.

—Laisse-moi, dit-il faiblement à son conseiller.

Le capucin s'éloigna à pas mesurés, épiant les impressions douloureuses de son patron, et dès que celui-ci fut bien assuré qu'il était seul il porta à ses lèvres, avec respect et ferveur, le médaillon dont il n'avait pas voulu se dessaisir.

XXVI
L'AUBERGE DU SOLEIL LEVANT.

Vers le moment où avait lieu entre le cardinal et son conseiller intime l'explication qui forme l'objet de notre précédent chapitre, deux voyageurs arrivaient dans un des plus humbles villages de la Picardie et mettaient pied à terre devant la modeste et unique auberge du lieu.

Leurs chevaux exténués venaient évidemment d'accomplir une étape au-dessus de leurs forces, quoique ce fussent, à les examiner bien, deux bêtes de qualité.

Le personnel de ce bouchon n'était pas des plus nombreux. Il se composait de l'hôte, un brave paysan picard, à la mine rougeaude, très peu dégourdi; de sa femme, gaillarde de vingt-six à vingt-sept ans, fort accorte et fort délurée.

Les deux hommes, tout ébahis, se tenaient les bras pendants, sans même songer à tirer leurs bonnets de laine bigarrés; il fallut que la maîtresse les réveillât de leur étonnement:

—Allons, Gignoux, dit-elle à son mari, allons, François, quand vous resterez là comme deux grues!... Saluez ces messieurs, et vite prenez leurs bidets.

Et pendant que son mari et son aide s'occupaient des bêtes, elle introduisit les hôtes dans l'habitation.

Un coup d'œil suffit à nos voyageurs pour faire la reconnaissance des lieux.

Ils n'étaient vieux ni l'un ni l'autre. Le plus âgé avait un peu plus de la trentaine, mais tout en lui, physique, accent, tournure était jeune. Sa physionomie avenante séduisait tout de suite.

Le second était un tout jeune homme; il n'avait pas encore de barbe. C'était un vrai lutin.

—Par la mordieu! jura-t-il de l'air d'un petit sacripant, il fait meilleur ici que dans les fondrières de la traverse...

—Surtout, riposta son compagnon, si l'on y trouve aussi bon souper que bon feu.

—Tête bleue! c'est ce que nous allons savoir; approchez donc çà, notre aimable hôtesse, que nous jasions un tantinet!

Madame Gignoux était si ébaubie, si émerveillée, qu'elle se tenait debout, en admiration. Elle s'approcha nonobstant, assez empressée, du jouvenceau, pour lequel elle avait des regards d'une bienveillance et d'une préférence signalée.

—A vos ordres, mon jeune monsieur.

—Ah! diantre! murmura Emmanuel, oui, parlons du souper, car voilà maître Gignoux qui rentre.

—Ces messieurs ont-ils commandé leur souper? demanda-t-il.

—Tout ce que vous avez de meilleur, et surtout en grande quantité, dit l'aîné des étrangers; j'ai l'estomac dans mes bottes.

—Bon!... on va vous flamber un canard, dit Gignoux.

—Oh! je n'attendrai jamais jusque-là!...

—Eh bien, pour prendre patience, une tranche de jambon et une omelette?...

—Un jambon et une omelette de douze œufs; c'est cela.

—Boon!... détona l'aubergiste, laissant tomber ses bras, abasourdi d'un appétit si gigantesque; mais les façons des voyageurs et leur tenue le rassurèrent; il se mit à ses fourneaux, en supputant tout ce qu'il pourrait porter sur la note, y compris les privautés du jouvenceau vis-à-vis de madame Gignoux.

—A propos, demanda celle-ci, quand le menu du repas fut ainsi réglé, ces messieurs couchent?

Les deux voyageurs se consultèrent du regard et répondirent à la fois affirmativement.

—Vous nous donnerez deux chambres à un lit, dit le plus jeune.

—Ah diable! fit Gignoux en cessant de battre ses œufs, c'est que nous n'avons qu'une...

Sa moitié lui lança un coup d'œil d'indignation et interrompit:

—Nous n'avons que des chambres à quatre lits, et il n'en reste qu'une de libre.

—A quatre lits!... répéta le jouvenceau avec une stupeur et une rougeur qui échappèrent à ses hôtes, mais qui arrachèrent un joyeux éclat de rire à son camarade.

—Et les autres lits sont-ils retenus? demanda-t-il.

—Pas pour ce soir; on ne les occupe guère que les jours de marché, et aujourd'hui il ne fait pas un temps à amener bien du monde.

—Eh bien, comme il faut tout prévoir et comme nous souhaitons dormir tranquilles, nous les retenons tous les quatre.

—Boon!!! détona de rechef, en produisant le bruit d'une bouteille qu'on débouche, maître Gignoux.

C'était son tic, à cet homme.

—Oh! les beaux lits, les fameux lits, les excellents lits, et comme on doit y ronfler! exclama sur toutes les gammes de l'admiration l'aîné des voyageurs, en lorgnant son camarade, qui se montrait beaucoup moins expansif depuis un instant.

—Quant à ce qui est de çà, fit l'hôtesse flattée, vous pouvez vous vanter de deviner juste: la blancheur des draps est à l'instar de la bonté des coites... Mais excusez-moi, je vais mettre votre couvert.

Puis madame l'hôtesse apparut, suivie de son page François, qu'elle renvoya dès qu'il eut déposé sur la table le jambon tant sollicité.

Ce fut merveille de voir quel triomphant coup de couteau Victor y porta, et la tranche ou plutôt le bloc qu'il s'offrit, après avoir fait accepter une languette mince comme du papier à son commensal.

—Vous avez donc bien fait de la route pour être si affamés et pour avoir des chevaux presque fourbus?

Cette interrogation très simple causa néanmoins une sorte d'embarras à ceux auxquels elle s'adressait.

—Ce n'est pas tant la longueur du chemin que nous avions à faire que celle que nous avons parcourue en réalité qui nous a réduits dans ce fâcheux état. Nous venons tout bonnement de la ville d'Eu, nous rendant à Doullens. C'est la première fois que nous faisons ce voyage, quoique nous soyons de Rouen, où mon ami Victor tient les draps, à votre service.

Comme si le cuisinier eût pressenti un soupir, on l'entendit héler sa femme du bas de l'escalier:

—Madelon!... criait-il, descends un peu chercher le canard?

Alors, un grand bruit se fit entendre.

XXVII
AU NOM DU ROI!

Ce bruit provenait d'une troupe de cinq à six cavaliers, arrivant au galop et se guidant sur la lumière qui rayonnait aux croisées de l'auberge, devant laquelle ils s'arrêtèrent, piétinant et jurant à qui mieux mieux.

Heureusement, Madelon était allée ouvrir.

C'était vraiment une escouade de cavaliers, montés sur de fiers chevaux et couverts de manteaux larges et longs, sous lesquels on ne distinguait rien.

—C'est bien une auberge, ici? demanda la voix qui avait imposé silence et appelé.

—A votre service, messieurs.

—Nous pouvons y loger, nous et nos bêtes?

—Quant à ce qui est de vos chevaux, certainement, monseigneur. Mais pour vous-même...

—Hein?... qu'est-ce à dire?...

—Dame! monseigneur, balbutia l'hôtelière intimidée, tous nos lits sont retenus.

—Eh bien! on nous les cédera...

—Mais... chercha à objecter la pauvre femme.

—C'est pour le service du roi!

—Boon! exclama une voix effarouchée, cette de Gignoux, qui ramenait les cavaliers de l'écurie, où François était resté à fournir la provende aux chevaux.

La brave aubergiste, inquiète pour la tranquillité de ses hôtes du premier étage, dont les façons étaient, il faut, en convenir, plus propres à mériter sa faveur que celles de ces derniers venus, trouva enfin une idée.

—Vous aurez tout ce qu'il vous faut, messieurs, dit-elle; tout, je vous le promets.

Le reste des provisions du Soleil levant s'amoncela devant eux, pour disparaître aussi bravement qu'avait fait la première partie à l'étage supérieur. Tous les ogres de France et de Navarre s'étaient donné rendez-vous à Serquigny, ce soir-là.

Madame Gignoux avait dû, toujours dans l'intérêt de leur repos, négliger momentanément ses favoris. Ce n'était pas trop de trois personnes pour fournir au service des derniers arrivés.

Puis ceux-ci échangeaient entre eux, à mesure que leur faim et leur soif diminuaient, certains propos qui ne manquaient pas d'intérêt, eu égard à la qualité d'agents au service du roi qu'ils s'étaient donnée.

Mais ce qui, plus que tout, excitait sa curiosité, c'est qu'ils évitaient de rien dire de précis dès qu'elle se montrait, et que leur chef leur avait adressé plusieurs fois des signes impérieux de discrétion. Tout ce qu'elle saisissait se réduisait donc à des lambeaux comme ceux-ci:

—Avoir été si près de réussir, pour perdre la piste, comme des novices au moment de sonner l'hallali!

—Sans cette brute de paysan, qui nous a détournés de la route d'Amiens, nous les tenions!... Et venir nous acculer dans ce maudit village!...

—Qui sait? fit le chef en hochant la tête, il est douteux, pour moi, qu'ils se soient hasardés par Amiens.

—Où voulez-vous qu'ils passent la Somme?

—Manque-t-on de bacs et de bachots dans tous les villages riverains?

—Dans ce cas, nous voilà battus; s'ils ont sur nous cette avance...

Lorsque ceux-ci se trouvèrent suffisamment réconfortés, ils en revinrent à l'une de leurs premières questions:

—Or çà, notre cher hôte, demanda le chef, qui devait être un personnage assez éminent, à en juger par la déférence de ses acolytes, vous avez sans doute organisé nos lits?

—Pardon... faites excuse, monseigneur. Mais d'abord vous voilà six, et il n'y a que quatre lits de voyageurs dans l'auberge.

—Qu'à cela ne tienne, un lit pour moi, et les autres pour ces messieurs; à la guerre comme à la guerre, en Picardie comme en Picardie! C'est entendu.

—C'est entendu, répéta l'aubergiste en tournant son bonnet de laine dans ses doigts. Mais j'ai eu l'avantage de me faire l'honneur d'expliquer à Votre Seigneurie que tous mes lits étaient pris par des voyageurs arrivés avant vous... Ce n'est pas que je les préfère à Vos Excellences,—oh! non, bien au contraire!—mais ils ont payé d'avance, sans marchander... et vous concevez... bbon!...

—Par la mordieu! souhaitez-vous que nous allions les prier de nous céder la place nous-mêmes?

Cette idée souriant à lui et à ses gens, ils firent un mouvement. Gignoux éperdu, craignant une bagarre dans son logis, les retint d'un geste de supplication.

—Alors vas-y toi-même, lui dit assez brutalement celui qui paraissait le second en hiérarchie. Ce sont donc de bien grands sires?

—Mon Dieu, non, messeigneurs; à les entendre et à en juger par leur équipage, ce sont simplement deux gros marchands venant de Rouen.

—Et les deux autres?

—Quels autres? ils ne sont que deux.

—Eh bien, les quatre lits?

—Ah! reprit le pauvre Gignoux, qui perdait la tête, c'est qu'ils couchent chacun dans deux lits...

—Cet homme est idiot! grommela le sous-chef.

Mais son supérieur, dont la physionomie indiquait des habitudes moins soldatesques et une perspicacité plus développée, avait fait un soubresaut sur sa chaise à cette découverte bizarre.

—Pardon, lieutenant, dit-il à son second, ne troublez pas ce brave homme: il s'exprime très bien. Approchez donc un peu, mon cher. Vous dites que ces voyageurs égoïstes ont retenu pour eux deux tous, les lits?...

—Oui, monseigneur, fit Gignoux, flatté de l'attention qu'avaient soulevée ses paroles; et, encore un peu, Dieu me pardonne! je crois qu'ils eussent retenu toutes les victuailles!

—De mieux en mieux... Quel air ont-ils? comment sont-ils faits, à peu près, ces accapareurs?

—Bbon!... comme ci et comme ça... Il y en a qui les trouveraient bien, d'autres qui les trouveraient mal... ça dépend des goûts. Moi, je les juge hideux... voilà!

—En vérité, êtes-vous sûr qu'ils soient si vilains que cela?

—Sûr? Là, à dire que j'en suis sûr pour de vrai, je ne sais pas, on n'est jamais sûr de rien... d'ailleurs, il est exact que Madelon—c'est ma femme—n'est pas tout entièrement de mon avis; mais les femmes, c'est si cocasse!

—Ah! ah! madame Madelon les trouve moins mal...

—Oui, le petit surtout, un freluquet qui vous a une taille comme une gaulette... ça n'a pas le souffle... vertuchien!... bbon!...

Maître Gignoux appuya son interjection par un soupir et fit une grimace qui eût soulevé une hilarité bruyante, sans un signe impérieux du chef.

—Voyez-vous ça, reprit celui-ci; je suis bien certain pourtant que ce godelureau n'est pas bâti comme vous?

—Les femmes sont endamnées, répéta avec son accent picard le pauvre mari.

—Enfin, vous ne nous en voudriez pas trop, si nous priions poliment ces deux intrus de nous céder la place?

Le perfide Gignoux regarda autour de lui, et, bien assuré que sa moitié ne l'entendait pas, il se pencha vers son interlocuteur et lui dit tout bas:

—Bien au contraire!...

—C'est clair, fit celui qu'on appelait le lieutenant, à l'oreille de son voisin, le Soleil levant est jaloux comme un tigre.

—Nous finirons par nous comprendre à merveille, reprit le chef; plus qu'un mot. Nous sommes à Serquigny? Bien! la Somme passe à un quart de lieue du village?

—Oui, monseigneur.

Madame Gignoux écoutait avec la plus grande attention

—Quel est l'endroit où on peut la traverser?

—Oh! quant à cela, il est impossible de trouver un pont jusqu'à Amiens.

—Mais il y a des bacs d'un hameau à l'autre?

—Pour le moment, les dernières pluies ont tellement gonflé la rivière que c'est un vrai torrent, large comme une mer. Les huttes des mariniers sont envahies, et pas un ne se hasarderait à faire la traversée.

—En sorte que, pour regagner l'autre bord, il faut absolument aller jusqu'à Amiens?

—C'est le seul moyen.

Le chef se rapprocha du lieutenant, et après avoir échangé avec lui quelques mots que l'aubergiste ne put saisir, il dit à ce dernier:

—Voilà qui est convenu, notre hôte...

—Vous allez me débarrasser de ces deux intrigants?

—Pas du tout.

—Bbon!... Vous dites?

—Je dis que vous allez les entourer d'attentions, de manière qu'ils se couchent sans crainte dans leurs quatre lits...

—Ah bbon!

—Que vous allez laisser votre femme leur tenir conversation tout leur content...

—Ah mais! ah mais!...

—C'est pour le service du roi!

—Ah! bbon... pourtant, ce gringalet avec ses yeux en coulisse...

—Allons, s'il faut vous rassurer... ce gringalet...

—Monseigneur?...

—Ce gringalet est une femme, affreux jaloux!

Pour cette fois, nous renonçons à dépeindre la stupeur grotesque qui envahit les traits de l'hôtelier. Le chef eut beau faire, ses compagnons éclatèrent en un rire homérique, qui fit trembler la maison.

Cela fut très heureux pour madame Gignoux, qui écoutait depuis une minute, avec la plus grande attention, toute cette conversation, et qui fut aussi abasourdie que son mari.

—Sainte Vierge, étais-je bête!... exclama ce dernier dès qu'il revint un peu à lui.

Cet aveu sincère allait provoquer une nouvelle explosion, que le chef eut beaucoup de peine à réprimer.

—Pas un mot, pas un bruit! fit-il. Que chacun retienne son souffle! Monsieur du Soleil levant, vous allez remonter près de ces voyageurs? s'ils vous interrogent sur notre compte, répondez que nous sommes des gens des environs, à vous connus, et que nous ronflons sur la paille dans cette salle. Puis, dès qu'ils seront couchés, sans méfiance, venez nous prévenir tout doucement...

—Bbon!... je comprends... dit ce finaud de Gignoux avec son sourire le plus malin.

Il était resplendissant, et ne cessait de se frotter les mains depuis qu'il connaissait le sexe de son rival.

—Voilà, ricana de son côté le lieutenant, ce qui s'appelle prendre la pie au nid!

—Par ce moyen, ajouta le chef, fort content de son idée, nous remplissons nos instructions, qui nous invitent à n'user de violence qu'à la dernière extrémité, principalement vis-à-vis de la duchesse...

—Une duchesse!... répéta tout bas, en écarquillant ses yeux, maître Gignoux, dont on en remarquait plus les démonstrations burlesques.

—Allons, messieurs, continua le chef, la journée est meilleure que je ne l'espérais... Le gibier est venu se mettre entre nos mains... Par la mordieu! monseigneur le cardinal sera content, et nous aussi!...

—Un cardinal!... bbbon! refit Gignoux.

Le pauvre homme marchait tout droit à l'abrutissement, et pourtant il n'était pas au plus fort de ses surprises. Étant monté à la fameuse chambre à quatre lits, pour exécuter les ordres qu'on venait de lui donner et rassurer ses hôtes, au cas où ils seraient inquiets, il ne tarda pas à dégringoler l'escalier boiteux, en beuglant comme un des quadrupèdes de son étable.

—Au diable l'imbécile! firent les gens de l'escouade qui se précipitèrent dans la cuisine pour voir la cause de ce tapage.

—Holà!... messieurs, messeigneurs!... balbutiait Gignoux en se frottant les reins, c'est incroyable!... Sainte Vierge, j'en perdrai la tête...

—Parleras-tu, maroufle? exclama le lieutenant.

—Imaginez... la chambre est vide, plus personne!

—Malédiction!... hurla le chœur.

Gignoux se sentit empoigné par une douzaine de bras menaçants.

—Partis! évaporés!... Ah! je disais bien que ça finirait mal... Laissez-moi m'évanouir, je vous en prie; bbon!...

Mais on le secouait de façon à le tenir éveillé.

—Malheur à toi! dit le chef d'un ton sinistre, tu nous réponds d'eux sur ta tête!... Au fait, où est ta femme?

—Ma femme aussi, disparue... gémit le pauvre aubergiste.

—Écoutez! fit le capitaine.

Tous coururent sur le seuil vers le chemin d'où venait le bruit. Deux cavaliers sortaient de la porte charretière, qui accédait aux cours et aux écuries.

—Ce sont eux!... cria le chef.

—Et, entraînant son monde, il voulut s'élancer à la tête de leurs chevaux, mais il avait affaire à deux écuyers de première force. Piquant leurs bêtes de la cravache et de l'éperon, ils les enlevèrent en un galop furieux, et détalèrent, non sans lancer après eux cet ironique adieu:

—Au revoir, monsieur de Boisenval! Nos compliments à Son Éminence!

Ces cavaliers étaient la duchesse de Chevreuse et le chevalier de Jars; en place de leurs chevaux fourbus, ils galopaient sur les deux meilleures bêtes de l'escouade chargée de les poursuivre.

XXVIII
COURSE AU CLOCHER.

Nous avions laissé nos deux voyageurs occupés du bruit de l'escouade, qui venait s'adonner juste à cette auberge du Soleil levant, où ils se disposaient à achever un repas bien gagné par de rudes fatigues.

—Pourquoi diable aussi, dit le chevalier moitié riant moitié soucieux à la duchesse, pourquoi vous êtes-vous avisée de donner dans la prunelle à madame Madelon, pour rendre son mari jaloux!

—Eh! vous en parlez bien à votre aise, cher ami, répondit-elle, avec une promptitude de riposte qui témoignait que pas plus que lui elle n'avait perdu sa bonne humeur dans le danger; il vous fallait alors prévoir ce qui arrive; à la place de ces hauts-de-chausses masculins, j'eusse mis ma robe de cour, et, au lieu de séduire madame Gignoux, j'eusse énamouré son époux.

—Oui, mais en attendant, vous avez rendu le mari stupide...

—Oh! je n'ai pas eu grand'peine à l'achever...

—Et si la femme découvre que nous nous sommes joués d'elle, il y a probabilité qu'elle va se mettre de son côté...

—Vous parlez comme un professeur de logique à la Sorbonne; et votre conclusion?...

—C'est qu'il faut brûler la politesse à tous ces marauds, et que, ne pouvant sortir par la porte...

—Il faut descendre par la croisée.

—C'est donc aussi votre avis?

—Absolument.

—Alors aidez-moi.

—Elle alla résolument tirer les draps de l'un des lits.

—Que faites-vous?

—Eh quoi! vous, un prisonnier émérite de la Bastille, vous le demandez? Une corde pour descendre; vous ne voulez pas, peut-être, que nous nous rompions le cou à exécuter un saut périlleux d'ici en bas?

—Vous mériteriez de porter à tout jamais ce costume; je ne connais pas d'homme qui en soit plus digne.

—Flatteur! vous ne m'avez vue qu'à cheval; mais si vous me voyiez à tous les exercices gymnastiques, la chasse, la pêche, la rame, et la natation surtout!... Ah! c'est que j'ai reçu une éducation complète...

Tout en causant, ils ne perdaient pas une minute. A l'aide d'un couteau, ils taillaient le drap en bandes, pour les nouer l'une à l'autre, lorsque leur hôtesse, qu'ils oubliaient, reparut tout à coup.

—Voilà de belle besogne!... fit-elle en saisissant un bout de l'échelle improvisée.

—Madame... commença à implorer la duchesse, reprenant son rôle galantin.

Mais l'hôtelière la repoussa, sans trop de brusquerie pourtant, et la menaçant du doigt:

—Ah! l'on s'est raillé de moi!... et de mon mari! Mais je sais tout, et je vais me venger!...

—Si jolie, vous ne pouvez pas être méchante! dit la duchesse.

—Ta! ta! ta! à d'autres, vos drôleries! On vous connaît, vous dis-je!

—Vous n'avez donc pas d'entrailles! lui dit le chevalier.

—Vous vouliez partir par la croisée, mes beaux amis, et avec un escalier de cette espèce?...

—On sort comme on peut; si vous étiez à notre place...

—Je ferais comme vous, c'est possible. Mais je n'y suis pas, et, ma foi, il ne fallait pas vous laisser prendre.

—Voyons, reprit le chevalier, en portant la main à sa poche, est-ce qu'il n'y a pas moyen d'arranger cela?...

—Fi donc! pour qui me prenez-vous? mon mari vient de se faire payer pour vous livrer.

—Eh bien, recevez ces quelques louis pour nous laisser partir, vous aurez fait chacun votre journée!

—Je suis une honnête femme!

—Sangdieu! jura de Jars, je donnerais bien tout ce que je possède pour que vous fussiez un homme, même malhonnête! quel bonheur j'aurais à vous bâillonner...

—A la bonne heure! vous vous fâchez!... Eh bien! non, fit-elle en menaçant de nouveau la duchesse, je ne suis pas si méchante que cela! Mon mari est en train de vous vendre, moi je vous sauverai.

—En vérité!

—Ai-je donc l'air de mentir!... Vous ne me faites pas l'effet de deux malfaiteurs bien dangereux... deux amoureux qui se sauvent? Hein, n'est-ce pas cela? Et l'on veut vous remettre à quelque époux féroce! Pas du tout! pas du tout! Vous m'intéressez; les amoureux m'intéressent toujours! Mais de la prudence!

Ce n'était pas le cas d'expliquer à l'excellente femme qu'elle se trompait sur la nature du délit reproché aux fugitifs. Celui qu'elle leur prêtait les rendait bien plus charmants à ses yeux.

—Je ne veux pas que vous vous serviez de ça, fit-elle en montrant avec dédain le drap de lit. Je vais aller dans la cour mettre une vraie échelle à la croisée que voici. Tenez-vous prêts, car il n'y a pas de temps à perdre.

Un instant après, grâce à ce secours inespéré, ils descendaient tranquillement de leur prison.

Mais il fallait partir: nouvel embarras, leurs chevaux ne tenaient pas debout!

Le chevalier eut bien vite trouvé un expédient. Il pénétra dans l'écurie, harnacha les deux meilleures bêtes de l'escouade, aida sa compagne à se mettre en selle, et, avant de s'y mettre lui-même, visita d'une façon assez singulière les arçons des selles restantes.

Ce qu'il y fit, nous ne saurions le dire encore; mais il est certain qu'en le voyant, madame Gignoux riait à gorge déployée.

Il voulut enfin la forcer d'accepter un gage de leur reconnaissance; mais, renonçant à vaincre ses refus, il la prit à bras-le-corps et l'embrassa sur les deux joues; puis, il s'élança sur son cheval.

Elle ouvrit alors discrètement la porte charretière; une minute après, ils adressaient à leurs ennemis les adieux que nous connaissons.

—A cheval!... aux armes!... vociférèrent ensemble Boisenval et son second.

Ce fut à qui se précipiterait dans l'écurie; mais on ne tarda pas à constater l'enlèvement des deux bons chevaux et la substitution de malheureuses bêtes que tous les coups de cravache ne parvinrent pas à faire tenir debout.

L'escouade, forcément réduite du tiers de son effectif, se trouva néanmoins assez vite en mesure, et se lança à bride abattue, à travers une obscurité presque complète, dans la direction où les fugitifs venaient de disparaître.

De part et d'autre, dans le silence profond de la nuit, on ne tarda pas à distinguer le bruit des chevaux, et chacun redoubla d'ardeur, les uns pour gagner du champ, les autres pour les atteindre.

Si des paysans attardés aperçurent ces deux cavalcades furieuses, bondissant à travers la campagne, franchissant les haies, brûlant les chemins, incendiant du fer de leurs chevaux les cailloux des sentiers raboteux, avec un cliquetis d'acier, des imprécations sauvages, ils durent se croire témoins d'une de ces chasses fantastiques, que leurs vieilles traditions font courir, dans les ténèbres de certaines nuits maudites, au sein des guérets picards.

Sur ces entrefaites, la lune, curieuse sans doute de cette joute désespérée, triompha des nuages qui la voilaient, pour éclairer la scène, ses rayons descendirent pâles, mais limpides, sur la campagne, et les poursuivants purent distinguer, à quelques milliers de pas en avant, la silhouette des fuyards.

De part et d'autre, on ne galopait plus, on dévorait l'espace sous des cascades exaspérées. Le flanc des chevaux ruisselait de sang; chaque coup d'éperon ne leur mordait plus la peau, il leur enlevait des lambeaux de chair. Leurs mors étaient couverts d'une écume également teinte de sang. Les généreuses bêtes allaient toujours, comme le héros qui marche à la mort par des miracles de vaillance.

Mais, tout à coup, ce ne fut plus la campagne, ce ne fut plus la terre qui s'offrit aux regards épouvantés de la duchesse et de son compagnon. Le sol manquait sous leurs pieds,—c'était une nappe immense, large comme une mer, resplendissante comme une plaine d'argent sous les rayons de la lune.

Ils étaient arrivés au fleuve débordé.

Sans échanger un mot, ils regardèrent autour d'eux: partout cet océan roulait ses flots chargés de débris de meubles, de maisons, d'arbres déracinés sur ses rives. L'endroit où ils se trouvaient formait comme un golfe sinueux; devant eux, à leur droite, à leur gauche, c'était l'eau; derrière eux, Boisenval et ses acolytes accourant, et ne leur laissant pas une échappée de terrain.

—En, avant! en avant! cria l'intrépide duchesse; plutôt mourir ici que tomber en leurs mains!

—En avant! répéta le brave de Jars.

—Ils renouvelèrent leurs attaques aux flancs de leurs montures, mais celles-ci, effrayées par cette immensité lumineuse et mouvante, refusèrent absolument de s'y hasarder.

Chaque seconde rapprochait l'ennemi.

—Mourons en combattant! dit le chevalier; donnant l'exemple, il prit un pistolet et fit volte-face.

—Au nom du roi!... rendez-vous!... cria Boisenval.

—Jamais!... répondirent les deux fugitifs, et, se voyant à portée, ils lâchèrent la détente de leurs armes.

Un des archers tomba.

—Au nom du roi!... répéta l'agent du cardinal.

Et sans s'inquiéter du blessé, il poussa en avant avec ses deux compagnons.

—Suivez-moi!... dit la duchesse au chevalier.

Soudain, elle se laissa glisser de cheval et s'élança, sans hésitation, au milieu du fleuve débordé.

—Je vous suis! répondit de Jars en l'imitant.

—Revenez; arrêtez!... criaient Boisenval et son second, qui avaient aussi tenté, sans succès, de mettre leurs chevaux à l'eau.

—Ils vont se noyer!... fit le lieutenant.

—Ou nous échapper!... dit Boisenval.

Alors, furieux, démoralisé, il tenta un dernier effort.

—Revenez ou je fais feu!...

Cette menace ne reçut pas de réponse, si ce n'est que les nageurs activèrent leurs mouvements.

—Vous l'aurez voulu!... cria-t-il pour la dernière fois.

Déjà ses compagnons et lui avaient le pistolet au poing.

—Feu!... commanda-t-il.

Le chien s'abattit, la pierre fit luire une étincelle, mais aucun des trois coups ne partit, et l'écho du rivage apporta, comme un défi, l'éclat de rire des nageurs. Avant de quitter l'écurie du Soleil levant, le chevalier avait versé une cruche d'eau dans les fontes de l'ennemi. Toutes les amorces étaient mouillées.

Boisenval poussa un blasphème épouvantable.

—Mettons-nous à la rivière! dit-il; il faut les rejoindre à tout prix, à tout prix!

—Comment faire? répliqua le lieutenant; ces damnés chevaux se feraient hacher plutôt que de se mouiller le ventre, et je ne sais pas nager...

—Ni moi! ajouta le seul de leurs soldats qui fût valide.

—Alors, c'est fait de nous et de notre fortune.

—Que diable! à l'impossible nul n'est tenu.

—Mais ils nous échappent, ils nous échappent!... répétait avec frénésie l'agent infortuné du ministre.

—A moins qu'ils ne se noient! fit observer philosophiquement le lieutenant aux gardes du cardinal.

—Plût à Dieu!... Mais non, cette duchesse damnée a fait pacte avec l'enfer... Tenez, ils nagent toujours...

En effet, la tête des deux fugitifs apparaissait encore par intervalles, et leurs forces, à en juger par la rapidité de leurs brassées, luttaient avec avantage contre la violence du flot.

Boisenval ne se décida à quitter la place que quand il ne fut plus possible de les distinguer.

—Par la mordieu!... fit le lieutenant émerveillé, c'est égal, monseigneur de Richelieu en dira ce qu'il voudra, c'eût été grand dommage de loger une balle dans la tête d'une pareille amazone!...

—Que les cataractes de la Géhenne vous engloutissent, riposta Boisenval, voilà de l'admiration bien placée!... Çà! qu'allons-nous devenir céans?

—M'est avis, cher monsieur, que ne pouvant passer la rivière de la même façon que ces deux gaillards, il n'y aurait aucune chance de les joindre, tant que nous demeurerons de ce côté-ci; le plus pressé est de gagner un pont.

—Le plus proche est Amiens! La belle avance!

—Si vous trouvez quelque chose de mieux...

—Allons, soit, tâchons de nous orienter... Qu'est-ce encore?

C'était un gémissement du soldat blessé, qui revenait de son évanouissement. Il fallait, bon gré, mal gré, lui venir en aide, et nous abandonnerons Boisenval et ses compagnons au milieu de cette tâche.

Le père venait de mourir.

Quant à la duchesse de Chevreuse, dont l'histoire a consacré la fuite héroïque, elle parvint saine et sauve avec son compagnon sur la rive opposée. Puis, grâce à l'argent dont ils étaient munis, ils ne tardèrent pas à mettre, cette fois, une distance plus rassurante entre eux et les rancunes de Richelieu.

XXIX
HENRIETTE ET PHILIPPE.

C'étaient donc encore deux ennemis qui glissaient entre les mains du cardinal. Mais son but essentiel n'était-il pas atteint? Sa voie ne se déblayait-elle pas de tous ceux qui lui portaient ombrage? C'était un vide sinistre, peut-être, car il était marqué par autant de sentences de prison perpétuelle, d'exil ou d'échafaud; mais qu'importait au tyran, pour peu qu'il jouît sans compétition de cette puissance si péniblement conquise!

Comptons bien, voyons ce qu'il restait des membres de cette cour, que nous avons connue autour des deux reines, et qui comprenaient leurs seuls amis sincères:

La duchesse de Chevreuse et de Jars avaient réussi à gagner l'Angleterre et la Flandre, où ils passèrent successivement les longues années de leur exil.

La douce et tendre Lafayette se réfugia dans un cloître, d'où elle ne sortit plus.

Bassompierre alla rejoindre Châteauneuf à la Bastille, et si les exigences de notre récit nous ont forcé à un léger anachronisme en ce qui concerne ce dernier des deux Marillac, leurs malheurs, aux uns comme aux autres, n'en sont pas moins des faits trop réels pour l'honneur de Richelieu.

Nous ne parlons pas des exécutions plus ou moins publiques qui abattirent la tête de tant d'autres: on sait les noms de Puylaurens, d'Ornano, de Vendôme, égorgés entre les murs de Vincennes, et dont l'impitoyable cardinal osait prononcer l'oraison funèbre en ces mots:

—Voilà un air bien merveilleux que celui du bois de Vincennes, qui fait mourir les gens de la même façon!

Nous n'insisterons donc pas davantage sur le sort des Marillac: Michel mourut en prison, et le maréchal s'entendit condamner à mort.

On put espérer qu'il en serait de lui comme du chevalier de Jars, et que sa grâce arriverait au dernier moment; mais Richelieu ne laissait pas ainsi échapper deux fois ses victimes, et puis il ne restait plus, auprès de Louis XIII, un ange de générosité pour réclamer en faveur du sang innocent.

Marillac monta sur l'échafaud avec le courage d'un martyr et la fermeté d'un soldat qui va à la mitraille. Sa belle contenance toucha jusqu'au chevalier du guet chargé de veiller à la funèbre opération. Lorsque ce militaire vit l'exécuteur lier les mains du héros:

—Sur ma foi, lui dit-il, j'ai très grand regret, monsieur, de vous voir en cet état.

Mais le maréchal, le regardant avec fermeté:

—Ayez-en regret pour le roi, et non pour moi, répondit-il.

Quelques secondes après, sa tête tombait sous la hache.

Cet assassinat juridique inspira au cardinal un mot qui fait le pendant de celui que nous citions tout à l'heure, à propos des victimes de Vincennes. Les juges qu'il avait poussés à rendre cette sentence odieuse étant venus lui en apprendre l'exécution, il le reçut avec un sourire moqueur:

—Il faut avouer, leur dit-il, que Dieu donne aux juges des lumières qu'il n'accorde pas aux autres hommes, puisque vous avez condamné le maréchal à mort! Pour moi, je ne croyais pas que ces actions méritassent un si rude châtiment.

Non, certes, elles ne le méritaient pas; car, après la mort de son persécuteur, la mémoire du maréchal fut réhabilitée en forme solennelle, par le Parlement.

Mais ce sont là des détails historiques si connus que nous nous bornons à les indiquer, ainsi que l'exil de la reine-mère et du duc d'Orléans, Gaston, à Bruxelles.

Cette ville devint bientôt le foyer d'une nouvelle cour, où tous ceux qui avaient échappé au bourreau de Richelieu se réunirent autour de Marie de Médicis.

Dévoué entre tous, Philippe de Champaigne, dont l'âme généreuse n'oubliait aucun bienfait, se fit remarquer par son assiduité auprès de la princesse. Il devint alors à double titre son maître peintre; car Duchesne, qui n'avait pas imité son abnégation, et qui tenait plus à la fortune qu'à la gloire, mourut avec tranquillité dans l'appartement du Luxembourg qu'il devait à la reine exilée, et que le cardinal lui avait continué pour ses services récents.

Richelieu était donc le maître, tout seul, sans rivaux. Il dirigeait à son caprice son royal esclave, refoulant la reine Anne d'Autriche au rang le plus humble, écartant toutes les favorites en perspective, et choisissant même les confesseurs destinés aux confidences royales.

Était-il heureux, enfin?—Qu'on se garde de le croire!

Un mal cruel avait pénétré son âme. Cette lassitude, dont nous l'avons plusieurs fois montré atteint, avait repris son empire; des humeurs noires le rongeaient. Il avait réalisé ses plus beaux rêves, il était arrivé à tout;—à tout, hormis au bonheur!

Effrayant retour des choses humaines! Cet esprit dominateur, altier, impitoyable, éprouvait un vide que rien ne pouvait remplir.

Ni les efforts de ses serviteurs intimes, Desroches, Desnoyers, Lavalette, ni les cajoleries de ses poètes, ni le dévouement éprouvé du père Joseph, ni l'affection démonstrative de ses parents ne lui donnaient satisfaction.—Richelieu, puissant, redouté, invincible, ne sentait pas près de lui un cœur qui l'aimât.

Longtemps, le plus éclairé de ses affidés lutta contre cette situation, qu'il avait entrevue du premier coup d'œil. Il lui fallut reconnaître à la fin que le temps aigrissait le mal au lieu de l'amoindrir. Le maître retombait dans un marasme plus inquiétant qu'aucun de ceux dont il l'eût encore tiré.

Depuis l'explication qui suivit la fuite de Philippe, le nom du jeune peintre n'avait pas été prononcé entre eux; le franciscain n'avait pas davantage fait allusion au secret dont il était devenu maître, et le silence de son patron à cet égard n'était pas moins absolu.

Mais, plusieurs fois, pénétrant chez lui à l'improviste, il l'avait surpris, le regard attaché sur un objet qu'il serrait dans sa main et qu'il dissimulait aussitôt.

Ce soin était de trop. Le franciscain connaissait cette relique, que le cardinal tenait de lui, et qui indiquait d'où venait son ennui. Ce fut donc par là qu'il résolut d'aborder la question.

—Votre Éminence, lui dit-il, paraît avoir du goût pour les miniatures...

Richelieu bondit sur son siège et lui lança un regard qui eût mis tout autre en fuite.

—Qu'est-ce à dire?... est-ce un sarcasme?...

—Que Votre Éminence ne se courrouce point. Ce n'est point une ironie; c'est une simple observation.

—Où voulez-vous en venir, s'il vous plaît?

—A dire à Votre Éminence que je m'étonne, qu'ayant un faible si particulier pour les portraits...

—Encore!...

—Elle ne songe pas à faire achever le sien propre.

—Vous n'ignorez pas que c'est impossible; nul de nos peintres n'est digne de finir une œuvre commencée par Philippe de Champaigne.

—Alors, il n'y a qu'un moyen, monseigneur, c'est d'inviter Philippe de Champaigne à la venir terminer lui-même.

Un rayon illumina les longs traits amaigris de Richelieu; mais il s'éclipsa aussitôt sous un nuage plus épais:

—Le rappeler!... Non, ce serait peine perdue!...

Le cardinal soupira profondément.

—Qui sait, monseigneur? insista son confident.

—Non, reprit-il avec un mouvement de tête découragé. Tu sais mieux que personne comme j'étais disposé en faveur de ce jeune homme, combien j'eusse été heureux de faire sa fortune, de me l'attacher par quelques liens d'affection... Hélas! je suis arrivé à contenter toutes mes ambitions, excepté celle-là!... Ce jeune homme m'a fui comme on fuit un ennemi mortel; il s'est attaché au service de la personne qui me hait le plus au monde; rien ne serait capable de l'en détacher à ma faveur...

Le franciscain secoua à son tour sa tête grisonnante, mais avec ce sourire énigmatique si connu du cardinal.

—Tu connaîtrais un moyen? demanda vivement celui-ci.

—Peut-être.

—Faut-il donc te l'avouer? A ton insu j'ai tenté, par des agents fidèles, plusieurs démarches auprès de lui.

—Je le savais.

—Et tu ne m'as rien dit?

—J'attendais que Votre Éminence daignât m'initier à ses desseins. Toutes ces instances d'ailleurs ont échoué.

—Avec une noblesse de caractère admirable, il a répondu aux offres les plus brillantes: «Je suis le courtisan du malheur; je n'abandonnerai pas dans leur mauvaise fortune ceux qui m'ont soutenu dans leur prospérité.»

—Oui, c'est une grande nature; ce jeune homme a dans les veines un sang qui n'est pas vulgaire.

Richelieu devint aussi rouge que la pourpre de sa robe.

—Jamais un mot là-dessus! fit-il avec vivacité, mais sans colère.

—Oui, monseigneur. Je sais un moyen de décider Philippe de Champaigne à rentrer en France, à Paris, au Louvre. Mais si j'emploie ce moyen, si j'opère ce miracle, j'exige le serment solennel de Votre Éminence que jamais ce jeune homme ne connaîtra rien du passé, et qu'il ne verra en vous qu'un protecteur, un ami de son talent.

—Je ne souhaite, je n'ai pas droit de souhaiter plus, fit tristement Richelieu. Va, je t'engage ma foi; sa présence, sa reconnaissance, que je veux conquérir, me suffiront. Que faut-il faire?

—Vous en remettre à moi seul.

—Agis à ta guise, sans contrôle.

—C'est bien, Éminence. Vous ne regretterez pas ces pleins pouvoirs.

Sur ces mots, le confident s'éloigna afin d'arriver sans perte de temps à l'exécution de son projet.

Il était beaucoup plus simple que Richelieu ne le supposait, mais il reposait sur cette étude intime du cœur humain et des petits secrets de la cour, dont le père Joseph s'appliquait sans cesse à tenir tous les fils.

Sa conduite étrange vis-à-vis de Philippe était elle-même une des conséquences rigoureuses de sa logique. Il avait craint que le cardinal, attiré vers ce jeune homme par une sympathie mystérieuse, ne voulût faire de lui son confident exclusif. Il n'avait vu en lui qu'un rival, qui pouvait lui disputer les bonnes grâces du maître. Car il était aussi jaloux de la faveur du cardinal que le cardinal de celle du roi.

Il n'avait pas voulu que la tête de ce jeune homme tombât sur la promesse de Richelieu au monarque, c'eût été par trop monstrueux.

Le retour de Philippe pouvait opérer cette résurrection; il avait décidé que ce retour aurait lieu.

Il était rassuré d'ailleurs sur le caractère de ce jeune homme; c'était un cœur trop droit et trop indépendant pour faire un intrigant ou un ambitieux.

Mais quel moyen avait-il donc trouvé?

Depuis la mort de son père, Henriette Duchesne avait été adoptée par la reine Anne d'Autriche, comme elle l'avait été naguère par Marie de Médicis. La pauvre enfant était tombée dans une grande mélancolie.

Ce fut à elle que le père Joseph s'adressa. Il lui parla peu de son père mort, mais beaucoup de son amant exilé. Habile négociateur, il fit plus, il mit à profit l'intérêt de la jeune reine pour la jolie orpheline; il manœuvra si bien, en un mot, qu'un jour un billet parti du Louvre arriva à Bruxelles, à l'adresse de Philippe de Champaigne:

«Ami, lui disait Henriette, vous savez de quel surcroît de douleur le sort m'a frappée. Mon père n'est plus. Sa mort m'a rendue libre, et ses dernières paroles m'ont enjoint de réparer les torts qu'il aurait pu commettre. Il en eut de grands envers vous.

«Ami, me voici seule comme vous, sur la terre. Ne vous reverrai-je plus?...»

Un tel doute était un ordre. Au reçu de ce message, Philippe, autorisé par sa bienfaitrice, dont il voulut encore prendre l'aveu, quitta Bruxelles, et revint à Paris sans perdre une heure en route.

Son empressement trouva sa récompense.

A son arrivée à Paris, il fut reçu par un secrétaire de Richelieu, qui l'amena sur-le-champ au Louvre, où il était attendu avec impatience.

—Vous voilà donc, monsieur l'enfant prodigue? s'écria le cardinal, qui voulut l'embrasser, quoiqu'il se défendît d'un tel honneur.

Et comme il demeurait confus, fort empêché de répondre à cet accueil chaleureux:

—Vous ne nous échapperez plus, reprit son nouveau protecteur, car nous savons comment vous retenir... Voici quelqu'un qui nous y aidera.

En même temps, il souleva une draperie et attira Henriette, tout émue, dont il prit la main pour la mettre dans celle de l'artiste.

—O monseigneur! s'écrièrent-ils d'une seule voix en tombant à ses pieds.

Mais il les força de se relever et les pressa tous les deux entre ses bras; puis, s'adressant au père Joseph:

—Enfin! dit-il, je ne mourrai pas sans avoir connu le bonheur!

Ce fut lui qui présida au mariage, que l'on considéra, eu égard aux anciens rapports de Duchesne et de Philippe de Champaigne, comme une réconciliation posthume, et ce fut lui aussi qui fournit la dot de l'épousée.