III
M. de Lucan était depuis plusieurs mois le mari de Clodilde quand le bruit se répandit dans le monde que mademoiselle de Trécoeur, cet ancien diable incarné, allait prendre le voile dans le couvent du faubourg Saint-Germain où elle s'était retirée quelque temps avant le mariage de sa mère. Ce bruit était fondé. Julia avait d'abord subi avec peine la discipline et les observances auxquelles les simples pensionnaires de la communauté devaient elles-mêmes se soumettre; puis elle avait été prise peu à peu d'une ferveur pieuse dont on était forcé de tempérer les excès. Elle avait supplié sa mère de ne pas mettre obstacle à la vocation irrésistible qu'elle se sentait pour la vie religieuse, et Clodilde avait difficilement obtenu qu'elle ajournât sa résolution jusqu'à l'accomplissement de sa seizième année.
Les relations de madame de Lucan avec sa fille depuis son mariage étaient d'une nature singulière. Elle venait à peu près chaque jour la visiter, et en recevait toujours de vifs témoignages d'affection; mais sur deux points, et les plus sensibles, la jeune fille était demeurée impitoyable: elle n'avait jamais consenti ni à rentrer sous le toit maternel, ni à voir le mari de sa mère. Elle avait même été longtemps sans faire la moindre allusion à la situation nouvelle de Clodilde, qu'elle affectait d'ignorer. Un jour enfin, sentant la gêne intolérable d'une telle réserve, elle prit son parti, et, fixant sur sa mère son regard étincelant:
— Eh bien, es-tu heureuse au moins? dit-elle.
— Comment veux-tu, dit Clodilde, puisque tu hais celui que j'aime?
— Je ne hais personne, reprit sèchement Julia. Comment va-t-il, ton mari?
Dès ce moment, elle s'informa régulièrement de M. de Lucan sur un ton de politesse indifférente; mais elle ne prononçait jamais sans hésitation et sans un malaise évident le nom de l'homme qui tenait la place de son père.
Cependant, elle venait d'avoir seize ans. La promesse de sa mère avait été formelle. Julia était libre désormais de suivre sa vocation, et elle s'y préparait avec une ardeur impatiente qui édifiait la communauté. Madame de Lucan exprimant un matin devant sa mère et son mari les angoisses qui lui serraient le coeur pendant ces derniers jours de sursis:
— Pour moi, ma fille, dit la baronne, je t'avouerai que je presse de tous mes voeux le moment que tu redoutes… L'existence que tu mènes depuis ton mariage ne ressemble à rien d'humain; mais ce qui en fait le principal supplice, c'est la lutte que tu soutiens contre l'obstination de cette enfant… Eh bien, quand elle sera religieuse, il n'y aura plus de lutte, ce sera plus net au coeur, et remarque bien que vous ne serez pas en réalité plus séparées que vous ne l'êtes, puisque la maison n'est pas cloîtrée; — j'aimerais autant quelle le fût, quant à moi; mais enfin elle ne l'est pas… — Et puis pourquoi s'opposer à une vocation que je regarde véritablement comme providentielle? Dans l'intérêt même de cette enfant, tu devrais te féliciter de la résolution qu'elle a prise… J'en appelle à ton mari… — Voyons, je vous demande un peu, mon cher monsieur, ce qu'on pourrait attendre d'une organisation pareille, si elle était une fois déchaînée dans le monde? Elle y ferait des ravages!… Vous savez quelle tête elle a,… un volcan! Et notez bien, mon ami, que c'est une vraie odalisque, à l'heure qu'il est… Il y a longtemps que vous ne l'avez vue; vous n'imaginez pas comme elle s'est développée… Moi qui m'en régale deux fois la semaine, je vous affirme que c'est une vraie odalisque, et avec cela mise comme une déesse… Elle est bien faite, d'ailleurs… Il lui faut un rien… Vous lui jetteriez un rideau sur le corps avec une fourche, elle aurait l'air de sortir de chez Worth!.. Tenez, demandez à Pierre ce qu'il en pense, lui qui a l'honneur de ses bonnes grâces!
M. de Moras, qui entrait au même instant, partageait, en effet, avec un très-petit nombre d'amis de la famille le privilége d'accompagner quelquefois Clodilde au couvent de Julia.
— Eh bien, mon bon Pierre, reprit la baronne, nous parlions de Julia, et je disais à ma fille et à mon gendre qu'il était vraiment très-heureux qu'elle voulût bien être une sainte, attendu qu'autrement elle mettrait Paris en combustion.
— Parce que? demanda le comte.
— Parce qu'elle est belle comme le péché!
— Mais sans doute, elle est très-bien, dit le comte assez froidement.
La baronne étant allée faire quelques courses avec Clodilde,
M. de Moras resta seul avec Lucan.
— Il me semble vraiment, lui dit-il, qu'on est bien dur pour cette pauvre Julia.
— Comment?
— Sa grand'mère en parle comme d'une créature perverse!… Et qu'est-ce qu'on lui reproche, après tout? Son culte pour la mémoire de son père! Il est excessif, soit; mais la piété filiale, même exagérée, n'est pas un vice, que je sache. Ses sentiments sont exaltés; qu'importe, s'ils sont généreux? Est-ce une raison pour la vouer aux dieux infernaux et la plonger dans les oubliettes?
— Mais vous êtes étrange, mon ami, je vous assure, dit Lucan. Qu'est-ce qui vous prend? à qui en avez-vous? Vous n'ignorez pas que Julia entre en religion de son plein gré, que sa mère en est désolée, et qu'elle n'a rien épargné pour l'en détourner. Quant à moi, je n'ai aucune raison de l'aimer: elle m'a causé et me cause encore de grands chagrins; mais vous savez assez que j'étais prêt à la recevoir comme ma fille, si elle eût daigné nous revenir…
— Oh! je n'accuse ni sa mère ni vous, bien entendu; c'est la baronne qui m'irrite; elle est absurde, elle est dénaturée! Julia est sa petite-fille, après tout, et elle jubile, elle jubile positivement à la pensée de la voix religieuse!
— Ma foi, je vous déclare que je suis tout près de jubiler aussi. La situation est trop pénible pour Clodilde; il faut en finir, et, comme je ne vois pas d'autre dénoûment possible…
— Mais je vous demande pardon, il y en aurait un autre.
— Et lequel?
— Vous pourriez la marier.
— Bon! comme c'est vraisemblable!… A qui?
Le comte se rapprocha de Lucan, le regarda en face, et, souriant avec embarras:
— A moi, dit-il.
— Répétez! dit Lucan.
— Mon cher, reprit le comte, vous voyez que j'ai un pied de rouge sur les joues, ménagez-moi. Il y a longtemps que je voulais aborder avec vous cette question délicate, mais le courage me manquait; puisque je l'ai enfin trouvé, ne me l'ôtez pas.
— Mon cher ami, dit Lucan, laissez-moi d'abord me remettre, car je tombe des nues. Comment! vous êtes amoureux de Julia?
— Extraordinairement, mon ami.
— Non! il y a quelque chose là-dessous; vous avez découvert ce moyen de la rapprocher de nous, vous voulez vous sacrifier pour le repos de la famille.
— Je vous jure que je ne songe pas du tout au repos de la famille, je songe au mien, qui est fort troublé, car j'aime cette enfant avec une violence de sentiments que je ne connaissais pas. Si je ne l'épouse pas, je ne m'en consolerai de ma vie.
— A ce point là? dit Lucan ébahi.
— Mon cher, c'est une chose terrible, reprit M. de Moras. Je suis absolument épris; quand elle me regarde, quand je touche sa main, quand sa robe me froisse, je sens courir des philtres dans mes veines. J'avais entendu parler de ces sortes d'agitations, mais jamais je ne les avais éprouvées. Je vous avoue qu'elles me ravissent; en même temps, elles me désespèrent, car je ne puis me dissimuler qu'il y a mille chances pour que cette passion soit malheureuse, et il me semble vraiment que j'en porterai le deuil tant que mon coeur battra.
— Quelle aventure! dit Lucan, qui avait repris toute sa gravité. C'est très-sérieux, cela, très-ennuyeux…
Il fit quelques pas à travers le salon, absorbé dans les réflexions qui paraissaient d'une nature assez sombre.
— Julia connaît-elle vos sentiments? dit-il tout à coup.
— Très-certainement non. Je ne me serais pas permis de les lui apprendre sans vous prévenir. Voulez-vous me faire l'amitié d'être mon interprète auprès de sa mère?
— Mais,… oui,… très-volontiers, dit Lucan avec une nuance d'hésitation qui n'échappa point à son ami.
— Vous pensez que c'est inutile, n'est ce pas? dit le comte avec un sourire contraint.
— Inutile… Pourquoi?
— D'abord, il est bien tard.
— Il est un peu tard, sans doute. Julia est bien engagée; mais je me suis toujours un peu défié de sa vocation… D'ailleurs, dans ces imaginations tourmentées, les résolutions les plus sincères de la veille deviennent aisément les dégoûts du lendemain.
— Mais vous doutez que… que je lui plaise?
— Pourquoi ne lui plairiez-vous pas? Vous êtes plus que bien de votre personne… Vous avez trente-deux ans… Elle en a seize… Vous êtes un peu plus riche qu'elle… Tout cela va très-bien.
— Enfin, pourquoi hésitez-vous à me servir?
— Je n'hésite point à vous servir; seulement, je vous vois très-amoureux, vous n'en avez pas l'habitude, et je crains qu'un état si nouveau pour vous ne vous pousse un peu vite à une détermination aussi grave que le mariage. Une femme n'est pas une maîtresse… Bref, avant de faire une démarche irrévocable, je voudrais vous prier de bien réfléchir encore.
— Mon ami, dit le comte, je ne le veux pas, et je crois très-sincèrement que je ne le peux pas. Vous connaissez mes idées. Les vraies passions ont le dernier mot, et je ne suis pas sûr que l'honneur même soit contre elles un argument très-solide. Quant à leur opposer la raison, c'est une plaisanterie… D'ailleurs, voyons Lucan, qu'y a-t-il de si déraisonnable dans le fait d'épouser une personne que j'aime? Je ne vois pas qu'il soit absolument nécessaire de ne pas aimer sa femme… Eh bien, puis-je compter sur vous?
— Complètement, dit Lucan en lui prenant la main. J'ai fait mes objections; maintenant, je suis tout à vous. Je vais parler à Clodilde dans un moment. Elle doit aller voir sa fille cette après-midi… Venez dîner ce soir avec nous; mais rassemblez toute votre fermeté, car enfin le succès est fort incertain.
Il ne fut pas difficile à M. de Lucan de gagner la cause de M. de Moras auprès de Clodilde. Après l'avoir écouté, non sans l'interrompre plus d'une fois par exclamations de surprise:
— Mon Dieu, reprit-elle, ce serait l'idéal! Non-seulement ce mariage romprait des projets qui me navrent, mais il réunit toutes les conditions de bonheur que je puis rêver pour ma fille, et, de plus, l'amitié qui vous lie avec Pierre amènerait tout naturellement quelque jour un rapprochement entre sa femme et vous. Tout cela serait trop heureux; mais comment espérer une révolution si complète et si soudaine dans les idées de Julia? Elle ne me laissera même pas terminer mon message!
Elle partit, palpitante d'anxiété. Elle trouva Julia seule dans sa chambre, essayant devant une glace sa toilette de novice: la guimpe et le voile qui devaient cacher son opulente chevelure étaient posés sur le lit; elle était simplement vêtue de la longue tunique de laine blanche dont elle s'occupait d'ajuster les plis. Elle rougit en voyant entrer sa mère; puis, se mettant à rire:
— Cymodocée dans le cirque, n'est-ce pas, mère?
Clodilde ne répondit pas; elle avait joint les mains dans une attitude suppliante et pleurait en la regardant. Julia fut émue de cette douleur muette, deux larmes glissèrent de ses yeux, et elle sauta au cou de sa mère; puis, la faisant asseoir:
— Que veux-tu! dit-elle, moi aussi, j'ai un peu de chagrin au fond, car enfin j'aimais la vie;… mais, à part ma vocation, qui est très-réelle, j'obéis à une véritable nécessité… Il n'y a plus d'autre existence possible pour moi que celle-là… Je sais bien,… c'est ma faute; j'ai été un peu folle… J'aurais dû ne pas te quitter d'abord, ou du moins retourner chez toi tout de suite après ton mariage… Maintenant, après des mois, des années même, est-ce possible, je te le demande!… D'abord, je mourrais de confusion… Me vois-tu devant ton mari?.. Quelle mine ferais-je? Puis il doit me détester,… le pli est pris;… moi-même, qui sait si, en le revoyant, dans cette maison… Enfin, de toute façon, je serais une gêne terrible entre vous!
— Mais, ma chère fillette, dit Clodilde, personne ne te déteste; tu serais reçue comme l'enfant prodigue, avec des transports… Si cela te coûte trop de rentrer chez moi, si tu crains d'y trouver ou d'y apporter des ennuis… Dieu sait combien tu t'abuses!.. mais, si tu le crains pourtant, est-ce une raison pour t'ensevelir toute vivante et pour me briser le coeur? Ne pourrais-tu rentrer dans le monde sans rentrer chez moi et sans affronter tous ces embarras qui t'effrayent?… Il y aurait pour cela un moyen bien simple, tu sais!
— Quoi? dit tranquillement Julia, me marier?
— Sans doute, dit Clodilde en secouant doucement la tête et en baissant la voix.
— Mais, mon Dieu, ma mère, quelle apparence! Quand je le voudrais, — et j'en suis loin, — je ne connais personne, personne ne me connaît…
— Il y a quelqu'un, reprit Clodilde avec une timidité croissante, quelqu'un que tu connais parfaitement, et qui… qui t'adore.
Julia ouvrit de grands yeux étonnés et pensifs, et, après une courte pause de réflexion:
— Pierre? dit-elle.
— Oui, murmura Clodilde, pâle d'angoisse.
Les sourcils de Julia se contractèrent doucement: elle dressa sa tête charmante et resta quelques secondes les yeux fixés sur le plafond; puis, avec un léger mouvement d'épaules:
— Pourquoi pas? dit-elle d'un ton sérieux. Autant lui qu'un autre!
Clodilde laissa échapper un faible cri, et, saisissant les deux mains de sa fille:
— Tu veux? dit-elle; tu veux bien?… C'est vrai?… Tu me permets de lui porter cette réponse?
— Oui… mais changes-en le texte! dit Julia en riant.
— Oh! ma chère, chère mignonne! s'écria Clodilde, qui couvrait de baisers les mains de Julia; mais répète-moi encore que c'est bien vrai,… que, demain, tu n'auras pas changé d'avis?
— Non, dit fermement Julia de sa voix grave et musicale.
Elle médita un peu et reprit:
— Vraiment, il m'aime, ce grand garçon?
— Comme un fou.
— Pauvre homme!… Et il attend la réponse?
— En tremblant.
— Eh bien, va le calmer… Nous reprendrons l'entretien demain. J'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma tête, tu comprends, après tout ce bouleversement; mais sois tranquille,… je suis décidée.
Quand madame de Lucan rentra chez elle, Pierre de Moras l'attendait dans le salon. Il devint fort pâle en l'apercevant.
— Pierre! dit-elle toute haletante, embrassez-moi, vous êtes mon fils!… Avec respect, s'il vous plaît, avec respect! ajouta-t-elle en riant pendant qu'il l'enlevait et la serrait sur sa poitrine.
Il fit un peu plus tard la même fête à la baronne de Pers, qui avait été mandée à la hâte.
— Mon ami, lui dit la baronne, je suis ravie, ravie,… mais vous m'étouffez. Oui, oui,… c'est très-bien, mon garçon,… mais vous m'étouffez littéralement! Réservez-vous, mon ami, réservez-vous!… Cette chère petite! c'est gentil à elle, c'est très-gentil… Au fond, c'est un coeur d'or!… Et puis elle a bon goût aussi,… car vous êtes très-beau, vous mon cher, très-beau, très-beau! Au reste, je m'étais toujours doutée qu'au moment de couper ses cheveux, elle réfléchirait… Il est vrai qu'elle les a admirables, pauvre enfant!
Et la baronne fondit en larmes; puis, s'adressant au comte à travers ses sanglots:
— Vous ne serez pas malheureux non plus, vous, par parenthèse: c'est une déesse!
M. de Lucan, quoique vivement touché de ce tableau de famille et surtout de la joie de Clodilde, prenait avec plus de sang-froid cet événement inespéré. Outre qu'il se montrait en général peu prodigue d'expansions publiques, il était au fond de l'âme inquiet et triste. L'avenir de ce mariage lui semblait des plus incertains, et sa profonde amitié pour le comte s'en alarmait. Il n'avait osé lui dire, par un sentiment de délicate réserve à l'égard de Julia, tout ce qu'il pensait de ce caractère. Il essayait de repousser comme injuste et partiale l'opinion qu'il s'en était faite; mais enfin il se rappelait l'enfant terrible qu'il avait autrefois connue, tantôt emportée comme un ouragan, tantôt pensive et enfermée dans une réserve sombre; il se l'imaginait telle qu'on la lui avait représentée depuis, grandie, belle, ascétique; puis il la voyait tout à coup jetant ses voiles au vent, comme une des nonnes fantastiques de Robert, et rentrant dans le monde d'un pied léger: de toutes ces impressions diverses, il composait malgré lui une figure de chimère et de sphinx qu'il lui était très-difficile d'allier à l'idée du bonheur domestique.
On parla en famille, pendant toute la soirée, des complications que pouvait soulever ce projet de mariage, et des moyens de les éviter. M. de Lucan entra dans ces détails avec beaucoup de bonne grâce, et déclara qu'il se prêterait de grand coeur, pour sa part, à tous les arrangements que sa belle-fille pourrait souhaiter. Cette précaution ne devait pas être inutile.
Clodilde était au couvent le lendemain dès le matin. Julia, après avoir écouté avec une nonchalance un peu ironique le récit que lui fit sa mère des transports et de l'allégresse de son fiancé, prit un air plus sérieux.
— Et ton mari, dit-elle, qu'est-ce qu'il pense?
— Il est charmé, comme nous tous.
— Je vais te faire une question singulière: est-ce qu'il compte assister à notre mariage?
— Comme tu voudras.
— Ecoute, ma bonne petite mère, ne te désole pas d'avance… Je sens bien qu'un jour ou l'autre ce mariage doit nous réunir tous,… mais qu'on me laisse le temps de m'habituer à cette idée… Accordez-moi quelques mois pour faire oublier l'ancienne Julia et pour l'oublier moi-même,… n'est-ce pas, dis, tu veux bien?
— Tout ce qui te plaira, dit Clodilde en soupirant.
— Je t'en prie… Dis-lui que je l'en prie aussi.
— Je le lui dirai; mais tu sais que Pierre est là?
— Ah! mon Dieu!… où donc?
— Je l'ai laissé dans le jardin…
— Dans le jardin!… quelle imprudence, ma mère! mais ces dames vont le déchirer… comme Orphée, car tu peux croire qu'il n'est pas en odeur de sainteté ici…
On envoya prévenir M. de Moras, qui arriva en toute hâte. Julia se mit à rire quand il parut, ce qui facilita son entrée. Elle eut à plusieurs reprises, pendant leur entrevue, des accès de ce rire nerveux qui est si utile aux femmes dans les circonstances difficiles. Privé de cette ressource, M. de Moras se contenta de baiser timidement les belles mains de sa cousine, et manqua d'ailleurs d'éloquence; mais ses beaux traits mâles resplendissaient, et ses grands yeux bleus étaient humides de tendresse heureuse. Il parut laisser une impression favorable.
— Je ne l'avais jamais considéré à ce point de vue, dit Julia à sa mère: il est réellement très-bien,… c'est un mari superbe.
Le mariage eut lieu trois mois plus tard sans aucun appareil et dans l'intimité. Le comte de Moras et sa jeune femme partirent le soir même pour l'Italie.
M. de Lucan avait quitté Paris deux ou trois semaines auparavant, et s'était installé au fond de la Normandie dans une ancienne résidence de sa famille, où Clodilde s'empressa de le rejoindre aussitôt après le départ de Julia.