IV

Vastville, domaine patrimonial de la famille de Lucan, est situé à peu de distance de la mer sur la côte occidentale du Finistère normand. C'est un manoir à toits élevés et à balcons de fer ouvragé, qui date du temps de Louis XIII et qui a remplacé l'ancien château, dont quelques ruines servent encore à la décoration du parc. Il se cache dans un pli de terrain très-ombragé, et une longue avenue de vieux ormes le précède. L'aspect en est singulièrement retiré et mélancolique à cause des bois épais qui l'enveloppent presque de tous côtés. Ce massif boisé marque sur ce point de la presqu'île le dernier effort de la végétation normande. Dès qu'on en franchit la lisière, la vue s'étend tout à coup sans obstacle sur les vastes landes qui forment le plateau triangulaire du cap La Hague: des champs de bruyères et d'ajoncs, des clôtures en pierres sans ciment, çà et là une croix de granit, à droite et à gauche les ondulations lointaines de l'Océan, tel est le paysage sévère, mais grandiose, qui se développe tout à coup sous la pleine lumière du ciel.

M. de Lucan était né à Vastville. Les poétiques souvenirs de l'enfance se mêlaient dans son imagination à la poésie naturelle de ce site et le lui rendaient cher. Il y venait chaque année en pèlerinage sous prétexte de chasse. Depuis son mariage seulement, il avait renoncé à cette habitude de coeur pour ne pas quitter Clodilde, que sa fille retenait à Paris; mais il était convenu qu'ils s'enseveliraient tous deux dans cette retraite pendant une saison dès qu'ils auraient recouvré leur liberté. Clodilde ne connaissait Vastville que par les descriptions enthousiastes de son mari; elle l'aimait de confiance, et c'était d'avance pour elle un lieu enchanté. Cependant, lorsque la voiture qui l'amenait de la gare s'engagea, à la tombée de la nuit, entre les collines chargées de bois, dans la sombre avenue en pente qui conduisait au château, elle eut une impression de froid.

— Mon Dieu, mon ami, dit-elle en riant, c'est le château d'Udolphe, votre château!

Lucan excusa son château comme il put, et protesta, d'ailleurs, qu'il était prêt à le quitter le lendemain, si elle ne lui trouvait pas meilleure mine au lever du soleil.

Elle ne tarda pas à l'adorer. Son bonheur, si contraint jusque-là, s'épanouit pour la première fois librement dans cette solitude et la lui éclaira d'un jour charmant. Elle voulut même y passer l'hiver et y attendre Julia, qui devait rentrer en France dans le courant de l'année suivante. Lucan fit quelque opposition à ce projet, qui lui semblait d'un héroïsme excessif pour une Parisienne, et finit pourtant par l'adopter, trop heureux lui même d'encadrer dans ce lieu romanesque le roman de ses amours. Il s'ingénia, d'ailleurs, à atténuer ce que ce séjour pouvait avoir de trop austère en ménageant à Clodilde quelques relations dans le voisinage, — en lui procurant par intervalle la société de sa mère. Madame de Pers voulut bien se prêter à cette combinaison, quoique la campagne lui fût généralement répulsive, et que Vastville en particulier eût à ses yeux un caractère sinistre. Elle prétendait y entendre des bruits dans les murailles et des gémissements nocturnes dans les bois. Elle n'y dormait que d'un oeil avec deux bougies allumées. Les magnifiques falaises qui bordent la côte à peu de distance, et qu'on essayait de lui faire admirer, lui causaient une sensation pénible.

— Très-beau! disait-elle, très-sauvage! tout à fait sauvage! Mais cela me fait mal; il me semble que je suis sur le haut des tours de Notre-Dame!… Au surplus, mes enfants, l'amour embellit tout, et je comprends parfaitement vos transports; quant à moi, vous m'excuserez si je ne les partage pas! Jamais je ne pourrais m'extasier devant ce pays-ci… J'aime la campagne comme une autre; mais ceci, ce n'est pas la campagne, c'est le désert, l'Arabie Pétrée, je ne sais pas quoi… Et quant à votre château, mon ami, je suis fâchée de vous le dire, c'est une maison à crimes… Cherchez bien, vous verrez qu'on y a tué quelqu'un.

— Mais non, chère madame, disait Lucan en riant; je connais parfaitement l'histoire de ma famille, et je puis vous garantir…

— Soyez sûr, mon ami, qu'on y a tué quelqu'un… dans le temps… Vous savez comme on se gênait peu autrefois pour tout ça!

Les lettres de Julia à sa mère étaient fréquentes. C'était un vrai journal de voyage, rédigé à la diable, avec une saisissante originalité de style, et où la vivacité des impressions se corrigeait par cette nuance d'ironie hautaine qui était propre à l'auteur. Julia parlait assez brièvement de son mari, dont elle ne disait d'ailleurs que du bien. Il y avait le plus souvent un post-scriptum rapide et bienveillant adressé à M. de Lucan.

M. de Moras était plus sobre de descriptions. Il paraissait ne voir que sa femme en Italie. Il vantait sa beauté, encore accrue, disait-il, au contact de toutes ces merveilles d'art dont elle s'imprégnait; il louait son goût extraordinaire, son intelligence et même son caractère. À cet égard, elle était extrêmement mûrie, et il la trouvait presque trop sage et trop grave pour son âge. Ces détails enchantaient Clodilde, et achevaient de lui mettre dans le coeur une paix qu'elle n'avait jamais eue.

Les lettres du comte n'étaient pas moins rassurantes pour l'avenir que pour le présent. Il ne croyait pas, disait-il, devoir presser Julia au sujet de sa réconciliation avec son beau-père; mais il l'y sentait disposée. Il l'y préparait, au reste, de plus en plus en l'entretenant habituellement de la vieille amitié qui l'unissait à M. de Lucan, de leur vie passée, de leurs voyages, de leurs périls partagés. Non-seulement Julia écoutait ces récits sans révolte, mais souvent elle les provoquait, comme si elle eût regretté ses préventions, et qu'elle eût cherché de bonnes raisons de les oublier:

— Allons, Pylade, parlez-moi d'Oreste! lui disait-elle.

Après avoir passé en Italie toute la saison d'hiver et une partie du printemps, monsieur et madame de Moras visitèrent la Suisse, en annonçant l'intention d'y séjourner jusqu'au milieu de l'été. Monsieur et madame de Lucan eurent la pensée d'aller les rejoindre, et brusquer ainsi un rapprochement qui ne paraissait plus être dès ce moment qu'une affaire de forme. Clodilde s'apprêtait à soumettre ce projet à sa fille, quand elle reçut, par une belle matinée de mai, cette lettre datée de Paris:

"Mère chérie,

"Plus de Suisse! trop de Suisse! Me voilà. Ne te dérange pas. Je sais combien tu te plais à Vastville. Nous irons t'y trouver un de ces matins, et nous reviendrons tous ensemble à l'automne. Je te demande seulement quelques jours pour préparer ici notre future installation.

"Nous sommes au Grand Hôtel. Je n'ai pas voulu descendre chez toi pour toute sorte de raisons, pas davantage chez ma grand'mère, qui me l'a offert toutefois très-gracieusement:

"— Ah! mon Dieu! mes chers enfants,… mais c'est impossible… À l'hôtel!… ce n'est pas convenable! Vous ne pouvez pas rester à l'hôtel! Logez chez moi… Mon Dieu, vous serez très-mal… Vous serez campés… Je ne sais même pas comment je vous nourrirai, car ma cuisinière est dans son lit, et mon imbécile de cocher qui a un loriot sur l'oeil, par parenthèse! Aussi on n'arrive pas comme cela… Vous me tombez là comme deux pots de fleurs! C'est inimaginable! — Vous vous portez bien d'ailleurs, mon ami… Je ne vous le demande pas… Ça se voit de reste… — Et toi, ma belle minette? Mais c'est un astre,… un vrai astre… Cache-toi… Tu me fais mal aux yeux!… Est-ce que vous avez des bagages?.. Enfin, que voulez-vous!… on les mettra dans le salon. Et pour vous, je vous donnerai ma chambre. Je prendrai une femme de ménage et un cocher de remise… Vous ne me gênerez pas du tout, du tout, du tout…

"Bref, nous n'avons pas accepté.

"Mais l'explication de ce retour subit?… La voici:

"— Est-ce que la Suisse ne vous ennuie pas, mon ami? ai-je demandé à mon mari.

"— La Suisse m'ennuie, m'a répondu cet écho fidèle.

"— Eh bien, allons-nous-en.

"Et nous sommes partis.

"Contente et troublée jusqu'au fond de l'âme à la pensée de t'embrasser.

"Julia.

"P. S. Je prie M. de Lucan de ne pas m'intimider."

Les jours qui suivirent furent délicieusement remplis pour Clodilde. Elle défaisait elle-même les caisses qui se succédaient sans interruption, et en rangeait le contenu de ses mains maternelles. Elle dépliait, elle repliait, elle caressait ces jupes, ces corsages, cette lingerie fine et parfumée, qui étaient déjà comme une partie, comme une douce émanation de la personne de sa fille. Lucan, un peu jaloux, la surprenait méditant avec amour sur ces jolies nippes. Elle allait aux écuries voir le cheval de Julia, qui avait suivi de près les caisses; elle lui donnait du sucre et causait avec lui. Elle emplissait de fleurs et de branchages verts l'appartement destiné au jeune ménage.

Cette heureuse fièvre eut bientôt son heureux terme. Environ huit jours après son arrivée à Paris, Julia lui écrivait qu'elle et son mari comptaient partir le soir, et qu'ils seraient le lendemain matin à Cherbourg. C'était la station la plus rapprochée de Vastville. Clodilde se disposa naturellement à les aller prendre avec sa voiture. M. de Lucan, après en avoir conféré avec elle, ne crut pas devoir l'accompagner. Il craignit de gêner les premières expansions du retour, et, ne voulant pas cependant que Julia pût interpréter son absence comme un manque d'empressement, il résolut d'aller à cheval au-devant des voyageurs.