I
Richard vit retiré des affaires, dans le high-life parisien. Sa fortune est considérable, il a maison de ville et maison des champs. Ses valets sont du meilleur style, ses écuries citées comme modèles et ses chiens bien dressés. Ses maîtresses, par sérieux, tiennent à honneur de se dire siennes, lui, par gaillardise, tient à honneur d'afficher ses maîtresses. Richard possède une loge à l'Opéra et fréquente assidûment son club; il est arrivé à cet âge où l'ambition gravit un étage et du cœur monte à la tête, où, par contraste, les illusions dégringolent à l'entresol, et du cerveau vont au cœur.—Richard est bien de sa personne: a la tenue correcte d'un gentleman, il joint la rondeur ample d'un boursier bon enfant; en le voyant passer, de suite on songe à Monsieur Capital.
Par distraction, et encore plus par ce besoin inné d'occupations actives qui fouettent l'ennui, Richard s'est fait antiquaire: il raffole, dit-il, des choses du temps et raconte avec emphase qu'il a su réunir chez lui des beautés incomparables. On le voit à l'Hôtel des ventes, non loin de la tribune du commissaire-priseur; le portefeuille bien nourri, et prêt à subir l'assaut des enchères; sa voix grave d'homme d'affaires fait monter avec assurance les tableaux estimés des maîtres contemporains et un sourire d'orgueilleuse satisfaction éclaire son visage, lorsque, de groupes en groupes, son nom circule dans le public comme l'heureux possesseur d'une œuvre d'art. On dit de lui qu'il a le flair, et qu'il n'acquiert qu'à bon escient.—Il n'achète pas, il place son argent.
Richard cependant n'est pas pleinement satisfait; des désirs vagues le poussent à la Bibliomanie; il se repose des tableaux et se donne aux livres, ce sera sa seconde manière et il y restera fidèle.
Le voici chez un libraire à la mode, assis nonchalamment, la tête haute et gonflé d'importance. Il se fait initier, sans en avoir l'air, au dédale si compliqué de la Bibliographie et aux merveilles de la reliure; il contemple de luxueuses éditions des Baisers de Dorat, du Temple de Gnide et des Chansons de La Borde et se permet de critiquer les épreuves des gravures; il ne tolère, dit-il, que les: Avant la lettre, et il ajoute, que si Du Seuil, Capé, Lortic, Anguerrand, Padeloup ou Derôme n'ont pas orné ces ouvrages de maroquin du Levant, de tabis, de dentelles et de petits fers, ils ne sont pas dignes de reposer sur les tablettes d'ivoire de sa Bibliothèque. Richard dit tout cela mollement, en se dandinant et se renversant sur le dossier de sa chaise, ponctuant chaque parole d'une bouffée de son havane. Il maudit sourdement le libraire, conseiller dont il ne peut se passer, et le nomme cependant: «mon bon» avec une certaine familiarité qui n'est point dépourvue de rudesse.
Richard se jette à bourse pleine dans sa nouvelle passion, il y met autant de fougue, autant d'activité que s'il se lançait dans une opération commerciale d'un nouveau genre, il redevient très affairé et ne prend pas le loisir de contempler ni de digérer ses achats; d'immenses desiderata le provoquent sans cesse, il achète, il achète toujours, il achète encore, mais il ignore la douce joie de conquérir. La gloire des Mac-Carthy, des Didot, des Yeméniz, des Giraud, des Pixericourt, des Soleinne l'empêche de dormir. Il travaille avec opiniâtreté, non pas à combler les lacunes de son savoir, est-ce qu'il en a le temps! Il travaille à son grandiose monument, à sa célébrité, à son catalogue, à sa vente enfin.
Richard aura formé une Bibliothèque comme on forme un régiment. Il aura surveillé l'extérieur de ses soldats sans en connaître l'esprit. Il les enverra se faire décimer à la grande bataille de l'encan: Ite ad vendentes.—De tout cela, que lui restera-t-il? des connaissances superficielles, un nom cité dans les Brunet de l'avenir, un peu de gloire et beaucoup de vanité... autant en emporte le vent.
.... Richard est le Catalogueur in-folio, le Catalogueur à grandes marges; passons au Catalogueur d'un rang moins élevé, avant que d'arriver au petit Catalogueur, le plus modeste, mais non pas le moins fou.