LES CATALOGUEURS
Cataloguer des livres à l'infini, sans les avoir lus, qui croirait que cet emploi a rendu les hommes fort vains et leur a donné un air d'importance? Un Catalogueur de livres ne le cède pas à tel érudit.
Sébastien Mercier.
N'a-t-on pas maintes fois anathématisé le profond La Bruyère au sujet du mot Tannerie, dont il s'est servi, dans son chapitre: De la Mode, pour désigner la Bibliothèque d'un Bibliomane inconnu.
Tannerie! quelle irrévérence! s'est-on écrié—Tannerie! fi, le vilain mot! faut-il qu'un homme d'esprit et de jugement ait osé employer un tel langage pour spécifier la collection sans doute remarquable d'un amateur d'Antan!—Tannerie! mais, c'est horrible, monstrueux, pendable!—Tannerie!—ah! Tannerie!!
Eh! eh! Tannerie n'est point déjà si mal trouvé; Tannerie est bien concluant et rend à merveille la pensée de l'auteur.—De qui s'agit-il en effet dans le passage incriminé et de quelle sorte de Bibliothèque le moraliste veut-il parler? Ce n'est assurément pas de la Bibliothèque d'un Michel de Marolles, d'un Longepierre, d'un de Ballesdens, d'un Furetière, d'un Patru, d'un Jean Bigot, d'un de Harlay ou d'un Lamonnoye.—Il s'agit, cela tombe sous le sens, de la Bibliotière d'un Bibliomane dans toute l'acception du mot; d'un Bibliomane par vanité, par ostentation, par gloriole; d'un Bibliomane ramassier, comme on disait jadis, d'un Bibliomane qui aligne des livres sans les lire, dans le but unique de s'illusionner lui-même et d'illusionner les autres sur le vide de son esprit.
La Bruyère n'a pas songé un seul instant, c'est évident, à peindre la passion vivante d'un Bibliophile éclairé, mais bien cette Bibliomanie dont Le Pautre nous a légué l'expression dans La Folie du Bibliomane, une rarissime gravure ornée de ce quatrain:
C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature
Que celuy qui se plaist aux livres bien dorez,
Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,
Et ne les voit jamais que par la couverture.
Aujourd'hui, malheureusement, Bibliophile et Bibliomane sont presque synonymes; le profane vulgaire semble être devenu myope. Il confond Lamoignon et Longuerue, Pompadour et Marie-Antoinette, Montauron et Fouquet, de Bure et de Lavallière, Solar et Cigongne; or, il y a des nuances à l'infini dans ces noms de Bibliophiles jetés au hasard. Qu'on veuille bien étudier ces Bibliophiles par leurs catalogues et l'on nous comprendra.
Mais, nous dit le lecteur, précisez la différence entre Bibliomane et Bibliophile?
Avec l'autorité d'un maître incontesté, Charles Nodier, nous le ferons très volontiers:
«Le Bibliophile sait choisir les livres, dit Nodier, le Bibliomane les entasse.—Le Bibliophile joint le livre au livre après l'avoir soumis à toutes les investigations de ses sens et de son intelligence, le Bibliomane entasse les livres les uns sur les autres sans les regarder. Le Bibliophile apprécie le livre; le Bibliomane le pèse ou le mesure.—Le Bibliophile procède avec une loupe et le Bibliomane avec une toise..., du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas.»
Entre le Bibliomane et le Bibliophile, il s'est produit un amateur d'un nouveau genre, et pour vous le présenter, si vous le voulez bien, procédons nous-même autrement:
Don Juan était-il amoureux de la femme pour la femme? Non, certes non, et qu'on n'aille pas crier au Paradoxe. Don Juan n'était qu'un habile catalogueur de femmes.—Séduire une femme, pour Don Juan, était-ce l'espoir de satisfaire une passion fiévreuse et véritable? était-ce le brûlant désir de posséder la frêle créature vers laquelle son cœur semblait s'être envolé? était-ce la recherche de l'idéal? Mon Dieu, non, mille fois non.
Don Juan était mu par un esprit machiavélique et froid, par un cœur marmoréen, plus froid que la statue du Commandeur; pour lui, séduire une femme, c'était ajouter un nom à sa liste, c'était le sot orgueil, la fatuité rassasiée, l'égoïsme chatouillé, la vanité qui sourit;—le type de Don Juan ne possède même pas l'excuse d'une âme artiste et inquiète comme ces bouillants Catalogueurs de femmes qui ont noms, au XVIIIe siècle, Restif de La Bretonne, Casanova de Seingalt et Choudard-Desforges.
M. M. X. Y. ou Z., que votre libraire vous cite avec enthousiasme, l'un pour acquérir tous les jolis volumes qui paraissent, quels qu'ils soient, l'autre pour payer un mauvais Romantique soixante-dix louis; celui-ci pour acheter au poids de l'or tel livre à scandale saisi d'hier, celui-là pour ramasser tous les exemplaires d'une édition à la veille d'être épuisée; M. M. X. Y. ou Z. sont-ils des Bibliophiles, c'est-à-dire des raffinés, des délicats du livre, des amoureux de la substance plutôt que de l'apparence? Nous ne craignons pas d'affirmer que non;—véritables Don Juans de la Bibliophilie, ce sont des Catalogueurs de Livres.
Le Catalogueur collectionne des volumes comme d'autres réunissent des fragments curieux de silex, de néphrite, de serpentine ou d'obsidienne; il a des livres comme on a des tentures, des meubles rares, des bronzes, des bibelots de toutes sortes. Avant même que de les ouvrir, il fait relier superbement ses brochures, il n'a pas de Bibliothèque, il n'a qu'une Tannerie. La Bruyère de nos jours serait, hélas! plus sévère qu'autrefois;—que son ombre nous guide, car, nous, son infime petit-fils, nous allons essayer notre verve sur quelques Catalogueurs pourtraicturés sur de bons patrons;—sois indulgent, ô bénévole lecteur de nos Caprices! si notre pinceau est parfois impuissant.