IX

Quand je me réveillai, il me semblait encore entendre la voix perçante de M. L. et sentir le marteau de Me Maurice Delestre me taper sur le crâne.

Ce n'était bien qu'un rêve cependant. Le soleil brisait ses rayons sur ma courtine de soie et se jouait avec des reflets d'or sur les tentures, les petits oiseaux chantaient de délicieuses aubades sur mes persiennes, au travers desquelles j'apercevais des bandes de ciel bleu;—tapie paresseusement à mes pieds, Isis, ma chatte blanche, ronronnait en entr'ouvrant son œil vert, et, par l'entre-bâillement de la porte de ma chambre, je voyais dans la pièce voisine, brillants et bien éclairés par la lumière du matin, mes trois corps de Bibliothèque à colonnes torses, ou chatoyantes comme d'harmonieuses toilettes; les tons des reliures formaient l'ensemble le plus réjouissant.

Je vous possédais donc toujours, ô mes livres chéris! vous étiez là, sous mes yeux, bien à moi; je pouvais vous contempler en égoïste et jouir seul à seul de tous vos appas. Vous demeuriez toujours mes heureux tributaires, mes amis, mes consolateurs, et cette vente affreuse n'était qu'un rêve, qu'un détestable mensonge de mon imagination agitée!

Je sautai vivement à bas de mon lit, et, sans prendre le temps de mettre mes pantoufles, je courus à eux, je les regardai, je les compulsai, caressant spécialement ma Pauvre Pucelle, et Messire Loys Arioste, Gentilhomme Ferrarois, ainsi que tous ceux que mon cerveau encore syncopé se rappelait avoir vu vendre.

Après plus d'une heure de muette contemplation, pendant laquelle je revis mes vieux Bouquins avec plus de joie qu'un amant qui étreint son amante longtemps attendue, je revins enfin me coucher.

Sur la table de nuit, à côté du bougeoir Louis XV en cuivre ciselé, dont la bougie était à moitié consumée, je vis la plaquette petit in-12 en maroquin blanc avec coins... c'était L'Enfer du Bibliophile, cette boutade saisissante d'Asselineau que j'avais relue en entier avant que de m'assoupir.