VIII
Ma fièvre de savoir était telle, que j'ouvris au hasard le catalogue de mon aimable voisin. Je tombai sur la seconde partie, mes yeux s'arrêtèrent à cet article: La Pucelle, ou la France délivrée, poëme héroïque, par M. Chapelain; à Paris, chez Augustin Courbé, 1656, in-folio, maroquin rouge, fil. comp. aux armes de l'évêque d'Orléans. Sur la marge au crayon, je crus lire 10 francs.
Ce fut un coup terrible que je reçus avec accablement.
Ma Pucelle, une merveille, un admirable exemplaire, une des joies de ma vie de fureteur! une trouvaille inestimable, et si superbement reliée, qu'on pourrait songer à Le Gascon, ma Pucelle, vendue 10 francs...!!!
Toujours au hasard, j'ouvris et lus:
Le Roland fvrievx, de messire Loys Arioste, Noble Ferrarois, traduit d'Italien en François, à Lyon, pour Estienne Michel, 1582, 1 vol. in-12 vélin. Et sur la marge... 5 fr.
Oh! les monstres!! 5 francs un Roland en très-bel état, un Roland sortant de la Bibliothèque du fameux Yeméniz et portant son ex-libris: une médaille antique, un lion sur le recto et le monogramme du Bibliophile Lyonnais sur le verso.
5 francs! oh les barbares!
J'ouvris vingt fois, toujours au hasard, et toujours je trouvais des prix ridicules et disproportionnés à la valeur réelle des livres mis en vente, c'en était trop pour moi. Le dictionnaire de Trévoux me serait tombé sur la tête, que je n'eusse pas subi une commotion plus forte que celle que je ressentis à la vue de mes pauvres livres vilipendés. C'était le dernier coup... mes jambes se dérobaient sous moi, les bras me tombèrent le long du corps, je me sentis entièrement défaillir, et de la hauteur de mon tabouret je me laissai choir sur une pile de volumes qu'un portefaix sans âme emmagasinait.