IV
—Toi qui es plus étincelante que l'astre brillant de la pâle Phoebé, toi qui surpasse en éclat l'étoile d'or de Vénus, ô ma douce Néoera, accorde moi cent baisers; prodigue-les moi avec autant d'abandon que jadis Lesbie les donna à son poète inassouvi; cueille-les sur ma bouche, en aussi grand nombre que ces grâces amoureuses qui se jouent sur tes lèvres mutines et sur tes joues rosées. Fais pleuvoir sur mon corps ces mêmes accolades aussi drues que ces traits enflammés lancés par tes regards ardents qui font naître à la fois la vie et la mort, l'espérance et la crainte, la joie et les soucis cuisants. Que tes baisers soient plus multiples, plus acérés que ces flèches innombrables, dont un petit Dieu léger et moqueur, puise la variété dans son carquois doré, pour en férir ma pauvre âme, et, ce chant de tes lèvres, joins les propos grivois, les soupirs voluptueux et les plus aimables caresses. Imite ces tendres colombes qui, dès le réveil du printemps, bec contre bec, se trémoussent des ailes; Néoera, viens à moi, éperdue, défaillante, accablée de désirs, ta bouche sur ma bouche, collée étroitement: tourne avec langueur tes yeux noyés d'une humide flamme et d'une lubricité poignante; alors seulement fais appel à ma virilité, renverse-toi sans force entre mes bras: je t'enlacerai, je te presserai contre moi, je t'environnerai de mon amour, et, parcourant tes appas glacés, je te ferai renaître au rouge soleil de Cythère; je te rappelerai à la vie par une savoureuse et lancinante embrassade, jusqu' ce que succombant moi-même, dans les plaisirs de cette ardente becquée, je sente mon âme m'échapper, s'écouler et passer sur tes lèvres. A cet instant, ma Néoera aimée, je soupirerai, bien bas, comme dans une agonie de volupté: Je meurs, je meurs, ma tant douce maîtresse, je meurs de plaisir et d'amour; prends-moi, recueille-moi, embrasse-moi de tes bras frais et potelés, je défaille et suis sans ardeur ni puissance. Tu me réchaufferas alors sur ton coeur embrasé; dans le parfum d'un de tes baisers tu m'insuffleras la vie et, m'éveillant peu à peu sous les mignards attouchements de tes lèvres empourprées et mielleuses, je redeviendrai de nouveau ton amant, ton seigneur et ton maître.
C'est ainsi, ma Néoera, que nous devons arrêter la faux du temps, pendant les courts instants de notre bel âge. C'est ainsi, dans des douceurs cupidiques qu'il est sage de laisser s'écouler la jeunesse insouciante et rieuse; le plaisir a l'éclat des fleurs nouvelles qui tôt se fanent et se dessèchent. Sans qu'on y songe, voici venir la morne et pénible vieillesse avec son cortège de douleurs, de tristesses, de regrets superflus la décrépitude, et la mort nous guettent: Le temps presse, Néoera aimons-nous.