V

La bouche féminine, pour coquettement appeler le baiser et évoquer le désir, doit être plus petite que grande, d'une heureuse harmonie, les lèvres bien tournées, délicates, ni trop écarlates ni trop pâles, colorées d'une pointe de carmin, légèrement retroussée aux commissures et scintillantes sous l'humidité des caresses attendues. Le rire y doit creuser des fossettes friponnes au bas même du visage, et découvrir, comme d'un écrin sort un rang de perles, des dents petites, bien enchâssées également dans le vermeil des gencives et dont l'émail soit d'une blancheur japonaise à peine irisée. Le plus mince défaut buccal, pour un raffiné, est la mort des baisers d'amour; il ne faut point qu'une bouche soit ce qu'on appelait au seizième siècle: un abreuvoir mouches, elle doit, au contraire, prendre des airs musqués et affriander les yeux qui la contemplent. Certaines bouches ne sont qu'avaloirs sans expression; les lèvres grasses y bobandinent, les lourdes lippées y entrent, et les caquets en sortent, ce sont cavernes bien aviandées où tombent les léche-frions de cuisine, mais où ne parviennent point les hautises des gentilles accolades.

Sur les bouches coïntes et mutines, on peut bailler le Baiser à la pincette qui donne moins d'importance au caprice du moment. Pinçant doucement les deux joues des doigts, il est ainsi loisible de dérober amoureusement un long et sonore attouchement des lèvres, dont on se défend toujours trop tard.

Le Baiser à la dragonne est moins civil, il violente, meurtrit et blesse comme un éperon c'est le baiser de l'étrier, la vigoureuse botte de l'escrime d'amour, c'est la caresse brutale de d'Artagnan à son hôtesse, c'est mieux encore la pratique faunesque des amants sabreurs de voluptés, qui ne prétendent point s'amuser à la moutarde ou qui ne savent pas déguster les douceurs des agaceries prolongées.

Le Baiser à la florentine, ou baiser la langue en bouche, ainsi que disaient nos pères, nous est venu, assure-t-on, d'Italie, bien que ce soit le baiser d'amour français par excellence et tradition.—Dans ce baiser les langues frétillardes se daguent, se dévergognent et se fringuent; c'est une accointance active qui émoustille et que les bons sonneurs des lèvres préféreront toujours aux fleurettes naïves des Agnès de couvent.

Après la France, l'Italie et l'Espagne ont adopté ce dernier mode d'embrassade passionnée. En Allemagne et dans le nord, l'amour est plus réservé, bien que dans les hautes classes slaves, par un aimable raffinement, on ait inventé dans des petits soupers galants, le délicieux Baiser au champagne, qui rentre plutôt dans le domaine des enfantillages libertins que dans le royaume de l'amour sincère.

En Angleterre, le baiser a pris les proportions d'une institution sociale: les blondes et sentimentales fillettes du Pays-Uni, pour ne pas s'inféoder à un amant, possèdent toutes plusieurs Kissing-friends ou bons amis embrasseurs, qui concourent, par différentes manières, à déployer leurs talents. Certains gentlemen, réputés excellents Kissing-friends, sont recherchés des meilleures sociétés et quelques-uns, spécialistes émérites, font des conquêtes plus nombreuses et causent plus de désespoirs, de suicides et de jalousies qu'un Don Juan issu de Lovelace.—Dans le confort d'un divan profond, seule à seul avec le Kissing-friend élu de ses lèvres, avec cet «Exciting man,» une jeune anglaise passerait des heures d'insondable volupté à se laisser biscotter dans le tête à tête, sans songer un seul instant à invoquer Vénus, à froisser ou à laisser froisser la tunique de la morale.

Les lettres d'amour, comme formules de civilités, sont nourries de baisers innombrables; ils coûtent moins à écrire qu'ils ne coûteraient à donner. La locution «mille baisers,» est devenue plus banale, d'une familiarité domestique plus grande que la conjugaison du verbe aimer. Le poète, chevalier de Boufflers, le comprit fort judicieusement, en répondant à une dame qui lui envoyait un baiser:

Vous m'envoyez sur le papier

Un baiser qui bien peu me touche;

Baiser qui vient par le courrier

Pourrait-il chatouiller ma bouche?

Votre chimérique faveur

Me laisse froid comme du marbre;

Et ce fruit n'a point de saveur

Quand il n'est point cueilli sur l'arbre.

Voltaire n'eut pas mieux dit dans ses épîtres les plus malicieuses.

Madame de La Sablière, pour encourager un jouvenceau timide qui lui donnait un baiser furtif, lui murmura finement ce conseil:

Un baiser bien souvent se donne à l'aventure,

Mais ce n'est pas en bien user;

Il faut que le désir ou l'espoir l'assaisonne:

Et pour moi, je veux qu'un baiser

Me promette plus qu'il ne donne.

Parbleu!