XI
C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur, quand j'y songe: ce navrant billet doux disait: «J'aurai le plus grand plaisir à te voir; si tu m'as aimé un instant, viens: Je suis chez Dubois... tu sais..., faubourg Saint-Denis. J'ai cru en y entrant y mourir d'ennui, par bonheur jusqu' présent, les amis se sont montrés dévoués... Mais toi, je voudrais tant te sentir la main dans ma main. Si tu as un moment, viens, viens, je t'en serai si reconnaissante!»
Pauvre grande enfant! elle se nommait Flore de ***. Je l'avais entrevue au printemps, alors que pour échapper aux cuissons parisiennes j'étais allé à Ermenonville, en compagnie d'une petite déesse de Paphos, faire l'amour sous les grands arbres, près des temples mythologiques et des grottes voluptueuses, peuplés du souvenir de Rousseau.
En la voyant pour la première fois, dans l'échange seul de nos regards, nous avions pris possession l'un de l'autre avec cet instinct curieux et impossible à analyser de deux êtres, qui ne se sont jamais vus et qui cependant se retrouvent. De ce jour, j'avais l'assurance qu'elle était à moi, sans fatuité; c'était mieux qu'un pressentiment, c'était une certitude: son oeil fixement me disait: «Je suis ta chose;» et mon regard inexorable répondait: «Je le sais et le sens; tu m'appartiens.»—Chaque homme a son harem dispersé dans le monde, dit un moraliste; celle-ci était plus sûrement ma sultane que la petite houri qui se pendait à mon bras, et qui avait des allures capricantes dans l'herbe. L'une m'était réservée par le destin comme une jeune fille au minotaure du labyrinthe, l'autre, gentille hétaïre, se prêtait à ma fantaisie; elle se donnait un maître par caprice, sans subir le fatalisme d'une passion. La première, dans moi, ne pouvait méconnaître l'amant, la seconde, plus légère, n'y voyait que l'amour. Pour la théorie des ardeurs amoureuses celle-là était la flamme, celle-ci n'était que la fumée.
A peine étais-je de retour à Paris, où j'avais réintégré mon insouciante compagne, que je revins à Ermenonville. Pendant près d'un mois je la vis et ne lui parlai pas; ce n'était pas là du sentimentalisme ni de la crainte, c'était une jouissance particulière. Je planais sur elle comme l'épervier sur la colombe, et la pauvre petite tourterelle mettait sa tête sous son aile pour ne pas voir mais aussi pour mieux se laisser prendre.
Flore de *** s'isolait dans son veuvage, bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans; elle était mieux que jolie et plus que belle: un poète eût décrit sa beauté en un volume, pour moi qui ne suis point poète, je constatai simplement que cette brune radieuse possédait au complet, et au delà, les qualités essentielles de la perfection chez la femme, selon Brantôme.
Une heure avant mon départ je lui parlai. Ainsi deux aimants longtemps placés côte-à-côte doivent se réunir.—Elle ne dit mot à mes quelques paroles, mais le soir le même wagon nous ramenait fiévreux, courbaturés par l'attente et les promesses de notre fougue, et cependant notre amour plaidait pour lui même, sans que nous eussions besoin de parler de nos désirs; nos coeurs battaient avec éloquence, mais nos lèvres étaient muettes.—Lorsque les sens s'adressent à des sens qui répondent, les paroles sont craintives, on dorlote par la pensée les plaisirs que nourrit l'espérance.
—Ah! quel raffinement il y a dans la patience de la possession... qualis nox fuit illa... disait Pétrone...
La pauvre mignonne se laissa consumer par l'ardeur de sa passion; elle mourut en janvier après plus de six mois de délices surhumaines. Je voyageais dans les brumes d'Angleterre lorsque ce navrant billet doux me parvint: «Je suis chez Dubois... tu sais, faubourg Saint-Denis...»
Hélas! je ne l'ai point revue et peut-être l'ai-je tuée..., cette douce amoureuse. C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur quand j'y songe.