XII

Lorsque la grande comtesse conçut le ridicule projet de me marier, je me laissai faire, c'était le testament de son amour dont elle pensait ainsi légitimer la succession. Je fis mine d'accéder et poussai jusqu'à la présentation, mais pendant le dîner, je lançai froidement dans le courant de la conversation d'irréfutables pensées contre le mariage, qui, comme toutes les vérités profondes, causèrent la plus déplorable sensation parmi les convives engagés dans les liens de l'hyménée. Voici quelques-uns de ces aphorismes terribles et tranchants:
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Le Mémorandum d'un Epicurien s'arrête ici.—Une main inconnue a déchiré les pages manuscrites qui suivaient ces quelques notes hâtives et décousues.—La sottise peut tout lacérer en invoquant le code indigeste de la morale.—Les vérités sociales doivent rester cachées dans le puits de la logique.—Ici, le Mémorandum devenait peut-être intéressant; mais l'éditeur persiste à mettre au jour ce carnet de fat et à le reproduire avec ses lacunes et ses errata.—Ainsi soit-il!

Les Fastes du Baiser

Suçotant frétillardement,

Dérobons nous tout doucement

Par un baiser l'âme et la vie.

PARNASSE DES MUSES.

D'après la légende interprétée par Jean Second Evrard, l'auteur des Baisers—ce chef d'oeuvre d'un poète voluptueux et hardi,—Vénus transporta vers l'aurore le jeune Ascagne tout endormi, dans un des bosquets enchanteurs qui dominent Cythère. Là, plaçant douillettement sur un lit de tendres violettes cet adorable adolescent, elle fit naître, de sa volonté de Déesse, une prodigieuse floraison de roses blanches dont les suaves senteurs s'épandirent à l'entour. Cypris contempla son oeuvre dans le mystère de sa retraite: Sous ses yeux, le fils d'Énée respirait doucement; les fleurs fraîches écloses s'épanouissaient au-dessus de sa tête, semblant bercer son sommeil, tandis que cependant l'air saturé de parfums capricieux conviait les sens aux plus charmants ébats. Vénus sentit sourdre en elle un étrange frisson; une ardeur fiévreuse se glissa dans ses veines, et les caresses, filles du désir, se prirent voleter avec malice sur ses divins appas. Adonis, en cet instant, lui apparût dans le lointain du passé avec les tièdes souvenances des délices charnelles; elle se mit à évoquer les grâces viriles, les valeureux enlacements, les coïntes galanteries de son amant, et, devant le repos d'Ascagne, devant ce garçonnet plus rose que les roses, devant les beautés sveltes de cette puberté découverte, elle se trouva faible, indécise, bouleversée; c'est ainsi que dormait son berger; elle eut voulu étreindre ce cou junévile et fringuer sur ce torse coquet, mais où Morphée régnait, sa pudeur fut maîtresse.

Les roses, dans leur langage, distillaient de capiteux conseils, les fleurettes du gazon chatouillaient le derme de ses jambes, ses colombes fidèles, battant joyeusement de l'aile, se becquetaient sous la ramée; les zéphirs avec un langoureux murmure se jouaient sur ses lèvres ardentes; l'amour, dans toutes ses manifestations, chantait une hymne à sa reine-mère; la nature par sa sève dictait sa grande loi. Alors, la sensible Dionée attendrie, éperdue, se laissa lentement tomber sur les parterres fleuris, et se penchant sur la fraîcheur des roses, elle en prit une et l'embrassa.—On eut dit, à ce contact, que le sol s'enflammait; les roses blanches s'animèrent, devinrent pourpres comme de pudibondes damoiselles tout à coup lutinées; autant de baisers cueillis par ces lèvres mi-closes, autant de baisers rendus, jusqu'à ce que Vénus, fière de sa moisson et trainée travers l'azur par ses cygnes éclatants, se mit à parcourir le globe terrestre, semant pleines mains comme un nouveau Triptolème des baisers inédits sur les campagnes fécondes.

«Depuis ce jour, tout brûle, et s'unit, et s'enlace;

Le bouton d'un beau sein est éclos du baiser;

Une rose y fleurit pour y marquer sa trace;

Fier de l'avoir fait naître, il aime à s'y fixer.»

C'est à ces baisers tombés du ciel, dans un combat des sens, que nous est venue la merveilleuse éclosion des plaisirs les plus vifs: baisers voluptueux issus des roses fraîches et vermeilles, baisers humides, précieux dictames des amours humaines; baisers frissonnants qui donnez la vie et scellez le pacte des âmes, baisers variés mais toujours enivrants et nouveaux, je vous salue!

D'autres, nourrissons d'Apollon ou amants favorisés des Parnassides, vous ont chantés sur des lyres sonores et harmonieuses; chaque jour des lèvres s'unissent pour célébrer votre gloire dans un râle de bonheur et d'ivresse: pour moi, heureux baisers, provocateurs de la virilité, baisers petits et grands, baisers doucereux ou brutaux, légers ou profonds, langoureux ou mordants, libertins ou vitriolesques; baisers auxquels la mâleté donne toute l'expression, je veux conter vos fastes dans le prosaïsme de ma manière, détailler vos mignardises si chères aux farfadels de la passion, et annoter vos variations savantes comme un pieux dégustateur de vos innombrables fantaisies qui embéguinent ma concupiscence.