CHAPITRE VII.

COMME QUOI L'ON S'AMUSE MAL QUELQUEFOIS.

Le lendemain de cette brillante soirée, Irène et Julien étaient très-fatigués et plus tristes encore que fatigués. L'étourdissement de la fête passé, leur conscience leur reprochait vaguement quelque chose: c'est trop souvent en flattant des défauts de toute espèce que l'on se procure un amusement imparfait et passager.

C'était cela qui troublait les petits de Morville; aussi étaient-ils fort maussades et virent-ils arriver avec plaisir le moment d'aller se promener aux Tuileries.

Ils espéraient y rencontrer Noémi et leurs autres amis, afin de parler de leur soirée de la veille, mais aucun d'eux n'y était. En revanche ils y trouvèrent Élisabeth et Armand sans leurs cousins. Rien ne pouvait leur être plus désagréable que la vue de leurs amis de Kermadio, ce jour-là: ils se sentaient sérieusement blâmés par eux, leur conscience leur disait qu'ils étaient blâmés avec raison, et cela leur causait une grande gêne.

Ils furent donc agréablement surpris quand Élisabeth les aborda en leur disant:

«Bonjour, mes amis; je n'ai qu'une demi-heure à rester aux Tuileries, aujourd'hui: j'en suis désolée, car je ne vous vois presque plus.

ARMAND.

Moi aussi. Eh bien! prince Charmant, il paraît que vous avez joué à merveille hier au soir?

--Comment savez-vous?... dit Julien flatté et surpris.

ARMAND.

Par la voix de la renommée; autrement dit par mon cousin Jacques, qui était hier au soir chez Mme de Valmier.

JULIEN.

Ah! j'en suis bien aise! il s'est amusé alors?

ARMAND, tranquillement.

Non; pas trop!

JULIEN, vexé.

Et pourquoi donc ça? les costumes étaient charmants, la pièce aussi!

ARMAND.

Non, cela manquait de gaieté, à ce qu'il dit. Franchement, Julien, ce n'est pas un amusement d'enfant qu'une comédie comme celle là.

ÉLISABETH.

Je trouve qu'Armand a raison. Se costumer pour de bon et imiter les vrais acteurs, c'est ennuyeux et surtout mauvais.

IRÈNE, se récriant.

Par exemple, et comment ça?

ÉLISABETH.

Maman dit que cela excite l'orgueil, la vanité, la coquetterie, que cela détourne du travail, de la vie calme, de la bonne vie de famille, (avec intention) des vrais amis. (Irène rougit.) Voyons, Irène, chère amie, avouez que tous ces jours-ci, vous n'avez pensé qu'à des choses frivoles et que vous avez négligé tous vos devoirs sérieux.

IRÈNE, à demi-voix.

C'est vrai, Élisabeth.

ÉLISABETH.

Que résulte-t-il de tous ces mauvais plaisirs? Qu'on se sent mal à son aise et qu'on s'en veut d'être frivole sans avoir le courage de cesser de l'être!

IRÈNE, soupirant.

C'est très-vrai, je l'avoue! J'ai pensé tout cela, surtout ce matin!

ARMAND.

Voyez-vous, Julien, tout cela ne vaut pas nos simples charades; voilà qui est amusant et qui est un vrai passe-temps d'enfants!

JULIEN.

De quelles charades parlez-vous, Armand?

ARMAND.

De celles que nous allons jouer bientôt chez grand'mère, comme nous le faisons tous les ans.

JULIEN.

Et qui joue avec vous?

ÉLISABETH.

Nos cousins et cousines de Marsy.

IRÈNE.

Et vos costumes, qui les fait?

ARMAND.

Nous-mêmes, avec des affaires que grand'mère nous prête. L'année dernière, j'étais en Turc avec un turban gros comme une citrouille sur la tête. Paul était en Tarentule, et puis, il a joué ensuite un oignon d'Egypte. Dieu, avons-nous ri!

JULIEN, souriant.

Le fait est que ça devait être bien drôle!

IRÈNE, avec curiosité.

Je voudrais bien vous voir jouer vos charades, Élisabeth!

ÉLISABETH.

C'est facile: je demanderai à grand'mère de vouloir bien inviter M. et Mme de Morville et vous deux: elle sait que je vous aime bien: quoique vous ne soyez pas de la famille, elle le fera volontiers, j'en suis sûre.

J'étais un turc. (Page 84.)

IRÈNE.

Vous n'avez donc personne d'invité, à cette fête?

ARMAND.

Ce n'est pas une fête, Irène: c'est une réunion de famille. Il n'y a que nos parents, mon oncle Gaston et mon oncle Woldemar.

ÉLISABETH.

D'ailleurs, grand'mère dit que c'est très-mauvais d'exciter la vanité des enfants en les donnant en spectacle; tandis que les charades sont pour faire rire, et je vous assure qu'on n'y manque pas!

--Élisabeth, dit Mlle Heiger, en s'approchant, l'heure de notre visite à Mme de Gursé est venue. Dites adieu, ainsi qu'Armand, à vos amis et partons vite.

--Déjà? dit Élisabeth.

--Ah! quel dommage! s'écrièrent les petits de Morville.

--Au revoir, Irène, à revoir, Julien, dirent Élisabeth et Armand. A bientôt, n'est-ce pas?»

Et l'on se sépara en s'embrassant affectueusement.

Restés seuls, les petits de Morville se regardèrent un instant en silence.

«Quelle bonne enfant que cette Élisabeth! dit enfin Irène, avec conviction.

--J'en dis autant d'Armand. Il me plaît beaucoup, maintenant, répondit Julien.

--Ils ont raison! reprit Irène d'un air pensif. Nos fêtes sont mauvaises.

--Quelle idée, dit Julien avec humeur. Pourquoi dis-tu une chose pareille?

IRÈNE.

Si ce n'était pas mauvais, Julien, je n'aurais pas la conscience inquiète comme je l'ai.

JULIEN.

En quoi, inquiète? Tu n'as rien fait de mal, après tout!

IRÈNE.

Si, c'était mal de se mirer pendant des heures entières, et je l'ai fait quand j'ai été coiffée. C'était mal de prendre la place de Constance au piano, au lieu de l'encourager, et je l'ai fait! C'était mal d'être orgueilleuse pour avoir bien dansé la mazurka, et j'avais le coeur gonflé d'orgueil, et plein de dédain pour les autres.

JULIEN, hésitant.

C'est possible, ce que tu dis là: j'ai bien quelque chose de semblable à me reprocher aussi; mais... notre comédie, notre pauvre comédie, qu'y avait-il de mal là dedans?

IRÈNE, avec émotion.

Là plus qu'au bal, j'ai été coupable, je le reconnais maintenant. Quand Herminie s'est trompée, qu'elle a balbutié, j'aurais pu, j'aurais dû lui souffler la phrase qu'elle avait oubliée et que je savais. Au lieu de cela, j'ai ri; cela a fini de la troubler, de la désoler, la pauvre petite: elle n'a continué qu'avec peine, et après le spectacle, sa mère l'a durement grondée..., et ma constante préoccupation de ma toilette, mon désir de briller, même aux dépens de Noémi qui est si bonne; tout cela, vois-tu, est mal; vraiment mal!»

Irène s'était animée en parlant: sa vivacité, sa voix émue touchèrent Julien.

«Allons, petite soeur, calme-toi, lui dit-il; tu as raison, là, et je me sens aussi coupable que toi.»

En finissant ces mots, il embrassa tendrement sa soeur. Irène était si peu habituée aux démonstrations affectueuses de Julien, qu'elle resta d'abord interdite, puis elle fondit en larmes en se jetant au cou de son frère.

«Oh! mon cher Julien, murmura-t-elle à travers ses larmes! Que c'est bon d'être aimée de son frère! Que je te remercie!

--Irène, chère soeur, dit Julien, les larmes aux yeux, je te remercie à mon tour. Oui, aimons-nous sincèrement; je sens à présent combien il est triste de vivre comme nous le faisions, indifférents l'un à l'autre. Grâce à Dieu, je sens aujourd'hui tout le prix de ta tendresse: je veux être ton ami et ton frère, entends-tu, chère soeur? Non pas seulement de nom, mais en réalité.»

Irène s'essuya les yeux à la hâte, car Zélie s'approchait d'un air inquiet. Les enfants, suivis de leur bonne, revinrent à la maison en causant affectueusement, heureux pour la première fois de sentir leur égoïsme se fondre et se changer en tendresse vraie, en amitié dévouée l'un pour l'autre.