CHAPITRE VIII.
LES DEUX CLUBS.
«Ah çà! ma chère, disait la semaine suivante Constance à Irène, on ne vous voit presque plus, que devenez-vous?
--J'ai été un peu souffrante, répondit Irène; c'est pour cela que je ne suis pas venue tous ces jours-ci.
CONSTANCE.
Alors, vous ne savez pas la grande nouvelle?
IRÈNE.
Non, vraiment. Laquelle donc?
CONSTANCE.
Herminie et moi, avec M. Jordan, fondons ici le club du Beau monde. Vous êtes inscrite, bien entendu, ainsi que monsieur Julien. On ne reçoit que les petites filles en robe de soie et les petits garçons en paletots élégants.
IRÈNE, faiblement.
Mais je ne sais pas si je peux....
CONSTANCE.
Ah! ma chère, il est impossible que vous n'en soyez pas! Vous seriez montrée au doigt si vous refusiez! Venez, voilà ces demoiselles qui nous cherchent. Allons vite vous faire recevoir.»
Irène se laissa entraîner à demi flattée, à demi mécontente: elle vit bientôt avec déplaisir que l'on avait fait cela pour humilier les enfants simplement mis, que les élégants voulaient chasser des Tuileries.
IRÈNE.
Mes chers amis, vraiment je ne vois pas trop la nécessité de fonder ce club. A quoi bon imiter nos papas quand les Tuileries ne nous ont réunis jusqu'ici que pour jouer?
HERMINIE, avec autorité.
Ma toute belle, c'est justement pour empêcher ces jeux de chevaux échappés que nous fondons «le Beau monde:» il vient ici un tas d'enfants qui déconsidèrent les Tuileries. Cela est choquant; cela ne peut durer.
CONSTANCE.
Parfaitement raisonné. Il est révoltant de coudoyer à chaque instant des enfants vêtus d'une façon misérable. Il ne doit venir ici que des personnes riches. Que les autres s'en aillent!
Dans ce moment, Jordan et son frère arrivèrent, entraînant Julien, qui semblait se laisser faire de très-mauvaise grâce; mais de même qu'Irène le respect humain, la fausse honte, l'empêchaient de dire sa pensée et de rompre avec les faux amis qui formaient le nouveau Club.
JORDAN.
Là, à présent, nous voici au complet.--Je vais lire notre règlement. Mesdemoiselles et Messieurs, voulez-vous?
TOUS LES ENFANTS.
Oui, oui, lisez!
Jordan tire un cahier de sa poche et lit ce qui suit:
«Règlement du Club des Tuileries: Le Beau Monde.
ART. 1er.
Les membres du Club ne devront jamais porter que des vêtements élégants.
ART. 2.
Les demoiselles doivent jurer de ne jamais s'affubler de drap, mérinos et autres étoffes grossières, indignes du Beau Monde.--Les messieurs devront être, dans leur genre, aussi élégants que les demoiselles.
ART. 3.
Les membres du Club ne devront, sous aucun prétexte, jouer avec les enfants grossièrement habillés.
ART. 4.
Les membres du Club ne joueront jamais que d'une façon comme il faut; leurs jeux devant être en rapport avec leurs toilettes et leurs devoirs de société élégante.--Sont abolis cache-cache, colin-maillard, les barres et tous jeux semblables,--La corde est tolérée, lorsqu'il y a du monde pouvant faire cercle et regarder....»
Un grand éclat de rire interrompit le lecteur; tous les enfants tournèrent la tête et virent Armand, Élisabeth, leurs cousins et quelques autres enfants qui avaient écouté Jordan et riaient de tout leur coeur.
CONSTANCE, indignée.
Voilà les gens mal mis! qu'est-ce qu'ils viennent faire ici?
JORDAN.
Comme c'est ridicule de venir déranger nos occupations!
HERMINIE, avec majesté.
Petits et petites, allez-vous-en: nous ne vous connaissons pas, nous ne voulons pas vous connaître, et c'est très-indiscret de venir écouter ce que nous disons.
ARMAND, tranquillement.
Petits et petites, les Tuileries sont à tout le monde, vous lisez à haute voix, ce n'est donc pas un secret, et comme vous lisez des bêtises, nous rions, voilà tout.
JORDAN, indigné.
Des bêtises?...
JACQUES DE MARSY.
Et des énormes, encore; ah! il faut à ces demoiselles et à ces messieurs de beaux vêtements?
CONSTANCE, aigrement.
Mêlez-vous de ce qui vous regarde, polisson.
ÉLISABETH, à ses compagnons.
Laissons-les, mes amis: maman m'a dit plus d'une fois que les enfants devraient se réunir pour faire du bien. Fondons aussi un club, nous, un club bon, utile, intéressant, que nous appellerons le Club de la Charité: tous ceux qui voudront en être seront les bienvenus.
VERVINS.
Ah! Ah! ah! vous demandez la charité, alors?
ARMAND, vivement.
Dites donc, vous, tâchez de fermer votre grande bouche et de cacher vos vilaines dents jaunes (on rit); respectez ma soeur, entendez-vous, gandin?
ÉLISABETH.
Tais-toi, Armand, ne dis pas de choses désagréables à Vervins. Non, monsieur, nous ne demandons pas la charité, nous la ferons, au contraire, puisque papa et nos oncles veulent bien nous donner de l'argent plus qu'il ne nous en faut pour nos menus plaisirs. Vous trouvez mauvais que nous ne soyons pas aussi bien mis que vous: c'est que notre maman le veut ainsi; et elle a bien raison: au moins nous sommes libres de jouer à notre aise, et comme cela, il nous reste quelque chose dans notre bourse quand il y a quelque misère à soulager.
JEANNE DE MARSY.
Tu as bien parlé, Élisabeth; viens, retournons près de Mlle Heiger pour organiser notre club, ça va être très-intéressant.
LES AUTRES ENFANTS.
C'est cela.
ARMAND.
Bonsoir, le beau monde, continuez de débiter vos sornettes, nous ne vous dérangerons pas dans vos amusements. Ah! ah! Ah! que c'est donc bête de s'amuser à s'ennuyer!
Et il partit en courant, suivi de sa soeur et de leurs cousins et amis.
Restés seuls, les élégants se regardèrent.
NOÉMI.
Elle a bien parlé, cette petite fille, n'est-ce pas, Ir.... Eh bien! où est donc Irène?
JORDAN.
Et Julien?
HERMINIE.
Ils sont partis tout doucement pendant que vous lisiez, monsieur; je les ai vus aller rejoindre leur bonne et quitter les Tuileries.
NOÉMI.
C'est singulier: ce n'est pas leur heure de départ!
CONSTANCE, aigrement.
Elle est si bizarre, cette Irène; elle ne veut rien faire comme les autres: elle tâche toujours de se singulariser pour qu'on la remarque: je ne peux pas souffrir ces manières-là!
HERMINIE.
Vous avez bien raison, c'est crispant de voir comme elle est affectée; ses maîtres, qui me donnent aussi des leçons, me disent sans cesse qu'elle et Julien passent le temps de leurs études à faire des mines et à se regarder dans la glace.
NOÉMI.
N'en dites pas de mal, voyons, et songeons plutôt à nous amuser.
VERVINS.
Voulez-vous regarder mes albums de timbres?
JULES.
C'est ça; les messieurs vont faire des affaires et les demoiselles les conseilleront.
Les élégants acceptèrent la proposition et bientôt on n'entendit plus que:
«J'ai des mexicains: qui en veut?
--Moi, j'en prends cinq.
--Il n'y a pas de confédérés, aujourd'hui?
--Marchandise précieuse, mon cher! Si vous en avez, gardez-la; ils ne pourront qu'augmenter.
--Jules, cédez-moi vos russes!
--A combien?
--Dix francs, les cinq.
--Merci! on vous en donnera des russes à ce prix-là!
--Dites votre chiffre, alors?
--Quinze francs.
--Oh là! là!
--Dame, c'est à prendre ou à laisser; dépêchez-vous; on me les demande....
--Donnez, allons, quoique ce soit un prix salé!
--Eh! Vervins, avez-vous vendu mes italiens?
--Oui, mais mal!
--Combien, voyons?
--Neuf francs cinquante centimes, et encore j'ai eu de la peine.
--Miséricorde, en voilà une débâcle! ils ont donc baissé?
--Vous le voyez bien.»
Entre petites filles on entendait des conversations dans le genre de celles-ci:
«Allez-vous patiner au Bois, cet hiver?
Jupe de velours noir garnie de cygne. (Page 101.)
--Je crois bien! on vient de me faire un costume pour cela; un amour, ma chère!
--Qu'est-ce que c'est?
--Jupe de velours noir garnie de cygne, casaque pareille, toque avec plume de lophophore, c'est adorable; et des bottes! ah! ma chère, Meyer s'est surpassé!»
Plus loin, on entendait Constance dire à Herminie:
«En règle générale, ma toute belle, le lait virginal est toujours mal fait chez les petits parfumeurs. Il n'y a que Rimmel ou Claye pour bien arranger cela.
--J'irai chez eux alors, bien certainement! ont-ils de quoi brunir les sourcils?
--Oui. Je vous recommande aussi leur rouge, il est parfait. A propos de cela, comment vous mettez-vous du blanc?
--C'est un secret, mais pour vous je n'ai rien de caché. Je mets du cold cream sur le visage; je le laisse dix minutes, je l'essuie légèrement et je me poudre; cela fait un effet admirable.»
Pendant que les élégants s'amusaient ainsi, Mlle Heiger aidait Élisabeth à rédiger son règlement pour le Club de la Charité. Quand ce fut fait, Élisabeth réclama l'attention générale.
Élisabeth lut ce qui suit:
«Article 1er.--Chaque enfant devra se charger d'un petit pauvre, fourni par mon oncle Gaston: en sa qualité de président de la société des pauvres apprentis, cela lui sera facile de nous en indiquer.
ARMAND.
Si je prenais Jordan? (On rit.)
ÉLISABETH, continuant.
Article 2.--Tous les samedis, chacun de nous rendra compte de ce qu'il aura fait dans la semaine.
Article 3.--On sera aimable, bienveillant pour tous les enfants connus et inconnus, et l'on tâchera non-seulement de leur donner de bons conseils, mais encore de leur rendre le bien pour le mal et de leur inspirer de bons sentiments.
ARMAND.
Je proteste!... (on rit) et de toutes mes forces encore! on nous demande tout simplement d'être parfaits. Je déclare que je ne le suis pas et qu'il se passera très, très-longtemps avant que je le sois. Mon honnêteté m'ordonne de vous dire cela à tous, pour ne pas vous prendre en traître, vu que je suis vif comme la poudre et que je ne réponds pas de moi.
ÉLISABETH, riant.
Voyons, Armand, tu n'es pas si diable que tu en as l'air. Tu t'y feras, va!
ARMAND.
Nous verrons ça; en tout cas, je ferai tous mes efforts pour être meilleur, je t'assure.»
On se sépara sur cette bonne parole et chacun s'en retourna chez soi, le coeur content, convaincu que la bonne et charmante idée d'Élisabeth ferait grand bien aux protecteurs comme à leurs petits protégés.