CHAPITRE IX.

UNE SÉANCE DU CLUB DE LA CHARITÉ.

«Enfin, voilà Élisabeth! s'écria Irène avec joie, on courant vers son amie.

--Et le bon Armand, dit Julien en allant serrer la main du petit Breton.

ÉLISABETH.

Bonjour, mes amis, il y a quinze jours que je ne vous ai vus ici, pourquoi ne venez-vous plus aux Tuileries?»

Irène et Julien donnèrent, en balbutiant, quelques mauvaises raisons. Au fond, ils étaient embarrassés de choisir entre les petits de Kermadio, qu'ils aimaient, et leurs connaissances du club Le Beau Monde, qu'ils n'aimaient pas, mais qui flattaient leur vanité. Ce jour-là, pourtant, ils s'étaient décidés à venir aux Tuileries, les élégants ayant été tous goûter chez Noémi; les petits de Morville, honteux de leur lâcheté, avaient voulu profiter de cette circonstance pour revoir leurs amis.

JULIEN.

Mais qu'avez-vous donc, Armand? Vous avez l'air tout affairé aujourd'hui.

IRÈNE.

Et vous aussi, Élisabeth; est-ce que nous vous gênons?

ÉLISABETH.

Non, si vous voulez bien venir avec nous et assister à notre compte rendu du Club de la Charité; vous en avez peut-être entendu parler?

IRÈNE.

Oui, Noémi m'en a dit quelques mots.

ÉLISABETH.

Eh bien, nous allons aujourd'hui raconter ce que nous avons fait. Si cela vous intéresse, vous pouvez nous accompagner.

JULIEN.

Et moi, Élisabeth, puis-je venir aussi?

ÉLISABETH.

Certainement. Allons vite à la grande allée: on nous y attend.

Les petits de Marsy et quelques autres enfants étaient déjà rassemblés, en effet: ils accueillirent les arrivants avec une joie affectueuse qui toucha visiblement Irène et Julien.

JACQUES.

Allons, Élisabeth; à toi de commencer: tu es notre présidente et tu as la parole.

ÉLISABETH, souriant.

Ici les premiers doivent être les derniers, comme dans l'Évangile: je demande à Jeanne de commencer.

On s'assit et Jeanne prit la parole.

«Mon oncle Gaston m'a donné, dit-elle, une pauvre petite aveugle à secourir. Elle s'appelle Louise et a treize ans; elle est très-bonne et très-gentille, mais elle est désolée de son infirmité; elle n'a perdu la vue que depuis un an; il me faut non-seulement la secourir, mais aussi la consoler. J'y vais tous les jours, avant le déjeuner; je l'aide à faire sa toilette, je lui apprends à s'occuper, à faire le ménage à tâtons; je lui lis des histoires, je lui chante des cantiques, et elle ne pleure plus maintenant. Dieu merci! sa mère est bien contente: moi aussi.»

Un murmure d'approbation s'éleva quand Jeanne se tut. Irène et Julien se regardèrent avec un mélange de surprise et d'attendrissement.

ÉLISABETH.

Merci, Jeanne. Jacques, à ton tour.

JACQUES.

Mon oncle m'a donné un petit blessé. C'est un pauvre enfant qui a eu la jambe écrasée par une poutre: on la lui a coupée et il est dans son lit très-malade, et exaspéré d'être mutilé ainsi. J'ai eu bien du mal avec lui! Les premiers jours il gardait un silence obstiné, ou bien il ne parlait que pour dire les vilaines choses sur le sort, sur la Providence, enfin, beaucoup de paroles tristes à entendre. Hier, il m'a dit brusquement:

«Pourquoi venez-vous me voir, puisque je vous suis étranger?

--Vous n'êtes pas un étranger pour moi, lui ai-je dit; ne sommes-nous pas frères devant le bon Dieu?»

Il me regarda avec des yeux singuliers.

«Le bon Dieu! a-t-il dit, il n'est guère bon pour moi!

--Ne dites pas cela, me suis-je écrié; il vous aime, mon pauvre Adolphe! et moi aussi, je vous aime, je souffre de vous voir souffrir et surtout....

--Eh bien? dit-il, achevez.

--Eh bien! je me désole de voir votre coeur si triste.

--Pourquoi dites-vous que vous m'aimez, a-t-il repris; vous vous moquez de moi sans doute....»

J'ai eu les larmes aux yeux et j'ai détourné la tête sans répondre.

«Je vous fais de la peine, a continué le blessé d'une voix émue; est-ce pour cela que vous avez des larmes dans les yeux?

--Vous doutez de mon affection, Adolphe, cela m'afflige, mon ami!»

Adolphe me saisit les mains.

«Vous avez dit....

--J'ai dit: mon ami; ne voulez-vous pas me laisser vous appeler ainsi, Adolphe?»

Il s'est caché la tête dans ses mains en fondant en larmes: j'ai voulu le consoler.

«Laissez, a-t-il dit, ces larmes me font tant de bien! Oh! que c'est bon d'aimer, de se repentir!...»

A partir de ce moment, il a changé complètement; il est devenu affectueux, résigné, patient, et son pauvre coeur n'est plus révolté, mais soumis.

On remercia Jacques avec effusion de son compte rendu. Irène et Julien, pour la première fois de leur vie, comprenaient les nobles émotions, les saintes joies de la charité.

Les autres enfants racontèrent le résultat de leur mission; il ne restait plus qu'Élisabeth et Armand.

ÉLISABETH.

A ton tour, Armand, dis nous l'histoire de ton protégé.

ARMAND.

Moi, je n'ai pas d'enfant, il n'y en avait plus de disponible (on rit); j'ai un vieil ivrogne (on rit plus fort), c'est le concierge de mon oncle Ernest, un brave homme, mais il boit; oh! mais il boit tellement d'eau-de-vie que c'est une pitié! Alors j'ai été le voir avec mon oncle, je l'ai fait convenir qu'il devait se corriger, et je lui ai proposé de le guérir. J'avais entendu parler du docteur Tribault, de sa méthode pour rendre les ivrognes très-sobres: mon oncle et moi, nous avons conduit le nôtre chez le docteur (on rit). Savez-vous ce qu'il a fait pour le guérir de son amour pour l'eau-de-vie? il l'a gardé chez lui trois jours entiers, ne lui faisant manger et boire que des choses imprégnées d'eau-de-vie; c'était exécrable, je le sais parce que j'en ai goûté un peu: mon malheureux ivrogne trouvait ça dégoûtant, ça lui donnait des haut-le-coeur, et il a demandé grâce le second jour, mais le docteur a tenu ferme, il n'a pas lâché mon pauvre ivrogne avant la fin des trois jours: alors, il lui a donné une bouteille d'eau-de-vie en disant:

«Tenez, mon ami, vous êtes libre, buvez à discrétion maintenant, je vous le permets.

--Moi, boire, pouah! certes non, je ne boirai pas de cette saleté: ça me fait bondir le coeur rien que de la voir; ça me rappelle mon horreur de nourriture et de boisson de ces jours-ci!

--Voyons, essayez....

--Jamais... j'aime mieux de l'huile de ricin! (On rit.)»

C'est un brave homme, mais il boit! (Page 110.)

Mon ivrogne était parfaitement guéri; le docteur est ravi, et c'est la femme de mon ivrogne qui est heureuse! elle pleurait en me remerciant de ma bonne idée, et elle me disait: «Grâce à vous, monsieur Armand, mon mari ne nous laissera plus dans la misère, les enfants et moi, pour aller boire à son maudit cabaret.»

--Bravo! s'écrièrent les enfants: tu as fait là une chose excellente, Armand!

ARMAND.

A toi, Élisabeth, tu nous dois ton histoire.

ÉLISABETH.

Très-volontiers; la voici:

«J'ai eu pour partage de soigner une vieille femme paralysée des jambes; comme pour Armand, il n'y avait plus d'enfants pauvres ou affligés à me confier. J'ai donc été voir ma paralytique. Je trouve une femme furieuse d'être dans cet état, et très-aigrie par la souffrance: elle me tourne le dos en déclarant qu'elle ne me dirait pas un mot, qu'elle me défend de la toucher et même de l'approcher. Je lui parle, je veux lui faire entendre raison, peine perdue: je fais son ménage le mieux que je peux, et chaque jour, je reviens (j'étais avec Mlle Heiger, bien entendu!) la soigner de mon mieux; elle continuait à ne pas vouloir dire une parole, lorsqu'avant-hier, j'ai le malheur d'oublier sa défense, je veux l'aider à se soulever et je reçois un soufflet, oh mais! un soufflet en règle, Mlle Heiger a poussé un cri, mais je me suis hâtée de lui dire, en joignant les mains: «Pardonnez-lui, car elle doit être bien malheureuse pour maltraiter celle qui l'aime et l'aimera malgré elle.»

Alors la paralytique m'a tendu les bras sans rien dire, je me suis approchée avec joie de la pauvre femme repentante, et elle a embrassé ma joue toute rouge, ç'a été le signal de la paix: nous nous entendons très-bien maintenant!»

Ce touchant récit finit la réunion du Club de la Charité: l'on se sépara ensuite: Irène et Julien étaient sérieusement touchés de ce qu'ils avaient entendu et prenaient de bonnes résolutions pour l'avenir.