CHAPITRE X.

UNE SÉANCE DU CLUB DU BEAU MONDE.

L'enfer est, dit-on, pavé de bonnes intentions. Cela signifie que les actions doivent accompagner les bons desseins, sans quoi les sages résolutions restent stériles et l'on a des remords de plus, en songeant qu'on a voulu bien faire et qu'on n'a pas eu la force d'agir comme on se le promettait.

C'est ce qui arrivait pour Irène et Julien: leurs habitudes futiles et dissipées, leurs amis faux et vains, les entraînaient à reprendre un train de vie qui ne suffisait plus à leurs coeurs, ni à leurs esprits: ils s'amusaient parfois à satisfaire leur besoin de briller, mais le plus souvent, ils n'approuvaient qu'en apparence ce que leur conscience blâmait en secret.

Pourtant comme ils étaient gais, élégants, et surtout comme ils étaient fort riches, Irène et Julien se voyaient recherchés plus que jamais par leurs amis du club le Beau Monde. C'est là que nous les retrouvons, quelques jours après leur réunion avec Élisabeth et ses amis.

La vente des timbres était des plus animées, ce jour-là; jamais Vervins, Jordan et Jules n'avaient déployé autant d'activité, de génie des affaires. Julien lui-même s'était laissé entraîner par leur exemple et faisait comme eux, des spéculations, aussi bonnes pour lui que mauvaises pour ses acheteurs de timbres. Chacun criait, allait, venait, discutait, lorsqu'une voix grave domina tout à coup le tumulte.

«Mes petits messieurs, il n'est pas permis de faire du commerce ici.»

Tous les spéculateurs restèrent pétrifiés devant un surveillant qui se tenait au milieu d'eux, les bras croisés, et fronçant les sourcils.

«Fi! continua-t-il, des enfants honnêtes passent leur temps à trafiquer, au lieu de jouer et de courir, comme cela devrait être! Voilà donc pourquoi vous vous cachiez sous les quinconces depuis quelque temps? Mais je soupçonnais cela.... J'ai guetté et je surprends vos vilaines manoeuvres!

VERVINS, troublé.

Mais monsieur, il est bien permis d'échanger des timbres, c'est un amusement comme un autre!

LE SURVEILLANT, avec force.

Ne mentez pas, monsieur: vous trafiquiez, et vous vous trompiez les uns les autres; je le sais, car j'ai entendu tout à l'heure votre conversation avec votre camarade. (Il désigne Jordan.)

JORDAN, aigrement.

Ah! par exemple! nous n'avons rien dit que de très-simple, de très-honnête!

LE SURVEILLANT, avec ironie.

Ah! c'est donc honnête de dire: «Je viens de gagner sept francs vingt-cinq centimes sur Anastase!

«Et moi cinq francs cinquante centimes sur Étienne! Ils sont refaits en plein, ces imbéciles; les affaires vont joliment, aujourd'hui!»

(Exclamations parmi les enfants.)

ANASTASE, en colère.

C'est très-mal, je ne veux plus être votre ami, je ne veux plus être du club du Beau Monde: je ne jouerai plus avec vous. Je vais rejoindre Armand et Élisabeth. (Il s'en va en courant.)

ÉTIENNE, indigné.

Moi aussi; j'aime mieux jouer et être simple que de me voir prendre mon argent comme ça! (Il suit Anastase.)

LE SURVEILLANT.

Si ça ne fait pas pitié de voir des enfants s'exciter à la vanité avec leur Beau Monde, et les voir mépriser des enfants raisonnables! Bien le bonsoir, messieurs; j'ai l'oeil sur vous. Plus d'affaires, ou gare à vous!»

Le surveillant s'éloigna alors en grommelant, laissant les enfants à moitié en colère, à moitié terrifiés.

CONSTANCE, avec aigreur.

Vilain bonhomme! c'est un tyran, de ne pas nous laisser faire ce qui nous plaît!

HERMINIE, tapant du pied.

Et d'oser nous faire des reproches!

NOÉMI.

Ah! mes amis, franchement il a raison: en y réfléchissant, il vaut bien mieux jouer que de se pavaner comme nous le faisons! Et puis, c'est bien plus gentil de jouer tous ensemble: nous repoussons les enfants simplement mis, je ne sais pas pourquoi!

CONSTANCE, avec dignité.

Je ne m'abaisserai jamais à fréquenter des gens portant de pareilles toilettes.

HERMINIE.

Que va devenir notre club...? Eh bien, Irène, vous vous en allez?

IRÈNE.

Oui, je ne veux plus avoir la honte d'être blâmée par le gardien. Viens-tu, Julien?

JULIEN.

Oh! oui! je ne recommencerai pas, je t'assure, à me mettre dans une position pareille!

JORDAN.

Comment, vous vous en allez! Et notre club?

JULIEN.

Je m'en moque, j'en ai assez; j'en ai même trop...

CONSTANCE.

Irène, restez donc, n'abandonnez pas le club, vous, au moins!

IRÈNE.

Si vraiment; je veux bien jouer, mais je ne veux plus de ce bête de club qui ne sert à rien qu'à nous rendre vaniteux. A demain, mes amis; aujourd'hui, je vais embrasser Élisabeth, Armand, leurs amis, et leur dire que je serai très-contente de jouer avec eux.

CONSTANCE.

Mais... allons bon, voilà qu'il pleut! Ah! ma robe, ma jolie robe! mon satin lilas sera perdu....

HERMINIE.

Mes plumes de paon seront défrisées, si ça continue! Aïe!... il me tombe de l'eau dans le cou....

NOÉMI.

Sauvons-nous sous les arcades de la rue de Rivoli avec nos bonnes!

Ces mots furent le signal d'une débandade générale; le Beau Monde courut à toutes jambes vers la grille, au milieu d'une pluie devenue torrentielle; les élégants se bousculaient tellement en montant l'escalier qui conduit à la porte d'entrée, que plusieurs d'entre eux tombèrent: ils se relevèrent furieux, pleins de boue et de sable, et se disant des choses désagréables les uns aux autres.

Les malheureux finirent par arriver sous les arcades, mais dans l'état le plus déplorable qu'on puisse imaginer: leurs belles toilettes étaient toutes perdues; leurs visages exprimaient le dépit et la colère.

La déroute du Beau Monde attira l'attention de plusieurs gamins: ils accoururent en se bousculant et firent cercle autour des élégants consternés.

UN GAMIN.

Ohé Titi, en v'là des boules et des balles! sac à papier, qué joli spectacle!

DEUXIÈME GAMIN.

Tiens, Dodolphe, v'là une merveilleuse qui perd son rouge, il rigole sur son menton...

TROISIÈME GAMIN.

Prends garde de l'perdre; ah! en v'là une qu'a du blanc et du noir pêle-mêle. C'est comme pour les pies!

Ohé Titi! en v'là des boules...! (Page 120.)

PREMIER GAMIN.

C'est, ma foi, vrai. C'est gentil de voir tout ça gratis!

JORDAN.

Allez-vous en, polissons! Donnez-nous la paix.

PREMIER GAMIN.

M'sieur a ses nerfs?

JULES.

Mauvais garnement, respecte-nous ou gare à toi!

DEUXIÈME GAMIN.

Oh la la! maman, j'ai t'y peur! (Chantant).

En avant, marchons,

Contre ces garçons....

(Il s'avance vers Jules.)

JULES, reculant.

Eh bien! eh bien! ma bonne, au secours!

TROISIÈME GAMIN.

Bébé crie; vite, la nourrice, du lolo pour consoler Fanfan!

LA BONNE.

Allez-vous-en, gamins, laissez ces enfants tranquilles.

PREMIER GAMIN.

La rue est à tout le monde, d'abord....

DEUXIÈME GAMIN

Et puis, c'est pas des enfants, ça!

HERMINIE, indignée.

Par exemple!

DEUXIÈME GAMIN.

Non, c'est des chiens fous; ainsi, on peut regarder ça.

CONSTANCE, furieuse.

Ça! l'insolent!

UN SERGENT DE VILLE, arrivant.

Arrière, les gamins! (les gamins se sauvent en criant: «v'là les chiens fous, hou, hou....») Et vous, mesdemoiselles et messieurs, veuillez circuler; voilà la pluie finie, du reste; vous pouvez aller et venir.

Les élégants, trempés, sales, grognons, et quelques-uns d'entre eux barbouillés par leur maquillage à moitié enlevé, s'en allèrent piteusement avec leurs bonnes; ils eurent la douleur de rencontrer, au détour d'une rue, les implacables gamins qui les escortèrent pendant quelques minutes en se moquant d'eux et en les huant, tandis que les passants riaient à gorge déployée, et des lazzis des gamins et des mines ridicules du beau monde.