CHAPITRE XI.

CHEZ LA GRAND'MÈRE D'ÉLISABETH

Le lendemain de cette scène, Irène reçut d'Élisabeth le billet suivant:

«Chère amie,

Grand'mère me charge de demander à M. et à Mme de Morville de vouloir bien t'amener chez elle, ainsi que Julien, jeudi soir, à huit heures; mes cousins et cousines de Marsy, Armand et moi, devrons jouer deux charades. A jeudi, j'espère: en attendant, je t'embrasse comme je t'aime, ma bonne Irène, de toute mon âme.

Ton amie dévouée,

ÉLISABETH DE KERMADIO.»

Irène, enchantée, courut chercher Julien: tous deux se hâtèrent de porter à leur mère la gentille lettre d'Élisabeth, et lui demander de vouloir bien, ainsi que leur père, les mener le soir chez Mme de Gursé, la grand'mère des petits de Kermadio et de Marsy.

Mme de Morville y consentit volontiers, et Irène, après avoir remercié sa mère, écrivit à Élisabeth pour lui dire qu'elle pouvait compter sur eux.

Le jeudi matin, les six cousins et cousines, fort affairés, se rendirent ensemble chez Mme de Gursé, pour préparer leurs fameuses charades; ils se retirèrent dans le petit salon, afin d'y chercher les mots pour le soir.

JEANNE.

Messieurs, mesdames, dépêchez-vous de trouver une bonne charade, car je vous déclare que je me sens bête comme un pot: je n'en trouve pas la queue d'une, pour ma part!

PAUL.

Il n'y a pas besoin de nous décourager. Nous le sommes déjà bien assez sans ça! (Il réfléchit.)

ÉLISABETH.

Le difficile est de trouver des charades dont les mots soient simples, aisés à jouer et amusants pour tout le monde. (Elle réfléchit.)

JACQUES.

Je crois que... non, ce serait mauvais!

ARMAND.

Ah! j'ai trouvé... impossible! le tout serait trop long à jouer....

Le difficile est de trouver des charades... (Page 126.)

JEANNE.

Tiens! si nous prenions... bah! que je suis étourdie; cela n'irait jamais!

ÉLISABETH, riant.

Eh bien! le commencement promet. Nos spectateurs seront contents, ce soir, si nous allons de ce train-là.

JEANNE.

C'est inquiétant, tu as raison! arranger nos mots, notre théâtre, nos costumes!...

FRANÇOISE.

Heureusement que maman et ma tante de Kermadio vont venir bientôt nous aider!

JACQUES.

Et Mlle Heiger aussi. Elle finit une lettre et arrive tout de suite après, à ce que dit Armand.

FRANÇOISE.

J'en sais un! j'en sais un superbe....

TOUS.

Qu'est-ce que c'est? dis vite!

FRANÇOISE, triomphante.

Mésange! C'est ça, un joli mot?

JEANNE, réfléchissant.

Il n'est pas facile.

ÉLISABETH.

Il est même impossible!

FRANÇOISE, vivement.

Pourquoi ça, mademoiselle la difficile?

ÉLISABETH.

Parce que ange serait très-bien, mésange, aussi; mais le premier mot més, comment nous en tirer?

FRANÇOISE.

La belle affaire! Ce sera quelqu'un qui dira toujours maiz, maiz, parce qu'il sera embarrassé.

(Les enfants rient.)

François commençait à devenir très-rouge quand les mamans et Mlle Heiger entrèrent. Les pauvres acteurs leur demandèrent du secours.

MADAME DE MARSY.

Voyons! courage. Cherchez un mot simple et qui ne demande qu'un jeu facile: talent, tailleur, que sais-je, moi!

MADAME DE KERMADIO.

Balai, piqueur....

JACQUES.

Non, piqûre, ce sera mieux! Merci, ma tante, merci, maman.

TOUS.

C'est ça! piqûre, ce sera très-bien.

JACQUES, affairé.

Pique-hure. Voilà comment nous devons jouer cela.

Il y aura une brouille entre deux vieilles portières, pour le premier mot; pour le second, on servira, à un déjeuner de gourmands, une hure de sanglier en carton, comme plat du milieu: vous jugez du désappointement général.

Au dernier, ce sera M. de Rosbourg, piqué par un serpent et sauvé par Paul d'Aubert [1].

Note 1:[ (retour) ] Épisode tiré du livre de la comtesse de Ségur, les Vacances.

TOUS.

Bravo! Jacques; c'est charmant, très-bien inventé!

MADAME DE MARSY.

Très gentil et ingénieux: la piqûre surtout sera charmante à jouer.

PAUL.

Et la seconde charade? cherchons-la, puisque voilà la première trouvée.

JEANNE.

Charité serait très-bien et très-joli à jouer.

MADAME DE KERMADIO.

Ah! voilà une idée excellente, chère enfant!

MADAME DE MARSY.

En effet, c'est simple et facile à jouer.

PAUL.

Oui, oui; c'est ça! chat, l'aventure de ma vieille cousine avec le charretier; riz, un dîner de poltrons effrayés du choléra, et thé, un thé comme celui de Mme Gibou, que maman nous lisait l'autre jour.

LES ENFANTS.

Bravo! c'est parfait.

MADEMOISELLE HEIGER.

Maintenant il faut s'occuper de distribuer les rôles à chacun, d'arranger les costumes et les décors.

Les enfants, enchantés d'avoir enfin trouvé leurs mots, se mirent à tout organiser. Lorsque les rôles durent être distribués, Jeanne déclara malignement qu'elle donnait à Paul le soin de représenter la hure de sanglier.

PAUL, vivement.

Tu veux me vexer, taquine? mais je vais t'attraper en acceptant; je jouerai si bien mon rôle que je donnerai des fous rires à tout le monde.

JEANNE, riant.

Je demande aussi qu'on t'offre le rôle du chat; il sera si intéressant!

PAUL, se rebiffant.

Ah! tu m'ennuies à la fin, de me fourrer toujours dans les bêtes comme ça! l'année dernière, c'était la même histoire....

JEANNE, gaiement.

Mais ça t'amuserait tant, d'égratigner et de faire le gros dos!

PAUL, décidé.

J'accepte, et je te ferai des phout... phout... si terribles, que tu ne seras pas contente de m'avoir offert le rôle!

Tout le monde riait en les écoutant et l'on finit de tout organiser, à la satisfaction générale.

Le soir venu, la famille de Morville arriva et fut reçue à merveille par l'excellente grand'mère d'Élisabeth, Mme de Gursé. Irène et Julien étaient fort impatients de savoir comment les petits acteurs se tireraient de leurs rôles.

Lorsqu'on fut installé dans le salon, converti en salle de spectacle, on leva le rideau et la première charade commença.