CHAPITRE XIII.

SECONDE CHARADE.

CHAT.

Personnages.
Mme Dur-à-Cuir [17]
Sacripant, charretier [18]
Diablotin, gamin [19]
Mme Cancanier, portière [20]
M. Cancanier, portier, son mari [21]
Un Chat [22]
Acteurs.
Mlle Jeanne.
M. Jacques.
Mlle Françoise.
Mlle Élisabeth.
M. Armand.
M. Paul.

La scène représente une rue.

Note 17:[ (retour) ] Chapeau à fleurs fanées, mis de travers; cheveux gris ébouriffés; robe et manteau de couleur sombre; un énorme parapluie à la main.

Note 18:[ (retour) ] Blouse, pantalon en toile; large casquette sur l'oreille.

Note 19:[ (retour) ] Blouse, pantalon en toile; bonnet de police en papier.

Note 20:[ (retour) ] Costume de Mme Petit-Colin, plus un tablier et un balai.

Note 21:[ (retour) ] Costume de M. Conciliant, plus un tablier et un balai.

Note 22:[ (retour) ] L'acteur est enveloppé d'une fourrure; oreilles postiches, queue démesurément longue.

SCÈNE I.

(On entend miauler lamentablement dans la coulisse.)

MADAME DUR-A-CUIR, entrant.

J'entends miauler par ici! Il doit y avoir quelque misérable qui tourmente une pauvre bête sans défense... (Elle agite son parapluie.) Que vois-je! (Elle regarde dans la coulisse.) Un charretier fouette un angora.... L'infâme! et la victime, grimpée à moitié sur une voiture, ne peut ni descendre ni monter! Horrible spectacle!... Je vole au secours du malheur! (Elle s'élance dans la coulisse, son parapluie levé. On entend de grands cris.)

SCÈNE II.

MADAME DUR-A-CUIR, SACRIPANT, DIABLOTIN, le CHAT, entrent en désordre.

SACRIPANT.

Ah çà! allez-vous me laisser tranquille, à la fin, ma bonne femme! On ne peut donc pas s'amuser un brin sans être maltraité?

MADAME DUR-A-CUIR.

Gredin! tu appelles s'amuser, tourmenter, torturer un malheureux animal! (Elle lui montre le poing.) Touches-y, maintenant que je l'ai pris sous ma protection....

LE CHAT.

Miaou, miaou.

DIABLOTIN, déclamant.

Qu'ils sont touchants, les cris de l'innocence!

SACRIPANT.

Ne me défiez pas, la mère, car je vous lui en ferais voir de toutes les couleurs, à vot' protégé!

MADAME DUR-A-CUIR, le parapluie levé.

Approche, si tu l'oses!

SCÈNE III.

MADAME CANCANIER, entrant.

Bravo! ma bonne femme, tu as mon estime. Je vole à ton secours! (Elle se place près de Mme Dur-à-Cuir, la balai en l'air.)

M. CANCANIER, accourant.

De quoi te mêles-tu, toi? Toujours fourrée dans les bagarres! Attends un peu que je me mette dans le parti ennemi pour te donner une leçon. (Il se range à côté de Sacripant qui a son fouet en l'air.)

DIABLOTIN, riant.

Allez, la musique! En avant, Minet, déploie ton organe et anime la partie! (Le chat s'élance en miaulant et griffe énergiquement les figures de Sacripant et de Cancanier.)

LE CHAT, jurant.

Phout.... Phout.... (vite et griffant) phout, phout-phout....

SACRIPANT.

Aïe! Je suis éborgné.... Horreur de bête! va! Hé! le pharmacien, viens me panser, j'ai le nez en compote! (Il jette son fouet et se sauve en courant.)

CANCANIER.

Oh! là! là! j'ai la joue en marmelade; vilain animal.... Dieu! que ça me cuit! Vite, un médecin pour mes blessures! Brrrou! que j'ai mal! (Il s'en va en se tenant la tête.)

DIABLOTIN, chantant.

La victoire est à nous!

MADAME CANCANIER.

Et v'là le champ de bataille qui nous reste....

MADAME DUR-A-CUIR.

Avec armes et bagages!

LE CHAT.

Miaou....

MADAME CANCANIER.

Qu'allons-nous faire de ce pauvre animal?

MADAME DUR-A-CUIR.

Je l'emmène. Il me servira de compagnon et je raconterai son trait de bravoure à qui voudra l'entendre.

MADAME CANCANIER.

Je vous ferai écho, les oreilles de M. Cancanier seront rebattues de notre gloire! (Le chat se précipite dans les bras de Mme Dur-à-Cuir.)

DIABLOTIN.

Tableau touchant! Je suis ému! Je suis ému!...

(La toile tombe.)

RIZ.

Personnages.
M. Tremblotant [23]
Mme Tremblotant
Le docteur Tukanmaime
M. Huileux, apothicaire
Mme Gémissons, cousine de Tremblotant
Mlle Azelma Tremblotant
Acteurs.
M. Jacques.
Mlle Jeanne.
M. Armand.
M. Paul.
Mlle Élisabeth.
Mlle Françoise.

La scène représente une salle à manger.

Note 23:[ (retour) ] Costumes de fantaisie.

SCÈNE I.

MONSIEUR, MADAME, MADEMOISELLE TREMBLOTANT, MADAME GÉMISSONS, à table.

M. TREMBLOTANT.

Qu'avons-nous encore à manger, ma femme?

MADAME TREMBLOTANT.

Toujours la même chose, mon ami. Au temps de choléra où nous sommes, on ne saurait trop manger de cet aliment précieux. (Elle montre une terrine.)

MADAME GÉMISSONS.

Vous avez bien raison, ma cousine; un malheur est si vite arrivé! (Elle mange.)

M. TREMBLOTANT.

Ça bourre joliment de ne manger que de ce... légume-là! (Il se frotte l'estomac.)

MADAME GÉMISSONS.

Le fait est que ça ne veut plus passer. (Elle se renverse sur sa chaise.)

MADEMOISELLE TREMBLOTANT.

Ah! mon Dieu, maman, v'là ma cousine qu'a le choléra, elle devient toute verte!

MADAME TREMBLOTANT, bondissant.

Ciel de Dieu! c'est vrai! Vite, Azelma, un médecin.... Cours chercher un médecin. Tâche d'amener le docteur Tukanmaime. (Azelma sort en courant.)

M. TREMBLOTANT, terrifié.

Ah! Seigneur! je suis pris aussi, pour sûr. Je me sens tout drôle.... (Il tombe évanoui sur sa chaise.)

MADAME GÉMISSONS, pleurant.

Nous allons mourir! A la fleur de l'âge, hélas! (Elle se tord les mains.)

MADAME TREMBLOTANT.

Ne craignez rien, ma cousine, je prierai pour le repos de votre âme!

SCÈNE II.

Les mêmes, LE DOCTEUR, AZELMA.

LE DOCTEUR.

Qu'y a-t-il donc? Oh! oh! deux malades, bonne aubaine! (Il leur tâte le pouls.)

Fièvre violente.--Bien. Face rouge et gonflée. Très-bien.--Agitation convulsive! Parfait. (Les deux malades poussent des cris plaintifs.)

MADAME TREMBLOTANT, épouvantée.

Grand Dieu! docteur, que vous êtes sinistre dans vos paroles!

LE DOCTEUR, gaiement.

Et qu'ont-ils mangé, ces chers malades, ma bonne dame?

MADAME TREMBLOTANT.

Mais simplement de ceci, docteur; c'est ce qu'il y a de plus sain en temps de choléra. (Elle montre une énorme terrine presque vide.)

LE DOCTEUR.

Quelle quantité chaque malade en a-t-il mangé?

M. TREMBLOTANT, d'une voix faible.

Je n'en ai mangé que quatre à cinq livres pour ma part.

MADAME GÉMISSONS, de même.

Et moi, pas davantage.

LE DOCTEUR, tranquillement.

Ceci me rassure. Ce n'est pas précisément le choléra, alors, mais une violentissime indigestion cholérique dont nous allons débarrasser les patients.

Monsieur Tremblotant, vous allez.... (Il lui parle bas à l'oreille) dans votre chambre.

M. TREMBLOTANT, joignant les mains.

Cinq, docteur! Cinq de suite? cela va bien m'éprouver!

LE DOCTEUR, avec force.

Il le faut! un par livre, c'est la règle! Vous, Madame, vous.... (Il lui parle bas) dans la chambre de votre cousine.

MADAME GÉMISSONS.

Ah! docteur! cinq tout entiers? Ça me bouleversera!

LE DOCTEUR, avec autorité.

Madame, ne discutez pas la médecine! (Les malades sortent en gémissant chacun de son côté.)

SCÈNE III.

Les mêmes hors les malades, M. HUILEUX, arrivant.

M. HUILEUX, avec un gros rouleau enveloppé sous le bras. (On voit le bout de son instrument dépasser le papier.)

Je vous ai vu entrer ici, docteur, et je pense qu'on doit avoir, grâce à vous, besoin de mon ministère?

LE DOCTEUR.

Oui, mon cher Huileux, il faut.... (Il lui parle bas.) Cinq à Mme Gémissons, cinq à M. Tremblotant, et bien en conscience.

M. HUILEUX, avec fierté.

Ne craignez rien, docteur; j'aimerais mieux mourir que de faire grâce d'une goutte! (Il entre chez Mme Gémissons. Grand silence.)

M. HUILEUX, avec solennité (dans la coulisse).

Un..., deux..., trois....

MADAME GÉMISSONS, dans la coulisse.

Assez, assez! Je n'en peux plus!

M. HUILEUX, de même.

On en peut toujours, madame. Courage!

MADAME TREMBLOTANT.

La malheureuse! Ses plaintes sont déchirantes à entendre.

M. HUILEUX.

Quatre..., cinq! (Il sort de chez Mme Gémissons et va chez M. Tremblotant. Grand silence.)

M. HUILEUX, dans la coulisse.

Un..., deux....

M. TREMBLOTANT, de même.

Pas plus! pas plus!

M. HUILEUX, de même.

Monsieur, soyez homme! Mme Gémissons ne se plaignait qu'au troisième, et pourtant elle en a eu cinq!

M. TREMBLOTANT, de même.

Vous trouvez que ce n'est rien?

M. HUILEUX, de même.

Peu de chose, mon cher monsieur.... Allons, recommençons! Trois... quatre!...

M. TREMBLOTANT, de même.

Grâce.... Miséricorde!

M. HUILEUX, de même.

Cinq....

M. TREMBLOTANT, de même.

Ah! je suis mort!

M. HUILEUX, sortant.

Quand vous le serez pour de bon, vous ne le direz pas.

LE DOCTEUR.

C'est fini? Bravo! Allons, mon cher Huileux, courons chez nos autres malades, et sauvons l'humanité souffrante. (Ils sortent.)

MADAME GÉMISSONS paraît, courbée en deux, à la porte de sa chambre.

Oh! la, la!

M. TREMBLOTANT, paraissant de même.

Ah! grand Dieu!

Mme Tremblotant et Azelma se désolent

La toile tombe.

Et sauvons l'humanité souffrante. (Page 162.)

THÉ.

Personnages.
Mme Ouistiti
M. Ouistiti
Mme Cornichon, voisine
M. Gobe-Mouche, voisin
Grinchu, cuisinier
Follette, fille de Ouistiti
Acteurs.
Mlle Élisabeth.
M. Armand.
Mlle Jeanne.
M. Jacques.
M. Paul.
Mlle Françoise.

(Les acteurs sont en costume de ville, Grinchu en cuisinier; M. Gobe-Mouche devra avoir un énorme chapeau, très en arrière; Mme Cornichon, un grand chapeau, très en avant: tous les deux devront tourner leurs pouces sans cesse.)

La scène représente un salon.

SCÈNE I.

MADAME OUISTITI, cherchant dans un tiroir.

Impossible de retrouver ma recette pour faire le thym. Tu es sûr de ne pas l'avoir, Anastase?

M. OUISTITI.

Moi? non, je....

MADAME OUISTITI.

C'est bon! ne bavarde pas tant; je n'en veux pas davantage! Ah! Seigneur, qu'allons-nous faire? déjà huit heures, et je ne sais comment faire ce maudit thym!

FOLLETTE, sautant.

Et les voisins vont arriver, hé! hé! hé! et tu seras bien vexée, maman! han! han!

MADAME OUISTITI.

Tais-toi, petit monstre! Tu retournes le poignard dans la plaie!

SCÈNE II.

GRINCHU, entrant.

Madame, je crois avoir trouvé votre recette, quoiqu'elle ne vaille pas grand'chose, à mon avis!

MADAME OUISTITI.

O bonheur! Anastase, nous sommes sauvés!

M. OUISTITI.

Oui, nous sommes....

MADAME OUISTITI.

C'est bon; je ne t'en demande pas davantage. Vite. Grinchu, donnez-moi cette recette.

GRINCHU.

Je me méfierais à la place de madame, elle a été écrite par M. Ricanant, qui aime à plaisanter, et il riait en la donnant! Enfin la v'là. Elle était collée, sauf respect, sur le ventre de la poupée de Mlle Follette en guise de cataplasme, avec du jus de réglisse.

MADAME OUISTITI.

Ciel! que c'est barbouillé! (Tâchant de lire.) Prenez... prenez... du... thym... in... in... (S'arrêtant). Pas possible de lire ce mot-là!

GRINCHU, regardant.

Il y a: infectez.

M. OUISTITI, de même.

Oui, je crois que....

MADAME OUISTITI.

C'est bon. Je ne t'en demande pas davantage. (Lisant.) Infectez le thym... dans... dans....

GRINCHU.

Madame se trompe; il y a avec.

MADAME OUISTITI.

Tenez, lisez, Grinchu; vous y verrez mieux que moi.

GRINCHU, lisant.

Infectez avec... hum... avec du vin de Bordeaux. Salez... salez... les tasses et servez avec du plâtre dedans.

MADAME OUISTITI, effrayée.

Comment, du plâtre? Ah! ça, mais! nos estomacs vont être recrépis, de cette façon-là; il n'y manquera plus que des pierres et de la peinture!

M. OUISTITI.

C'est vrai! nous allons....

MADAME OUISTITI, affairée.

C'est bon! Je ne t'en demande pas davantage. Vous êtes sûr, Grinchu, que vous avez bien lu....

GRINCHU, aigrement.

Madame me moleste bien à tort! Je suis remarquable par mon habileté à lire l'imprimé!

MADAME OUISTITI.

Eh bien, alors, arrangez-vous vite ce thym; car j'entends nos voisins qui arrivent.

(Grinchu sort.)

SCÈNE III.

MADAME CORNICHON, entrant.

Ma chère voisine, bonjour!

M. GOBE-MOUCHE, entrant.

Bonjour, madame Ouistiti! (Il rit.) Bonjour, monsieur Ouistiti. (Il rit.) Bonjour, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, éclatant de rire.

.... titi. Allez, monsieur, je sais mon nom sans que vous me le rappeliez.

M. GOBE-MOUCHE, déconcerté.

Je n'ai pas voulu vous vexer, mais seulement vous faire une politesse, mademoiselle Ouis....

FOLLETTE, saluant.

.... titi.

(Gobe-mouche reste la bouche ouverte.)

MADAME CORNICHON.

Que c'est aimable à vous, voisine, de nous faire goûter ce fameux tout dont on parle tant!

MADAME OUISTITI.

Vous voulez dire du thym, ma voisine.

MADAME CORNICHON.

Pardon, du tout. C'est ainsi qu'on appelle cette délicieuse tisane anglaise.

M. GOBE-MOUCHE.

Permettez! J'ai entendu dire que cela se nommait du tré, et je pense que c'est son vrai nom.

LES DEUX DAMES.

Tiens! pourquoi?

M. GOBE-MOUCHE, gravement.

Parce qu'il y a quatre substances qui composent ce breuvage.

SCÈNE IV.

GRINCHU, entrant.

Madame, v'là la soupe.

MADAME OUISTITI.

Dites donc le thym, Grinchu!

MADAME CORNICHON.

Non, le tout.

M. GOBE-MOUCHE.

Non, le tré.

GRINCHU, impatienté.

Enfin, v'là la machine, quoi!

M. OUISTITI.

Eh bien! il faudrait man....

MADAME OUISTITI.

C'est bon, on ne t'en demande pas davantage.

(Tout le monde s'assied, on sert.)

MADAME CORNICHON, buvant.

Chère voisine, il manque quelque chose à ce tout.

MADAME OUISTITI, agacée.

A ce thym, chère amie?

MADAME CORNICHON, insistant.

Oui, à ce tout. Il y faut mettre un peu de liqueur; on dit que ça le bonifie extraordinairement.

GRINCHU, à part.

Attends, toi, je vais t'apprendre à faire la difficile. (Haut.) Madame a raison. V'là de l'esprit-de-vin; n'y a rien de meilleur pour aromatiser ça! (Il en verse quelques gouttes à tout le monde et la valeur d'un grand verre à Mme Cornichon et à M. Gobe-Mouche.)

M. GOBE-MOUCHE, faisant des grimaces après en avoir goûté.

Chers voisins, c'est délicieux; si délicieux que je n'ose prendre toute ma tasse, ne voulant pas vous en priver...

MADAME OUISTITI, à part.

Ce thym est exécrable, je vais le faire boire à ce brave homme. (Haut.) Cher Monsieur, n'y mettez pas de discrétion. Ajoutez ma tasse à la vôtre, je m'en prive en votre faveur!

M. OUISTITI, à part.

Bien! je vais faire boire cet affreux breuvage à Madame Cornichon. (Haut.) Ma voisine, je fais comme ma...

MADAME OUISTITI.

C'est bon! On ne t'en demande pas davantage.

MADAME CORNICHON, ahurie.

Oh! je vais boire... tout ça? (Elle regarde ses tasses avec angoisse.)

M. GOBE-MOUCHE, de même.

Je suis très-reconnaissant, enchanté!... (Il lève les yeux au ciel.)

Les deux invités boivent en faisant des contorsions. Les Ouistiti sont ravis.

MADAME CORNICHON, se levant.

Je ne me sens pas bien, permettez que je me retire, la tête me tourne!

MADAME OUISTITI, l'accompagnant.

Chère voisine, je veux vous reconduire. (Dans la coulisse.) Ah! ciel! quelle catastrophe!

FOLLETTE, regardant.

Ah! pauvre madame Cornichon! Elle n'a pas gardé longtemps son tout.

M. GOBE-MOUCHE, chancelant.

Je me retire aussi. Cher voisin, adieu!

M. OUISTITI, effrayé.

Je ne vous accompagne pas, car je crains des accidents.

M. GOBE-MOUCHE, s'accrochant à lui.

Ne me quittez pas, je suis très-faible! (Ils sortent.)

M. OUISTITI, dans la coulisse.

Ouf! Grinchu, à mon secours!

MADAME OUISTITI, dans la coulisse.

Follette, à moi!

M. OUISTITI, de même.

Grinchu!

La toile tombe.

CHARITÉ.

Personnages.
Un pauvre aveugle
Un pauvre honteux
Mme Étourneau
Mme Réfléchie
Juliette, fille de Mme Réfléchie [24]
Acteurs.
M. Armand.>
M. Jacques.
Mlle Jeanne.
Mlle Élisabeth.
Mlle Françoise.

La scène se passe aux Champs-Élysées.--Mme Étourneau, Mme Réfléchie et Juliette se promènent.

Note 24:[ (retour) ] Costumes de fantaisie.

MADAME ÉTOURNEAU.

Chère amie, nous voici arrivées au but de notre promenade; vous me permettrez bien de donner à Juliette de quoi s'amuser et lui acheter ce dont elle aura envie.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Volontiers, Azurine; mais ne faites pas de folies pour cette enfant.

MADAME ÉTOURNEAU.

Soyez tranquille, ma chère. (Elle tire vingt francs de sa bourse.) Tiens, Juliette, voilà vingt francs. Si tu n'en as pas assez, tu me le diras.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Chère amie, je ne veux pas que vous donniez tout cela à Juliette, c'est beaucoup trop!

MADAME ÉTOURNEAU.

Mais pourtant....

MADAME RÉFLÉCHIE.

Du tout, donnez-lui cinq francs: cela lui suffira très-grandement.

MADAME ÉTOURNEAU.

Allons, je vous obéis. Tiens, Juliette.

JULIETTE.

Merci, madame; je vais acheter un ballon, si maman le permet.

MADAME RÉFLÉCHIE.

Je le veux bien.

(Elles vont vers une boutique.)

MADAME ÉTOURNEAU.

Ah! voilà un aveugle: tant mieux, j'adore les aveugles, moi. Tenez, mon brave.

L'AVEUGLE.

Merci de tout coeur, ma chère dame; oh! laissez-moi serrer votre main bienfaisante! (Il lui saisit le bras.)

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est bien, mon brave, d'être reconnaissant. Tenez, voilà encore pour vous. (Elle lui donne.)

L'AVEUGLE, sans la lâcher.

Votre générosité est inépuisable! Comment vous dire ce que je ressens?

MADAME ÉTOURNEAU.

C'est inutile, lâchez-moi, je le devine bien.

L'AVEUGLE, de même.

Il faut que mon coeur parle, sans quoi la reconnaissance m'étoufferait. Je vais vous raconter ma lamentable histoire. (Il tousse, crache et se mouche.) Vous saurez donc, chère bienfaitrice....

MADAME ÉTOURNEAU, à part.

Ah çà mais! il m'ennuie, cet homme; il a une poigne de fer et il est bavard comme une pie.

L'AVEUGLE, d'une voix criarde.

Je suis né de parents pauvres.... (Il tousse, crache et se mouche.) J'ai quarante-six ans, trois mois et deux jours.

MADAME ÉTOURNEAU, à part.

Je voudrais bien m'en aller!

L'AVEUGLE, de même.

Je ne pesais que deux livres et demie à un mois. (Il tousse, crache et se mouche.) J'avais des digestions pénibles, je les ai encore, je souffre....

MADAME ÉTOURNEAU, impatientée.

Et moi aussi, lâchez-moi, insupportable bavard!

L'AVEUGLE, la laissant et s'en allant.

Bavard, moi?... jamais je n'ouvre la bouche, jamais je ne me plains; si vous croyez que je suis reconnaissant de vos aumônes, à présent! faut-il recevoir des reproches semblables et penser que....

(Sa voix se perd dans l'éloignement.)

MADAME ÉTOURNEAU.

Pouf! m'en voilà débarrassée. (Elle va vers ses amies.) Eh bien, avez-vous acheté des joujoux?

JULIETTE.

Je crois que je vais prendre ce beau ballon.

LE PAUVRE HONTEUX, approchant.

Vous avez perdu quelque chose, madame. (Il remet à Mme Étourneau son porte-monnaie.)

MADAME ÉTOURNEAU.

Mille remercîments, mon ami: pourrais-je vous offrir ceci comme récompense de ce service? (Elle veut lui donner de l'argent.)

LE PAUVRE HONTEUX, refusant.

Madame, je n'ai fait que mon devoir.

JULIETTE, bas.

Comme il est pâle, maman, ce pauvre homme!

MADAME RÉFLÉCHIE, bas.

Chère Azurine, ce brave garçon paraît souffrir. Il doit être très-pauvre et très-fier.

MADAME ÉTOURNEAU, de même.

Puisqu'il ne veut pas d'argent, c'est qu'il n'en a pas besoin.... Tiens! il chancelle et s'assoit sur un banc.

MADAME RÉFLÉCHIE, allant au pauvre.

Vous souffrez, mon ami, dites-le-moi sans crainte: un honnête homme doit être fier de supporter noblement la pauvreté.

LE PAUVRE HONTEUX, d'une voix faible.

C'est vrai, madame; je puis donc vous avouer que la faim me dévore....

JULIETTE.

Vite, mon ami, prenez mon goûter! Quel bonheur que je n'y aie pas encore touché!

MADAME ÉTOURNEAU, agitée.

Ça ne lui suffira pas, à ce malheureux! et moi qui le croyais à son aise! Je cours chercher un rosbif.

MADAME RÉFLÉCHIE, riant.

Cru?

MADAME ÉTOURNEAU, agitée.

Non, cuit; sera-ce bien?

MADAME RÉFLÉCHIE.

Il vaut mieux l'emmener chez moi et lui servir un bon bouillon; puis nous aviserons au moyen de le placer honorablement pour le tirer de sa misère.

LE PAUVRE HONTEUX.

Ah! madame, que de reconnaissance!

MADAME ÉTOURNEAU.

Voilà, chère amie, une bonne leçon pour moi. Donner de l'argent n'est rien: la vraie, la grande charité est de tirer les pauvres de leur misère. Je m'en souviendrai, je vous le promets!