CHAPITRE XIV.

LES AMIS FAUX ET LES AMIS VRAIS.

Des applaudissements accueillirent ces dernières paroles: les petits acteurs furent tendrement embrassés par leurs parents, surtout par Irène et Julien, attendris et charmés.

ÉLISABETH, gaiement.

Eh bien, Irène, avoue que tout cela est préférable à tes brillantes réunions. Ces plaisirs simples sont innocents et nous laissent de paisibles et doux souvenirs.

IRÈNE.

Tu as raison, ma bonne Élisabeth; je me souviendrai de cette soirée avec une joie sans mélange.

MADAME DE GURSÉ.

Mes enfante, le thé et le chocolat sont servis dans la salle à manger! Allez-y avec vos amis et faites-leurs les honneurs de mon petit chez moi.

ÉLISABETH.

Oui, grand'mère chérie, nous obéissons.

On finit gaiement cette douce soirée de famille et les petits de Morville se retirèrent, s'avouant à eux-mêmes qu'ils s'étaient extrêmement amusés chez Mme de Gursé.

Le lendemain était le jour de réception de Mme de Morville: Irène devait y assister pour faire les honneurs du salon à ses élégantes amies qui accompagnaient déjà leurs mères en visite. Elle en était contrariée, les bonnes impressions que lui avait faites sa soirée de la veille étant encore toutes fraîches. Elle faisait donc assez triste mine quand sa mère lui remit une toilette du matin très-élégante pour sa chère poupée. Ce présent lui fit un plaisir extrême, mais il la replongea dans des pensées de frivolité et de toilette, et elle s'habilla avec soin après avoir paré sa fille.

Les visites commencèrent bientôt et furent nombreuses; Noémi, Constance, Herminie et quelques autres amies élégantes arrivèrent: il y eut bientôt dans le boudoir, devenu le salon de réception d'Irène, un cercle imposant de petites filles, plus richement habillées les unes que les autres. Irène s'étourdissait à plaisir dans ce milieu frivole et vain.

NOÉMI.

Êtes-vous sortie hier au soir, Irène?

IRÈNE, rougissant.

Oui, je suis allée avec maman chez la grand'mère d'Élisabeth.

CONSTANCE, avec dédain.

De cette petite si mal mise? Comment, ma chère, vous fréquentez encore cette enfant? Quel tort vous vous ferez!

IRÈNE.

Et quel tort voulez-vous que cela me fasse?

HERMINIE, sèchement.

Le tort de descendre au-dessous de votre position: les habitudes de cette Élisabeth ne cadrent pas avec les nôtres; elle n'a pas le moindre chic.

NOÉMI, étonnée.

Qu'est-ce que vous dites donc, Herminie?

IRÈNE, de même.

C'est vrai, quel drôle de mot! je ne le connaissais pas.

HERMINIE.

Chic veut dire bon genre. On dit beaucoup ce mot-là chez maman; chez la princesse de Tréville on en dit encore bien d'autres!

NOÉMI, résolûment.

Tant pis; c'est vilain de parler comme ça.

IRÈNE.

Ah! voilà Justement la petite princesse qui arrive: bonjour, Lionnette, vous voilà avec votre nouvelle fille? elle est délicieusement jolie!

LIONNETTE.

Permettez que je vous la présente officiellement, mesdemoiselles. Chère Irène, chère Noémi, mademoiselle Constance, chère Herminie, mesdemoiselles, j'ai l'honneur de vous présenter ma fille Cocodette. Elle réclame votre amitié.

«Elle est charmante, Cocodette!» dirent en choeur les petites en embrassant la poupée.

Irène et Lionnette présentèrent ensuite leurs filles l'une à l'autre: celle d'Irène qui portait le nom (trouvé trop simple) de Mathilde, fut rebaptisée de celui de Gladiatrice, en l'honneur du célèbre cheval de course du comte de Lagrange. Il fut convenu que les fêtes du baptême auraient lieu le lendemain aux Tuileries: Julien devait être le parrain, et Noémi, la marraine.

Le jour suivant, Julien et Irène arrivèrent solennellement aux Tuileries, suivis d'un garçon confiseur qui portait un grand panier. Tous les enfants accueillirent avec enthousiasme les petits de Morville, et leur joie fut extrême quand Julien découvrit aux yeux de l'assemblée une multitude de jolies petites boîtes de dragées et de fruits confits, vraies miniatures de boîtes de baptême. Il pria galamment Noémi de vouloir bien, en sa qualité de marraine, offrir elle-même ces boîtes, et la distribution se fit au milieu d'une joie générale.

LE GARÇON.

Voici la note, monsieur: je désire régler le compte tout de suite, si vous voulez bien.

JULIEN, à voix basse avec embarras.

Mon Dieu! mon ami, je crois que j'ai oublié ma bourse: apportez-moi, je vous en prie, la note chez moi, rue....

LE GARÇON.

C'est impossible, monsieur, on m'a recommandé au magasin de ne pas livrer sans être payé sur-le-champ: je vais rentrer et il me faut mon argent.

JULIEN, troublé.

C'est que je comptais payer seulement en rentrant. Je suis désolé....

IRÈNE, s'approchant.

Qu'y a-t-il, Julien?

JULIEN.

Hélas! il y a que le garçon veut être payé tout de suite, et je n'ai pas d'argent! en as-tu, toi?

IRÈNE.

Non, pas ici; à la maison, j'ai six francs.

JULIEN, désolé.

Tu n'as que cela? Ah! mon Dieu! moi qui comptais sur toi pour acquitter cette maudite note. Je n'ai que deux francs cinquante centimes et elle est de vingt-six francs. Papa va me gronder, maman aussi! Quelle affaire!

IRÈNE, vivement.

Attends, j'ai une idée, mon pauvre ami; je vais emprunter à Noémi. Elle a toujours beaucoup d'argent dans sa bourse. Elle va nous tirer d'affaire. (Elle s'éloigne en courant.)

LE GARÇON, froidement.

Eh bien, monsieur, et la note?

JULIEN.

Tout à l'heure.

JORDAN.

Paye donc, Julien.

JULES.

Une pareille bagatelle!

VERVINS.

Tu as l'air mal à l'aise; voilà qui serait curieux de te voir si à court!

JULIEN.

Attendez... je vais....

(Il frappe du pied; ses camarades ricanent.)

IRÈNE, revenant.

Je suis au désespoir, Julien! Noémi a perdu sa bourse en venant. Herminie dit qu'elle ne prête jamais rien, et Constance m'a répondu en ricanant que charité bien ordonnée commence par soi-même. Que faire?

Monsieur, finissons-en? (Page 187.)

ARMAND, arrivant.

Bonjour, monsieur le parrain, Mlle Noémi vient de me remettre de votre part deux jolies boîtes: je vous remercie d'avoir songé à moi.

LE GARÇON, impatienté.

Monsieur, finissons-en, je suis pressé.

ARMAND, surpris.

Qu'y a-t-il, Julien? Vous et Irène paraissez contrariés, chagrins même! Élisabeth, arrive donc, j'ai besoin de toi.

ÉLISABETH, s'approchant.

Bonjour, chers amis, merci de....

ARMAND, précipitamment.

Chut! Il ne s'agit pas de ça; je soupçonne que nos amis sont dans l'embarras!

LE GARÇON.

Cela pourrait bien être; je ne puis pourtant revenir chez mon patron sans les vingt-six francs qui me sont dus.

ARMAND.

Attendez un instant. (Il parle bas avec Élisabeth.)

ÉLISABETH, au garçon.

Où est votre note?

LE GARÇON.

La voici, mademoiselle.

ARMAND.

Elle est acquittée? très-bien. Tenez, voilà votre argent, (Élisabeth et Armand paient le garçon.)

LE GARÇON.

Merci, monsieur.

Pendant ce temps, Irène et Julien, d'abord stupéfaits, s'étaient jetés dans les bras de leurs vrais, de leurs excellents amis. Il les remerciaient avec attendrissement du service qu'ils venaient de leur rendre avec tant de délicatesse et de générosité.

ARMAND.

Ah bah! ne parlons plus de ça. Venez jouer, maintenant. Tenez, voilà les élégants qui organisent... eh! mais, Dieu me pardonne, ils daignent organiser une partie de cache-cache! enfoncés, les règlements du club le Beau Monde!

Les quatre enfants allèrent prendre leur part du jeu et les élégants s'étaient humanisés au point de bien accueillir les petits de Kermadio.

La journée finit gaiement, grâce à l'entrain irrésistible d'Armand et d'Élisabeth.

Le soir même, les petits de Kermadio reçurent l'argent qu'ils avaient prêté à leurs amis, avec deux charmants porte-monnaie en ivoire sculpté. Un petit billet de Julien accompagnait cet envoi.

«Cher Armand, écrivait-il, j'ai tout raconté à papa; il m'a pardonné. Irène et moi, nous vous embrassons, toi et Élisabeth, en vous disant encore et toujours merci!

Ton ami reconnaissant,

Julien de Morville.»